‹ Theorie de l'art du comédienChapitre 4 sur 131 · VIII · texte numérisé non relu

VIII

Le Manuel théâtral peut laisser à désirer, sous le rapport du talent, mais on n'y découvrira sans doute aucune prévention particulière , ni aucune application déplacée 5 on doit espérer aussi qu'on reconnaîtra que le seul amour de l'art et l'équité ont présidé k sa rédaction.

TBËORIE

DE

^ ia ft0fes$m H (^^mi^ittu

La. profession de comédien jouit maintenant de la considération publique , elle fait partie des beaux-arts ; le préjugé stupide a disparu depuis long-temps , et ce talent a pris un nouvel essor avec les flots de lumières qui semblent aujourd'hui se répandre sur tous les peuples j le Théâtre est un des plus beaux ornemens de notre siècle, l'un des plus pùîssans moyens de connaître et de propager les sentimens patriotiques et l'amour des sciences et des lettres.

Les beaux-arts , enfans du génie , ont le plus grand -empire sur les passions des hommes; ils donnent ,de l'énergie à la force et de la force à la faiblesse.

Tel Vicier qui wurmure d'une pepision ac-

!à MAI9UEL THÉÂTRAL.

cordée à un poète ou à un .musicien , doit peut-être à l'un ou à l'autre sa valeur et sa gloire ; en exposant sa vie , il n'a fourni qu'un homme à sa patrie , telle scène de Corneille a pu lui en donner mille. U est tel brave qui n'a dû son courage qu'au tambour qui bat à la tête de son régiment.

Un grand acteur, une excellente pièce de théâtre ont pu influer autant sur le gain d'une bataille , que le guerrier qui en est revenu couvert de blessures :

Et souvent un beau vers a fait naître un héros !

Mais une nation ne punit ni ne récompense , elle intimide ou encourage ; l'artiste disparaît à ses yeux'^^^e n'apprécie que l'art qui ne peut cependant exister que par lui. Espérons, quoi qu'il en soit, que le mouvement de gloire et de prépondérance , dans tous les genres , imprimé au peuple français , surtout depuis la lin du dernier siècle, ne s'éteindra jamais.

UhisIDirc nous apprend que les rois qui ont gouverné avec sagesse ont toujours protégé les gens de lettres et les comédiens j ils leur ont accordé de nombreux privilèges et n'ont pas dédaigné de les attacher à leurs personnes. De uOi'i jours plusieurs artistes des théâtres de S. M. font partie de la chapelle du souverain.^

CiBst.(îotic une contradiction bien extraordinaire et bien affligeante que de voir constamment les actes du monarque chrétien^ relatifs au théâtre , en opposition avec ceux de rÉglise^ cette contradiction ne paraît pas pouvoir subsister, elle n'est pas d'ailleurs la seule qui existe , et nous verrons tout à l'heure qu'on en remarque beaucoup d'autres entre lejs ministres mêmes de la religion.

Gémissons sur ces erreurs^ et fesons des vœux pour que la tolérance, cette vertu rare et sublime , cette vertu qui doit surtout distinguer des autres hommes les ministres de l'Evangile , les interprétateurs de ce livre divin , les amène enfin à ne plus séparer les chrétiens des chrétiens , et à ne plus établir une distinction entre tous les fidèles de la même religion , distinction qui n'existe pas dans la loi de Dieu.

On a beaucoup écrit sur l'excommunication j on a prouvé qu'elle était illégale et outrageante à la majesté royale, en opposition directe avec la volonté du souverain qui comble de faveurs et de dignités les personnes appelées à administrer ses théâtres dans le royaume , théâtres dont les dépenses sont portées sur le budjet de l'état. On a prouvé aussi que l'oubli qui a eu lieu de la part des évêques et de leurs délégués , des lois canoniques sur la discipline

qu'ils doivent pratiquer, a excité Tambition du clergé , au point de vouloir s'emparer du gouvernement, et lui a fait commettre des crimes qui ont plus d'une fois ensanglanté le trône de nos rois et bouleversé leur empire. ( Voyez V Histoire de France et l'ouvrage de M. le baron d'Hénin de Cuvillers , intitulé : Des Comédiens et du Clergé.)

Bornons-nous donc à citer encore quelques faits péremptoires et des contradictions choquantes dans la conduite de ceux qui se sont <;i"u et se croient encore le pouvoir de lancer l'anâfthème srur une profession utile à l'état ' , encouragée et récompensée par lé prince , et •qui s'exerce dans le pa^ais même de nos rois.

Et d'abord ion Sîait qu'aussitôt que le goût du beau eut pris naissance dans notre belle pairie , des Confrères dé la Passion , des Capûcinsj etc. ^ furent les premiers acteurs, et que rÉcriture-Sainte leur fournit le sujet des pièces qu'ils représentaient sur des tréteaux ; tuais bientôt on sentit avec raison qu'on ne pouvait point faire un objet de plaisir et de distraction de ce qui devait être un objet de

' On verra, dans le cours de cet ouvrage, k l'article Théâtre, que les représentations des spectacles de Paris rapportent aux indigens plus de 700,000 francs par an, par suïic du droit qu'on prélève h leur profit.

MANUEL THÉATRAl.. 5

vénéralion. Les représentations dont nous parlons eurent lieu en Tan 1402, dans une des salles de l'hôpital de la Trinité , rm Saint-* Denis, à Paris. Voilà l'origine des comédiens en France; et TEcriture -Sainte en a été le premier motif.

Après ce temps, le cardinal Lemoine, prince de l'Eglise et légat du pape Boniface VII en France , acheta Thôtel de Bourgogne pour le donner aux comédiens qui s'organisaient alors ;. et lorsque les comédiens français furent ei^tsuit« s'établir sur leur théâtre , rue des Fossés- Saint-Germain , en 1689, ^^^ réglèrent que , chaque mois , on prélèverait sur la recette une certaine somme qui serait distribuée aux CQuyens ç^ communautés religieuses les plus pauvres de la ville de Paris* ttes Capucins ressentirent les premiers effets de cette aumône ^ les Cordeliars demandèrent alors la même charité par le place t suivant :

«Messieurs,

»I^s pères Cordeliers vous supplient très- » humblement d'avoir la bonté de les mettre » au nombre de§ pauvres religieux à qui vous « faites la charité ; il n'y a point de commu- » nauté à Paris qui en ait plus besoin , eu égard » à leur grand nombre et à l'extrême pauvreté

» de leur maison , qui le plus souvent manque » de pain. Vhonneur qu'ils ont d'être vos voii sins leur fait espérer que vous leur accorde- » rez Teffet de leurs prières, qu'ils redoubleront » envers le Seigneur pour la prospérité de > votre chère compagnie. «

Les comédiens français ayant accordé à ces bons pères ce qu'ils demandaient , reçurent un semblable placet des Augustins réformés du faubourg Saint-Germain, auxquels ils s'empressèrent de répondre aussi favorablement. Voiei le contenu de la pétition des Augustins :

cr Messieurs ,

» Les religieux réformés du faubourg St- » Germain vous supplient très -humblement » de leur faire part des aumônes et charités D que^vous distribuez aux pauvres maisons re- « ligieuses de cette ville, dont ils sont du » nombre ; ils prieront Dieu pour vous. »

En i66g nous voyons Vabbé Perrin devenir, par privilège, directeur du grand opéra de Paris, privilège qu'il conserva jusqu'en 1672, époque à laquelle il le céda au compositeur LuUi; par une clause assez singulière de ce privilège, un gentilhomme pouvait être acteur de cet opéra sans déroger. Voilà donc un ecclésiastique directeur des danseuses et des ac-

irices de Topera , à la vue et au su de tout le clergé de France qui a toléré ce scandale pendant trois années ; bien plus, c'est à un des membres de la compagnie de notre Seigneur Jésus-Christ , au père Ménétrier, que Ton doit le meilleur traité qui existe sur les ballets. ( Discours de M. Ducasse, membre de la chambre des députés, relativement au budjet des beaux-arts ; séance du 1 5 mai 1 825.)

