SUR LES MYSTERES
Les recherches dont la nature intime de toute croyance religieuse est l'objet, aboutissent inévitablement à un mystère, c'est-à-dire à quelque chose do sacré, dont l'existence ne peut être reconnue et communiquée que par la raSson morale, et qui, par la mê^ie, cesse d'être un mystère. Mais la première cause de l'existence de cet objet sacré, ou la manière dont cette existence est possible, voilà ce qui est impénétrable et profondément mystérieux dans tous ces objets sacrés.
Comme le côté pratique de la religion ne peut
consister que dans robservation des préceptes de la loi morale, en tant qu'ils sont des commandements de Dieu, ce que Thommea à faire, conformément à la pure croyance religieuse, n'est point un objet de foi, mais plutôt celui d'un savoir positif. Comme l'homme ne peut réaliser l'idée du bien suprême qui est Inséparablement liée au sentiment purement moral, et qu'il reconnaît pourtant en lui comme un devoir d'y travailler, il se trouve alors porté à croire à la coopération d'un législateur moral du monde. Tout ce que ce maître moral peut faire pour notre sanctification et béatification, est un secret de la religion, un mystère.
Conformément au besoin de la raison pratique. Dieu, en sa qualité de dominateur moral du monde, ost, sous trois caractères essentiellement différents, un objet de foi : !<> comme auteur moral du monde moral et physique, « Créateur du ciel et de la terre^ n comme législateur saint ; 2o comme conservateur moral du genre humain, comme souverain plein de bonté ; 3o comme administrateur des lois morales, comme juge Intègre.
Cette croyance à une triple représentation de
Dieu, ne reoferme réellement aucun mystère ; elle n'eiprime point des individualités physiques et diverses dans la divinité, mais simplement ses rapports avec le genre humain ; il suffit de la raison pour la concevoir complètement, et elle se rencontre dans la religion de la plupart des peuples civilisés. Cette croyance ayant été introduite d*abord dans la doctrine chrétienne, et, par celle-ci, publiée pour la première fois dans le monde , sa manifestation peut bien être considérée comme une révélation de ce qui, par la seule faute des hommes, avait été, jusqu'à ce moment, un mystère pour eux.
D'après celle croyance, il ne faut pas !<> se représenter le saint législateur comme favorable ou indulgent à l'égard des faiblesses des hommes, ni comme despotique dans l'exercice de ses droits illimités, mais plutôt comme proportionnant les lois qu'il impose à la sainteté possible de rhumanité ; 2o sa bonté ne consiste pas dans une bienveillance absolue, mais dans une bienveillance qui, bornée à la conduite morale, vient au secours de l'impuissance de l'homme ; 30 nous ne devons pas imaginer que sa justice soit ou débonnaire, en tant qu'elle se laisserait corrompre par des marques d'amour, ou rigoureuse en ce qu'elle ne verrait que la loi, sans avoir égard aux bornes de la nature humaine.
ÂiQsi Bieu, dans une personne, trois fois diversement moral, représente comme symbole de foi, toute la religion morale, dans laquelle ces trois qualités, spécifiquement différentes, ne* s'identifient et ne se confondent pas plus entre elles, qu'on ne peut les attribuer à trois êtres divers. Dieu, dis-je, est dans cette trinité sainte, l'objet de la pure croyance religieuse, qui, sans cette triple distinction et d'après le penchant de l'homme à se représenter Ja divinité comme un chef humain, courrait le risque de dégénérer en une servile croyance d'anthropomorphisme.
A cette croyance, se trouvent inséparablement liés trois mystères que la loi morale rend tout à fait intelligibles : le mystère de la vocation, celui de la satisfaction et celui de l'élection.
lo Mystère de la vocation qui nous appelle à être citoyens d'un état divin.
Nous ne pouvons concevoir la soumission générale et absolue de l'homme à la législation divine, sans
nous considérer en même temps comme sa créature. L'idée de création ne s'accorde avec celle de législation morale, qu'autant que nous ne pouvons attribuer à un être produit, aucun autre principe intérieur de ses actions que celui qui y aurait développé la cause créatrice ; mais chaque action de cet être étant ainsi déterminée, il ne serait plus libre.
La divine et sainte législation ne pouvant concerner qu'un être libre, ne se conçoit qu'autant qu'on se représente cet être libre comme distant déjà, déterminé non par la dépendance naturelle en conséquence de sa création, 'mais par une simple nécessité morale, conformément aux lois de la liberté, ou par sa vocation à être citoyen d'un royaume divin. La vocation dans ce but est moralement très claire ; sa réalité nous est révélée par la loi morale, mais sa possibilité est un mystère inapcessible à la spéculation.
