CONCLUSION
La Réforme n'est pas l'œuvre du libre examen, comme on le croit dans certains milieux, mais eelle de la conscience humaine régénérée par une puissance supérieure à elle qui la pénètre et l’affranchit de toute domination (yrannique. Lorsque l'Esprit, qui poursuit dans les profondeurs obscures de l'être humain son travail mystérieux et la Parole de Dieu, enfin débarrassée des explications multiples et confuses, se sont rencontrés en l’âme des hommes prédestinés à une œuvre divine, la lumière s’est faite éclatante ; un être libre et joyeux a remplacé en eux l'esclave. Et aucune puissance humaine n’a pu les bri- . ser. Is out parlé ; ils sont allés, annonçant cette Parole consolatrice et libératrice aux âmes angoisses ct chargées de lourds fardeaux. De la rencontre féconde de cette Parole divine et de l'Esprit qui ne pouvait en son isolement provoquer que des soupirs, des aspirations vagues et impuissantes est née aussi la foi puissante et invincible de leurs frères.
La Réforme est l’œuvre du Saint-Esprit elde la Parole. Ces deux forces isolées auraient 616 infécondes.
Unies, confondues, elles ont eufanté un nouvel être. A À
L'esprit humain, livré à lui-même, n'était pas capable d'une telle œuvre. L'Eglise et l’humanisme ont été des moyens et non des causes déterminantes.
L'Eglise, malgré ses infidélités, gardait en elle par certains de ses membres un fond de piété intense; mais elle ne faisait que des esclaves. Parfois l’esclave s'émancipait en un myslicisme malsain passager, mais il s'égarait bientôt. L’humauisme plus païen que chrétien a donné à l’âme religieuse des instruments qui restaient impuissants en sa main.
En l'être ému et renouvelé des réformateurs, tous ces éléments ont été fécondés par l'Esprit et par la Parole.
La Réforme est l’œuvre voulue de Dieu. Son interveutiou y apparait évidente pour le chrétien qui perçoit à travers les causes secondes la main du Dieu libre et bon.
La liberté, divinement obtenue, a bientôtpesé à l’âme humaine, avide d'autorité visible ef palpable. Comme autrefois à Rome elle s’est ruée à la servitude. A peine délivrée d'un {yran : l'Eglise, elle s’est jetée entre les bras d'un autre : la Lettre. L'Ecriture a remplacé l'Eglise, et l'Esprit, sans lequel l’Ecriture n’est rien, a été mis au second plan, oublié parfois. L'âme, qui redoute l'effort persévérant et pénible, la conquête lente de la vérité, s'est reposée satisfaite devant cette nouvelle idole.Elle l’a interrogée exclusivement et lui à de-
mandé des forces magiques.
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Cependant des hommes ont osé porter les mains sur elle. Ils ont voulu la connaître de plus près. Is l'ont observée attentivement; et l’idole avait des imperfections ! Avec la foi à l’idole à disparu toute foi; et l’incrédulité a fait de nombreux ravages.
Entre la foi à l’idole et l'incrédulité n’y a--il pas de voie salutaire ? 41 v à une voie, la voie, l'unique voie : celle qu'ont suivie les réformateurs et que s'efforcent de suivre, en l’élargissant, beaucoup d'hommes de foi de nos jours.
Luther à montré une très grande indépendance vis à-vis de la Bible, on l’a rappelé souvent. En n'écoutant que son impression personnelle et momentanée, il est allé un peu loin, en particulier pour l’épitre de Jacques qu'il a un moment appelée épitre de paille.
Mais mieux vaut encore cet excès d'indépendance, issu d'une liberté donnée par Christ en son âme, que le respect superstitieux de certains protestants.
Calvin, plus réservé, ne fait pas cependant de la Bible une idole suffisante par elle-même, capable de transmettre seule des forces divines. I ne se soumet pas à une aulorité venue du dehors. L'Ecriture, en elle-même, isolée, ne s'impose pas à lui. I ne veut pas être contraint mais persuadé. L'Esprit accomplit cette œuvre en son âme. Dès lors, el seulement alors, il voit Dieu en l’Ecriture et 1l se soumet.
Le témoignage de l'Esprit, fait éminemment subjec-
tif puisqu'il ne peut s'exprimer et doit être expérimenté
pour être connu, néanmoins évident, soutient l'édifice que nous avons cherché à construire d'après ses œuvres. Sans lui, tout s'écroule.
Calvin a eu là une conception profonde, conception qui d’ailleurs n’était que la traduction imparfaite en langage humain de ce qu'il ressentait en son être.
Le témoignage de l'Esprit est et doit rester à la base de nos convictions. Lui seul peut enfanter la certitude dont l'âme errante a besoin pour se reposer en Dieu. Lui seul peut nous permettre d'accepter la miséricorde que Dieu offre depuis des siècles à l'humanité égarée. Lui seul peut accomplir l’œuvre de la régénéralion, nous faire répondre à l'appel plusieurs fois séculaire de Dieu : « Mon fils ! » : « Abba, c’est-à-dire Père! »
Ce n’est pas un livre-idole qu'il faut à l'âme moderne tourmentée, aux sceptiques railleurs dont le sourire forcé cache mal le vide intérieur profond, aux malheureux et aux déshérités de la vie; c’est la Parole de délivrance, annoncée par des hommes aux entrailles émues, allant trouver en leur être l'Esprit qui est tou- Jours à l'œuvre, el sans lequel la Parole frapperait inutilement leurs oreilles.
