INTRODUCTION IX
bien des siens, et parfaitement indifférent au sort des autres. Ne dites pas que c'est calomnier l'humanité <pje de la peindre sous ces couleurs. Elle est faite ainsi, «t ne sera jamais autrement. La loi suprême qui régit les êtres, depuis l'homme jusqu'au polype, est celle qu'a formulée Darwin avec tant d'éclat : c'est le combat pour la vie, c'est-à-dire une loi d'antagonisme et non de fraternité. C'est une loi de nature, par conséquent, immuable, et qui régnera aussi longtemps qu'il y aura des hommes.
Il y a de fort honnêtes gens qui se sont dit que les rapports de peuple à peuple deviendraient plus faciles, s'ils parlaient ta même langue, et ils se sont ingéniés à fabriquer un idiome international dont ils réclament naïvement l'adoption. Il y a des hygiénistes qui, justement alarmés des ravages qu'exerce sur la santé publique une alimentation trop substantielle, préconisent le végétarisme. Ces entreprises sont licites et même louables, puisqu'elles visent un bienfait dans leurs fins. On peut louer, dans la même mesure et pour les mêmes raisons, la doctrine de la solidarité. Il y a seulement cette différence essentielle entre ces systèmes que les partisans d'une langue unique et les prosélytes de l'alimentation végétarienne sont d'inoffensifs rêveurs dont l'innocente manie ne fait de mal à personne, tandis que les doctrinaires de la solidarité ont conquis l'État et mis la puissance publique au service de leurs desseins. Pour faire prévaloir leur doctrine, ils ont dil combattre et démolir dans la conscience des foules la doctrine
z THÉORIE DE L'ORDRE
évangélique, qui, non contente d'enseigner la charité, sanctionnait son enseignement par des miracles d& dévouement, d'abnégation, de sacriGce et d'amour, et suscitait dans r&me de ses croyants, par le bienfait et par Pexemple, ces sentiments d'aide mutuelle et de mutuelle affection que la solidarité philosophique ne fécondera jamais. On a condamné la doctrine, on a persécuté ses prosélytes, on a proscrit ses œuvres, bref, on a ruiné dans l'âme populaire un système do règles, de traditions et de croyances qui constituait la meilleure garantie de l'ordre et de la paix sociale, sans trouver, pour mettre à leur place, autre chosequ'une idée creuse.
C'est du même sophisme, sous une autre forme, que procède la substitution de la morale sans sanction, autrement dit, de la morale laïque à la morale religieuse. 11 peut convenir au savant enfermé dansson laboratoire, h l'intellectuel lige dans ses spéculations, de forger eiix-mrmes la loi morale qui les oblige, et d"accommoder leur vie à l'esthétique intime qu'ils portent en leur cerveau. Us vivent honnêtement, parce que c'est une preuve de noblesse morale que de vivre ainsi, et aussi parce qu'ils ne sont pas tentés de vivre autrement. Mais à côté de ces dilettanti de l'esprit, ou plutôt au-ilessous d'eux, au-dessous des délicats, des lettrés, des savants, de tous ceux qui n'ont pas l'âpre souci de l'existence et qu'une culture supérieure a pourvus de celte morale aimable et distinguée qui est le code des honnêtes
Dçinz.aoïGoOQle
[NTRODUGTION It
gens, il y a un innombrable troupeau d'êtres bornés, grossiers, brutaux, dévorés de besoins, assoiffés de désirs, impatients de jouissances, inquiets, envieux, avides, désespérés, malades, en un mot, misérables, et ce sont des hommes. On a pu, pendant de longs siècles, leur dire et les habituer k croire qu'il y a un Dieu qui les surveille et qui les jugera, un Dieu rémuuératcur et vengeur, comme disait Vojlaire, qui leur commande le bien et leur défend le mal, et qui donnera des sanctions éternelles à leur transgression ou à leur respect de la loi qu'il leur a signifiée. C'est de celte croyance que dérivait en leur âme l'obligation morale, et, tant que cette croyance est restée leur loi, elle a été un instrument de discipline sociale incomparable.
Mais la croyance une fois éteinte, que devient Tobligation? Est-il raisonnable de supposer que ces appétits déchaînés à travers le monde, et d'autant plus ilprcs dans leur poursuite qu'on leur a retiré l'espoir des compensations ultra-terrestres, vont s'arrêter domptés, respectueux et soumis devant celle obligation métaphysique qu'on appelle la morale sans sanction? El si celle hypothèse est une folie, que faut-il penser de ceux qui en ont fait une loi et un enseignement d'Klat? Napoléon pensa faire enfermer comme fou le physicien Lnlande, parce qu'il faisait étalage «l'athéisme et que celte ostentation d'impiété lui paraissait préjudiciable à l'ordre pubUc. La lettre qu'il adressait, à ce sujet, à son ministre de l'Intérieur est à citer tout entière, car c'est une forte leçon de morale politique : « Mon-
steur de Champagny, c'est avec un sentiment de donleur que j'apprends qu'un membre de Tlnstitut, célèbre par ses connaissances, mais tombé aujourd'hui en enfance, n'a pas la sagesse de se taire, mais cherche i faire parler de lui, tantôt par des annonces indignes de son ancienne réputation, tantôt en professant hautement l'athéisme, principe destructeur de toute organisation sociale, qui ôte à l'homme toutes ses consolations et toutes ses espérances.
« Mon intention est que vous appeliez auprès de vous le président et le secrétaire de l'Institut, et que vous les chargiez de faire connaître à ce corps illustre, dont je m'honore de faire partie, qu'il ait à mandera M. Lalande et à lui enjoindre, au nom du Corps, de ne plus rien imprimer et de ne pas obscurcir, dans ses vieux jours, ce qu'il a fait dans ses jours de force pour obtenir Teslime des savants. Et si cps invitations fraternelles étaient insuffisantes, je serais obligé de me rappeler aussi que mon premier devoir est d'empêcher que l'on empoisonne la morale de mon peuple ; car l'athéisme est destructeur de toute morale, sinon dans les individus, du moins dans les nations. * Le mode de sauvegarde est un peu tyrannique et paraîtrait intolérable aujourd'hui. Mais les vues sont vraiment d'un chef d'empire. Nous, nous élevons des statues aux gens qui ont érigé les opinions de Lalande en doctrines d'État. Celte différence d'esprit, à défaut d'autres causes, expliquerait la différence de notre condition.
INTRODUCTION xiii
A cette aberration intellectuelle qui déprave à plaisir la conscience des jeunes générations, s'ajoute l'action du sophisme le plus redoutable à l'ordre social, je veux, dire le sophisme égalitaîre. C'est un phénomène digne d'observation que, de tous les principes proclamés avec tant de pompe et d'orgueil par la Révolution, .^., la démocratie n'en ait retenu qu'un, l'égalité^^lle se moque outrageusement de la liberté et n'a pas le moindre souci de la justice. Quant h la fraternité, c'est presque une ironie que d'en parler. La politique dont on l'abreuve n'est qu'une école de haine. Mais elle a, par contre, un amour farouche de l'égalité. C'est sa .' passion, son idée fixe, sa fohe, et la sauvage violence avec laquelle elle traduit sa manie égalitaire en reven- '' dications pohtiques et sociales est une conspiration chroniquecontre l'ordre universel. C'est une aberration funeste entre toutes, et dont le peuple lui-même est la première victime. L'ordre est une harmonie : harmonie de sons ou de couleurs, dans le domaine de l'art; harmonie de forces, dans la mécanique industrielle; harmonie de volontés, dans le gouvernement des sociétés et des Etats. Or, l'harmonie est exclusive de l'égalité. Elle met en œuvre des éléments dissemblables, inégaux et subordonnés, et l'accord parfait n'est que la résultante de cette subordination. On traiterait de fou le peintre qui poserait tous ses personnages sur le même plan, ou le musicien qui donnerait la même valeur à toutes ses notes; c'est une démence de môme sorte, mais autrement redoutable en ses effets, que celle des sophistes égalitaires qui prétendent que
tous les hommes sont égaux et doivent être ramenés à la même condition. Ils méconnaissent ou violent à plaisir la loi primordiale d'inégalité que la nature édicté, et que les sociétés appliquent spontanément.
Car l'état de société, qui est la condition normale de l'espèce humaine, est précisément fondé sur la loi de hiérarchie. Dès que les hommes se sont réunis en société, ils ont fait le départ des qualités qui les distinguaient entre eux, et ils ont instinctivement choisi ou accepté pour chef le plus fort, le plus habite, le plus intelligent, en un mot, le meilleur. 11 n'y a pas, dans l'histoire du monde, un seul exemple d'une société d'égaux. Ainsi, hiérarchisation spontanée et principe d'aristocratie par sélection, voilà te phénomène initial qu'on trouve à l'origine de toute collectivité. Partout et toujours l'association humaine, famille, tribu, nation, s'est constituée sur le principe de la subordination des valeurs, et l'ordre social n'a jamais été autre chose que ie respect de cette hiérarchie. Que ce respect se soit parfois égaré sur des hommes qui n'avaient aucun titre personnel à occuper la première place dans Tassociation et feisaient un détestable usage d'une puissance désignée à d'autres fins, cela s'est vu partout, et c'est l'histoire de toutes les révolutions. Mais les révolutions accomplies contre des chefs incapables ou vicieux n'accusent que dés erreurs de personnes. Elles témoignent si peu contre le principe lui-même que, dès te lendemain de leur triomphe, les révoltés instituent une hiérarchie nouvelle à la place de la hiérai^
INTRODUCTION XT
«hie déposaédée, et proclament jusque sur les ruiaes de la tyrannie la loi permanente et souveraine de l'inégalité.
Voilà la vérité essentielle qu'il faut apercevoir et retenir. Voilà l'enseignement qu'il faudrait répandre. L'ordre dans les démocraties, c'est le culte de l'inégalilé par la sélection . C'est à ce prix qu'elles s'affinent et s'épurent et tirent incessamment de la gangue maternelle les métaux précieux qui deviendront par une mise en œuvre intelligente et suivie leur richesse, leur parure et leur beauté. Il faut une aristocratie aux sociétés, je veux dire une ascension continue et toujours renouvelée d'esprits supérieurs qui soient à la fois leur tutelle et leur exemple. L'aristocratie nobiliaire est morte avec les privilèges qui étaient le principe et l'fdiment de l'institution. Mais il reste une élite sociale qui est la noblesse des temps nouveaux, et cette noblesse est aussi indispensable à l'honneur et au bien des démocraties que l'était la noblesse féodale à la société d'autrefois. Elle est ouverte impartialement à tous, au fils du prolétaire comme au fils du capitaliste, et chacun y prend ses degrés suivant l'échelle des mérites. Mais il fautméritcr pour en être, mériter par le talent, par la vertu, par les services, parles œuvres, pour occuper les premières places ou siéger dans les conseils de la nation. Et il faut mériter encore pour susciter par l'exemple dans le cœur des autres les émulations fécondes et les généreuses ambitions.
Le malheur est que l'esprit révolutionnaire, qui est
xvt THÉORIE DE L'ORDRE
rame de notre démocratie, se montre aussi brutalement hostile à l'arislocratie ilu mérite qu'il l'est resté, par atavisme, à l'aristocratie du sang. Il est égalilaire à la façon d'une faux. U rase à fleur de sol toute supériorité. Car il a l'envie pour conseil, et le nivellement pour fin, et prend son niveau à la mesure des passions les plus brutales et des plus bas appétits. La France d'hier fut une nation grande et haute, parce qu'elle s'élevait d'instinct vers les sommets. La France de notre temps est une nation déchue, parce qu'elle ne regarde qu'en bas. C'est le pli démagogique qu'il faudrait redresser. Il lui suffirait de relever un peu la tùte pour retrouver sa conscience et son génie.
Le livre que je présente au public est une contribution à cette œuvre de rénovation nationale. Je n'ai pas la prétention d'émettre des vérités nouvelles; je me suis simplement proposé de remettre en honneur des vérités méconnues ou honnies dont l'injurieux abandon est la cause première de notre déchéance. Dans un temps comme le nôtre où les nouveautés courent le monde, on me reprochera peut-être de ne dire à mes contemporains que des choses que savaient déjà nos pères. Mais je sais aussi ce que gagnaient nos pères à les connaître, et ce que nous perdons à les dédaigner. La science politique ne doit compter qu'avec les réahtés. Elle a pour règle élémentaire de voir l'homme tel qu'il est et tel qu'il sera éternellement, parce que la nature, immuable en ses modes, continuera de faire les hommes tels qu'elle les a faits, toujours
:.çinzeaoïGoOQle
INTRODUCTrON xvil
pareils, dans tous les pays et duns tous les temps. La conséquence de cette constante identité de rtiomme avec lui-même est qu'il faut accommoder les institutions et les lois aux instincts et aux besoins invariables de cette humanité toujours renaissante, et toujours semblable. C'est pourquoi La Bruyère avait si hautement raison d'écrire au frontispice de son livre : « Tout est dit, et l'on vient trop tard, depuis sept mille ans qu'il y a des hommes, et qui pensent. »
Le vice commun dos novateurs est de prendre leuts imaginations pour des réalités. Ils voient ou conçoivent l'humanité, non telle qu'elle est, mais telle qu'ils voudraient qu'elle fût. De là cette abondance de sophismes, de paradoxes, de théories, de métaphysique et do chimères dont nous sommes inondés. Bien n'est si facile, en somme, que d'être original en opérant sur des abstractions. C'est le cas des réformateurs dont les systèmes défrayent la propagande révolutionnaire, et qui prétendent retourner en un tour de main la société et l'État. Ceux qui les produisent et ceux qui s'en réclament se flattent d'être les précurseurs du progrès, alors que leurs conceptions constituent une palingénésie purement barbare, et tendent à ramener l'humanité civilisée à la communauté primitive. Mais l'enseigne sauve le fonds. II n'y a peut-être pas trois socialistes en France qui soient capables de comprendre la sociologie de Karl Marx. Cela n'empêche pas que tous les grévistes de France ne tiennent son eystèmc pour leur évangile. C'est un grand avantage, ■"n pareille matière, que de paraître profond en restant
xvlll THEORIE DE L'ORDRE
obscur. Ce que Ton n'entend pas prend aisément les apparences du génie.