La sépulture est refusée par le curé de St- Eustache au corps de Molière , tandis que le curé de Saint-Joseph la lui accorde. Ce n'est pas tout ; Pépitaphe de c6 grand homme est composée ps^r un des membres de la société de Jésus y l'un des plus instruits de son temps , le père Bouhours , l'auteur des Vies de saint Ignace et de saint François-Xavier , et d'une traduction du Nouveau Testament.

Voici cette épitaphe :

Tu réformas et la ville et la cour,

Mais quelle en fut la récompense ?

Les Français rougiront un jour

De leur peu de reconnaissance.

Il leur fallut un comédien Qui mît k les polir sa gloire et son étude : Mais > Molière , k ta gloire il ne manquerait rien , Si parmi les défauts que tu peignis si bien, . Tu les avais repris de leur ingratitude.

Cest donc l'historien du grand saint Ignace

8 MAISUEL TÏÏ1ÉAT1VAE.

de ïiOyolà , fondateur de la ^compagnie àe Jésus-Christ, qpi proclame à lâ gëiiéi*àtiôn d'alors et à la postérité , que les Français rougiront un jbur de Ifeur ingratitude envers ce comédien , et cet historien s?acré grave sur l'i^i^ôiti cette grande vérité.

Et tandis que le curé de Sàiïit-Êustacbe re-^ fusait le corps de Molière , six comédiens ^o*it enterrés dans Péglise de Saint -Sauveur ^ d*âfiitres comédiens sont aussi inhumée dans l'église même des Grands- AuguStins.

Parlons maintenant de la ville princij)ttle du dôniaîne de Jésus-Ghrist , de Rome, dé là capitfale du mondfe éhréiien, du siège de ïa religion côtbcdîquefeipostolique etroiuaine : huit théâtres y sont ouverts et Ton y rencontre jpuiv nelleimènt dfes ecclésiastiques , des moines et des prélats. (Voyez le Dictionnaire de f Italie. )

Faut-il citer l'Espagne ; vous rencontrerez aussi aux spectacles à Madrid , des moines , des hermites , des religieuses et quelquefois dans la même loge , vous y verrez des cocardes, des capuchons, un bandeau, une gorge nue, une tête rasée, un plumet, une guimpe , des chapeaux ronds , des chapeaux plats et des chapeaux de fleuts. Du reste, rien ne distingue les comédiens espagnols pendant leur vie, rien ne les flétrit quand ils sont morts • car

MANITEX THÉATRAX. çy

Dieu, diseiu^ils^ peut seul exercer sur leurs, âmes ses jugei»eas et ses yengeances. Les Espagnols d'ailleurs superstitieux n'ont pas la cruauté de refuser à des cendres qui ne sentent rien , qui ne voient rien , coupables de rien , des messes , une pierre , une fosse, un morceau de. bois et quelques gouttes d'eau. (Extrait d'un T^oyage en Espagne , i vol. in-8. y

A Rio-J^aneiro , les théâtres sont dirigés pafT les'^èclésiastiques.

Mais revenons à Rome ; un chef de l'Eglise^ le pape Benoit XIII, a fait construire de sts propres deniers pontificaux^, le théâtre des Tordionne , qui a cinq, rangs de vingt-six lo-r ges ;. il appartient en toute propriété à la cbai|ibre des finances du pape.

Innocent XI organisa lui-même , pendant son pontificat, plusieurs théâtres, et fit défendre atix femmes de monter sur la scène; il ordonna^ en conséquence qu'elles fussent remplacées par déjeunes castrats qui enpris^ sent les habillemens.

Un autre chef de rËglise , le pape Léon X, avait miis à Rome les, tragédies en vogue, et le eardinal de Ferrare , ar<;hevêque de Lyon , fit eonstruâre une âalle dans cette dernière ville , et dépensa plus de 10,000 écus pour y faire

lO MANUEL THÉÂTRAL.

représenternne tragi-comédie, flfitvenîrdltalle des comédiens et des comédiennes pour la jouer. (Voyez V Histoire de Paris ^ par Dulaure. )

Une contradiction non moins frappante quL existe aujourd'hui relativement aux comédiens et aux pasteurs de l'Eglise , c'est que tous les ans les suisses de ces derniers viennent aux Théâtres royaux, à l'époque de la Fête-Dieu , offrir le pain béni et recevoir l'offrande du comédien. Eh bien! ce même serviteur des serviteurs de Dieu, sera celui qui, la hallebarde à la main , arrêtera le premier aux portes du temple , le corps du chrétien qui la veille lui aura fait l'aumône.

Nous allons examiner la vie privée des eo* médiens et la considération dont ils ont joui depuis les temps de l'antiquité jusqu'à nos jours. , .

Chez les Grecs, et surtout à Athènes, les comédiens rendirent leur profession recommandable et s'attirèrent l'estime de leurs concitoyens , au point d'être souvent chargés d'Ambassades et de négociations importantes , comme les citoyens les plus considérables de la république. Aristodème fut nommé l'un à^§ dix ambassadeurs d'Athènes , pour conclure 1^ paix avec Philippe, roi de Macédoine. Les co-

médiens étaient en si grande considération chez les peuples de la Grèce , qu'ils avaient des droits et des privilèges qu'on accordait rarement aux autres citoyens , et que les rois ne dédaignaient pas de choisir des ministres parmji eux.

Le théâtre était pour le peuple de la Grèce un objet tellement important , qu'il se liait essentiellement au culte des dieux , et que, dans les cérémonies religieuses , les comédiens représentaient souvent les divinités.

Le vertueux Thraséas avait joué sur le théâtre de Padoue.

Euripide jouait dans ses pièces.

Roscius eut pour ami et pour défenseur Cicéron.

Sous le règne de Louis XIV, le célèbre Lullij appelé d'Italie par le prince de Guise , et encou-* ragé par les bienfaits du roi , Lulli ayant joué comme acteur dans CarfSelli et dans une pièce de Molière , reçut un jour^les félicitations du monarque. U profita de cette occasion pour lui dire : « Sire, j'avais dessein d'obtenir une charge dq secrétaire du roi , mais ses officiers ne voudraientpas me recevoir parmi eux. — Ils ne voudront pas vous recevoir, reprit le roi , ce sera beaucoup d'honneur pour eux. Allez, allez, voyez M. le\chancelier. » Lulli fut eflfective-

12 MANUEL THÉATKAL.

ment reçu dans cette charge qui donnait tous les privilèges de la noblesse.

On sait que Louis XIV rendit un arrêt par lequel il déclara que la profession de comédien n'était pas incompatible avec la qualité de gentilhomme.

Sous le règne de Louis XVIII , un ministre du Dieu de paix et de miséricorcfê, refuse l'entrée du temple à une comédienne du roi, qui , quelques jours ayant sa mort , lui avait envoyé une somme de i,ooo francS pour le soulagement des pauvres de sa paroisse. Le peuple en masse réclame auprès du souverain contre cette mesure intolérante ; le roi législateur ordonne qu'on rende à ce corps les derniers devoirs dus à tous les chrétiens j le prê-» tre obéit : l'aurait-il dû si Dieu Ivi ordonnait le contraire ' ?