Aujourd'hui encore la Parole et l'Esprit ont besoin d'être unis pour enfanter le nouvel homme.
Il y a certainement dans la Bible des pages émouvantes, des affirmations, des promesses qui ont sur l’homme une singulière puissance. Elles vont sous les couches profondes superposées qui cachent les débris
pe ra) —
du divin en nous, éveiller des désirs de sainteté et de bonheur, un tourment plus grand de Pinfini, un élan plus ardent vers Dieu. Elles vont ,produit de PEsprit divin, révéler en l'âme humaine la présence de ce même Espeit qui la travaille et voudrait la ramener au Dieu dont elle s’est follement séparée. De cette rencontre jaillit la lumière, la lumière sur uous-mêmes, pauvres êtres corrompus, feuilles détachées de l'arbre divin, loin duquel nous ne pouvons vivre, la lumière sur Dieu, Père, Sauveur en Jésus-Christ. Et l'émotion gagne le cœur, la confiance naît, l’homme se donne.
Mais toutes les pages de ce livre ne produisent pas cet effet étrange. Il y en a qui ne disent rien à notre âme, qui ont un intérêt purement historique ou littéraire.
Quand nous avons été émus, cônsoiés, gagnés, nous affirmons que l'esprit humain n'a pu trouver de luimême ces pensées. ces affirmalions, ces promesses. A travers le langage humain, en l'âme palpitante du prophète ou de l’apôtre, en l'âme sereine ou divine du Christ, nous voyons Dieu; Dieu intervenant dans l'Histoire pour mettre fin aux tâtonnements infinis de l'homme, pour calmer ses angoisses, le sauver.
Nous n'avons pas le droit d'affirmer davantage. L’Esprit vient nous donner une certitude religieuse que rien ne pourrait faire naître, créer en nous le sentiment que nos péchés sont pardonnés, que Dieu nous
aime, que nous sommes ses enfants. I l'entretient par
sa présence permanente en nos âmes, désormais sentie. Il nous met en relation avec Celui qui a été la Révélation absolue, qui a eu la conscience de Dieu la plus élevée, avec Jésus-Christ.
Mais l'Esprit ne nous dit rien des auteurs des livres, de leur origine, de l'époque de leur rédaction, de leur historicité. L'Esprit ne résout par les questions de critique et d'histoire. Quand il a accompli l'œuvre que l'effort humain ne pouvait produire, il laisse l’homme gagner péniblement son pain à la sueur de son front, en ce domaine comme dans les autres. Il l’aide en la mesure de ses efforts, mais il ne donne pas en un instant la science.
Calvin a été trop loin quand il a identifié la Parole de Dieu avec tous les documents contenus en la Bible et donné au canon fixé par des hommes une autorité di v.ne. L'Esprit auquel il en appelle toujours ne l'y contraignait pas, mais plutôt les circonstances, le milieu el ses dispositions personnelles. Obligé d'opposer une autorité à l'Eglise qui se prétendait seule autorité, et aux anabaptistes qui rejetaient toute autorité au nom de l'Esprit, vivant avec des âmes à peine sorties du joug du catholicisme, on comprend qu'il ait exalté le caractère divin de tous les écrits sacrés, malgré des actes d'indépendance qui seraient jugés très sévèrement par beaucoup de protestants de nos jours.
Mais aujourd'hui, qu'avec le sens historique mo-
derne, on à soumis ces documents à la plus minutieuse
critique, il est apparu avec évidence, aux yeux des {héologiens les plus conservateurs, qu’il y avait en la Bible, à côté du divin, du parfait, de l’immuable, des éléments humains imparfaits, transitoires (1).
(1) «Il ne s’agit pas, disait il y a quelques années M. Pédézert, professur à Montauban, de fixer les limites de la Révélation, ces limites que les uns font si étroites et les autres si larges. Si la Parole de Dieu est dans la Bible, tout dans la Bible n'est pas la Parole de Dieu. Certains récits, certains conseils, certains livres même dans ce livre, sont utiles, mais non divins; ils font partie de l'histoire sainte ; ils ne sont pas un élément de la révélation. Sachons reconnaître les conditions humaines des révélations divines et ne nous faisons pas une Bible de fantaisie sous prétexte de fidélité. Gardons-nous de prétendre que tout dans ce volume sacré soit de la même vérité ou de la même importance. Ce langage ne scrait pas celui de la foi, mais celui de l'ignorance et du parti pris » (Pédézert, Espérance, 1868, p. 406).