J'estime, au contraire, qu'il est plus méritoire et plus rare de s'en tenir au culte des vérités éprouvées, parce qu'il n'y a que la vérité qui vaille. Celles-là marnes qu'on appelle banales sont le patrimoine commun des honnêtes gens. Les banalités sont des vérités fatiguées et détustrées par un long commerce; mais ce sont des vérités tout de même. Or, s'il est une vérité d'expérience, générale, permanente, absolue, c'est que la fortune des nations dépend d'une élite. Le sophisme égalitaire dont nous sommes empoisonnés nous enseigne que la démocratie souveraine pourvoit et suffit à tout. Non seulement elle ne suffit à rien, mais sa souveraineté même, toujours aveugle et toujours dévoyée, est sa plus grande misère et la cause fotale de sa détresse. Le nombre abandonné à luimême est aussi incapable qu'une troupe d'écofiers d'être l'instrument de son propre bien, à plus forte raison, l'ouvrier de son salut. C'est le génie, la raison, la volonté d'un homme ou de quelques hommes, qui font la grandeur, la puissance, la gloire des États et la prospérité des nations. Si la France d'aujourd'hui est en pleine décadence, alors que les pays rivaux grandissent et prospèrent à ses dépens, c'est parce qu'elle manque de cette élite. Ou bien, si l'élite existe, c'est que les institutions meurtrières auxquelles elle est soumise lui interdisent l'action. Aux siècles passés, le peuple était opprimé par la noblesse. Par un renversement d'équilibre aussi douloureux et non moins
Dçinz.aoïGoOQle
INTRODUCTION xix
funeste, ce sont les éléments nobles de notre nation qui sont étouffés par la'vulgarité démocratique. J'ai Mt ce livre pour susciter, dans la mesure de mon action, des idées et des vœux propices à leur affranchissement.
Lorsque retentit à Rome pour la première fois ce cri désolé : Les dieux s'en vootl il y avait longtemps déjà que l'Olympe était dépeuplé. Les divinités étaient mortes, et jamais pourtant elles n'avaient eu plus d'autels. Dans les temples chaque jour plus nombreux, où la conquête romaine associait aux dieux indigètes tes dieux divers des peuples soumis, la foule mêlée des adorateurs se pressait encore, et sa piété vivace continuait d'apporter, coname aux siècles de foi, ses offrandes aux dieux sourds, ses invocations au ciel vide. L'àme humaine a besoin de culte. Elle déiQait alors ses souvenirs, ses regrets, ses espoirs, sa conscience du monde immatériel, ses aspirations incoercibles vers l'infini, en attendant que la religion nouvelle, encore ignorée, eût comblé le vide ouvert eo elle parles superstitions disparues.
L'histoire du siècle qui s'achève nous fait assister à un spectacle analogue, sans que rien nous révèle encore par quels dogmes nouveaux peut être remplacée la religion qui s'en va. C'est dans l'ordre politique que le phénomène s'accomplit. Les monarchies se meurent. Les trdnes, à vrai dire, sont encore debout, et sur ces trOnes séculaires des rois, fils de rois, sont toujours assis. Ils régnent et gou-
s THÉORIE DE L'ORDRE
vement dans la pompe tradîtioQaelle des royautés qu'ils prolongent. Le progrès des institutions et des mœurs a modifié la forme extérieure de leur domination, sans parattre en altérer la substance. Il n'y a pas trace de caducité dans l'appareil de puissance et de splendeur qui les entoure, et, à travers la mobilité des institutions humaines, leur fonction semble avoir reçu le glorieux privilège de la perpétuité. Tout cela n'est, hélasl que mirage et convention. Ils sont comme ces arbres centenaires dont les rameaux puissants et la frondaison superbe chantent sous le ciel la force et la beauté. Mais la foi dynastique, qui est leur sève, ne les nourrit plus. Leurs racines étreignent moins fortement la terre qui les supporte; les canaux se dessèchent par où leur montait la vie du sein des peuples; leurs fibres a'émiettentet s'en vont en poussière; le corps se creuse et le cœur est mort, alors que le front se couronne encore de feuilles. Ils sont, suivant la tradition vivante encore, l'emblème du droit, de la puissance et de la majesté. Hais vienne la tempête, et cette majesté ne les défendra plus contre les affronts popu* laires. Leur vertu déracinée ne résistera pas au choc de la révolution. Ils tomberont d'une grande chute, ct.corarae les peuples encHns à détruire sont incapables d'édifier, rien ne comblera jamais le trou béant et sombre ouvert par leur arrachement.
Il n'est plus qu'un pays en Europe oii l'institution monarchique ait conservé tout son prestige et tout son culte : c'est la Russie. La monarchie reste investie d'une autorité patriarcale absolue, à la fois politique et religieuse, sans pouvoirs intermédiaires entre le peuple et le tsar; c'est le dernier type encore vivant et florissant de la royauté de droit divin. Le tsar règne et gouverne par la grâce deDicu.nonseulementparcequeses peuples reconnaissent à son pouvoir souverain l'institution mystique et surhumaine qui force leur rcspecletnourritleur foi, mais
:.çinzeaoïGoOQle
sussi parce que l'empereur, à soo tour, se reconnaît luimême l'élu et l'instrument de Dieu. C'est en témoignage de ce caractère en quelque sorte sacerdotal que les tsars donnent à leur touronnement tant d'éclat et tant de majesté. Dans la pompe extraordinaire qu'ils déploient s'interpose un acte autrement imposant que l'appareil monarchique qui lui sert de cadre et de décor, c'est le sacre lui-même, c'est-à-dire l'agenouillement de l'empereur devant la majesté de Dieu, recevant de lui son investiture et lui demandant à voix haute d'être son conseil et son appui. Écoutez en quels termes le tsar Nicolas II formulait naguère cette invocation :
Seigneur, roi des rois et dieu de mes pères ! Il t'a plu de m'élire souverain et juge de l'orthodoze empire russe. Je confesse être toujours sous ton œil vigilant, quoique invisible. Aussi me voilà prosterné devant ta Suprême Majesté, .le t'implore, à mon Seigneur et ô mon Maître I Daigne m'armer pour rooo formidable ministère. Octroie-moi la sagesse qui émane de ton trône, afin que je conçoive toujours ce qui est agréable à tes yeux. Fais-moi suivre, 6 Seigneur, la vérité de tes commandements. Prends mon cœur dans ta main, A mon Dieu I Et que je règne pour le bonheur de mes peuples en te bénissant toujours I Que ton saint nom soitgloriâé avec ton Fils miséricordieux et ton Esprit créateur en toute éternité. AmenI
Mettez en regard de cette invocation les manifestations ofGcielles de la politique gouvernementale en France, et vous aurez mesuré toute la distance qu'il y a d'un peuple à l'autre. Quiconque détient chez nous une part quelconque de la puissance publique ne voit, dans les cérémonies qu'il préside, qu'une occasion de célébrer les vertus ou la gloire de son gouvernement. Toutes tes manifestaLions de la politique républicaine sont marquées au coin de cet optimisme vaniteux et court qui est la marque commune des parvenus. Ses représentants et ses minisires croiraient déroger s'ils demandaient au ciel d'éclairer leurs
4 THÉORIE DK L'ORDRE
voies. La république leur suffit comme flambeau. C'est elle qu'ils iovoquent et célèbrent, parce qu'elle est l'ez' pressioQ gouvernementale d'une politique rationnelle et démocratique, telle qu'il sied à un pefiple émancipé et libre. Quant à la prière du tsar, elle n'est, à leurs yeux, qu'un sacri&ce k la superstition monarcbique qui remplit encore l'àme du peuple moscovite, mais doat l'esprit des citoyens français est depuis longtemps affranchi. - La démocratie, telle qu'ils la comprennent et nous l'ont façonnée, est à elle-même son principe et sa loi. Elle est créatrice du droit qui la gouverne, et ne prend conseil que d'elle seule. Les responsabilités qu'elle supporte sont purement positives, et ne dépassent pas les risques d'une Bociélc industrielle ou commerciale. En Russie, le tsar est le représentant de Dieu auprès de son peuple. Il est à la Tois pape et roi. C'est de Dieu qu'il tient son autorité de maître ; ce sont les minisires de Dieu qui le consacrent, et cette investiture lui confère le privilège de l'inviolabilité. Mais si le tsar tient de Dieu son pouvoir, c'est àDieu qu'il demande conseil pour l'exercer suivant sa loi et sa volonté.
On disait de même autrefois chez nous : Omnis auctorilas a Deo, et si ta monarchie traditionnelle a vu décliner de règne en règne son prestige et sa vertu, jusqu'à l'heure fatale où le droit révolutionnaire s'est violemment substitué au privilège qu'elle détenait, ce n'est pas parce que le droit dynastique avait fait faillite à sa mission gouvernementale, mais bien parce que les rois eux-mêmes avaient substitué le conseil do leur bon plaisir k la loi de Dieu.
Ceux qui regrettent cet ensemble d'institutions et de croyances évaiiouies sont facilement taxés d'archaïsme; ceux qui tenteraient de le faire revivre seraient taxés de démence. El, de fait, rien ne serait plus vain qu'une telle prétention. II n'est pas impossible que la monarchie revive un jour en France; mais si elle se relève, le
:.çinzeaoïGoOQlc
LA HOHARCHIE 9
titre mystique qui l'accréditait de siècle en siècle restera forclos à jamais. Elle se relèvera, nOD parce qu'elle est le droit, mais parce qu'elle sera reconnue d'utilité publique. Le souverain, de quelque nom qu'il s'appelle, -sera le chef d'état fonctionnaire des sociétés modernes, ■créature et sujet de la conquête révolutionnaire, mais non plus le roi de droit divia, investi d'une mission privilégiée, antérieure et supérieure à la volonté des hommes. La foi monarchique, si pleine et si vivante en Russie, est desséchée dans nos âmes; quoi que nous fassions, elle n'y refleurira plus. Nous cultivons des espérances et des regrets; nous ne pouvons ressusciter des morts.
Il en est des institutions politiques comme des monuments qui témoignent devant les temps nouveaux de la grandeur antique. Leurs murs effrités et disjoints s'en vont en ruines qui restent grandioses ; mais ce ne sont que des ruines. On les regrette, on les admire; on ne les rebâtit pas. C'est que le monde qu'ils abritaient est h jamais détruit, et le» générations nouvelles se sentiraient mal à l'aise à l'ombre de leurs donjons. De même l'institution monarchique correspondait à un état d'âme que le peuple ne connaît plus, et l'on ne pourrait la faire revivre qu'en restaurant en même temps l'esprit qui la v-ivifîoit. Il n'est pas de propagande qui soit capable de ce miracle.
Lorsque Dieu distribuait les couronnes et que les peuples s'accordaient à croire qu'il avait marqué d'un signe la race destinée à régner sur eux, leur confiance conférait à la dynastie régnante un privilège qui avait tout le caractère et toute la portée d'un droit. C'est la foi des peuples idolâtres qui fait la sainteté de leurs idoles. Mais à mesure que leur foi décline, l'idole s'avilit, et il vient un jour où teurs âmes désenchantées ne voient plus qu'un bloc de pierre ou de bois dans le dieu qu'elles avaient adoré. L'institution monarchique a subi chez nous de fatalité
(le ce déclin qui est la loi commune de toutes les superstitions. Après des siècles d'amour et de foi, elle a connu l'épreuve du scepticisme et de la désaffection. La royauté a'est abaissée à mesure que ses sujets s'élevaieul à la liberté. Puis la Révolution est intervenue qui a violemment et d'un seul coup renversé les situations, en instituant la souveraineté du peuple sur les débris du trône abattu.
A ce point de vue, l'on peut dire que nous sommes en avance de plusieurs siècles sur la Russie. Maïs il ne Faudrait pas se presser d'en conclure que cet intervalle donne exactement la mesure des progrès qu'il lui reste à faire, et que nous avons déjà réalisés. S'il est inévitable que tout se modiQe avec le temps, il n'est pas certain que tout progresse. Le vice commun des politiques de notre temps est de n'avoir jamais su distinguer l'innovation révolutionnaire du progrès réel, et de là vient qu'ils ont donné k ce mot de progrès des significations essentiellement contestables. C'est un progrès, par exemple, aux yeux de eer^ taines gens, que la négation de toute foi monarchique ou religieuse; l'esprit qui nie est en avance sur celui qui croit. Par contre, les peuples qui continuent d'entourer de leur culte le trdno et l'autel retardent sur ceux qui ont proscrit leurs rois et renié leurs dieux. L'évolution progressive des individus et des sociétés se mesure, suivant eux, à la somme des sentiments et des croyances qu'elles arrachent de leur conscience et piétinent en marchant. Lorsqu'il y a table rase, le progrès est aciievc.