Mystère de la satisfaction.
L'idée de la sainteté ne s'allie point à celle de la bonté de Dieu, relativement au pardon des péchés dont tous les hommes ont besoin. Car, en détruisant
en lui la mauvaise maiime générale, ou en revêtant de plus en plus le nouvel homme, le pécheur satisfait ses obligations pour le présent et pour Tavenir, mais il ne satisfait point au passé.
C'est donc seulement par une satisfaction substituée que le pardon des péchés peut se concevoir ; le pécheur ayant obtenu grâce, il lui sera, par bonté, tenu compte du mérite de ses sentiments actuels et futurs pour l'extinction de ses anciennes dettes ; et il sera ainsi accordé à l'homme nouveau déchargé du péché, d'avoir pour le vieil homme satisfait à la justice divine. Admettre la possibilité de cette satisfaction est nécessaire en pratique. Elle est, au reste, révélée par la loi morale, mais elle n'en demeure pas moins un mystère impénétrable pour la raison théorique.
Mystère de Sélection.
Alors même que l'on convient de la possiblité de cette satisfaction substituée, elle ne peut cependant être avantageuse â l'homme que dans le cas où, par le libre changement de son cœur, il s'est rendu sus-
ccptiblê du bienfait de cette substitution. Mais les lumières de la raison ne peuvent allier l'idée de ce changement avec celle du penchant au mal dans l'homme.
Comme le libre changement du cœur est, en dépit du mal radical, ordonné parla loi morale, il doit conséquemment être possible ; il faut admettre en faveur de cette possibilité, que la liberté de ceux qui changent véritablement leur cœur, est soutenue par une sorte d'assistance divine, qui n'empiète ni sur la liberté de l'homme, ni sur la justice de Dieu, mais est pour vous absolument incompréhensible. C'est une prédestination dont tout homme peut espérer être l'objet, pourvu qu'il fasse sincèrement son devoir ; elle lui est révélée par la loi morale, bien qu'elle soit toujours pour sa raison théorique un mystère impénétrable.
Quant à ces mystères, en tant qu*ils ont rapport à l'histoire de la vie morale de chaque homme, savoir : comment il est possible qu'un bien ou un mal moral soit dans le monde, comment du dernier peut sortir le premier pour être réintégré dans un homme ; ou
pourquoi, si cela arrive pour quelques-uns, d'autres en sont-ils excep4és ? Quant à ces œystères, dis-je, Dieu ne nous a rien révélé, et ne peut aussi rl^n nous révéler, parce que nous ne le comprendrions pas. Mais, pour la règle objective de notre conduite, tout ce dont nous avons besoin nous a été sufûsamment révélé, et cette révélation est intelligible pour chaque homme.
SUIl LES MOYENS DE GRACE.
Si Ton appelle nature dans l'homme ce qu'il doit et peut faire, conformément à la loi morale, onenten^ dra par grâce ce qui n*est possible que par le secours de Dieu, et ce que Tbommea le droit d'attendre s'il fait son devoir.
Dans ce sens, la grâce est un saint mystère qui ne nous est révélé, en général, que par la loi morale ; celle-ci nous dit : que Dieu fera pour notre amélioration, ce que nous savons et sentons en notre conscience être au-dessus de nos forces ; d'où il suit
que ce que Dieu veut opérer eu nous, doit demeurer éterDellemeDt caché.
Nous devons donc rester à une distance respectueuse de ce mystère comme d'une chose sacrée, dans la crainte que nous n'en vinssions à nous imaginer de faire des miracles ou d'en apercevoir en nous ; ce qui nous rendrait incapables d'user de notre raison, ou même nous ferait tomber dans une paresse telle, que livrés à une oisiveté passive, nous attendrions d'en haut ce que nous devons chercher en nousmêmes.
Les moyens sont tous des causes intermédiaires en la puissance de l'homme pour l'aider à atteindre un certain but. A l'égard de la grâce divine, il n'existe absolument qu'un seul moyen de robtenir,c'est de s'en rendre digne, c'est de faire de sérieux efforts pour améliorer autant que possible son état moral. Mais, borsde nos actes moraux, toutes les dispositions en elles-mêmes très insigniûantes ayant pour but de déterminer Dieu à cette grâce, où les soi-disant moyens de grâce sont tout-à-fait opposés aussi bien à l'idée qu'au sentiment de la moralité.