Enfin sous le règne du même monarque , l'étoile de la Légion-d'Honneur fut décernée à MM. Alexandre Guiraûd ^ auteur de tragédies, Guilbert de Pixérécourt^ directeur des comédiens lyriques du roi, et Dubois^ l'un des administrateurs des comédiens chanteurs et danseurs de l'Académie royale de musique.

> Mort de Mademoiselle Raucourt , actrice célèbre de la Comédie-Fraiiçaise^t pensipiiQdired^B^iî i5 janvier iSiS.

Lekain iut V élève et V Ami de Voltaire-^ il fut aimé aussi du grand Frédéric.

Garricky célèbre acteur anglais , fut honoré comme un prince et enseveli avec une pompe digne des potentats. L'évêque de Rochester officia lui-même au service. (Voyez la description de cet enterrement dans \es Annales politiques de l'avocat Linguet. )

Napoléon estimait singulièrement Talma, et le comblait de faveurs.

Grandménil et Mole furent membres de l'Institut de France.

"Crescentini fot décoré de Tordre de la Couronne de fer.

MM. Picard^ chevalier de la L^ion-d'Honneur et Alexandre Dui^al sont maintenant membres de l'Académie française, fls ont été comédiens.

L'un de nos plus illustres guerriers , aujourd'hui pair de France, a été comédien.

M. Couture , l'un des meilleurs avocats du barreau français , Va été également.

Marùelly, excellent acteur du théâtre de Bordeaux, fut d'abord avocat. Il était tellement estimé pour ses mœurs et sa conduite , que lorsqu'il embrassa sa nouvelle profession, les avocats ne le rayèrent point de leur tableau.

MieartdUiy avait diangé de profession , parce

i4 MANUEL THÉÂTRAL.

qu'en exerçant la première il ne pouvait point assez subvenir aux besoins de sa famille.

Enfin Molière , ce grand homme que Louis XIV appelait le législateur des bienséances du monde et le censeur le plus utile des ridicules de ses sujets , Molière fut comédien.

Rapportons , pour terminer ce chapitre', plusieurs faits de la vie privée des comédiens , qui prouveront que , si malheureusement ils sont comme les autres hommes accessibles à des vices , ils possèdent cependant aussi des vertus , et que , parmi elles , on doit placer en première ligne la bienfaisaiïce sans faste et l'obligeance sans morgue.

Sous Louis XllI, Robert Guérin dit Gros- Guillaume , acteur de l'hôtel de Bourgogne, se permit de contrefaire un tic ou une grimace que fesait habituellement un magistrat puissant. Ce magistrat le fit décréter de prise de corps. Gautier-Garguille et Turlupin , ses camarades, prirent la fuite; Gros-Guillaume fut enfermé dans les cachots de la Conciergerie , où il tomba malade de saisissement et mourut. Bientôt après ses deux camarades , instruits de sa mort , ne purent lui survivre j la douleur les enleva dans la même semaine.

La qualité de comédien n'exclut pas non plus la pratique de la piété , et plusieurs d'entr'eux

MANUEL THÉATRA.L. l5

se sont fait un deyoir de suivre les obligations qui nous sont imposées par la religion , en même temps qu'ils exerçaient leur profession.

Beauchdteau ( François Châtelet de ) , comédien de la troupe de l'hôtel de Bourgogne , où il débuta en .i653, avait coutume d'entendre la messe chaque jour dans l'église de Notre- Dame à Paris. Il y rencontra, auprès d'un pilier, une femme qui fondait en pleurs. Le comédien , qui avait l'âme bienfaisante et plus sensible que tous ceux qui se trouvaient alors dans l'église , s'approcha de cette femme et lui demanda la cause de tant de chagrin et de larmes. La malheureuse lui répondit avec fierté qu'elle n'avait pas besoin de consolateur, et qu'elle ne demandait rien à personne. Beauchâteau, qui savait que l'infortune donne à l'âme de l'élévation, ne se rebuta point; à force de prière et de paroles respectueuses , il parvint à lui faire raconter qu'un désastreux procès l'avait réduite au point de manquer de tout, et que ne pouvant ni se résoudre à mendier , ni à retourner dans la chambre qu'elle avait louée, parce qu'il lui était impossible de payer le terme qu'elle devait à l'hôte , elle était décidée à se laisser mourir de faim dans l'église.

Beauchâteau, touché de ce récit, supplia cette femme de venir chez lui, lui promit que

l6 MANUEL THÉÂTRAL.

rien ne lui manquerait, et que son épouse s'empresserait de la consoler. Cette dame se rendit à des offres si généreuses , et crut devoir , par reconnaissance , instruire son bien£ûteur des particularités de sa famille ; en présence de son épouse elle raconta qu'elle appartenait à de très-honnêtes gens , mais que sa mère devenioe veuve , avait dissipé tout son bien et celui de ses enfans; qu'alors elle fut obligée de demeurer avec un frère qui subsistait par le moyen d'un bénéfice. £lle ajouta qu'elle avait eu une so&ur qui était morte dans un couvent , après y avoir vécu dans la plus grande austérité , pour expier la faiblesse de s'être laissée abuser par l'amour et par un président de qui elle avait eu une fille ; mais que , malgré des recherches multipliées , elle n'était jamais parvenue à fair^ aucune découverte sur le sort de c6t enf^t.

Beauchâteau fut moins étonné de ce répit que sa femme ; celle-ci l'avait écouté avec une attention inquiète ; à la fin ses doutes étant éclaircis , elle ne put retenir son émotion ,,Bi ses larmes ^ et se précipita dans les bra3 j^e cette dame^ en disant : « Ma chère tante ! c'est moi qui suis cette fille inconnue ! c'est moi qui suis votre nièce! » Quelle joie pour cette malheureuse de trouver dains la femme de son bienfaiteur une nièce qu'elle croyait perdue !

SUJXXrEt THÉATRAl.. 17

Beftudfiâteau qai n'avait cru faire du i^ien qu'à imé étrangère, était enchaBié d'obliger la tante dç sa femme ; et de lui avoir sauvé la vie.

Cf oomédien mourut en septembre i66S« Il eut un fils qui parvint h un degré de célébrité , car, dès l'âge de huit ans , il fut mis au rang des poètes de son temps. La reine ^ mère de Louis XIV ,' le cardinal Mazarin et le ckancelièr Séguîer y se fesaicnt un plaisir d'eaercer l'esprit de cet enfant. A dûuBe ans , il donna un recueil de ses poésies $ qùelijufe teâps aprèft il fiit en Angleterre ; on croit qàe delà il fil un voyage feh Perse; depuis (îëteiùf^s on n'a pu découvrir èe qu'il était de vèfan. ^'- '

Si lés eomiédiens crussent ë'té des éiconittiunîés âéno]i<îés , auràit-on '^ù Beau^hâteâu à^- «istêf »usi les jours à là inesse datis? l'église métt^p^litàine de Paris ? Son fils, qui eitt été tdor^ le fik d'un excosifimmiié , aurait- il eu l'ikmu^ur d'êtte le protégé favori de la teine , néÉë de Lonis XIV , Anne d'Autriche , fille de Philippe IH , toi d'Espagne , et l\ine des prbiccssci les pla^ pieuses de son temps? Le c^tdinJ^ Ma'/.àTin , pi-inôe de l'Eglise , et le chancelier Séguier , eussent-ils accordé leurs seins protecteurs à i\a enfant qui n'avait puisé le goàt de là poésie (|tie dans la propre profe^icrfel dé èon père , si oit te profession avait

l8 MANUEL THÉÂTRAL.