Soitt mais, à ce compte, le progrès ne sérail qu'un accident de vieillesse. Le vieillard qui arrive au terme de la vie, riche d'expérience et d'amertume, mais vide de foi, d'espérance et d'amour, est plus près de la vérité peut-èLre que le jeune homme qui s'épanouît dans la grâce de ses illusions et la sève de son génie. 11 reste seulement à savoir quel est l'état le plus enviable des deux.
:.çinzeaoïGoOQlc
Le progrès ne devrait s'entendre que de toute évolutioD qui rend meilleure lacoaditîoades citoyens et deTËtatSi l'on appliquait ce critérium k la condition comparative des deux peuples, il n'est pas certain que la France obtînt le prix. En quoi l'àme du moujik, encore toute pleine et toute vibrante d'enthousiasme monarchique et religieux, vaut-elle moins que celle du socialiste révolutionnaire qui touche au dernier terme du prog;rë3, mais n'a plus que l'envie pour conseil et ,1a destruction pour (in? En quoi l'esprit du Isar, qui demande à Dieu de le conduire, esUil inférieur à l'esprit de M. Loubet, qui s'en rapporte aux lumières de M. Waldeck-Rousseau?
U est vrai que nous sommes un peuple de souverains et que nous nous gouvernons nous-mêmes, sous les espèces d'un parlement, tandis que le peuple russe reste assujetti àla volonté d'un maître. Hais, en dehors delà satisfaction d'amour-propre que notre civisme en éprouve, quels avantages effectifs avons-nous tirés de cette supériorité? Il n'est pas un des principes inscrits dans la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen qui n'ait fait faillite à ses promesses, et jamais la France n'a été si misérablement gouvernée que du jour où elle en a pris la charge. Ne voit-on pas, au contraire, que cette solidarité familiale qui fait que la Russie n'a qu'une âme, qu'une volonté, qu'une foi, est une incomparable garantie de respect au dedans et de grandeur au dehors? Et s'il est vrai que les peuples, non plus que les individus, ne vivent pas seulement de pain, mais d'honneur, de prestige, de puissance, de crédit et d'orgueil, qui pourrait contester que le tsar autocrate, fasse aussi bonne Ggure devant le monde que la démocratie républicaine ?
Ce phénomène passera, comme passent toutes les institutions humaines, et le jeune empereur, courooné d'hier, pourrait pleurer sur la ruine future de l'édifice impérial avec la même certitude que le vieux Priant sur les desti-
Dées d'Ilioa. Un jour viendra fatalement où ses peuples innocents goûteront aux fruits de l'arbre de la science, et ce jour-là la foi qui le supporte aura vécu. Ils lui doivent, du moins, daas le présent, et les générations futures lui devront, tant que vivra l'empire, des avantages matériels et des satisfactions morales que l'émancipatioa révolutionnaire ne connaît pas. Dans les autres pays d'Europe, «il subsiste encore le gouvernement monarcliique, la couronne n'est plus environnée du prestige religieux qu'elle possède encore en Russie. Mais la royauté, pour n'être plus un culte, n'en reste pas moins la plus haute et la plus auguste des fonctions. Elle conserve ce précieux et glorieux privilège, qu'aucun système électif ne saurait lui disputer, d'être la suprême garantie de l'ordre social et de l'unité nationale. La monarchie héréditaire est, sans contredit, le meilleur système de gouvernement, et bien loin d'être conlradicloire au progrès des idées et des mœurs, c'est aux nations les plus civilisées qu'elle convient le mieux. Elle avait ses vices et ses dangers aux temps déjà lointains oîi l'exercice du pouvoir n'avait d'autre formule que la volonté du souverain. Car la pente est glissante du pouvoir sans contrôle à l'abus sans limite, et ce n'eRt pas miracle si les historiens de la Révolution ont relevé tant d'iniquités à la charge de l'ancien régime. Mais aujourd'hui tout souverain, si superbe qu'il soit, trouve un censeur et un maître dans le moindre de ses sujets. La publicité des actes et le jugement de l'opinion publique ne laissent plus aucune place à ces pernicieuses fantaisies qui ont valu une si fâcheuse renommée au régime du bon plaisir. En réalité, le souverain moderne est le moins libre des hommes. Il vit dans une maison de verre où chacun le regarde, où tout le monde le juge. Sa puissance est limitée par la loi commune, et par le respect de l'opinion, plus forte que les lois. Ses actes sont assujettis aux règles souveraines de l'honneur, de la jus-
:.çinzeaoïGoOQle
LA HONABCRIE 9
tice, du respect et de l'iatérêt public. Il a moins de droits aux fautes que le plus modeste des fonctionnaires. Car il est responsable, devant cette opinion toujours susceptible et facilement injuste, et de ses propres actes et des sottises d' autrui. 11 est, en somme, le plus sincère des serviteurs de son pays, comme il en est le plus haut, parce qu'Uy a toujours une solidarité intime entre le bien public et les intérêts de sa propre maison.
En somme, une nation n'est qu'une g;rande famille qui doit être administrée et gouvernée comme une famille. 11 convient qu'elle ait une tête, non seulement afin d'assurer par l'unité de direction l'harmonie des forces et la fécondité de l'action, mais aussi et surtout pour empêcher le heurt des compétitions rivales et prévenir les conflits qui en dérivent. Un souverain peut être médiocre, incapable et même stupide. Comme ni la nature ni la providence ne l'ont mis en dehors ni au-dessus de l'humanité commune, il est sujet, au même tilre que le reste des hommes, aux accidents variés qui éprouvent les individus. On a vu des fous occuper le trône. Mais ce sont ces accidents mêmes qui témoignent avec le plus d'éclat de l'excellence de la fonction. C'est en elle-même, en effet, qu'est toute sa vertu, et non dans ta personnalité du souverain. Il y a pour les sociétés comme pour les individus UD avantage immense & placer leurs destinées sous la garde d'une force qui ne change jamais, qui assure à l'existence nationale ce double bienfait sans lequel la vie des peuples n'est qu'une série d'accidents : la stabilité dans les iDStitutions ctla continuité dans l'action. C'est là précisément la fonction monarchique par excellence. Elle répond et suffit à tout. Il n'est pas une liberté, pas un droit, pas un progrès qui ne soit compatible avec elle, et sans elle il n'est rien qui demeure et qui dure. La place qu'elle occupe, le rôle qu'elle rempli!, le respect qui l'entoure, sont uae défense communeetpermanantecoutre un
:.çinzeaoïGoOQlc
10 THÉORIE DE L'ORDBE
des pires fléaux qui puissent éprouver un peuple; je veux dire la brigue des politiciens. Lorsqu'elle a disparu, la politique n'est plus qu'un champ livré à l'aventure, à l'accident, aux sophismes, aux ambitions, aux appétits, et nous savons par notre propre histoire ce qu'il en résulte.
La France, en cfTct, est vouée à l'accident, depuis le violent divorce qu'elle a consommé, il y a un siècle, avec la monarchie héréditaire. Les états généraux convoqués en 1789 s'étaient proposé seulement de faii-e une réforme. Malheureusement, ils n'y mirent pas assez de précaution. Le mouvement de passions et d'idées qu'ils avaient déchaîné tes entraîna, eux et leurs successeurs, plus loin qu'ils ne voulaient aller, et la réforme commencée aboutit à la Révolution. Ce phénomène énorme fut la fin d'un mondcetlecommencementd'unautre;seulementle inonde nouveau n'a pu trouver encore ni sa forme ni sa loi définitives. La Révolution française a proclamé la déchéance du droit dynastique et substitué la souveraineté du peuple à la souveraineté du roi. Mais, en proclamant le peuple souverain, elle émancipait un mineur que rien n'avait préparé à se gouverner luî-méme, et de là vient que, depuis un siècle, il est resté sans gouvernement, c'est-àdire sans règle et sans mœurs. Cette incapacité foncière de la démocratie à formuler sa loi et à constituer le régime qui doit en être l'expression est une cause chronique d'instabilité. Nous lui devons les accidents variés qui ont empli l'histoire du siècle. Innovations, révolutions, restaurations, coups d'Ëtal, dictature, guerre civile, empire, royauté, république, tout cela ne représente ensemble qu'essais contradictoires et avortements identiques, et la faute en est à celle lacune initiale : pas de loi, pas de régime. Le peuple, force errante et pourtant souveraine, nnattrc absolu, mais aveugle, inhabile à se gouverner et forcé par sa souveraineté même d'orienter ses destinées.
:.çinzeaoïGoOQle
oscille incessamment d'un pôle à l'autre et, suivant le vent qui souffle, échoue dans l'anarchie ou dans la dictature.
Que ce sanglant divorce entre laFrance révolutionnaire et la dynastie de ses anciens rois ait été une faute immense, et que notre pays ait payé cette faute de malheurs sans nombre, on ne peut raisonnablement le contester. Il est toujours licite de s'en plaindre. Mais il serait absurde de substituer le regret du passé, si légitime qu'il apparaisse, aux nécessités nouvelles du présent. Le dévouement que l'on garde aux causes mortes ou caduques est une déperdition de forces incommensurable. Le devoir primordial du politique et de l'bomme d'Ëtat est do bâtir sur la réalité. Or, la réalité, c'est la démocratie. L'évolution démocratique des peuples est une fatalité de leur devenir. Par cela même qu'ils marchent, ils vont au libre examen, à l'émancipation, à l'individualisme, à la révolution. L'effort des hommes peut interrompre ce mouvement, ou ht précipiter; il ne peut le dévier,ni le conduire vers d'autres Gds. Ladémocratie est instinctivement niveleuse. L'esprit qui l'anime procède des moins nobles aspirations de l'âme humaine. C'est l'impatience ou la haine de toute supériorité, l'envie, la rancune jalouse du passé, la manie égalitaire qui est la revanche des déshérités, le goût irréfléchi de l'innovation et tous les sophîsmcs et toutes les chimères qui l'entretiennent. Joignez-y l'intrigue à outrance des ambitieux, des déclassés, des politiciens, des bacheliers, comme on dit au Brésil, des brouillons et des chercheurs do places, et vous comprendrez l'irrésistible poussée des sociétés démocratiques vers la révolution indéQnic.
S'il esl inévitable que les sociétés subissent cette fatalité, mieux vaut, en somme, en tirer parti que de protester indéfiniment et stérilement contre elle. Il est possible, sinon probable, qu'avant un demi-siècle il n'y ait plus un trône debout en Europe, si ce n'est peut-être celui de Russie, protégé contre la propagande démocratique par
une couche de croyances et d'affections plus épaisse à traverser. C'est, à coup sûr, une déchéance, parce que la puissance publique perd en hauteur ce qu'elle gagne en étendue. Quoi que disent les novateurs qui se -flattent d'être à l'avant-garde de la civilisation, tout pas en avant que fait l'humanité ne peut passer pour une conquête. Nous marchons, c'est incontestable; mais nous piétinons en marchant nombre de préjugés ou de principes, de superstitions ou de croyances qui firent la France d'hier sensiblement plus grande, plus prospère et plus Gère que ne le sera jamais la France de demain. Malheureusement il ne dépend de personne de les retenir ou de les sauver. Je comprends qu'on s'en désole, mais comme on se désole des fatalités naturelles, contre lesquelles on ne peut rien. Il est dans la destinée de toutes les institutions humaines de vieillir et de tomber sous la poussée des nouveautés qui les remplacent. Ne voit-on pas dans les provinces les plus reculées et jusqu'ici les plus originales le paysan rejeter le costume traditionnel des aïeux, aux formes pittoresques, aux couleurs éclatantes, pour endosser le paletot uniforme et coiffer le chapeau noirtllest plus laid sous cet accoutrement, lourd, emprunté, banal, sans physionomie et sans tournure. Maïs il est l'égal des plus huppés de sa commune, et cette vaniteuse jouissance lui fait oublier ce qu'il perd en aisance et en grâce. II semble que le costume national soit la livrécdu passé, et il a hâte d'afficher son affranchissement.
C'est ainsi que nous dépouillons peu à peu l'esprit et les mœurs des vieilles générations pour nous conformer à la loi brutale du progrès. Nous sentons vieillir nos croyances à mesure que les temps s'écoulent, et nous changeons, quand tout change autour de nous
Tftnpora mutatUur, nos et mutamur in illù.
Les institutions qui ont été pendant une série de siècles
:.çinzeaoïGoOQle
LA MONARCHIK 13
l'honneur et la sauvegarde des peuples deviennenl caduques et tombent en poussière, non parce qu'elles valent moins que l'empirisme qui leur succède, mais parce qu'on n'a plus au cœur l'affection et la foi qui les nourrissent. Et c'est pour cela que tes trônes s'effondrent, que les rois s'en vont. Ce que gagneront les peuples à les remplacer par des forains, je l'ignore; mais l'expérience est fatale, et elle s'accomplira partout. Peut-être faut-il que les monarchies aient disparu de la surface do la terre pour que les sociétés commencent à reconnaître l'utilité et la grandeur de leur fonction.
