ENVERS LE PUBLIC. EXCUSES
Le comédien doit au public respect et soumission; le public doit au comédien justice et respect. L'acteur qui peut être exposé aux humiliations du parterre , ne pratique plus im an, mais un métier dégradé.
On irouve cette malheureuse phrase dans la Correspondance Dramatique de 1776 :
«r Les sieurs Dauberval et Monvel opt été conduits en prison pour avoir manqué à leurs devoirs et au public. On espère que leurs supérieurs les obligeront , lorsqu'ils remonteront sur le théâtre, de faire excuse au parterre, ainsi qu'il est d'usage toutes les fois que le comédien oublie son état. »
Voici un autre fait extrait d'ui^Journal de; Londres : ^
«c John Bull a donné à la cantatrice des rois , Madame Catalani , une petite leçon dont cette dame gardera très -probablement le souvenir. Un concert est annoncé ; Madame Catalini doit y chanter : la foule s'y rend 5 mais
tatôt on annonce qu'un fatal enrouement à t-à-coup paralysé le gosier mécanique de la grande dame. On n'en tient compte : ou
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crie, on peste , on jure. Il slgnor Renelli , directeur , vient faire une très-belle harangue ; mais c'est absolument comme s'il chantait , toutes les voix demandent Madame Catalani. Deux pancartes sont alors promenées dans la salle ; on y lit que Madame Catalani est dans son lit. Qu'elle se lèi^e ! est la réponse générale. On attend : elle paraît enfin , le public se calme j la cantatrice chante , et se retire ensuite en versant des larmes , que la honte de s^aflScher ainsi lui aura sans doute arrachées. »
Il est sans doute douloureux de rappeler de tels faits , mais cela est nécessaire ; heureu-sèment qu^ils sont très-rares , et que , depuis un certain temps , ils ne se sont point renouvelés. Espérons qu'un jour arrivera enfin •où Ton ne parlera plus de tout cela, et ,où lescomédiens, en France, seront tout-à-fait des citoyens français dans la force de Taccepliôn.
Dazincourt , dans la circonstance que nous allons citer, donne une grande leçon à tous les acteurs qui pourraient se trouver danis le même cas que lui :
Le jour de la première représentation de la Belle-Mèœ , ou les Dangers êHun second mariage , il jouait le rôle de l'intendant J^gà mont , et il ouvrait le cinquième acte en tenam une lettre qu'il devait lire mystérieusement j
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il lisait donc bas , on lui cria plus haut. Dazincourt se retourna , regarda vers le fond du théâtre avec inquiétude et curiosité, puis il reprit sa lecture sur le même ton. Cette manière muette d'éclairer le public sur son erreur, fut désapprouvée par ces gens à qui tout ce qui est vrai est étranger; mais elle eut le suffrage de tous les amis de la vérité ; elle an-f nonçait autant d'esprit que de délicatesse , et peignait le caractère honorable de Dazincourt.
Chez les anciens acteurs , on voyait moins d& déférence envers le public; car un jour le peuple criant contre Pylades , fameux pantomime , de ce qu'en dansant le personnage d'Hercule furieux, il avait fait quelques démarches indécentes et déréglées, il leva alors son masque et dit tout haut aux spectateurs : « Sots que vous êtes, je représente un furieux.» H continua ensuite son rôle , sans être interrompu.
Cette réponse pouva;it être juste , mais uûe excuse offerte de cette manière n'aurait 'sans doute pas été admise de notre temps, oiv la forme est tout et où l'on peut dire les plus grossières injures pourvu qu'on les dise poliment ou du moins avec un ton poli. On se; rappelle l'excuse insultante que fit Dufresne^ et qui
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commençait par ces mots : « Messieurs, je n'ai jamais mieux senti la bassesse de mon état que par la démarche que je fais en ce moment— » et le public d'applaudir.
Nous allons citer deux autres genres d'excuses plus rapprochés de nous.
Mademoiselle Georges dit au parterre de rOdéon , qui lui demandait des excuses après une représentation d'Iphîgénie en Aulide pendant laquelle elle avait quitté la scène : « Si j'avais cru manquer au public , je ne me serais pas permis de repaître devant lui... n
M. Perlet, auquel on demandait aussi des excuses au théâtre du Gymnase , vint dire : « Je ne suis plus comédien. »
Le public applaudit à ces deux discours.
Nous allons parler maintenant d'excuses moins sérieuses , mais qui n'en sont pas peutêtre pour cela plus tolérables.
Un acteur sifflé obstinément le jour de son premier début , s'avança enfin pour parler au public ; on fit alors un grand silence , et il dit avec beaucoup de sang-froid : « Messieurs , ménagez vos moyens , je vous prie ; je suis engage à ce théâtre pour cinq années. »
Un autre acteur de province, qui jouait de tout , et rien de bien , maltraité journellement
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da public, s'avisa un jour de le haranguer. « Je ne sais, Messieurs, dit-il, par où j'ai eu le malheur de vous déplaire : je fais tout ce je peux, et je me prête à tout de la meilleure volonté du monde sans pouvoir réussir à vous contenter : je joue dans le tragique et dans le comique. — Tant pis , lui répond-on. — Je joue des premiers , des seconds et des troisièmes rôles. — Tant pis. — Après quoi fixant le public avec un air d'attendrissement : Ingrat . parterre , que t'ai- je fait ? tu me forceras à m'en aller. -^ Tant mieux. — Et chaque raison ainsi alléguée , était toujours ripostée ou d'un tant pis! ou d'un tant mieux ! A la fin, excédé, bors de lui , et ne sachant plus que dpre , il s'échappa jusqu'à envoyer tout crûment le parterre...• où l'honnêteté ne permet pas de
penser, -r^ Tant mieux , répond encore un autre plaisant.^. Cependant, l'acteur se tournant tout de suite , par réflfâtion , vers les loges dit fort poliment : Mesdames, ce n'est pas pour vous que je parle, au moins ! — Tant pis . répond une voix flutée qui partait du fond d'une loge. » — Toute cette scène singulière fui interrompue à chaque instant par les risées et les brouhahas réitérés du public à chaque réponse; ce qui, joint à la constance opînia-
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tre de Facteur , la fit durer près d'un quart d'heure.
Il arriva aussi qu'un acteur continuellement sifflé, et ne sachant comment conjurer Forage, se permit de dire un jour ou plutôt un soir au public : i( Messieurs , je mérite peut-être d'être sifflé ; mais permettez-moi de vous le dire, ygos ne savez pas siffler ; voici comment il faut s'y prendre », et alors il se mit à siffler plusieurs aiw très-difficiles et très-jolis qui furent apjplaudis; on le souffrit depuis à cause de cette bizarrerie..
N'en concluons pas moins qu'il ne faut jamais que le comédien se trouve en contact avec le parterre , et qu'il ne doit jamais lui adresser }§. parole que lorsqu'il s'y trouve conf' traint par des circonstances extraordinaires , telles par exemple que celles où le public exigerait une chose que Fautorité aurait défendue , ou qu'il ne pourrait pas exécuter par suite d'une circonstance particulière.