été frappée d'une excommunication réelle ? Le caractère de bienfaisance que Beauchâteau a déployé dans la circonstance que nous venons de citer , a pris son origine dans la pratique d'un des devoirs que la religion nous impose y il' doit couvrir et honorer sa mémoire de l'estime générale.

Les mœur^ de Floridor , comédien de l'hôtel de Bourgogne , étaient pures , et sa probité à toute épreuve ; aussi était-il aimé de la cour et. respecté du public. Lorsque Racipe donna s^jtf^éd^e de Britannicus , Floridor fut chargé du rôle de Néroç: ; il le joua de manière à satisfairç l'autçur et lepublic 5 mais la pièce n'obtint qu'qn §uççè$ trèsrmédiocre , et la cause de cette ifqideur fut de voir un homme, irréprochable représenter un. hpmme tel que Néron j le puplic; poussa son mécontentement , hopprable pour l'acteur , .j:u5qu'à exiger que ce personnage fût confié à un autre comédien. On ne saurait trop répéter cette anecdote qui prouve combien la conduite d'un artiste dramatique influe sur le jugement que l'on portç de ses talens.

Louis XIV fesait un grand cas des qualités personnelles de Floridor; c'est en sîi faveur que ce monarque qpndit l'arrêt qui déclare

que la profession de comédien n'est pas incompatible avecJa qualité de gentilhomme.

On sait qu'étant en Courlande y le comte de Saxe écrivit à Paris pour qu'on lui envoyât de l'argent , et que mademoiselle Lecouvreur qui en fut instruite mit ses bijoux et sa vaisselle en gage, et lui fit passer 40,000 fr. pour Içs frais de la guerre.

Charlesh Antoine Bertinazzi^ dit Carlin , fut l'acteur chéri du public, au théâtre et dan^ le monde ; sa vie fut cependant semée de chagrins , causés par les pertes que sa facîilîté à obliger lui fit éprouver. Il perdit plus de 200,000 francs en différentes circonstances ; mais l'événement qui rafie<y;a le plus, ce fut le vol que lui fit un homme qu'il avait accueilli et qu'il avait longtemps nourri. Il poussa la générosité jusqu'à solliciter la protection de la reine pour sauver cet homme , et il disait avec douleur : ce n'est pas mon argent que je regrette , c'est, l'iritcrêt que m'avait inspiré ce malheureux. . . je l'aimais.

Voici son épitaphe :

Ci-gît Carlin digne d'envie , Qui bouQbn , charmant sans effort , Nous, fit rire toute sa vie , Et nous fit pleurer à sa mort.

Gabriel-Léonard-Henri Dubus de Champ

20 MANUEl. THÉATRAt.

i^ille^ fils de Dtilms de ChampvîHéy acteur du Théâtre-Italien , et neveu* du célèbre Préville, partagea le son de la comédie française , incarcérée en 1 793 ; mais plus heureux que ses camarades , Champville obtint sa liberté avant eux. Il en fit un noble usage en allaiit aussitôt solliciter pour ses camarades la protection de Vmx des féroces décemvirs d'alors. « Va-t-en , lui répondit cet homme de sang , tes camarades et toi vous êtes tous des contre-révplutionnaires , la tête de la co^die fr-foiQsiiife sera guillotinée » et le reste sera déporté, m

Le coisucagô dé Champville dans ces temps malheureux^ et les preuves de dévouemem qu'il donna à ses camarades lui méritèrent leur estime et celle dea honnêtes ge|bs.

he père de Mole était né dans une honnête aisance 9 mais des malheurs successifs lui enlevèrent sa fortune et il fut obligé de se faire une ressource d'un art que dans sa jeunesse il avait cultivé comme amusement : il était graveur , sa profession lui rapportait peu; attaqué d'une maladie de poitrine qui le conduisit trèsjeune au tombeau , il lui était impossible de se livrer à un travail assidu, et il eut la douleur de ne pouvoir donner à ses trois garçons réducation que lui-même avait reçue. H fut

MJINUEL THÉÂTRAL. 31

leur sei4 instituteur €t leur 4QQaa quelques élémeus de littérature. Toute sou aixil»ti(»i était de les placer dans les bureaujt de la ferme gé* néralç , seuU carrière où l'on pût alors faire son chemin sans naissance et même sans talent j lE^s oe bon père avait à peine fait entrer ses devu aînés chez un notaire , qu'il mourut dabs un état de profonde misère. Sa yeuven'ayait paiS mênie les moyens de fournir aux frais de la jsépulture , et il allait être jeté dans un de C^s vastes abîmes de la mort qu'on nomme fosse commiune , où l'on précipite pêle-mêle les gén^l^tions pauvres , quand le jeune jB.éné au désespoir d'une humiliation qui pesait sm son cœur senjsible et fier , s'avisa d'implorer la pitié d'un voisin ^ vieux célibataire et véritable harpagon ) qui, charmé des grâces de sa figure, aimait quelquefois , lorsqu'il sortait à peine du berceau , à ie prendre sur ses genoux , et à se divertir de ses espiègleries et de ses grâces enfantines.

Les larmes du jeune homme le trouvèrent insensible; mais il embrassa ses genoux avec tant d'effusion, sa doiUeur filiale eut tant d'éloquence , qu'il attendrit enfin ce cœur d'airain , et qu'il obtint de l'avare qui n'avait jamais prêté qu'à usure et sur de solides gages , dix louis que le jeune homme employa tout

fi 2 MANUEL THÉÂTRAL.

entiers à la sépulture de son père. Ce fut le premier triomphe de cet art puissant d'émouvoir qu'il avait reçu de la nature et auquel il dut , dans sa longue carrière, de si nombreux sitccès . 11 'répétait souvent qu'il n'en avait jamais obtenu de plus doux. Ce fut aussi la première dette qu'il s'empressa de payer ; le plus beau jour de sa vie fut celui où il remit à l'Usurier la somme qu'il lui avait prêtée, et oii il put s'acquitter d'un bienfait si cher à son cœur.

Mole, dans la vie privée, était le plus excellent des hommes : bon parent, bon camarade, sa table et sa bourse étaient toujours ouvertes au malheur et à l'amitié ; il avait pensionné plusieurs vieux comédiens qui furent exactement payés jusqu'à sa mort.

Un petit marchand de son quartier, sur le point de manquer, ayant vu jouer Mole danis le Dissipateur^ eut l'heureuse idée de s'adresser à lui' 6,000 francs lui suffisaient pour sauver rhonneur et la fortune de sa famille. Mole avait justement touché de l'argent ce jour-là; il prêta sur vin simple billet les 6,000 fr. qui lui furent fidèlement rendus.

Une pauvre fruitière, nourrissant son enfant, était livrée à la misère et au désespoir ; son mari allait être mis en prison pour une dette de ï ,300 francs : elle vint en larmes supplier Mole

d'obtenir de ses camarades, une représentation au bénéfice de sa malheureuse famille sur le théâtre de Versailles. Mole touché de sa douleur, promit de s'intéresser pour elle ; cependant, au bout de quelques jours , le mari de la pauvre fruitière allait être arrêté, alors Mole lui remet 1,200 francs, dont il n'a jamais été payé que par la reconnaissance et par les bénédictions de la famille qu'il avait sauvée.