LA DÉMOCRATIE
Au droit dyaaâtiquc a succédé le droit populaire; à la tradition monarchique, la démocratie. C'est à la fois ud fait etune loi. Il y a dans la vie des peuples, comme dans celle des individus, des nécessités de fait qu'il faut bien accepter, parce qu'elles s'imposent par leur fatalité môme, et qu'il ne sert à rien de se révolter contre elles. Telle est la souveraineté du nombre. On peut penser et dire de lui tout le mal possible, sans excéder la mesure de son absurdité. Mais on ne peut faire qu'il ne soit pas souverain, et que sa souveraineté ne soit la source, désormais unique, de notre droit politique. Le nombre est roi. C'est une folie. Mais que pouvons-nous y faire ? Il paraîtrait plus conforme aux lois de la raison et aux intérêts de la patrie que la souveraineté ne fût dévolue qu'à l'élite, comme on le faisait avant l'avènementdu suffrage universel, ou bien qu'on recherchât dans une restauration du droit monarchique les conditions d'équilibre, de stabilité et de durée que la démocratie semble incapable de fournir toute seule.
Beaucoup d'honnêtes gens raisonnent ainsi, et leurs raisonnements peuvent être théoriquement irréprochables; mais cela ne leur sert à rien, La théorie ne prévaut jamais contre le fait, et le fait, c'est la souveraineté vivante, inéluctable, indéfectible, du peuple. Le peuple est souverain, non parce qu'il le mérite, mais parce qu'il lui plaît de l'Otre, et qu'il n'y a ni raison ni force au monde qui
LA DÉMOCRATIE IS
le puisse empêcher d'être souverain. De tout temps et dans toute société, le peuple est souverain, sinon de droit, du moins par la vertu du nombre, qui fait la suprématie de la force. Il est maître des institutions et des couronnes, comme un troupeau quelconque est mattre de l'enfant qui le conduit. Pour écraser qui le mène, il ne manque au troupeau comme au peuple que de le vouloir, ou peutêtre d'y penser.
Qu'il y ait droit ou non, cela n'importe guère. Les principes abstraits sont de peu de poids dans la conduite des foules. En fait, la force prime le droit partout. Le seul recours des champions du droit, c'est que la raison prime la force. Aux époques normales et dans les sociétés bien ordonnées, cette souveraineté semble s'ignorer elle-même et reste docilement soumise aux traditions et aux lois qui la gouvernent. Aux époques révolutionnaires et dans les sociétés trop démocratisées, elle s'amuse à jeter bas tout ce qui s'élevait au-dessus d'elle, et, seul principe resté debout, elle apparaît, dans le champ qu'elle a nivelé, comme un rouleau formidable qui suit la pente, sans main qui le dirige et sans frein qui le contienne.
Nous en sommes \k, et je comprends qu'on hésite à s'en réjouir. Je constate que cette souveraineté brutale est un fait; je no prétends pas que ce soit un bien. J'aurais même quelque peine à contredire ceux qui préfèrent à cette démocratie nivelée et nivcleuse le gouvernement aristocratique et les sociétés hiérarchisées. La foule est un mauvais conseil. Tout ce qui s'est accompli de grand dans le monde, même aux plus belles époques des républiques grecque et romaine, est l'œuvre de l'élite , œuvre igDoréc du nombre, ou dont le nombre ne fut que l'instrument. La démocratie toute pure, c'esl-à-dire sans maître, sans guide et sans loi, ne compte dans son passé que des œuvres sinistres, néfastes, barbares, ou simplement grotesques. C'est aussi pour cela que je ne suis pas républi-
cala. Je ne fais aucune difficullé de reconnaître que lares* tauration de la royauté légitime eât été, et serait encore UD grand bien, s'il était possible de restaurer avec elle le milieu social où elle a vécu et prospéré, c'est-à-dire un état parfait d'harmonie de goûts, d'intérêts et d'idées entre le peuple et le roi.
Mais cette part faite à la théorie, quelle part feronsnous à la réalité? Les trois révolutions qui ont renversé trois dynasties en moins d'un dcmî-sièclc nous ont réduits à cet état de nudité parfaite oîi Descartes s'était mis, volontairement, lorsqu'il entreprit de reconstituer l'édifice de la philosophie. Rien ne reste du passé, et les fondements de l'avenir sont encore invisibles. 11 y a table rase partout. Une seule chose est certaine et s'impose impérieusement à tous les partis, c'est que la démocratie est notre commune souveraine, qu'elle règne sans partage sur nous tous et qu'il n'y a désormais d'autre principe de gouvernement légitime que sa souveraineté môme. Le malheur veut que celte souveraineté soit encore une force iooi^anisée, incohérente, inconsciente, sans justesse et sans mesure. Ses lacunes et ses vices, qui constituent un péril de tous les jours, appellent de sévères réformes, et le premier devoir du gouvernement réparateur que nous attendons sera de les accomplir. Car il n'y a d'ordre et de paix possibles pour la société française et de sécurité pour l'Ëtat que dans une organisation méLbodîque et raisonnée du suffrage universel. Mais, ce gouvernement, d'oîi sortira-t-il, sî ce n'est d'une consultation préalable de la souveraineté nationale? En dehors de la procédure légale, il y a sans doute l'cventualité de l'accident, sous la forme de coup de main ou de coup d'État. Mais l'accident est le secret de Dieu; il échappe aux prévisions humaines, et il ne sied pas d'en tenir compte dans cette étude. Une seule chose est acluellcmcnl certaine, c'est que la France a besoin d'un gouvernement, et que ce gouvernement aura
LA DEHOCBATIK 17
besoin lui-même de l'assontimentuniversel pour répoadrc aux tâches urgentes et multiples qui lui seront déférées par notre détresse. Or, il n'existe qu'un principe, ou, si l'on veut, qu'un expédient qui puisse lui donner tout ensemble la vie et le baptême, c'est-à-dire la légitimité et l'autorité : c'estl'appel direct à la nation.
Ce serait avoir fait un grand pas vers l'ordre que d'ériger cet appel en rè^le commune, et se soumettre d'avance, en toute loyauté, à l'arbitrage qui en dérive. Halheureusement le respect que professent les partis pour la souveraineté nationale ne va jamais jusqu'à l'abandon volontaire de leurs espérances ou de leurs prédilections. Ils calculent leurs chances avant d'accepter l'épreuve, et prennent leurs précautions contre une réponse qu'ils pressentent défavorable. Ainsi les prosélytes du droit monarchique refusent d'incliner leur principe devant un expédient. Us considèrent que le roi est investi d'un droit antérieur et supérieur à la volonté des générations présentes, et qu'il ne peut subordonner ce droit aux caprices d'une multitude moralement incapable de savoir ce qui convient à son bien, sans frapper son titre de déchéance. Mais il est plus facile do professer cette doctrine que de la justifier. Le principe dynastique n'a jamais constitué un droit, dans le sens rigoureux du mot, et l'on ne voit pas comment les sectateurs les plus intransigeants de la légitimité monarchique parviendraient à démontrer que Hugues Capet, qui fut un usurpateur, encore qu'il tînt sa couronne du choix de ses pairs, nous a liés envers sa race jusqu'à la fin des générations. Mais il constitue chez les peuples où l'hérédité s'est maintenue sans interruption et sans accroc une obligation patriotique et morale qui a la force et la majesté d'un droit; car c'est attenter à la patrie que de le vouloir violer. Ce n'est pas le cas chez nous. Certes, il eût été meilleur pour la France que l'hérédité moaarchique n'eût pas été rompue. Mais on ne
peut faire que ces deux phénomènes formidables qu'ont été la Révolution et l'Empire n'aient ouvert dans son histoire une brèche impossible à combler. Ni la Restauration ni te gouvernement de Juillet n'ont rattaché la France à la monarchie traditionnelle. Ce sont deux accidents, sans lien dans le passé, sans fruit dans l'avenir. Il y a cent ans et plus que dure le divorce, et même pour rétablir la royauté légitime, c'est au droit révolutionnaire qu'il faudrait recourir. Soit qu'elle sorte d'une délibération parlementaire, du vote d'une Assemblée constituante oudcl'acclamation populaire, c'est toujours k la source même du droit qu'il faudra remonter, c'est-à-dire au peuple, qui distribue les couronnes et dispose des trônes.
Si les dynasties avaient disparu sans laisser même un rejeton, il faudrait bien se résigner à demander au peuple d'enfanter un gouvernement, puisqu'il a seul qualité pour cela. C'est l'opinion qu'en avaient les royalistes d'autrefois. Saint-Simon considère la couronne comme un Qdéicommis qui « retourne à la nation de qui les rois l'ont reçue solidairement avec tous les mâles de leur race >. C'est un Fait digne de remarque quel'Eibsolutisme abstrait qui gouverne la conscience politique des théoriciens du droit dynastique est de date assez récente, et que les serviteurs de la royauté morte tirent d'eux-mêmes, après une interruption d'un siècle, une intransigeance que ne connaissaient pas les serviteurs de la royauté vivante et incontestée. Ainsi Maleshcrbes, qui fut un royaliste de bonne marque, puisqu'il paya de sa tôte son dévouement à sa foi, proposait l'appel au peuple en ces termes : a Ceux qui ne veulent pas de roi n'ont qu'à se déboutonner et présenter la question en termes exprès : Veut-on un roiî Ne veut-on pas un roi? Le peuple les entendra; la nation elle-même parlera. ■
Malesherbes, notez-le bien, n'avait pas attendu que la monarchie fût dans une situation désespérée pour
LA DÉMOCRATIE
lui offrir ce baptême revivifiant. Ce n'était pas un expédient extrême, imaginé sous la menace du couperet pour arracber la tête de Louis XVI au tribunal révolutionnaire. C'est en 1790 qu'il formulait cette idée, alors que la royauté -était encore en possession d'état, mais qu'on sentait déjà poindre l'esprit de révolte qui devait l'emporter. Aujourd'hui la monarchie traditionnelle est morte; un siècle a passé sur ses ruines, marqué par une succession de révolutions qui ont consacré la déchéance de tout droit et de toutes prétentions contraires au principe de la souveraineté de la nation. Il n'est pas un royaliste qui ne sache que si la monarchie doit être restaurée un jour, elle le sera uniquement par une manifestation expresse de la volonté nationale, et non pas en vertu do litres irré> mîssiblement éteints. Pourquoi ne pas le reconnaître? Et puisqu'on se résigne à recevoir la couronne des mains d'une Assemblée constituante, pourquoi reculer devant le mode de consultation qui est l'expression la plus loyale et la plus certaine de la volonté du pays? Est-ce donc trop exiger que de réclamer, après un siècle de démocratie, ce que proposait Malesherbes spontanément aux roycdisteB de son temps, avant même que la démocratie eût commencé d'exister?
Les royalistes absolus ne sont pas les seuls adversaires de ce recours à l'arbitrage souverain du pays. Les républicains de parti le repoussent avec plus de violence encore, bien qu'il soit la manifestation la plus complète et la plus sûre de la souveraineté nationale. Les uns s'y refusent par intérêt de coterie, les autres par doctrine. Les doctrinaires ont substitué le droit divin de la république au droit divin des rois. Ils prétendent qu'elle est le cadre obligé de la démocratie et la forme nécessaire de son gouvernement. — « Vous reconnaissez, j'imagine, disais-jo uD jour à la gauche de la Chambre, vous reconnaissez au peuple souverain le <boit de rétablir, si cela lui
plait, l'empire ou la royauté? » — Et M. Floquet de me répondre : — a Noue n'avons jamais reconnu cela (1) ! ■
Dans une discussion analo^e, un autre pontife de la république de droit diviu, H. Caotagrel, traduisait d'une façon plus lyrique cette répugnance doclriDale aux consultations plébiscitaires. — « Demander au peuple s'il veut la république? s'exclamait-il, demaDde-t-on à l'oiseau s'il veut des ailes? au poisson s'il veut des nageoires?! — Dans l'esprit de ces doctrinaires, république et démocratie sont synonymes cl solidaires, et l'on ne peut posséder ni concevoir l'une à l'exclusion de l'autre. Cette conception toute spéculative qu'ils professent et qu'ils imposent comme un dogme les dispense de raisonner. Cepeudant lorsqu'on les presse de donner des raisons, ils expliquent gravement qu'on ne peut permettre à un citoyen d'aliéner sa liberté propre, et encore moins laliberté des générations futures.
Ces objections de principe dont les doctrinaires du parti font grand état ne sont, en réalité, que de vaines chicanes, pour ne pas dire de simples calembredaines, et ne méritent pas qu'on y réponde. Il n'y a de formes obligatoires en démocratie que celles qu'il plaît au peuple d'avoir, parce qu'il est son propre maître. Je suis citoyen comme vous, j'ai mes idées comme vous, j'ai mes droits comme vous, et s'il me plaft de supprimer la république pour la remplacer par une monarchie quelconque ou par une dictature, et si cela plaft à six, sept, huit millions de citoyens comme moi, je vous défie de leur prouver qu'ils ont l'obligation de la garder, soit par des raisons spéculatives, d'ailleurs inaccessibles à l'entendement humain, soit pour faire plaisir à quelque illuminé politique qui est peut-être seul do son avis. Ne leur dites pas qu'ils aliènent ainsi leur liberté et celle des générations à venir; car le propre
(1) Sàtmce dn 1- Hnier 1S8S.