« Devons-nous envisager la Bible comme un livre dicté directement par l'Esprit divin aux hommes qui l'ont rédigé? On a souvent compris dans ce sens la parole ainsi traduite : « Toute l'Ecriture est divinement inspirée, » et on a cru pouvoir faire de la Bible un recueil d’oracles tombés du ciel que ses auteurs n'auraient fait que consigner. Mais la Bible ellemême n'autorise pas une telle conception... Quelquefois les récits parallèles d'un même fait contenus dans différents livres bibliques ne s'accordent pas entièrement ; ce cas se présente même dans nos récits évangéliques.. Elle est non la révélation elle-même mais le document des révélations » (Bible annotée par une société de théologiens et de pasteurs, sous la direction de M. F, Godet. Livres historiques, t. I, p. 15, 16et 47).
« Il n'est pas exact d'identifier absolument la Parole de Dieu avec l'Ecriture.. Comme pourtant les divergences persistent et se manifestent à chaque récit il fallait (avec la théorie de l'inspiration littérale) faire des efforts désespérés pour les concilier ou les nier » (Bonnet, Commentaires sur le Nouveau Testament. Introduct., p. x et xxxr, Lausanne, 1880).
« La théorie de l'inspiration littérale tranche d'un coup la difficulté (des divergences dans les récits du Nouveau Testament), pour ceux du inoins qui peuvent accepter un système arbitraire qui fait violence aux faits les mieux constatés et identifie en réalité l'action de lEsprit divin
Mn:
Toute la Bible n’est donc pas la Paroïe de Dieu ? Plusieurs ont perdu la foi en le constatant. Mais des âmes plus fortes, plus sérieusement touchées par l'Esprit, ont compris bientôt que la valeur religieuse de la Bible n’était pas pour cela compromise.
La manifestation de Dieu dans l'Histoire, son intervention particulière au sein d'Israël pour le salut de l'humanité, la mission divine des prophètes, la personvalité du Christ gagnant à Lui les âmes et les sauvant, restaient pour eux des faits évidents et incontestables.
I suffit en effet de ne plus confondre désormais la révélation de Dieu avec les documents de cette révélalion.
Nous n'avons pas à nous faire, à priori, une Bible d’après nos conceptions, Nous n'avons qu'à accepter celle qui nous est donnée.
Telle qu’elle est, elle a suffi à l'humanité. Laissonslui poursuivre, aidée par l'Esprit, l’œuvre qu’elle doit accomplir. L'âme renouvelée trouvera toujours en elle
à une force mécanique ou magique. Grâce au ciel nous n’en sommes pas réduits à ce coup de désespoir » (de Pressensé, Vie de Jésus, p. 195 Paris, 1884, 7e édition). :
« On croit comme autrefois à l'inspiration divine des Saintes Ecritures, mais on ne peut plus se représenter celte inspiration comme une dictée mot à mot qui fait de l'écrivain une pure machine et qui donne à toutes les parties de la Bible, même à celles qui ne traitent pas des choses essentielles au salut, la même valeur et la même autorité. On cherche aujourd’hui une conception plus large qui tienne mieux compte de la personnalité de l’auteur et des idées de son époque, c’est-à-dire une conception plus conforme à la réalité historique » (Decoppet, Médilations, {re série, Paris, 1881, p. 67);
ce que Dieu veut qu'elle y trouve : l'assurance de la bonne volonté &e Dieu à l'égard de l'humanité, de son amour infini allant jusqu’à la folie de ja croix.
Il serait bon que les pasteurs, pour éviter de ces sur-
-prises quelquefois tragiques qui tuent une âme imparlaitement enfantée à la vie divine, fissent comprendre à leurs fidèles, avec l'autorité d'un ministère dévoué: d'une foi ardente, que la foi n’a rien à craindre de ces résultats, obtenus par la crilique la plus sincèrement chrétienne.
La Bible n’est pas une idole en laquelle seraient localisées des forces divines et qu'il suffirait d'approcher pour être sauvé. La Bible n’est pas un livre comme les livres classiques ou autres qu'on étudie par curiosité littéraire ou historique. La Bible est un livre profon dément humain et divin que l'Ame éclairée par l'Esprit peut seule réellement comprendre. Nous ne sommes pas faits pour ce livre. Ce livre est fait pour nous. En ces pages parfois sublimes, nous puisons des consolabons, nous apercevons Dieu qui nous parle par des hommes, nous rencontrons quelques traits épars mais révélateurs de la vie si courte et si riche de Celui qu; a été l'image visible de Dieu, du Christ, le Sauveur de notre âme.
Quand nous vivons en relation avec Lui par l'Esprit, nous ne sommes plus liés par la lettre. Nous jugeons, comme Luther, la Bible, non pas à la lumière de nos jugements, mais à celle de ses révélations. Il devient
LS
és fe notre maître et le seul, Nous pouvons étudier les docu-
ments bibliques. Les résultats de nos études, si imprévus qu'ils soient, ne sauraient nous ébranler.
Vis:
Le Président de la soutenance, A. SABATIER.
Vu:
Le Doyen, F. LICUTENBERGER.
Vu et permis d'imprimer :
Le Vice-Recleur de l'Académie de Paris,