Si Mole avait le cœur sensible, il ne l'avait pas moins fier : une dame auteur désirant faire recevoir un ouvrage à la Comédie-Française , sollicitait vivem^t Mole d'employer pour elle toute son influence , et elle se crut obligée de lui envoyer un assez joli groupe en biscuit de Sèvres. La pièce ne fut pas jouée , et la dame auteur dans son ressentiment , exprima en présence de plusieurs personnes , le regret de n'avoir pas employé , au soulagement des pauvres , les vingt-cinq louis que lui avait coûté son cadeau.

Mole instruit de ce propos charitable , envoya sur-le-champ cette somme au curé de Saint-Sùlpice , en le priant de vouloir bien I51 distribuer aux indigens de sa paroisse ,, au nom seul de madame ***.

Dès le lendemain, il écrivit à cetlje dame qu'il s'était empressé de remplir ses pieusejv

04 MAI*iU£L THÉilTBAl..

intejaliens j et il joignît à sa lettre k répooM du piisieuf <[ui le pcwercîait vivement an nom des pautreis»

Voici un dernier mit qui peint en«ior6 le caractèra de Mole, U avait ^té marié 4 nfade'^ tnoîseUe d'Epinay , jeune actrice dn ThéâlM* Ffia^cais ; on va juger de la tendresse qu'il avait |iour eJk. La course trouvant àMarly, madame Mole ept le malheur d'arriver trop taixl pour le ç^pecitfiele du soir ; le roi et la reine furent obligés d'attendre. Le duc de Yillequier ordonna à l'actrioe de se rendre au Fort*-£veque. Mole ^ au diéseapoir^ invoqim Tainement sa grâce, et Ae pouvant l'obtenir j il prit enfin le patti^^lh 1er s'^ofermer dans la prison de sa femme. Ils n'en sortirent qu'ensemble , et reçiu^esit k leur entrée au théâtre tous les applaudissMaens que méritait ce beau trait de dévouement Gonju^.

Lorsqu'en 1777 le feu eut consumé toutes les coustnictions de la foire Saint -Ovide, Wîcôlét, directeur du théâtre des grands Daur seurs , aujourd'hui théâtre de la Gaîté , fut le premier à offrir un exemple honorable : il donna une représentation au profit des incendiés ; Audinot l'imita . et cette imitation fut suivie de beaucoup d'autres.

MANUEL THÉÀT&AL. a5

]L«(Hr4 de rkieefiiâîeida Bazar à Paris en janvier f dt»â I taus lés €cmiédiens de la capitale s'empressèrettc de jouer au bénéfice des marchands

Pefidaiït rimpressioai de cet ouvrage un in* cemdie affceux a consuiaé la ville entière de SaH^s* Ausfiiitôt tous les artistes des théâtres iê Paris , sans exception , se sont occupés de âonaer des représentations au bénéfice des ificeBdîés.; les théâtres de province ont ^vî cte nàkàe exemple*

A luropos de tous ces ac(;es de bienfaisance des eomédieiis, un journal a dît : excommuniez-nous toujours tous ces gens-là!

C'est; au moment où mademoiselle Raucourt s'occupait de sa représentation de retraite que la mort vint la frî^pper le i5 janvier ïSiS. Ses dernières années furent marquées par de nombreux bienfaits , et peu de jours avant son trépas elle avait donné une somme de i ,000 fr. au curé de sa paroisse pour qu'il les distribuât aux indigens. (On a vu plus haut que ce curé ne voulait point prier pour elle. )

Caumonty comédien français , attaqué d'une xaaladie grave , incurable même , mais qui lui laissait pourtant la faculté de jouer quelquefois , les coHoédiens français^ ne voulurent pas

consentir de suite à la retraite de cet acteur. Jouez peu souvent, lui dirent -ils, et restez avec nous.... Je vous remercie de votre bonne intention , répondit l'honnête Caumont ; mais la pension que mon travail m'a assurée est plus que suffisante pour mes besoins , et ce serait indélicat d'accepter ma part que je ne gagnerais certainement pas , qui appartient de droit à celui qui me remplacera , et dont vous ne pourriez vous passer sans faire souffrir le service de la comédie et sans manquer à nos devoirs envers le public. Caumont fut inébranlable dans cette résolution , nonobstant les instances de ses camarades.

Benard dit Fleury , comédien français , débuta dans la carrière théâtrale à Nancy sa patrie , où son père était directeur du théâtre dii Roi Stanislas ; de là il passa à Reimjs , et fut ensuite engagé à Versailles dans la troupe de mademoiselle Montansier , alors directrice des théâtres de là cour. Comme tous les ac- ^ teurs de son temps , Fleury jouait également dans les emplois tragiques et comiques ^ il était assez joli garçon , et surtout passait pour être fort spirituel et très-aimable en so^ ciété , ce qui lui valut les bonnes grâces de madame la comtesse de C***. Cette charmante

comtesse se rendait au théâtre en chaise à porteur toutes les fois que Fleury jouait , et elle s'en allait escortée par son favori , qu'un domestique suivait toujours.

Un soir , huit gardes du corps, à la suite d'un dîner copieux, s'étaient rendus au spectacle pour voir, la petite pièce. A la sortie, dans une rue détournée , ils aperçurent Fleury qui accompagnait une chaise à porteur et le reconnurent, «f Eh ! parbleu c'est Fleury, dit l'un » d'eux en l'abordant; comment tu es en bonne » fortune ! nous voulons connaître l'objet de » tes amours et tu vas arrêter. » JPensant que c'était une plaisanterie , Fleury ne fit aucune attention à la demande indiscrète de ces jeunes militaires, ce Hé bien ! Fleury, ne nous as-tu » pas entendu? Ne t'avons-nous pas demandé à » voir l'objet de tes tendres amours? — Mesj» sieurs, j'ai pris votre proposition pour une » plaisanterie , et maintenant que vous y mettez >» du sérieux , j'ai l'honneur de vous prévenir » que vous ne verrez pas la dame que j'accom- » pagne. — Comment , Fleury , tu veux être le » Dom Quichotte d'une nouvelle Dulcinée? » Tu veux donc te mesurer avec nous ? — Mes- » sieurs , je ne suis point un Dom Quichotte , » je ne tirerai l'épée que lorsque vous m'y aurez » forcé. » A ces mots il se colle contre la porte

!»8 MANUi:^ THJtATRAL.

de la cUaiâe dont hs porteurs s'^ofuyaient , et b»ejit6t il est forcé de mettre i'épée à la main pour repousser l'attaque des huit gardes qui se mettent en devoir d'ouvrir la chaise. Son domestique tenait d'une main un paquet contenant un coutume tragique et de l'autre le sabre d'AchUle; moins lâche qi;iQ les porteurs , animé par le péril que courait son mat* tre, il se range à «es côtés , et sans s'occuper de la manière dont on tient une arme défensive , il assène sur la tête du premier agresseur ixu coup si violent avec la poignée qu'U le renverse à ses pieds : de son côté Fleury met trois de ses adversaires hors de oombat^ et les trois autres , chez lesquels les fumées du Champagne commençaiem à se dissiper, <se saavent alors en toute hâte. Fleury et son fidèle domestique s'attellent alors à la chaise , et ramènent la tremblante comtesse en son hôtd . L'affaire £t grand bruit à Versailles. Parmi les blessés étaient des jeunes gens appartenant à une jgraoïde famille. Le capitaine des gardes du corps fit venir Fleury pour connaître le nom i&eR jeunes gens qui n'avaient point été blessés , il lui offrit une somme considérable pour tenir l'afiiûre secrète, et ne jamais nommer les coupables. Fleury répondit qu'il ignorait ce dont on voulait lui parler ; qu'à la vérité il avait eu