LA UÉMOCRATIE M
de l'être libre est de faire ce qu'il lui platt de faire. Et pour ce qui est dea générations futures, il serait vraiment exorbitant de sacrifier aux volontés hypothétiques de citoyens qui ne sont pas cncorc»lea volontés certaines des (générations présentes. Que si, d'aventure, les fils doivent penser autrement que leurs pères, ils auront toujours la liberté et les moyens de faire triompher leurs «Iroits et leurs goûts.
Les praticiens de la république ont des raisons moins hautes que les doctrinaires, mais beaucoup plus résistantes, lis considèrent la république comme un fief de parti qu'ils exploitent en communauté, et ne veulent pas qu'on les supplante. Gambetta, qui fut le père de ces politiciens réalistes, avait jadis revendiqué avec éclatla consultation plébiscitaire et proclamé que ce baptême préalable pouvait seul désormais conférer au pouvoir, quel qu'il fût, le privilège de la légitimité. C'était aux derniers jours de l'Empire, alors qu'on discutailles conditions du plébiscite. Gambetta s'en expliquait en ces termes : « Je crois que le plébiscite est une sanction désormais nécessaire dans les sociétés qui reposent sur le droit démocratique, pour donner au pouvoir, quel qu'il soit, issu de la révolution ou d'une acceptation, la sanction que les anciennes monarchies trouvaient dans le droit divin. » Il n'en coûtait rien alors au chef de l'opposition démocratique et radicale de professer cette théorie, laquelle est, d'ailleurs, rigoureusement conforme au droit nouveau que la Révolution française a fondé. La république ne lui apparaissait alors qu'à l'état de rêve pour longtemps intangible, et ni lui ni personne n'eût osé prévoir que le rêve était si près de devenir une réalité. Lorsqu'il fut à son.tour maître du pouvoir, il n'eut garde de faire légitimer le régime nouveau par le plébiscite. La possession lui parut si douce qu'il craignait sans doute de l'exposer aux hasards d'une consultation nationale. Ce fut un tort politique greffé sur un mau-
vais calcul. Si l'on edt consullé le pays, par voie plébiscitaire, au lendemain de la tentative avortée du 16 Hai, il n'est pas douteux qu'il eût répondu par une immense acclamation de la république.
Gambetta, dit-on, rc^ctta plus tard de ne l'avoir point fait, et ses regrets étaient justes. Ce baptême, en légitimsntla République, n'eût pas rallié sans doute les partis monarchiques ; mais il les eût nécessairement désarmés, et Dieu sait ce que la république eût gagné à devenir un gouvernement national, ouvert au concours de toutes les bonnes volontés, au lieu de rester le gouvernement d'une secte et l'instrument d'une coterie. L'égoïste erreur de Gambetta est restée le vice de l'oligarchie qui a recueilli sa succession. On étonnerait beaucoup les républicains de notre temps en leur disant qu'ils constituent ime caste aussi étroite et aussi fermée que l'était la noblesse dans l'ancienne monarchie. Et pourtant ils ne sont pas autre chose. Us croient fermement que la république est bonne ainsi, parce qu'ils sont seuls à l'exploiter, et qu'elle n'a pas besoin de titres, parce qu'ils répondent pour elle. Ce phénomène d'isolement au milieu d'une société de quarante millions d'hommes ne leur est pas particulier. est le travers commun de tous les politiques qui ne regardent qu'en eux-mêmes, sans se préoccuper de ce qui se passe ou se prépare au dehors. 11 fil l'aveuglement téméraire <le M. de Polîgnac et la présomptueuse résistance de M. Guizot.
La légende raconte que le sultan Haroun-al-Raschid, qui n'avait pas à compter pourtant avec la démocratie, aimait à se promener seul sous un déguisement, par les rues de la ville, et à recueillir les libres propos de ses sujets, pour savoir quels étaient leurs griefs et leurs vœux. Cette pratique est d'un bon exemple sous tous les régimes, dans tous tes temps. Il y a des différences infinies entre les modes de gouvernement; il n'y en a aucune sur le
:.çinzeaoïGoOQle
LA DÉMOCRATIE 33
fond. Ed quelque pays que ce soit, de quelque nom que le gouvernement s'appelle, sous quelque forme qu'il s'exercC) il s'inspire partout du même priacipe et tend à la même lin. C'est une institution d'utilité générale qui a pour objet, suivant l'heureuse définition de Bossuet, de rendre la vie commode et les peuples heureux. Il est permis de regretter les méthodes antiques, et Renan ne s'est pas fait faute d'opposer à l'imbécillité démocratique la théorie du «bon tyran a. C'est une opinion qui rallierait beaucoup de partisans, et non des moins qualifiés, si elle était réalisable. Mais ce ne sont pas des opinions de lettrés qui gouvernent le monde : c'est la puissance brutale du nombre. Il n'est pas défendu d'en médire, parce que c'est proprement une barbarie ; il est impossible de s'en passer, parce que c'est la fatalité des temps nouveaux. La démocratie est une loi que l'on subit et qu'on ne discute plus.
L'école parlementaire, qui comprend à peu près tout le parti républicain, tout en célébrant la vertu du suffrage universel, lui refuse néanmoins toute aptitude à se conduire tout seul. Il est bon pour les élire; nifds cette opération une fois accomplie, il est foiv clos et dépossédé pour quatre ans. Il règne et gouverne par délégation, et comme cette délégation se compose de ceux-là mômes qui le traitent en mineur incapable et confisquent sa souveraineté à leur profit, il en résulte une oligarchie d'esprit égoïste et de conscience étroite qui, rapportant tout à elle, ne pouvait manquer de faire de la république le gouvernement d'une secte. L'école plébiscitaire, au contraire, élargit l'action de la démocratie jusqu'à faire d'elle la maitresse effective de ses destinées. Elle n'établit pas le gouvernement direct, parce qu'il est matériellement impossible de l'exercer. Mais elle croit et elle dit que le peuple a l'intuition des vérités essentielles, qu'il voit souvent plus juste
u théorie: de l ordrï:
et plus loin que ceux qui ont la prétention de le conduire, que son jugement ïnstiactif est plus sûr que la brigue intéressée des partis et des groupes, et qu'il est, à tous ces titres, plus capable que l'oligarchie parlementaire de savoir et de dire le n'-gime qu'il lui faut. C'est pourquoi l'école plébiscitaire, en même temps qu'elle demande que le peuple directement consulté soit appelé à résoudreles grands conflitsqui divisent les partis, veut aussi que ce soit lui qui désigne le gouvernement de son choix et en nomme le chef. Il est difficile de contester la légitimité de cette revendicalion : il est impossible d'en nier la portée. Le régime issu de cette consultation solennelle serait un gouvernement national, dans la plus large acception du mot, investi d'une autorité souveraine, non seulement inaccessible à la brigue des partis, mais seul capable de se les assimiler, par conséquent, d'utiliser au service du pays ces forces d'élite que la politique oligarchique stérilise ou dévie.
Le suffrage universel a des panégyristes et <Ies détracteurs irréductibles, qui le louent ou le dénigrent de parti pris, suivant leur condition politi(|UC ou sociale, l'intérêt qu'ils y trouvent et les fins qu'ils visent. Les uns et les autres ont également tort. Le panégyrique est absurde, puisqu'il s'applique à, une force visiblement inférieure à sa fonction, et que l'ignorEince, l'aveuglement, la vulgarité, la bassesse, ne méritent pas qu'on les loue. Mais la diatribe est vainc, parce qu'elle disqualilîc le suffrage universel, sans le remplacer. 11 est certain qu'aux yeux de l'honnête homme, comme on disait au dix-septième siècle, le suffrage universel est une grossière insanité. Comme il n'est point d'homme parfait même parmi les meilleurs, il serait particulièrement absurde d'imaginer qu'une coUecIivité de dix millions d'hommes, dont les trois quiirts au moins ont le cerveau fermé ou vide, doitexprimer, dans sa moyeuDC, une politique infaillible et des volontés irréprochables. Il est inévitable, au contraire, que les conceptions de l'élite sociale soient noyées dans la vulgarité du nombre, et que le régime issu de cet ensemble soit le gouvernement de la médiocrité. Le suffrage universel est donc un instrument imparfait, aussi redoutable au peuple lui-môme qu'aux institutions qui émanent de lui. Tel qu'il est cependant, avec ses imperfections, ses vices et ses périls, il est cent
26 THÉORIE DK L'ORDRE
fois préférable au suffrajce oligarciiique ou restreint que
ses détracteurs voudraient lui opposer.
En fait, il n'y a point de bon suffrage, et l'on peut dire que tout gouvcrDement qui relève uniquement du suffrage des hommes porte en lui une tare mortelle. L'idéal serait peut-être la tyrannie douce et juste d'un mailre qui gouvernerait sans chambres et sans lois. Saint Louis rendant la justice à son peuple sous le chêne de Vîncennes me parait supérieur k tous les parlements de la terre. Mais saiat Louis est mort, et son arbre est tombé. Sur ces ruines patriarcales s'est fondé un droit nouveau qui a le suffrage universel pour expression. Et le suffrage universel, en dépit de ses travers et de ses vices, vaut mieux que le suffrage oligarchique, parce qu'il finit toujours par obéir à la loi naturelle des sociétés, qui est une loi de conservation, tandis que le suffrage oligarchique — tel celui qui élit notre Sénat — n'obéit jamais qu'aux considérations égoïstes qui gouvernent les individus et les coteries. Les Chambres que fait le suffrage universel sont détestables, d'accord; mais le Sénat que nomme le suffrage à trois degrés ne vaut pas mieux que la Chambre des députés. Il y a seulement cette différence que le suffrage universel est capable d'obéir à des réactions salutaires, tandis [jue le suffrage s<'iiatorialcst, comme le Sénat qu'il nomme, inamcndable. Plus un homme est près de la naturo, plus i! a de chances de garder son jugement droit et sain. J'aime mieux la conscience d'un pur ignorant que celle de ces bacheliers politiques qui se font des opinions h la mesure de leurs appétits ou de leur infatuation. Il n'est pas un paysan de France qui ne pût, en ne consultant que son instinctive honnêteté, donner à nos politiciens les plus renommés une leçon de liberté et de justice, d'économie et d'éducation. La brigue électorale le trompe aisément; c'est sa grande infirmité; mais il ne se trompe guère tout seul.
LE SUFFRAGE UNIVERSEL ïï
Il faut donc faire boa ménage avec le suffrage universel, puisque tout gouvernement, queh que soient déBormais sa forme ou son nom, est forcé de le subir. Seulement, lorsqu'on a reconnu, en toute sincérité, qu'il y a disproportion choquante entre la puissance formidable qu'il représente pt la conscience fuligineuse qui l'éclairé, il faut aviser à mettre un peu d'ordre et de lumière dans ce chaos. Il faut, en d'autres termes, organiser le suffrage universel, c'estàr-dire lui donner des règles et des mœurs qui, tout en respectant 30D principe et son droit, rendront sa fonction consciente, réfléchie, lumineuse et sûre. Il y a longtemps que cette organisation du sufi'rage universel est le principal souci des meilleurs esprits de notre époque. M. Charles Benoist, entre tous, s'est distingué par la solidité de ses études et la sagacité de sa critique. Personne n'a dénoncé (l'un trait plus vif et plus sûr l'état d'anarchie chronique où vague le suffrage universel depuis son avènement à la souveraineté, les trous béants de son éducation, son ineonscience d'ivrogne, sa bestialité impulsive, aussi redoutable dans ses faveurs que dans ses colères; et personne n'a démontré avec plus de justesse et de force l'urgente nécessité d'imposer à ce géant désordonné un judicieux nt fécond emploi de ses forces. Le diagnostic du mal est facile et sûr; c'est à l'application des remèdes indiqués que la difitculté commence.
