ÉTUDE CRITIQUE DES LIVRES DE L'ÉCRITURE SAINTE PAR CALVIN
Nous avons exposé la pensée dogmatique de Calvin d’après l'Institution chrétienne. Mais Calvin a fait des commentaires sur la plupart des livres de l'Ecriture Sainte, publiés avant l'édition revisée de l’Institution dont nous nous sommes servi. Il est nécessaire de connaîlre son altitude en ces études critiques.
L'Église catholique prétend que l'Écriture ne peut être mise entre les mains des fidèles à cause de l’obscurité des enseignements et de leur sens multiple. Elle seule, inspirée de l'Esprit, infaillible en ses décrets, a le droit de les interpréter.
Calvin ne cesse de répiter que pour les points importants le sens de l’Écriture est très clair. Pour lui d’ailleurs il n’y a qu'un sens, le sens nalurel el vrai, le sens littéral. Il regrette vivement l'erreur d’Origène au sujet du passage « la lettre tue». Depuis on a pensé que la lecture de l'Écriture était inutile, dangereuse même, si elle n'est expliquée par allégories et chacun
a rivalisé d'adresse et joué de l'Écriture comme d’une pelote (Commentaires, IE Corinth. IE, 6); «Je nie, dit-il ailleurs, que la richesse et l'abondance d'icelle (de l'Écriture) consiste en la diversité de sens lesquels il soit licite à chacun de forger à sa poste. Schaçons done que le vray et naturel sens de l'Écriture est celuy qui est simple et nayf » (Com. ép. Galates IV, 22) (1).
Dès lors il s'efforce de bien saisir la pensée de lauteur etil l’expose avec clarté et sobriété (voir l'épigraphe de l’ép. aux Romains). En cette étude, il s'affranchit de toute autorité traditionnelle.
Pour donner une idée de la critique de l'Écriture Sainte chez Calvin, nous citerons surtout les commentures du Nouveau Testament.
Critique du texte :
Evidemment pour lui il n’y a pas de texte incontestable et inspiré. Il s'applique à retrouver le texte primitif probable, en comparant les divers manuscrits grecs qu'il connaît, les passages cités par les Pères et la Vulgate. I corrige fréquemment la Vulgate. Il préfère quelquefois sa leçon à d’autres. Il ne s'arrête pas au texte (reçu) sur lequel a été faite la traduction d'Osterwald. Ille modifie quand ille croit néces-
(1) Comme MM. Baum, Cunitz et Reuss n'ont pas eucore publié les Commentaires de Calvin sur le Nouveau Testament, en français, nous Gitons d’après l'édition Ch. Meyrueis (Paris, 1854 et 1855),
hi
saire (voiren particulier les commentairessur Il Pierre, 1, 2; Jacques, 1, 18; Hébreux, IX, 1 ; arguments de I Thessaloniciens et de 1 Thimothée, où il conteste que la première ait été écrite de Rome, la deuxième de Laodicée).
La division en chapitres lui paraît parfois malheureuse. 1 Ja change (Com. 1 Corinthe XII, 13, et XI, 1; Galates, IV, 1).
Certains passages lui semblent modifiés par des copistes maladroits : « Ne doute point que quelque lecteur ignorant, voyant un adjectif estre sans substantif n’y ait mal adjousté Tabernacle par faute d’entendre les choses, rapportant au Tabernacle ce qui estait dit de l'alliance » (Comm. Hébreux IX, 1).
Des notes marginales ont peut-être été mises dans le texte (Comm., I Timothée V,2 et 3; Ephés., I, 5).
On a même très probablement ajouté des passages : « Selon mon jugement ces répétitions sont superflues. Et est à croire que les lecteurs ignorans, pensans que l'apostre eust parlé deux fois des enfants, ont adjousté sans propos les deux autres membres... Ceux qui ont escrit les livres se sont témérairement ingérez de répéter les sentences qui s’addressent tant aux pères qu'aux enfants afin de parfaire le nombre : comme si Saint-Jehan eust mal fait de répéter l’une sans les deux autres » (Com.,ép. Jehan Il, 14; voir encore Jacques IV, 7 et Eph., 11, 5 où la chose lui paraît douteuse).
ie
Il sait qu'il y a contre l'authenticité de l'histoire de la femme adultère beaucoup de preuves externes. S'il l'admet, c'est qu'il n'y voit rien de contraire à l’enseignement apostolique (Comm., de PEvangile de Jehan VIIF, 1).
Critique historique.
Il ressort d’une lecture attentive des Commentaires de Calvin que l'inspiration à ses yeux n’a pas porté sur les détails, sur les circonstances, sur les mots, mais seulement sur les faits importants utiles à connaitre.