MAÎIUEL THÉATRàL. 39

une affaire d'honûéur avec plusieurs individus , mais qu'il ne les connaissait nullement. Le capitaine , revenant avec ténacité à là charge, ttti fit les offres les plus séduisantes; mais Fleury persista dans sespremièresr^onses. Cependant si le corps du délit était public , la suite de Faffaire ne Pétait pas ; la Compagnie de service tfeiïiblait que les coupables étant Connus, Id déshonneur rejaillît sur el!e, et une escale fut montée contre Tacteur. Fleury devait Jouer le soir le rôle du marquis dans le Cercle-, on se promit dé le siffler à toute outrance, et à la sortie de lui faire un mauvais pai^tî. Fleury n'ignora aucun de ces détails et n'en fut nullement troublé. Dans le rôle qu'il remplissait il y a une scène où il s^asseoit sur un canapé , et où il tire un sac à ouvrage de sa poche : au lieu de montrer , comme c'est l'usage, des aiguilles à faire du filet, il tira deux pistolets qu'il fit voir au parterre , puis reprit titi point de tapisserie qu'il se mît à broder. Cependant la conversation avec le commandant circulait dans la salle , et bientôt tous lés projets hostiles se convertirent en applàudissemens. A la sortie du spectacle , il fut entouré de gardes du corps qui vinrent le féliciter et le forcèrent de souper avec eux. Flemry , qui jusqu'alors avait toujours été

5o MANUEL THEATRAL.

sifflé tît VU avec une sorte de déplaisir , fut dès ce moraent trouvé passable. Bientôt après, un travail assidu , soutenu par Içs encouragemens du public , fit de Fleury un acteur excellent et rival de MoIé.

La conduite de Mademoiselle G. , actrice du théâtre royal de TOdéon , envers un homme recommandable par ses talens , ses profondes connaissances et sa probité , doit êtrq conser* vée comme un monument d'amitié , de noblesse et de grandeur d'âme.

M. ***, obligé de quitter sa patrie par suite des événemens qui ont bouleversé l'Europe, poursuivi dans une retraite qu'il avait aux environs de Paris , et réduit à l'abandonner pour échapper aux gendarmes qui suivaient ses traces , se trouvait à dix heures du soir exposé sur la grande route de Saint-Denis , sans savoir où porter ses pas. Dans ce moment une diligence passe ; n'est-ce pas la diligence de Lille? demande l'intéressant fugitif au conducteur. — Non , je vais à Rouen , répond celui-ci. — ^Vous resie-t-il une place?— Oui , sur l'impériale. Et voilà M. *** qui se trouve en route pour Rouen, tandis que son valet-de- chambre , tombé entre les mains des gendarmes , est tourmenté pour déclarer en quel lieu a été se ré-

MAIVUEL THEAiTRAL. 5l

fugier soa maître , en abandonnant son dernier asile.

M. *** descend à quelque distance de Rouen, se cache dans un bocage pour attendre que la nuit puisse lui prêter ses voiles , et, se glissant vers le théâtre à l'heure du spectacle , il s'informe de la demeure de la personne à laquelle il va confier sa vie. Son attente ne fut point trompée, il fut soigneusement caché pendant six mois , et soustrait à toutes les recherches. U fallut pourtant se résoudre à quitter la patrie où trop de dangers menaçaient la tête du proscrit. Il se rend en Belgique j mais bientôt, chassé de ce pays hospitalier par/ la force des événemens , il a à choisir entre la Prusse ducale , la Bohême ou la Russie.

Mademoiselle G. en est instruite, elle écrit alors à celui qu'elle a déjà saiîvé : « Puisque vous n'êtes pas encore tranquille , vous devez avoir besoin de consolation; je n'attendrai pas votre réponse , et le refus qu'elle pourrait contenir des ofïres que je vous fais. Je vends tout ce que je possède, je vous en apporte le produit , et, en voui^ rendant ainsi ce que je dois à vos conseils et à votre amitié', je me ferai jusqu'à votre servante pour adoucir la position où l'on vous a réduit j après

Sa MANUEL THl^TAAL.

avoir si bien serri ' , vous devex avoir qu^lqu'un qui vous serve, n

En effet, tout fut sacrifié au lualheuf.. Mademoiselle G. s'attacha à la plus honorable infortune , sans que pendant cinq ans de persécutions son courage et sa patience se soient un instant démentis. On Ta vue déguisée tantôt en paysanne , tantôt en marchande, voyager à pied entre le Rhin et la France avec M. ***, qui sous les mêtues déguisemeùs échappait à toutes les polices.

D'autre fois , reprenant son persomiage , Mademoiselle G. donnait des représentations dans les villes principales de la Belgique , et profitait de cette ostensibilité pour choisir un asile de repos. Enfin , entr'autres circonstances , elle resta onze mois sans sortir d'un petit grenier où elle avait établi son proscrit , et , par un calcul dé prudence fort juste , ce refuge était situé dans la maison même d'un agent qui avait montré le plus d'aChàrnéniêrit contre le fugitif.

M. ***, rendu à la patrie qu'il honore , et aux sciences qu'il cultive avec succès , est rentré en France, et mademoiselle G. a repris le cours de ses études.

I ftt*** csi offîciûr supérieur.

MilîîUBL THÉITRAL. 55

On Sait <pie Talma , passant à Montpellier , fit élever à ses trais un monument à la ûUt tfYoung.

Perlet^ acteur du Théâtre de S. À. R. MadeoM , dachesse de Berry , étant élève au Cou- «ervatoire , se retira ofénéreusement d'un coiircours k la 4suite duquel il aurait obtenu le pre- Bii€r prix 3 pour le céder à un autre élève qui se trouvait par là exempté de la conscriptioi^

En 182:21, M. Menjaud, pensionnaire dç l*t Comédie-Française , et actuellement comédien du Roi , se trouvant sur le boulevard , fut in^ploré par une malheureuse mère de famille dont 0]a entraînait le mari en prison pour dettes. Cette femme désolée sollicitait la pitié du cb- ' Qiédien qu'elle connaissait à peine : M. Menjaud fait arrêter la voiture , répond pour le ^ébUeur et le remet dan:^ les bras de sa f^mme : tous deiix I les larmes au?: j;eux Je comblent 4e bdnédiçj:ions«

Tous les faits que nous vénpns de citer, jf^ris au hasard dans un très-grand nombre de belles actions des comédiens, n'oût pas besoin de commentaires , ils prouvent que les comédiens sont en général plus à même que les aulfrëis hommes de déployer le caractère de grandeur et

54 MilNUEL THÉATRAX.

de générosité dont le germe existe dans toutes les âmes; la noblesse de leur art, l'enthousiasme qui doit l'accompagner en sont sans doute les premiers mobiles.

Les comédiens étrangers n'offrent pas moins d'exemples de beaux sentimens. Voici ceque dit le 3pirituel auteur de Médiocre et Rampant (et l'pn arrive à tout ) dans sa Notice sur Iffland^ ^îélèbre acteur allemand ' : « Cet acteur se distin^ gua par une bonne conduite , par des sentimens nobles et élevés, surtout par une bienveillante amitié pour ses camarades ; elle n'était cependant pas sans préférence : Beck , Beîl et Iffland étaient trois amis qui avaient embrassé ensemble l'état de comédien , él qui s'étaient promis de ne se point quitter. Sans doute, ils étaient devenus amis parce qu'ils avaient les mêmes goûts ; mais leur amitié épurait, fortifiait leur passion pouf le théâtre. Cette amitié est racoîntée de la manière la plus touchante dans les mémoires d'Mand : on aime à voir ces trois jeunes gens passer leur vie ensemble, étudier et se divertir ensemble , se donner réciproquement ;sur leur art les plus sévères et les plus sincçres conseils ; au moment où l'un des trois est attiré par les propositions que lui fait un autre

'.yoye;^ la collection des Mémoires dramatiqju^s pu)>liée en i8a4 , chez Ponthîeu.

diéâtre , on aime à le vob jurer de iiouyeau de ne pas abandonner ses amis, et rompre Vevtr gagement qu'il venait de souscrire, pour en contracter un beaucoup moins avantageux -à Manheim. Cette tendre et. honorable association ne fut interrompue que par la mort. »

Nous terminerons par ces dernières observations:

Les comédiens sont admis à posséder, à plaider et à témoigner comme les autres çitoyegcis.