Ce serait excéder de beaucoup le cadre de cette étude que de faire ici la critique des différents systèmes proposés pour l'organisation du suffrage universel. 11 ne faudrait pas moins d'un livre spécial pour en faire sérieusement l'examen. Mais on peut dire, d'une fagon générale, que tout système tant soit peu complexe est voué d'avance à l'avortement. Le suffrage universel restera, quoi qu'on fasse, maître d'accepter ou de repousser la méthode disciplinaire h laquelle on veut le soumettre. Or, it n'acceptera jamais que les méthodes droites et simples. Les combinaisons
trop savantes, si intéressantes qu'elles soient, l'effaroucheront toujours. ne3tin<lispcnsable,parexen]ple,quelevote teste direct et personnel, sans quoi la «lémocratie se sentirait frustrcc. Mais il n'est pas indispensable que la fonction électorale s'exerce dans les conditions rudimentaires où nous la voyons opérer aujourd'hui. La loi a décidé que tout citoyen acquérait le droit de vote à vingt et un ans, et la loi a commis là une rc^ettable témérité. Plus le vole est grave en ses conséquences, puisque le sort de la patrie s'y trouve attaché, plus il impoi-le qu'il soit conscient et sûr. Or, il est bien rare que l'électeur de vingt et un ans possède une opinion étudiée et réfléchie des questions qu'il tranche en déposant son bulletin dans l'urne. Il n'a ni le temps, ni le moyen, ni le goût d'y penser. Il vote, d'ordinaire, par caprice ou par entraînement, ce qui veut dire qu'il accompUt avec impertinence un acte qui. dès le lendemain, prendra dans sa collectivité une signification redoutable et sacrée. Sans doute, on n'obtiendra jamais des électeurs qu'ils mettent dans l'accomplissement de ce devoir civique la gravité recueillie que son importance comporte. Mais il est, du moins, permis de réduire la part imputable à l'âge dans cette légèreté, et c'est k bon droit que la plupart des réformateurs de notre droit électoral ont demandé que l'électorat fût reporté à vingtcinq ans. On le reculerait jusqu'à trente, que je n'y verrais pour ma part aucun inconvénient. A trente ans le citoyen a pris le sentiment de la solidarité sociale. Il sent ce que pèse le bulletin de vote en sa main, et l'acte civique qu'il accomplit est l'expression réfléchie do sa volonté. Il l'accomplira avec d'autant plus de recueillement et de maturité qu'il l'aura plus longtemps attendu, et, jusque-là, il n'aura pas à se plaindre d'être lésé dans ses droits, puisque sa condition politique et sociale est semblable à celle des autres, et quelamesuro s'applique indistinctement àtous. Il est généralement admis, d'autre part, que l'attribution
:.çinzeaoïGoOQle
LE SUFPÏIAGE UNIVERSEL 89
d'un suffrage égal à des conditiona sensiblement inégales constilue non seulement uno injustice, mais encore un grave péril pour les institutions sociales et les grands iotérëls de lapatrie. Il est de droit commun que tout citoyen soitélecleur, même s'il estnotoirement incapable d'émettre un vote intelligent et personnel. C'estle principe essentiel de la démocratie, et aucun régime ne pourrait y porter atteinte sans provoquer une révolution. Mais si le suffrage individuel ne représente pas la même somme d'intérêts, il n'est pas juste qu'il ait même valeur et même poids dans tous les cas. Voici, par exemple, un citoyen nomade qui se promène d'une ville h l'autre. C'est un ouvrier, qui n'a ni femme ni enfants, ni feu ni lieu, et [torte tout son fonds social avec lui. Que représente-t-il dans la communauté? Un individu. Il jouit, à ce litre, d'un suffrage civique; c'est la règle et c'est le droit. Mais il entre dans une usine, et le patron de cette usine occupe des centaines ou des milliers d'ouvriers comme lui; l'industrie qu'il exerce représente une somme d'intérêts considérables qui se répartissent sur lui, sur sa famille, sur les ouvriers qu'il fait vivre, sur la région qu'il enrichit et sur l'économie générale du pays lui-même. 11 a donc plus de titres qu'un autre à se préoccuper des conséquences éventuelles d'une élection. Car l'état de ses affaires et la fortune de tous ceux qui s'y trouvent intéressés dépendent des garanties que l'État leur donne, et de la législation que la représentation nationale leur applique. Ne serait-il pas juste et rigoureusement conforme à l'intérêt bien entendu du pays qu'il disposât de deux ou trois suffrages, tandis que l'électeur qui ne représeute que lui-même n'en aurait qu'un?
Il n'est pas besoin, d'ailleurs, d'une disproportion aussi forte dans les conditions respectives des citoyens pour justiOer une attribution de suffrages plus conforme &la justice et à l'intérêt social. Il est incontestable, en effet,
que tout chef de famille chargé de pourvoir à l'exislence et aux intérêts de plusieurs occupe dand ta société une place plus largo que le célibataire qui vit ou travaille pour lui seul. 11 cumule en sa personne d'autres personnalités qui, n'étant pas sans droits, ne doivent pas rester sans organes. Il serait donc juste que l'électeur de cette catégorie fût investi d'un droit de suffrage proportionnel k la somme des intérêts qu'il représente. La Belgique nous a donné l'exemple de cette réforme en instituant le vole plural. On peut discuter les modes d'application; mais le principe est vraiment une loi de justice et une garantie d'ordre social.
On sait que l'argument le plus ordinaire, etie plus puissant aussi, dont se servaient les partis pour battre en brèche le régime électoral de la monarchie de Juillet était l'exclusion des « capacités m . Il fallait payer le cens pour être électeur, et aussi pour èlreéligible. Le mérite pauvre était ainsi frappé d'aoalhème. Il fallait avoir des rentes et payer une somme ronde au fisc pour être admis it revêtir la robe blanche de candidat, et la fortune électorale souriait principalement aux riches. Cependant, en criant, à bon droit d'ailleurs, contre cette condition inique, l'opinion s'en exagérait beaucoup les effets. Elle comparait, en imagination, les députés du cens aux « capacités • proscrites, et l'injurieux mépris qu'elle avait des uns s'accroissait de tout le bien qu'elle pensait des autres. On fit une révolution pour ouvrir toutes grandes les portes du Parlement aux talents émancipés, et les talents nouveaux que le suffrage universel fit éclorc à la vie publique furent rares. Il y eut, à l'Assemblée nationale et à l'Assemblée législative, des orateurs au verbe éclatant,des philosophes, des poètes, des sociologues transcendants qui se flattaient de retourner en un tour de main la société et l'État; mais il n'y eut jamais moins de capacités proprement dites, c'est-à-dire de gens ayant l'aptitude profeâ-
:.çinzeaoïGoOQle
sioDnelle qui désigne et consacre les hommes d'Ëtat. C'est que le suffrage universel, comme tous les primitifs, n'est séduil que par ce qui sonne et brille. Le mérite solide ne l'aLlire pas. H a le goûl des nègres pour la verroterie, et croit aux charlatans qui le flagornent sur les tréteaux électoraux, comme les peuplades de la cdte d'Afrique croient aux incantations de leurs sorciers.
Cette disette de représentants vraiment qualifiés des intérêts et des forces du pays est, de nos jours, plus sensible encore. Non seulement le suffrage universel n'écoute et n'élit plus que des politiciens subalternes qui n'ont ni -qualité ni crédit; mais encore il les avilît et les débauche dans l'exercice de leur mandat. Le scrutin d'arrondissement, greffé surle régime parlementaire, dont nous aurons à parler plus loin, a réduit le député au rôle de commissionnaire. C'est une manière de factotum aux gages de la circonscription qu'il représente. Il sollicite pour elle, et paie aussi largement qu'il peut, en faveurs administratives, la place qu'il obtient. Et cet avilissement du mandat représentatif non seulement éloigne du Parlement les « capacités n plus sûrement que le cens oligarchique de la monarchie de Juillet, mais il a ce vice plus grave et plus périlleux encore de laisser sans représentation, sans conseil, sans défense, les intérêts vitaux et les forces vives de la nation. Ce serait chimère d'attendre pour leur sauvegarde que le suffrage universel relève spontanément la qualité de ses choix. Il le fera peut-être un jour, sous l'impulsion d'une forte et bienfaisante tutelle; il est incar pable de se corriger tout seul.
Il importe donc à l'intérêt le plus certain de la société et de l'Ëtat d'atténuer le mal par l'accession denouveaux contingents électoraux superposés à la démocratie. On y parviendrait, dans une assez large mesure, en attribuant la personnalité électorale et le droit de représentation aux grandes catégories de l'intelligence et du travail. Ainsi le
clergé, l'armée, la mt^strature, l'Univeraité, l'Inatilut, la presse, les chambres de commerce, les syndicats agricoles, les conseils de prud'liommes pourraient être constitués en corps électoral et admis à nommer une représentation proportionnelle à leur importance. On ouvrirait ainsi l'accès du Parlement aux personnalités éminentes que le suffrage universel ignore ou méconnaît, et l'on assurerùt à la défense des grands intérêts moraux et sociaux que ces institutions représentent une élite incomparable. Il faut, bien entendu, pour agréer ces accommodements, se départir de l'esprit géométrique qui est la manie délirante des doctrinaires de la démocratie. Mais le gouvernement des sociétés est une affaire où la métaphysique n'a point de part. On court moins de risques à manquer de principes qu'à manquer de sens commun.
Quelques réformateurs plus hardis ont proposé d'accorder le droit de vote aux femmes. La thèse, quoique d'apparence paradoxale, comme toutes les propositions qui choquent brusquement nos habitudes, est d'une justification facile, et l'on ne peut contester que les effets d'une pareille réforme ne dussent être favorables à la restauration et à la garantie de l'ordre. La femme e,st partout, mais plus spécialement en France, la cheville ouvrière de la famille, et c'est l'esprit de famille qui est le meilleur garant de la paix dans les sociétés. L'élcctorat des femmes est préconisé, en tous pays, par des sociologues émincnts; il compte en Angleterre un nombre considérable d'adeptes, et la proposition, portée devant la Chambre des communes, y réunit plus de deux cents voix. Peut-être l'opinion pubHque en France serait-elle plus rétive à une proposition semblable. Car nous sommes un pays de loi salique, et tout notre droit civil est fondé sur la sujétion de la femme à l'autorité maritale. L'égalité politique du mari et de la femme conduirait fatalement, par voie de conséquence, aurema-
:.çinzeaoïGoOQlc
Diement de nos codes, et celte perspective troublante opposera toujours une invincible objection aux raisons de justice et d'utilité sociale que pourraient faire valoir les rérormateurs. Mais à tout le moins devraitH)n accorder aux veuves ce que l'on refuse aux femmes mariées. La veuve remplit tous les devoirs et supporte toutes les charges d'un chef de famille. Il est donc logique et Juste qu'elle en ait aussi les droits. On lui a conféré l'électorat dans les élections consulaires. La femme qui est devenue, par la mort du mari, chef d'une maison de commerce ou d'industrie vote pour l'élection des juges au tribunal de commerce, et personne ne trouve ce privilège abusif ou ridicule. Quelle raison probante pourrait-on invoquer pour lui refuser l'électorat politique?
Si respectueux que l'on soit du droit de suffrage, il est un cas néanmoins où le principe doit subir une restriction nécessaire et juste : c'est l'électoral municipal. Il importe essentiellement à la paix publique que les municipalités soientdes administrations purementéconomiquGs, vouées à la gérance des intérâts spéciaux cl locaux dont elles ont la charge, et ne soient pas des foyers d'agitation politique et soci^e. C'est un point sur lequel tout le monde est à peu prës d'accord. U n'en est pas moins vrai que îa politique envahit de plus en plus les conseils municipaux. Dans la plupart de nos communes, ils portent ouvertement l'étiquette d'un parti. Ils sont républicains, radicaux, socialistes. Il y a même des municipaUtés collectivistes qui arborent, à l'occasion, le drapeau rouge et manifestent ouvertement leur état d'insurrection contre les pouvoirs légaux. Ce spectacle n'est pas seulement un scandale, c'est aussi un danger. Pour peu que cette conquête révolutionnaire s'étende et s'organise, elle doit fatalement aboutir à une Jacquerie. La faute en est aux pouvoirs imprévoyants ou pusillanimes qui ont sacrifié au sophisme révolutionnaire tes garanties légitimes que l'an-
cienne légtBlatioQ avait instituées. Cescooditions tutélaires
ont disparu : il faut les rétablir.
Il est naturel et juste que le nomade n'ait pas qualité pour nommer le conseil municipal; c'est un droit qui ne s'acquiert que par la résidence. Il n'est pas moins juste, lorsqu'il s'agit de dépenses extraordinaires dont les contribuables communaux feront les frais, que les hauts cotisés soient appelés à donner leur avis conjointement avec le conseil municipal. 11 est juste enfin que nul ne soit électeur municipal s'il n'est inscrit au rôle de l'une des quatre contributions directes, ou sur la liste des citoyeas assujettis aux prestations.
Cette condition pourra paraître, h première vue, une tentative de rétablissement du cens dans t'électorat municipal, et avec la fièvre d'égalité qui nous dévore, il est aisé de prévoir avec ((uclle énergie la démocratie révolutionnaire s'insurgeraitcontre une telle prétention. Eh bien, la démocratie révolutionnaire aurait tort, comme elle a tort dans toutes les questions où sa passion politique opprime le bon sens, la justice et la vérité. Si elle avait assez de force d'àme pour bannir la politique d'une question qui ne la comporte pas, elle comprendrait très vite que, devant la loi municipale, la représentation des intérêts est le droit, et l'égalité l'abus, pour ne pas dire l'absurde.
L'assimilation de l'électorat municipal au suffrage universel est l'un des pires sophismes que la démoc^tïe contemporaine ait inventés. C'est par lui que les assemblées communales sont devenues autant de petits parlements politiques qui font concurrence à l'Ëtat, et le plus souvent s'insurgent contre son autorité. Elles s'écartent systématiquement de leurs attributions, et les intérêts spéciaux qu'elles détiennent se trouvent fatalement sacrifiés aux passions politi(]ucs, sociales ou religieuses des partis dont elles relèvent. Que l'on consente à bannir la poUtique
:.çinzeaoïGoOQle
<les assemblées locales, et nous n'aurons plus que des municipalités sans couleur, sans passions, sans partis, qui feront sérieusement les affaires de la commune, suas souci de savoir à quelle faction proBteot leur sagesse et leur impartialité.