Le ^i culte moral est invisible comme le règoe de Dieu ; c*est un culte du cœur qui ne peut cousister que dans le sentiment de l'observation de tous les devoirs, eu, tant que commandements divins ; il ne donsiste nullement en actes insigniûants dont Dieu est l'objet exclusif. Mais Tlnvisible a besoin pour rhomme d'une représentation analogue par quelque chose de visible qui, employé comme un moyen tendant immédiatement au culte intime de Dieu, peut être appelé culte extérieur.
Ces moyens matériels ou ces représentations extérieuresdu bien moral, qui de tout temps ont été regardées comme salutaires, sont au nombre de quatre. Le premier consiste à fonder en nous-mêmes, sur de solides bases, le culte de Dieu intérieur, et d'en éveiller souvent le sentiment dans notre ame, c'est la prière particulière. Le second consiste dans la mani> festation extérieure de cette prière par des réunions publiques aux jours légalement consacrés. Réunion dont le but est de proclamer les principes et les vœux de la religion, en même temps que les sentiments qui lui sont conformes, et de les communiquer ainsi les
9G uns aux autres ; c'est la fréquentation de l'église. Le troisième consiste à transnnettre ces principes à la postérité, par l'adoption des membres qui font leur entrée dans la communauté des croyants, et par l'accomplissement du devoir de les instruire en leur qualité de chrétiens, c'est le baptême. Le quatrième, enûn, est la conservation de cette communauté par une cérémonie répétée publiquement, qui perpétue l'union de ses membres en un corps moral, fondé sur l'égalité de leurs droits entre eux, et qui les fasse participer à tous les fruits du lien moral : c'est la communion.
lo Regarder la prière comme un culte intérieur formel, et comme un moyen de grâce, est une opinion superstitieuse, une idolâtrie. Elle n'est qu'une <]éclardtion de vœux à l'égard d'un être qui n'a besoin d'aucune explication sur les sentiments intérieurs de celui qui les forme. C'est donc un acte vain et qui n'est point au nombre des devoirs imposés comme commandements de Dieu ; en codséquence, on ne sert point réellement Dieu de cette manière.
L'esprit de prière qui peut et doit incessamment
se trouver en nous, est le désir sincère d'être agréable à Dieu dans tout ce que nous faisons, c'est-à-dire que tous les sentiments qui accompagnent nos actions doivent nous les faire considérer comme accomplies au service de Dieu. Ce désir, revêtu de mots et do forme, aura tout au plus la valeur d'un moyen propre à vivifier en nous ces sentiments, mais il n'a immédiatement aucune espèce de rapport avec l'approbation divine.
Par la disposition de leur ame à l'égard de la reJi g.on tout ce qui n'a rapport qu'à leur perfectionnement moral, les hommes le transforment en un ser-
s Dt d autant moins moralement senties qu'elles soS plus riches en paroles. Il est donc nécessaire d'inculquer de bonne heure aux enfants qu'on soumet à des exercK^es de prières, que ,e discours en lui-mél n a ici aucune valeur, qu'il a seulement pour but de
àTr '": r' •^'""«««"«""•«««Je ^eagréable à Dieu ; que le discours n'est en conséquence qu'un moyen propre à agir sur l'imagination.
20 On ne peut regarder non plus la fréquentation
de
Véglise comme ud moyen de grâce , on ne peutsupposeiT que t)ieu soit servi et honoré par cette fréquentation, m qu'il ait attaché à cette pratique des grâces particulières, ce serait une illusion qui s'accorde très bien avec la façon de penser d'un bon citoyen dans l'ordre pratique, et qui de plus satisfait aux convenances ex* térieures ; mais elle n'ajoute rien à sa qualité de citoyen dans l'empire de Dieu , au contraire, elle le falsiûe, elle ne sert qu'à couvrird'un vernis trompeur aux yeux des autres et aux siens propres, le mauvais état moral de ses sentiments.
Mais en tant que la fréquentation de l'église comme culte extérieur solennel, est une représentation sensible de la communauté des croyants, elle est un moyen estimable d'édification non seulement pour chaque individu, mais aussi pour tous les croyants à qui, en qualité de citoyens d'un état divin sur la terre, elle est imposée comme un deypir positif ; bien entendu que cette Eglise n'a pas de formalités qui puissent conduire à l'idolâtrie et p^r là même charger la conscience.
jLe baptême, la consécration solennelle à la coQir
Aiuoauté de l'Eglise, c'est-à-dire la première réceprioD comme membre d'une Eglise, est une cérémonie très significative en soi, qui Impose de grandes obligations à celui qui en est l'objet, quand 11 est en élat de reconnaître lui-même sa croyance, ou aux témoins qui s'engagent à soigner son éducation religieuse au sein de cette croyance. Elle a pour but quelque chose de sacré, savoir : l'éducation d'un homme pour en (aire un citoyen d'un état divin.