Us payent leurs contributions au même tarif que les autres citoyens ;

Us satisfont à la conscription comme les autres citoyens ;

, Ils font le service de la garde nationale copime les autres citoyens ;

Enfin ils sont admis dans les votes des assemT blées publiques, aux mêmes conditions et açvec les mêmes avantages que les autres citoyens j . Mais ils font plus que les autres citoyens; i|s. afifectent une partie de la recette produite par leurs travaux au soulagement des indigens; certes voilà bien des citoyens reçus et institués avec tous les caractères sacramentels de nos lois.

Bientôt une ville nouvelle sortira des cendres comme pa]:;.enchai],tement, et si l'huma t nité a eu à souflfrir d'un horrible malheur^. il reste du moins une consolation , en pensant

36 «IàNUËL irH]IÊA7RAL.

^ê chèii lés Français , la réparation cPtui grand désastre est aussi prompte que le désastre même ; eà ! quels sont toujours les premiers réparateurs de ces désastres , quels sont tou<jours dans toute la France les premiers cxmsolateurs des malheureuses victimes ? des ezcom-^ munies !

Mais quelle réflexion douloureuse vient se mêler à tous ces actes de bienfaisance , lors-^ <}u*il faut entendre après ; Vous venez de remplir une des premières lois dePEvangile, la pretnîère vertu du chrétien. . . Vous êtes damnés ! ! !

Quel triste, mais profondsujetde méditatiim!

Enfin à-t-on vu jamai^s dans les annales criminelles des comédiens condamnés à déè peines afflictives ou infamantes? Pfoir; mais ouvrons l'Histoire de France , et alors un aflË-géant parallèle prouvera que Ce sont cëuxHnêmes dont la conduite dlrvrait être exempte dé tous reproches et servir dé modMe aux aùirei hommes, qui ont toujours donné l'exemple contraire. Eh bien! nous dirons donc aux cônfé^ diens : vous avei déjà anéanti unpréjugé ridicult et stupîde : qu'une noble persévérance , qtf une Conduite toujours irréprochable et de plus en plus bienfaisante parvîenneAr enfin à détruire les derniers vestiges d*un temps de barbarie $ Certe victoire est encore difficSte , elle tfest poJ iinposs9>Ie....

MANUEL THBATilAï-. 5?

rÉ¥'lë:8:i<»^$ c^énerales

BVA

éè^tt H ^^mbun.

Voltaire dit que l'art du comédien est le plus beau et le plus difficile de tous les talens.

M* liemazurier , secrétaire du comité de la Comédie -Française , prétend, dans sa Galerie historique des acteurs français , que Tart du comédien n'est pas le plus difficile de tous les ^rts.

Louis Riccobpni dit que cet art , qui enpjbiaine tous nos sens, est un art presque divin.

4^u résumé l'art du comédien demande à la lois tous les talens extérieurs d'un grand orateur 61 tous ceux d'i;n grand peintre j mais malheureosement on choisit trop souvent l'état de QOmédien sans examen , on le suit sans tra- ?ail , et; Ton y persévère par habitude ou pat oécessité*

Les Grecs e^lesRooiains attachaient la plus

grande importance à l'éducation physique et morale de leurs comédiens ; le cours d'études des acteurs anciens commençait dès leur enfance et ne se terminait ordinairement qu'à trente ans.

« Je me suis toujours étonné , écrivait Voltaire à Dorât , qu'un art qui parak si naturel fût si diflGicile. Il y a ce me semble dans Paris beaucoup plus de jeunes gens capables de faire des tragédies dignes d'être jouées , qu'il n'y a d'acteurs pour les jouer.

» J'en cherche la raison et je ne sais si elle n'est pas dans la ridicule infamie que des Welches ont voulu attacher à réciter ce qu'il ' est si glorieux de faire. »

Au reste la gloire la plus fragile est, sans contredit , celle dont la plupart des comédiens sont environnés. Sans les poètes qui les- ont consacrés , beaucoup de noms fameux seraient perdus pour nous. Celui de Rôscius , le plu^ ancien et le plus granc^de tous, n'aurait point • traversé tant de siècles , si César n'eût honoi*é ce comédien de son amitié , et si tout autre que Cicéron eût élé chargé de le défendre en jugement. Peut-être même Baron et mademoiselle Champmêlé seraient-ils oubliés , si Racine , Molière et Boileau n'eussent consi^é leurs noms dans leurs pages itamorteHes. Ceux

MANUEL THÉÂTRAL. Sq

plus jeunes, mais non moins célèbres^ des. Lecouvreur , des Gaussin , des Dumesnil ,,des Clairon , doivent la plus grande partie de l'éclat dont ils brillent , à Voltaire. Ce dernier, donnst des brevets d'immortalité à tous ses amis, ou couvrit de ridicule ceus; q;ui eurent le malhicui: de lui déplaire. L*es poètes qui vinrent après lui , trouvèrent sa méthode excellente pour s^i^ concilier la faveur des comédiens, qui , de;leur côté, se firent amis de ceux qui les chantaient. 11 se fit ainsi un échange de procédés-i^ qui contribua beaucoup à la fortune et à la rçpu-^ tation de certains auteurs. Cet innocent ma-r nége a cessé.: depuis quelques années , les journaux seuls sont les dispensateurs de la renommée. On y entretient le public , jour par jour , des faits et gestes des acteurs 5 de sorte qu'il serait impossible à un poète ami , quelqu'envie qu'il en eût, de hasarder un quatrain. On sç permet pourtant encore ces petites privautés a un début , et quelquefois à une rentrée j mais ce n'est que dans Fun ou l'autre cas. D'ailleurs , il faut en convenir , on n'est point aujourd'hui trop prodigue de louanges j on garde tout ^our soi.

Quant à Tart dxt comédien , Lékain a dit ,, que Tâme en était la première partie j

L'inteUigem^e la seconde ;

40 MiLKUEL THÉÂTRAL.

La vérité et la chaleur du débit la troinème ^

La gràc^ et le dessin du corps la quattiètne.

L^étudedes originaux (modèles) dans la nature est la source la plus féconde pour le comédien , et c'est pourtant la plus négligée j mais comme la plupart de ces modèles manquent de nol)lesse et de correction , Tîmitateur peut s^ méprendre , s^il n'est d'aîlleuïs éclairé dans Ses études. Et il arrive aussi quelquefois que des acteurs , destinés à se faîte tliié réputation véritable, ii'y parviennent cependant que sur la fin de leur carrière , parce que lêiir propre choix ou la force des circonstan-' ces les retient long-temps dans un emploi qui ne convient point au genre de leur talent ; îl faudrait donc s'essayer d'abord dans plusietirs genres , et se livrer ensuite à celui qui îiôuà convient le mieux ; car la nature distribue déS talens particuliers à tous les hommes et inêmé aux plus idiots.