Dans les Evangiles il constate fréquemment des erreurs de chronologie et pour les expliquer il avoue que les Evangélistes n’ont pas eu pour but de suivre rigoureusementl’ordre historique mais de donner seulement un court recueil des faits et paroles de Jésus dont la connaissance peut nous être profitable (voir les Comm., Luc IV, 5 met en second lieu la Tentation que Matthieu met la 3°; Matthieu 1V, 18; Matthieu VIE, 14; Matthieu V, VI, VIT. Ces discours ont été prononcés en diverses circonstances que les autres Evangélistes signalent. Matthieu les à groupés en un tout sans lien. Matthieu XXVT, 26 au sujet de la Cène. Luce XXI, 45, fait déchirer le voile du temple avant la mort de Christ. Luc XXIV, 12 a changé l’ordre de l'histoire).
Il y a des erreurs de fait. Matthieu fait venir le centenier lui-même vers Jésus. Luc dit qu'il envoya des
Hire
Juifs. (Voir le récit de la tempête, l'histoire de Jaïrus.) À Gethsémané, d'après Mare, Jésus la deuxième fois fit la même prière angoissée ; pour Matthieu il s’en remit à la volonté du Père; selou Luc il pria sans intervalle. Matthieu et Mare attribuent aux deux brigands ce qu’un seul a fait. Jésus-Christ n'a pas affirmé en quelques mots qu'il fallait que le Christ souffrit. Il a fait un long discours. Luc a mis cela en forme d'interrogation afin de lui donner plus de force. Pour l'institution de la Cène, pour les évènements qui ont précédé, accompagné et suivi la mort ou la résurrection du seigneur, Calvin constate des diversités. Il lui suffit qu'il y ait accord sur les points essentiels (voir Comm., en particulier, Matth. XXVIIL, 1: Luc XXIV, 12 et 34 avec Marc XVI, 13 et 14; Luc XXIV, 86, etc).
Citations de l'Ancien Testament dans l2 Nouveuu.
Les citations de l’Ancien Testameut ne doivent pas être prises à la lettre.
Les auteurs du Nouveau Testament ne s’attachent pas aux mots mais à la substance.
Le prophète Malachie a : « Voicy j'envoie mon ambassadeur qui préparera le chemin devant moy. » Mare introduit le Père parlant au Fils (Mare, LI, 2).
Le prophète Esaïe parle à Cyrus et aux Perses. L'Évangéliste l’applique à propos à Jésus-Christ (Matth. HT, 3).
SC
Isaïe parle d'un fait contemporain; mais il voit plus loin (Matth. IV, 14, 15, 16).
Le prophète cité ne parle pas des miracles de Jésus- Christ, mais de sa mort, non des maladies corporelles, mais des vices el des afflictions de l’âme (Matth. VIH, 17, voir encore Comm., Ep. Rom., XI, 8, où Paul se contente du sens; v. 9, 26; chap. xv, 12; Hébr. 11, 7; Chap un)
Parfois ils font une simple allusion; ils citent les mots et les appliquent à un évènement ou à un développement dialectique, en négligeant le sens du pas sage cité.
La prophétie de Jérémie a été accomplie en son temps; elle ne se rapporte en aucune manière à la cruauté d'Hérode. L'évangéliste a voulu dire qu’à la venue de Jésus-Christ le même fait s'est renouvelé (Com., Matthieu, Il, 17 et 18; voir aussi Ep. Romains, X, 6'eter; 18).
Calvin constate des Inexactiludes dues à l’inadvertance des auteurs, à leurs préoccupations dogmatiques ou à la traduction fautive des Septante dont ils se sont servi.
Matthieu (chap. 11, 6), écrivant en grec, a suivi la leçon des Septante. De plus il a modifié le sens. D'après le prophète Michée, Bethléem est trop petite pour être comptée dans les milliers de Juda. L’évangéliste, au contraire, lui fait exalter son importance.
La citation de Matthieu (chap. xxvi, 19) est de Za-
ARR Ve
charie el non de Jérémie comme le norte le texte. De plus il n’y à qu'une allusion.
L'apôtre Paul (Ep. Rom., IX, 25! applique aux Genils ce que le prophète dit des Israéliles (voir Com., ép. Rom , IX, 33: XV, 10: 1 Corinth., I, 9; II Corinth., Vi, 2, 18; Ephés., iv, 8, dans le psaume, Dieu a recu les dons, saint Paul fait dire au psalmiste que Dieu en en a donné; Com., Hébr., XI, 21 ; XII, 19, 20, 21).
Canonicité.
Une dernière question se pose. Quels sont les livres qui constituent l'Ecriture, règle de notre foi et de notre vie?
Calvin n'en donne nulle part une liste. 1 n’a pas fait de commentaire sur tous. Cependant il semble disposé à maintenir ceux qui ont été reçus généralement par l’ancienne Eglise avec le consentement des fidèles. Quand il arrive à des résultats contraires à ceux qui ont déterminé la canonicité de certains livres il leur trouve une valeur religieuse suffisante pour faire partie du canon.