Or, si l'on bannit, d'un commun accord, la politique des questions municipales — et elle en est formellement bannie parlaloi — quelfondementreste-t-il aux revendications de l'égalité? L'égalité est de droit dans l'électoral politique, parce que tous les citoyens, sans exception de condition, ont des devoirs égaux envers l'État, alors même que tous n'ont pas les mêmes charges. Le pauvre, comme le riche, paie son droit de suffrage de l'obhgation de donner à la patrie une part de sa jeunesse et parfois même sa \ie. n a sa part égale dans la politique générale de son pays, parce que cette politique pèse sur sa destinée. C'est contre ■cette objection redoutable que viendront toujours échouer les adversaires du suffrage universel. Si désirable que soit, en principe, la représentation des intérêts, elle sera toujours, de quelque façon qu'on l'établisse, une atteinte à l'égalité, et toute réforme de ce genre porte avec elle plus de périls que de bienfaits.
Mais il en est tout autrement dans la commune. Où sont les droits du non-contribuable à l'étectorat et à l'éligibilité? Quel titre peutril bien avoir à nommer le conseil chargé de gérer des intérêts dont il n'a pas sa part? Quel titre à les gérer lui-même? Il ne paie rien à la commune; la commune ne lui doit rien. Ce n'est pas seulement de la justice, c'est aussi de l'égalité. Il convient de remarquer qu'aucun droit ne lui est définitivement fermé. Qu'il travaille, qu'il étende le champ de son activité, et le jour ofi il paiera une contribution quelconque, il sera de droit inscrit sur la liste de ceux qui peuvent élire et être élus. Sa personnalité de citoyen, d'ailleurs, reste intftcte. Il est devant l'Ëtat l'égal de tous; devant la commune, il n'est
:.çinzeaoïGoOQlc
qu'un étranger. De même que l'Ëtat rétribue les obllgstîona envers lui par le droit de suffrage, de même la commune frappe d'une interdiction municipale son absence d'obligations envers elle. C'est une équation, et les radicaux eux-mêmes, s'ils voulaient n'entendre que les bonnes raisons, ne la résoudraient pas autrement.
Assurément la procédure plébiscitaire n'est pas d'une pratique irréprochable, et la critique a beau jeu contre elle. Tout ce qu'on improvise est nécessairement fragile, et par cela même qu'on reconnaît au peuple le droit de créer, on lui abandonne le droit de détruire. C'est le vice des gouvernements artificiels, et c'est aussi leur péril. Il n'est pas douteux que les meilleures institutions sont celles qui ont le bénéfice de la tradition et sont l'œuvre du temps, que le peuple s'est identifiées par une longue solidarité de sentiments et d'intérêts, au point de se confondre avec elles. Ce fut pendant de longs siècles la condition de l'ancienne monarchie. Le peuple ne distinguait pas la France du roi. Leur fortune était solidaire, et leurs intérêts indivisibles. Jusqu'à la Révolution, il n'était pas un Français qui ne considérât le roi comme l'incarnation vivante et tangible de la patrie, et l'idée de les dissocier eût été taxée de démence. Le peuple anglais sent et raisonne encore ainsi. Le loyahsme dont il est pénétré constitue une sorte de cidte national. Il aime et vénère la couronne, sans regarder qui la porte , parce qu'elle est l'emblème de la tradition et la garantie de son unité. Il en serait de même aujourd'hui chez nous si les rhéteurs de la Gironde, plus criminels et plus haïssables que les sanglants sectaires de la Terreur, n'avaient rompu le charme séculaire en décapitant la Royauté. Le crime qui fut commis ce jour-là est l'attentat le plus funeste que la France ait
:.çinzeaoïGoOQlc
jamais subi. Il a fait un malheur qui dure, et dont les conséquences sont irréparables.
Mais, quelque regret qu'on en témoigne, on ne peut faire qu'il n'y ait pas eu rupture entre la monarchie traditionnelle et la démocratie issue de la Révolution, et que cette rupture, prog;ressivement élargie par un siècle d'accidents révolutionnaires, n'ait créé entre les deux principes un fossé immense qu'on ne peut ni combler ni franchir. Sans doute, le peuple de France peut toujours, si cela lui convient, rétablir la monarchie , en plaçant à sa tête l'héritier légitime de ses anciens rois. C'est la solution qui nous est offerte par les monarchistes restés fidèles au principe de la légitimité. Mais il ne dépend ni d'eux ni de personne de renouer la chatnc brisée de la tradition. La monarchie restaurée ne serait pas la royauté continuée. Pour renouer la chaîne, il faudrait effacer cent ans d'histoire et rétablir, avec le trône des anciens rois, le culte populaire qui lui assurait l'amour et la foi de ses sujets. Mais le temps n'est guère aux miracles et le droit di\-in n'a plus d'autels. La royauté restaurée, s'il est dans sa destinée de revivre un jour, ne sera jamais qu'une délégation de la souveraineté nationale, investie par le suffrage universel et toujours révocable par lui. II peut également rétablir le gouvernement monarchique sous une forme concurrente qui est l'Empire. Il peut s'accommoder d'une tyrannie élective et viagère, qui est le césarisme. li peut enfin conserver la république, laquelle est, suivant l'opinion des doctrinaires du parti, le régime nécessaire de la démocratie.
Comme ce livre n'est pas une œuvre de parti, on ne s'étonnera pas que je m'abstienne de choisir entre ces formes concurrentes, et d'indiquer les raisons qui détermineraient mes préférences. Si la question doit être un jour posée au suffrage universel, U no manquera ni de leçons ni de conseils pour éclairer son choix. Mais jusque-
:.çinzeaoïGoOQlc
là il n'est pas sans întérAt de confondre certains sophismes, de dissiper certains préjugés qui troublent sa conscience et faussent SCS verdicts.
La république tempérée par un césarisme intermittent est, suivant toute apparence, la lin naturelle des démocraties. La faveur alternative que le peuple accorde tantôt à l'une, tantôt à l'autre de ces deux formes de gouvernement n'ajoule rien à leur vertu. Ce sont, à proprement parler, deux phénomènes décadents. Le césarisme est un pis-aller. Les accidents qui l'accompagnent lui font un triste cortège. Il se produit, d'ordinaire, aux heures les plus sombres de l'histoire des peuples, et ne s'impose qu'aux sociétés en désarroi, comme une halte dans la chute. Il est le refuge des démocraties incapables de se ^uvemer toutes seules, et le châtiment des partis égoïstes qui prétendent se substituer au pavs lui-même. Il n'est pas mauvais qu'on l'accuse et qu'on le craigne. Mais encore faut-il le comparer à quelque chose qui vaille mieux que lui. On peut affirmer, sans désobliger aucun esprit juste, qu'il n'a ni l'honneur ni la vertu de l'hérédité monarchique, ni les avantages d'un gouvernement électif qui serait libéralement et honnêtement pratiqué. Mais on aurait mauvaise grâce, en vérité, à contester qu'il soit infiniment préférable à l'anarchie parlementaire qui l'engendre, et dont il est le correctif accoutumé. On ne peut imaginer rien de pire que le parlementarisme aux mains d'une coalition de sectes ou de coteries. Régime d'oppression populacière, de politique haineuse, d'égoïsme féroce, d'avidité bestiale, d'ignorance bouffonne, d'incommensurable imbécillité : régime sans honneur, sans vertu, sans talent, sans horizon et sans clarté. Quel que soit le changement qu'apporte le césarisme au peuple exaspéré, il vaut toujours mieux que cette cour des miracles qui est le rendez-vous de toutes les infirmités sociales, et s'il ne constitue pas par lui-même un asile durable pour ce peuple
errant et dévoyé, on peut espérer toujours qu'il ou^TÏra les voies de la terre promise. C'est le secret de sa fortune ÏDtermittente.
Les républicains de parti considèrent la république comme la forme nécessaire de la démocratie. Ils disent une sottise, lorsqu'ils prétendent qu'elle est de droit divin, et que le peuple, fût-il unanime, n'a pas le droit deTéchaoger contre un autre système de gouvernement. Mais ils seraient dans la vérité, s'ils se contentaient dédire que la république leur apparaît comme une nécessité de fait, parce qu'elle plaît au plus grand nombre. C'est, en effet, une conception conforme aux fatalités de l'évolution démocratique que de voir les États s'acheminer vers la république, à mesure que se démocratiseront leurs institutions. Mais il serait hasardeux d'en conclure que le procesius démocratique est la loi même du progrès. S'il était possible de faire l'analyse chimique des éléments divers qui composent la faveur dont la république est l'objet auprès des multitudes, et fait d'elle l'aspiration suprême, la fin dernière des démocraties, on y trouverait des rêves, des chimères, des appétits, des haines de classe, des ranfunes ataviques, des préjugés égalitaires et surtout beaucoup (l'envie, bref, une effroyable mixture de suggestions insociahles et particulièrement redoutables à l'ordre ; maïs on n'y trouverait pas une opinion raisonnée et réfléchie, fondée sur une certitude et. par conséquent, adéquate à la vérité.
Le prestige initial de la république fut une réaction idéaliste contre les abus et les vices de la monarcfiie. Tout gouvernement paie tribut à l'inlirmîté humaine, parce que les meilleurs parmi les hommes sont toujours des êtres imparfaits . lia donc ses vices et ses verrues, même lorsqu'il est en de bonnes mains. Lorsqu'il tombe aux mains de gouvernants incapables ou vicieux, il devient une plaie et une honte. La monarchie a plus d'une fois infligé cette
:.çinzeaoïGoOQlc
douloureuse épreuve à ses peuples, et, par un vice de rusonnement trop facile à comprendre, les âmes généreuses et hautaines que révoltait ce spectacle ont fait porter à l'iostitution elle-même la faute d'un mal qui n'était imputable qu'aux hommes. Jusqu'à la Révolution française, leur révolte avait été purement spéculative. Elle prit corps avec la rhétorique révolutionnaire qui se grisait lie réformes et faisait surtout des ruines, et la république procleimée le 21 septembre 1792 fut leur premier essai de réalisation. L'essai ne fut pas heureux, non plus que ceux qui lui ont succédé. Mais ni l'insuccès, ni les déboires, ni les humiliations, ni les atrociti^s, ni les crimes même de la république réalisée n'ont éteint la flamme idéaliste qui brûlait dans le cœur de ses lidèlcs. Ils ont continué de poursuivre cet idéal de désintéressement et de simplicité, de vertu et d'honneur, de liberté et de justice, qu'ils opposaient à l'égoïsmo oppressif ou vicieux des monarchies, et cet idéal, ils l'incarnèrent dans la république. D'autre part, l'esprit révolutionnaire déchatné par la Convention avait surexcité jusqu'au délire les éléments malsains de la société, et toute l'écume sociale donnait aussi le nom de république aux revendications concurrentes de ses ambitions el de ses appétits. Mais ni l'idéalisme ulopiquc des uns, ni la brigue populacière des autres, ne sont des éléments de gouvernement. Ce sont, au contraire, des éléments réfractaires h l'ordre, parce qu'ils sont en conflit chronique avec la vérité. C'est pourquoi les applications successives qu'on a faites de la république n'ont été jusqu'ici qu'un lamentable avortement.
Cette expérience malheureuse opposée aux rêves magnifiques qu'on avaitfondés sur elle induit quantité d'honnêtes gens à célébrer la répubUque dans sa théorie, et à la déclarer impossible dans sa pratique. On ne mesurera jamais ce qu'il entre de lieux communs et de rêvasseries d'emprunt dans les intelligences en apparence les plus honnêtes
tï THÉORIE DE L'ORDRE
et les plus saines. Cette facilité d'accueil que rencontre presque partout la banalité, cette absence de précision dans l'esprit, ce défaut de rigueur dans l'examen des opinions reçues, sont le grand mal de notre temps. C'est de là que viennent les tâtonnements, les vacillations, les utopies qui embarrassent les voies de la politique. Le classement se ferait mieux et, par suite, les solutions appeiraftraicnt plus nettes, deviendraient plus faciles, si chacun prenait la peine de réfléchir à ce qu'il dit, et de définir son opinion avant de l'enseigner aux autres.