Le baptême n'est point en lui-même un acte sacré, qui disposerait celui qui le reçoit à la sainteté et aux dons de la grâce divine. Il n'est donc pas un moyen de grâce, bien que son importance ait été tellement exagérée dans la primitive église grecque qu'on lui attribuait la vertu de laver soudainement tous les péchés; ce qui mettait au grand jour le rapprochement de cette opinioti avec une superstition plus que païenne.
La communion est la cérémonie répétée pour le tf'nouvellement, la con^tinuation et la propagation de cette communauté de l'Eglise selon les lois de Tégailté, cérémonie qui , d'après Fexemple qu'en a donné le
fondateur, et en même temps pour en conserver la mémoire, peut être célébrée sous la forme d'un repas pris à la même table. Cette solennité a quelque chose de grand en soi, quelque cliose qui élargit la façon de penser égoïste, exclusive et étroite des hommes, surtout eu fait d'idées religieuses et les élève jusqu'à la conception d'une confraternité universelle et morale ; elle est un bon moyen de i:unimer l'amour fraternel dans une conscience par les sentiments moraux qu'elle représente.
Mais prétendre que Dieu ait attaché des grâces particulières à la célébration de cette solennité, qui n'est cependant qu'un acte émané de TËglise, et adopter de plus comme article de foi qu'elle est un moyen de grâce, est une illusion religieuse qui ne peut manquer de produire ce qu'il y a de plus contraire à l'esprit de cette religion.
Toutes ces illusions artificielles qu'on se fait à soimême en matières religieuses ont un principe commun. Entre les qualités divines et morales, la sainteté, la grâce et la justice, l'iiomme s'adresse ordinairement à la seconde, pour échapper à la condition dé-
courageante de se conformer aux eiigence» do la saioteté.
11 est pénible d'être un bon serviteur, car alors on n'entend plus parler que de devoirs. L'homme aimerait mieux être un favori pour lequel on aurait beaucoup d'indulgence, ou qui même, quand il violerait grossièrement la loi du devoir, réparerait ses torts par l'fntervention de quelqu'un dont il serait éminemment favorisé, tandis qu'il continuerait à être ce qu'il a toujours été, un serviteur. négHgenl. Il applique a la divinité l'idée qu'il a d'un homme puissant <iui distribue d^s grâces ; il espère s'acquitter de tout envers elle par des actes de soumission et tout obtenir de sa divine faveur.
A cette fin, il s'applique à toutes les formalités qui peuvent témoigner combien il vénère les commandements divins, se dispensant ainsi de les observer; et pour que ses vœux inactifs servent aussi à compenser leur violation; il crie : Seigneur! Seigneur! afin de n'être pas obligé de faire la volonté du père céleste. Il considère donc ces solennités, qui sont un simple AK)yen destiné à Vivifier les vrais sentiments^prati'*
ques, comme étant en elles-mêmes un moyen de grâce, il va jusqu'à prétendre que cette croyance est une partie essentielle de la religion et il abandonne à la sollicitude divine, lo soin de faire de lui un homme meilleur.
Lorsqu'enfin la présomption de ce prétendu favori du ciel, s'élève à ce degré de fanatisme, qu'il se û^ gure sentir l'effet particulier de cette grâce, la vertu le dégoûte et devient pour lui un objet de mépris. 11 n'est donc pas surprenant que l'on se plaigne sans cesse que la religion concourt si peu au perfectionnement de l'homme ; que la lumière intérieure de ses favoris ne brille point au dehors dans leurs bonnes œuvres ; taudis qu'il est naturel d'exiger d'eux plus de vertus qu'on n'en attendrait d*un homme tout naturellement honnête, qui adopte la religion, non pour remplacer des sentiments de vertu, mais pour leur prêter un appui, et les manifester activeme&l dans le cours d'une bonne vie.
La doctrine de l'Evangile, qui recommande la preuve par la manifestation des actes, a mis dans la main de tous, la pierre de touche au moyen de laF*
quelle chaque homme peut s'apprécier aussi bien que les autres, « Vous les reconnaîtrez à leurs fruits, n On D'à point encore vu que ceux qui dans leur opinion propre sont particulièrement favorisés, qui sont les élus, l'emportent en quoi que ce soit sur le simple honnête homme auquel on peut se fier dans les affaires, dans les besoins, dant le commerce de la vie, mais toutes choses bien examinées, les premiers, au contraire, soutiendraient difOcilement la comparaison avec celui-ci, ce qui prouve que la bonne route n'est pas d*allerde la grâce à la vertu, mais plutôt de* commencer par la vertu pour arriver à la grâce.