Les livres apocryphes de l'Ancien Testament ont toujours été distingués des livres canoniques. On les a tenus pour ecclésiastiques, utiles à lire, mais sans valeur dogmalique. « Par quoy il y a telle différence entre les premiers (livres canoniques) et les secondz, comme entre un instrument passé devant un notaire et
LP
scellé pour estre reçeu de tous et une cedule d’un homme particulier. Il est vray qu'ilz ne sont pas à mespriser d'autant qu'ilz contiennent bonne doctrine et utile. Toutesfois c'est bien raison que ce qui nous a esté donné par le sainct Esprit ait prééminence par dessus tout ce qui est venu des hommes » (préface aux Apocryphes de l'Ancien Testament, dans les Bibles genevoises, vol. IX, p. 827, Œuvres de Calvin, édit. Baum, Cunitz et Reuss; voir encore vol. V, p. 564, Actes de Ralisbonne, articles des protestants que Calvin a rédigés en français, et vol. VIE, p. 407, Acta synodi Tridentinæ cum antidoto).
D'ailleurs l'Église, en recevant ces livres, ne les a pas rendus authentiques et canoniques. Ils l'étaient, avant qu'elle fûl elle-même, par leur valeur intrinsèque. Si elle les a acceptés, c’est qu'elle les a reconnus venus de Dieu.
Ce ne sont pas les décisions de l'Eglise qui poussent Calvin à les accepter, c'est qu'il voit lui-même Dieu en ces livres. Il sent qu'ils viennent de Lui. H le saït d’une certitude absolue créée par le témoignage de l'Esprit en son âme. Cet Esprit lui permet de discerner les livres venus de Dieu et ceux des hommes (voir Znstitut, chrét., Liv. 1, chap. vit et notre exposition sur le témoignage du Saint-Esprit).
Peu lui importe d’ailleurs le nom des auteurs des livres s'ils n'ont été que les organes du Saint-Esprit. L'Esprit nous fait reconnailre son œuvre et cela suffit.
On ne s’élonnera plus de son indépendance pour déterminer les auteurs des livres.
L'Epitre aux Hébreux n’est pas de Paul. La manière d'enseigner, le style, l'attitude subordonnée de l’au-
“teur vis-à-vis des apôtres le lui prouvent. L'auteur est inconnu. Comme elle contient des enseignements précieux au sujet de la Divinité éternelle du Christ et de sa souveraine majesté, Calvin ne veut pas que l'Eglise soit privée de ce trésor incomparable (voir l'argument).
I ne sail pas quel Jacques a écrit l'épitre de ce nom. I ne voit pas de motif suffisant pour la rejeter (voir l'argument).
I ne reconnait pas dans la deuxième épiître de Pierre le style de cet apôtre. Cependant le Saint-Esprit parle en ces pages. L'auteur se dit Pierre. Il ne peut pas y avoir fraude. L'épître a dû être écrite sous l'inspiration de cet apôtre déjà très vieux. Au reste, comme la chose n’est pas certaine, Calvin prendra la liberté d’user tantôt du nom de Pierre, tantôt de celui d’apôtre {voir l'argument). « Quand je regarde le tout de plus près il me semble plus vraysemblable que ceste Epistre a esté composée par un autre que sainct Pierre, par son consentement : car sainct Pierre n'eust jamais parlé ainsi » (Com. Il Pierre, If, 15).
Il y a beaucoup de contestations sur l'épitre de Jude. Mais la lecture en est utile. Ses enseignements sont conformes à la pure doctrine apostolique. Calvin la
met volontiers au nombre des autres épitres.
hi
Pourl'AncienTestamentilavoue aussi son ignorance. L'auteur du livre de Josué lui est inconnu comme ceux des Juges et des livres de Samuel. Ces noms désignent les sujets principaux traités et non les auteurs.
De même pour Job. On a attribué ce livre à Moïse. Il n'en sait absolument rien. Ce qu'il y a de certain c’est que l'Esprit a dicté ces livres (voir t. XXV, p. 422 et t. XXII, p. 26 de l'édition Baum, Cunitz et Reuss).
Tous les livres de l’Ecrilure n’ont pas la même valeur religieuse. Calvin parle surtout de la Loi, des prophètes et des psaumes pour l'Ancien Testament. Pour le Nouveau Testament il fait aussi uue distinction. «Il y a bien à dire des livres de Salomon au style de David. Car en lieu que Salomon s’arreste plus à former et façonner l’homme extérieur, et à traitter les règles et préceptes concernans la vie politique; on seait bien que David est toujours sur le service spirituel de Dieu. le repos de la conscience, la miséricorde de Dieu et la promesse gratuite de salut, et ne parle quasi d'autre chose. Cependant, ceste diversité ne fait pas qu'en approuvant l'un nous condamnions l’autre. Qui plus est, entre les Evangélistes mesmes il y a si grande différence en la déclaralion de la vertu de Christ, que si On fait comparaison des autres trois à Saint Jehan, à peine auront-ils des estincelles de ceste grande lueur qui apparoist si évidemment en Sainct-Jehan. Et toutesfois nous les recevons tous quatre également » (Argument de l'Epitre de St-Jacques).