La connaissance de la langue est une des plu$ importantes pour le comédien ^ c'est à la nature à donner les qualités extérieures , la figure , la voix, la sensibilité, le jugement, la finesse; c'est à l'étude des grands maîtres, à la pratique du théâtre , au travail et à la réflexion à perfectionner les dons de la nature : malheureusement

k {dus grand effort da coto^dien œ Ta pas jasqu^à créer ^ mai» à restdrc plus sensibles les beautés de son modèle ; son art peut en imposer sur les défauts , il ne peut rien contre l'absence des beautés. Voilà sans doute les bornes du pouvoir du comédien.

Celui qui est assez heureux pour être parfaitement d'accord avec lui-même , et dont tout l'ensemble contribue également à tout ce qu'il veut exprimer , sera un grand acteur.

Celui qui est né pour être comédien suit son impulsion : les plus fameux comédiens se sont fermés eux-mêmes à l'école du temps et des revers j ils n'ont atteint les derniers degrés de l'art qu'après les plus pénibles , les plus longues et souvent les plus humiliantes épreuves. Quand on embrasse la profession de comédien par amour pour cet art , il faut faire abnégation d'une quantité de jouissances; on y travaille et on y apprend toujours, jusqu'à sa dernière heure. Une remarque d'ailleurs assez pénible , c'est qu'il faut au moins huit ou dix ans pour faire un comédien supportable j on devrait sans cesse répéter cette vérité aux jeunes gens qui se présentent au Conservatoire , et l'on serait sûr alors d'avoir des comédiens dans ceux qui persisteraient au Heu de faire prei$que toujours des routiniers.

4^ MANUEL THÉATRAX^

Le comédien <Pimitatioii fiait tout passa-* blement; il n'y a rien à reprendre ni à louer dans son jeu. Le comédien de nature , Tacteur de génie est quelquefois détestable , quelquefois excellent.

Le comédien sublime doit être observateur froid de la nature humaine; il rendra après avec âme et énergie ce qu'il aura observé en grand artiste.

Les médecins , les peintres , les musiciens . et tous les artistes doivent être observateurs, froids de la nature humaine.

Cette opinion a trouvé des contradicteurs ' ; mais Raphaël ne fut-il pas froid observateur de la nature humaine, lorsqu'il crucifia lui-même^ un homme pour donner à sa tête du Christ expirant une expression plus déchirante devérité ?

Joseph Vemet ne fut-il pas jfroid observateur de la nature humaine , lorsqu'il se fit attacher , pendant une tempête effrayante , au mât d*utt vaisseau, afin d'fexaminer plus facilement et plus sûrement le tableau qu'il voulait en offrir ?

Pline l'ancien ne fut-il pas aussi observateur froid de la nattire humaine , lorsque , pour

* Nous nous en occuperons plus longuement dftns le cours du Manuel, a l'articU Observation*

mieux contempler la nature il s'élança » malgré les plus fortes remontrances , au milieu des laves du Vésuve , où il trouva la mort.

Le chirurgien célèbre' qui fait une opération difficile et doiUoureuse d'où dépend souvent la vie de celui qtfil opère , ne doit-il pas encore être froid observateur de la nature humaine?

Enfin Fanatomiste qui va dans un hôpital , et quelquefois jusque dans la fosse trier les morts pour chercher , par ses opérations , à surprendre le secret du Créateur , n'est-il pas encore froid observateur de la nature humaine ?

Nous le répétons, le grand artiste doit observer froidement , pour rendre ensuite , avec une vérité parfaite dans tous ses détails et sans rien oublier, le sujet de ses observations.

On se sert indifféremment dans Le monda des mots comédien et acteur; aux yeux du vulgaire Ces mots sont sy nonimes , mais la différence est ghmde entr'eux dans l'art théâtral. L'acteur ne sait jouer que certains rôles j le comédien doit les jouer tous : c'est en ce sens-là qu'il y a parmi les savans , les beaux esprits , les habiles artistes , de très-bons acteurs en chaque genre et point de comédien ; il faut leur choisir le

44 MANUEL TUÉATMAL.

rôle qui leur^eit propre, «i on v^ut qu'ik réussissent.

Le comédien ^ suivant J. J. Rousseau^ e^C celui qui oublie sa propre place à force de prendre celle d'autrui ; il feint les passions qu'il n'a pas. Pfous avons eu et nous aroiif aujourd'hui de grands acteurs , nous en au* rons sans doute encore, mais nous n'avons |K>int eu de grands comédiens , et c'est peutêtre parce qu'on attache trop en France Tidée d'extraordinaire à la réunion de plusieurs ta^ lens dans le même homme; elle n'est si raro que parce qu'il y a un préjugé qui la fait regarder comme impossible.

Garrick, en Angleterre, était supérieur dan$ les rôles les plus opposés ; il jouait par exemple , Orosmane et Crispin , avec un égal succès. Lorsqu'un comédien a reçu de la nature le génie de son art , qu'il sent vivement qu'il a le talent de l'imitation , il peut s^us doute exceller dans plusieurs genres^

Un proverbe dit : tous les comédiens ne compas au théâtre; il est juste, car souvent rbomme du grand monde est plus comédien que celui qui ne l'est qu'à certaines heures du jour :

Dans ce oakos d'Ha m^nde s^dacleur , Tout est flpeetack , et chftciin esi acteur»

A propos de ce proverbe , on sait que I)an^

oMfd, écrivain aoa moins original que la- Gond, était élève des Jésuites ^ qui eux-*même3 composaient et jouaient des comédies. Ce fut ds leurs collèges qua sortirent Corneille , Molière^ Voltaire et Gresset. L'un d'eux, Je père Delarae «rut devoir reprocher à Dancourt de s'être fait comédien : « ma foi , mon père , répondit €c dernier ^ je îae vois pas que vous deviez tant blâmer l'état que j'ai pris i je suis comédien du Roi, vous , vous étés comédien du pape ) il n'y a pas tant de difîërenca de votr^ état au mien» »

ti*arUste est un homme qui » pratiquant un art libéral , y dévoue noblement son existence entière , y rapporte toutes ses pensées et tous ses travaux, sacrifie à la gloire qu'il a toujours devant les yeuS , son repos et sa fortiine , et à l'indépendance, principe des grandes pensées et des productions ^sublimes , les biens de convenance , mais jamais les obligations de la société ni les devoirs de famille.

Le malheur des grands artistes, celui qui n'est connu que d'eux seuls et dont ils ne se plaignent qu'entr'eux , c'est de n'être pas assez sentis. Il y a bien un effet total qui constate le succès et qui suffit à leur gloire en général ; mais ces détails de la perfection , mais cette foule de

traits précieux , ou par tout ce qu'ils ont coûté, ou même souvent parce qu'ils n'ont rien coûté du tout y voilà ce dont quelques connaisseurs jouissent seuls et dans le secret , ce que les applaudissemens publics ne disent pas, ce que l'envie dissimule toujours , ce que l'ignorance ne peut jamais entendre , et ce qui , s'il était bien connu , serait la véritable récompense des vraîs talens.

11 n'y a point d'artiste à qui la perfection doive paraître plus importante et plus intéressante qu'au comédien, parce qu'aucun ne jouit du suffrage du public d'une manière plus prompte , plus immédiate , et avec un éclat plus flatteur.

M. de Marti gnac , dans un de ses discours à la Chambre des Députés, leftjuin 1824» s'est occupé des artistes, car il a dit que Napoléon était un grand artiste en fait de pouvoir.

HilNUBL THÉÂTRAL. 4?

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