Voici, par exemple, le jugement que j'ai rencontré sous la plume d'un homme politique que son genre d'esprit et sa condition sociale ont classé dans ce parti composite et nuageux qu'on appelle le parti libéral et modéré : — < Certes, h n'envisager que la théorie, l'idée républicaine est non seulement très défendable, mais indiscutable, et il n'est aucun esprit indépendant, aucune nature douée de quelque élévation, qui n'en doive regretter profondément les impossibihtés. » — Voilà un esprit qui se pique de noblesse. Il croit visiblement faire preuve d'indépendance et d'élévation morale en sacrifiant à l'idéalisme républicain. La république pratique ne lui va pas, puisqu'il la condamne; mais la théorie lui agrée, puisqu'il la juge indiscutable ; sans y prendre garde, il encadre au milieu d'une étude sérieuse cette merveilleuse ânerie: — Ah! la république I c'est le plus beau des gouvernements; seulement, elle est impossible t
Regardez autour de vous, et vous serez stupéfait de voir combien ce paradoxe incroyable a de clients. Il n'est pas jusqu'aux monarchistes les plus fervents qui ne lui sacrifient une part de leur foi. Us réservent, à itïû dire, leur dévouement; mais ils sacrifient, au moins en paroles, à la chimfere, et cette défaîUance de la raison répercutée dans le peuple par des miUiers et des milliers de bouches a eu des conséquences incalculables. La logique populaire est
:.çinzeaoïGoOQlc
plus droite que le dilettantisme de ces beaux esprits. ËUe a trouvé tout de suite que si la république est, en théorie, le meilleur des gouvernements , il n'y a pas de raison avouable de la repousser dans la pratique. Après un pareil aveu tombé des lèvres d'bommes que leur culture intellectuelle et leur condition sociale portaient à reconnaître autrefois comme les directeurs et les maîtres de l'esprit public, l'électeur, convaincu de l'excellence de la théorie, ne pouvait manquer de se joindre aux hommes d'imagination qui essaieraient de le réaliser. 11 ne fallait pas plus que cette concession initiale faite à la théorie républicaine pour ouvrir, dans les défenses de l'ordre, la brèche incessamment élargie par oii l'opportunisme, le jacobinisme, le radicalisme, le socialisme, le collectivisme et l'anarchie fmale ont passé, passent ou passeront. Les idéalistes qui s'abstiennent font les idéalistes qui veulent pratiquer. Nous aussi, nous condamnons la république; mais nous ne séparons pas la théorie de la pratique. Tout se tient dans les systèmes politiques, et la pratique vaut ce que valent les principes d'oii elle découle. Si la république est telle que l'histoire nous la montre , précaire, stérile, impuissante, tumultueuse, sanglante et débraillée, c'eat^à-dire un régime non pas impossible, mais certainement détestable, c'est que sa théorie précisément est vicieuse et que le vice en est irrémédiable.
Qu'est-ce que la république? Peu de républicains le savent et nul de ceux qui l'ignorent ne se met en peine de l'apprendre. Pour l'immense majorité, la république est plutôt une aspiration qu'une doctrine. Ils aiment ce nom qui couvre indifféremment les rêves des uns et les appétits des autres ; mais la république ne garderait pas un dixième de ses adeptes, si chacun d'eux était tenu de l'expliquer. Toutefois, en dépit de ses faces changeantes et des factions rivales qui s'en disputent la propriété, la république peut se déGnir en termes exacts : un gouver-
nement électif dont les pouvoirs soat renouTeUbles périodiquement. Elle peut être conventionnelle, suivant le systèmedes jacobins, c'est-à-dire aanapré8ident,etconcentrant toute la puissance publique dans une assemblée unique; elle peut avoir, suivant la conception des modérés, deux assemblées et un président élu par elles ou par le pays; elle peut être socialiste et gouvernée par de grandes commissions; les pouvoirs peuvent se renouveler à des intervalles plus ou moins rapprochés; ce sont questions à débattre entre républicains, et l'accord ne se fera jamais sans peine. Mais l'économie de l'institution républicaine, quelle r]ue soit la forme qui prévale, ne peut rien changer au caractère distinctif de la république. C'est^ de toute façon, un gouvernement électif et renouvable.
Eh bienl c'est là le vice incorrigible du système républicain, et c'est en cela précisément qu'éclate son infériorité théorique en regard de la monarchie. La permanence de la couronne, quelle que soit, d'ailleurs, la d^-nastie régnante, empire ou royauté, est une garantie indéfinie de stabilité dans le pouvoir et de continuité dans l'action. Par elle, tout se tient, s'enchaîne, s'achève et dure. Les idées, les desseins, les œuvres se transmettent d'un règne à l'autre; la politique nationale se poursuit sans interruption et sans sccou:^se; chaque génération nouvelle apporte à l'œuvre entreprise son contingent d'idées ou d'énergie, sans prétendre en briser le cours. Les hommes se succèdent; le principe reste et maintient à lui seul l'identité du peuple et l'unité de son histoire. La monarchie est le pivot fixe sur lequel se meut la nation. Et ce qu'on ne saurait assez dire, c'est que la monarchie règne sans faire payer d'aucune manière la stabilité qu'elle en retire. Il n'est pas une fonction individuelle ou sociale qu'elle opprime, pas un droit qu'elle mutile, pas une liberté qu'elle étouffe, et l'on peut défier les sectateurs de la république de citer un seiU avantage politique, économique ou mo-
:.çinzeaoïGoOQle
ral que la monarchie ne puisse réaliser mieux qu'elle.
Sans la couronne, au contraire, tout change ou craque à des intervalles périodiques; tout se fait ou se défait par secousses répétées, et la politique recommence incessamment une œuvre qu'elle n'achève jamais. Tout n'est, dans la vie nationale, qu'un échelonnement de crises. Les lois mêmes de la politique sont, par ce fait, annulées ou renversées. Pas de diplomatie féconde; car la diplomatie est surtout affaire de tradition et de continuité. Pas de programme vraiment national; car le temps, qui limite à quatre ou cinq ans l'exercice du pouvoir, en limite aussi les conceptions. Pas de grandes entreprises, pas de réformes, pas de progrès; car le bien ne se produit le plus souvent qu'après une longue gestation. Les grandes œuvres ont besoin de temps pour se produire et s'accUmater, et nul n'a de cœur h, commencer ce qu'un autre pourrait ne pas comprendre ou refuserait d'achever. Au demeurant, régime de qui* vive, d'égoïsme et de misère où le pouvoir élu jouit de l'heure qui lui est mesurée, sans profit pour le pays et sans honneur pour lui.
Et ce ne sont là, qu'on le remarque bien, que les conséquences afférentes à la république purement théorique, et pour les réduire à ce minimum d'inconvéïiients, il faut ajouter un rêve à la théorie. Le rêve est de croire que chacune des fonctions électorales d'oii la république émane s'accomplira régulièrement et pacifiquement, et que, les élections faites, le pays n'y pensera plus jusqu'aux élections nouvelles. La théorie le veut sans doute ; mais l'expérience défend d'y croire. Avec un tempérament aussi facilement excitable que le nôtre, la périodicité des élections détermine et entretient fatalement une fièvre continue dont l'intensité est une menace chronique pour la paix publique. Sous la monarchie, aucun citoyen n'ambitionne le rôle de souverain; sous la république, chaque parti a ou aura son prétendant, chaque prétendant son
personnel, et toute élection est sujette à preodre les proportions d'une révolution. Les factions qui se disputent l'avenir ne désarmeront jamais. Sous l'invocation même de la république, chacune d'elles combat pour son propre compte; car le propre de la république, gouvernement ouvert autant qu'illimité, est de laisser à tous l'espérance. Les oppositions coalisées donnent incessamment Tassaut au pouvoir, et le parti maître du pouvoir doit fatalement incliner à l'abus pour le perpétuer en lui. Il fera donc au centuple ce qu'on reproche aux monarchies de faire, c'està-dire qu'il prodiguera cyniquement les emplois, les dignités et les honneurs, qu'il peuplera les administrations de créatures qui s'attacheront à sa fortune, s'éievant et tombant avec lui. En cas de succès, ce sera pour le pays une servitude; en cas de revers, une immense débâcle dans l'Ëtat; dans l'un et l'autre cas, un malheurpubUc.
Et l'esprit public, incessamment fouetté par ces chocs d'opinion et d'intérêts, ne se reposera plus. On ne sortira d'un combat que pour se préparer à l'autre; la politique fera descendre ses querelles jusqu'aux derniers villages; l'énergie nationale, déshabituée du travail, s'épuisera en luttes intestines, et nous irons ainsi, de crises en crises, à l'agonie finale et à la mort. Certes, on peut aimer la république après cela, et peut-être à cause de cela. Derrière les théoriciens radicaux ou modérés, il y a toujours une masse énorme de républicains innomés et sans doute innomables, pour qui le nihilisme est un principe et qui révent de refaire une société pour eux sur les ruines du vieux monde. Mais ce qui est vraiment excessif, c'est qu'un honnête homme, libéral et modéré, suivant la formule traditionnelle, croie faire preuve d'indépendance et d'élévation d'esprit en louant la théorie républicaine, et déclare indiscutable en son principe un système de gouver^ nement dont le principe même conduit logiquement au chaos. Car c'est la théorie même qui fait de la république
:.çinzeaoïGoOQlc
LA RÉPUBLIQUE tl
ce qu'elle a toujours été et ce qu'elle sera toujours dans l'application ; c'est la théorie qui rend le pouvoir vacant à dates fixes, qui laisse la porte systématiquement ouverte à toutes les ambitions, à toutes les utopies, k toutes les fureurs, qui provoque les tentatives des factions et légitime leurs assauts; c'est la théorie enfin qui condamne le gouvernement de fait à une périodicité révolutionnaire. Assez de rêveurs et de sectaires s' obstinent, malgré tout, à chercher en elle leur idéal. Laissons-les à leur chimère, et surtout prenons garde de pousser personne sur leurs traces. C'est bien le moins qu'on refuse cet encouragement aux sots.
A ces vices constitutionnels qui feraientde la république, même si elle était bien gouvernée, un système de gouvernement inférieur à la monarchie, s'ajoute un vice de fait plus pernicieux encore : c'est l'effroyable confusion de partis et d'idées qu'elle abrite sous son invocation. C'est une vérité d'apparence paradoxale, mais c'est une vérité tout de même, que le plus grand mal de la république lui vient de son nom. Notre état politique serait constitué comme il l'est aujourd'hui, sans porter la même enseigne, que nous aurions la république encore ; mais cette république comporterait un tout autre classement des partis, «tce classement nouveau rendrait la politique plus claire et le gouvernement plus facile.
Il y a généralement sur les bancs du centre, au Palais- Bourbon, deux cents répubUcains qui ont, en matière de gouvernement, les mêmes sentiments et les mêmes vues que les conservateurs de droite, et sur les bancs de droite une centaine de conservateurs qui ne croient guère à une restauration prochaine et n'y travaillent pas du tout. Il semble, à première vue, que ces honnêtes gens devraient spontanément s'unir pour le service ou la défense <les intérêts communs qu'ils représentent. Ils sont adversaires acharnés, et l'effet de cette division violente n'est pas seulement d'armer les uns contre les autres des hommes
qui devraient, en réalité, servir la même cause ; il va beaucoup plus loin. D'une part, il annule toute la force de conservation et de résistance que représente la droite, et d'autre part, il subordonne, à gaucbe, la personnalité de l'individu à la solidarité de parti, et fait du républicain libéral et modéré l'ami, l'allié, le frère, le complice de ses ennemis déclarés, les radicaux et les socialistes.
Et cette monstrueuse antinomie n'est pas particulière auParlement; elle sévit surle pays avec la même intensité et y produit les mêmes ravages. Je suis certain, par exemple, que les républicains de mon arrondissement pensent absolument comme moi sur les questions fondamentales qui toucbent à la religion, à la morale publique, à l'enseignement, aux finances, à l'armée, etc., qu'ils n'ont, par contre, aucune idée commune avec M. Jules Guesde. Cependant, s'ils devaient choisir entre M. Jules Guesde et moi, c'est pour lui qu'ils voteraient. Il est républicain et je ne le suis pas.
Être républicain, c'est être partisan de ta république, par opposition à toute idée de restauration monarchique. Mais qu'est-ce encore que la république?C'est simplement un mot sous iequelil n'y a qu'une anarchie d'idées, de doctrines, de programmes, de pussions et d'appétits qui se déchirent réciproquement. C'est une chaîne ininterrompue de conceptions hétéroclites qui va du centre gauche aux geôles de Nouméa. Tel républicain du centre qui a l'humeur d'un mouton confesse sa foi politique en criant : Vive la république t Mais c'est par le même cri que Ravachol confessait aussi la sienne, jusque sous le couteau de la guillotine. Et d'un pôle à l'autre, la république est pleine d'espèces hétérogènes qui s'excluent, se haïssent et s'exterminent, tout en poussant le même cri de ralliement. Elles sont toutes républicaines, et pas une ne l'est de la même façon que l'autre.
Cette variété inlinie dans les conceptions est l'avantage
:.çinzeaoïGoOQle
de la république, considérée comme parti, sur les formes coQCurreDtes. Elle admet les groupes les plus disparates et les sectes les plus ennemies à l'adorer sous la même invocation, et chacun peut l'habiller à aa guise sans jamais la travestir; mats c'est aussi son danger. Elle n'a pas d'assiette, parce qu'elle n'a pas de programme. C'est un terrain vague, illimité, banal, ouvert à toutes les aventures, destiné à toutes les expériences, sillonné par tous les routiers de la politique, et peut-être la délînition la plus vraie qu'on eu pût donner consisterait-elle à dire que la république, dans son sens générique c'est proprement l'absence de gouvernement.
Il y a deux républiques au monde qui font bonne et grande flgure d'État : ce sont les États-Unia et la Suisse. Mais ni les États-Unis ni la Suisse ne portent le nom de république, et le nom de républicain y est inconnu, du moins au sens que nous lui donnons en France. On dit : Ëtats-Unis d'Amérique, Confédération helvétique, et comme il n'y a dans ces appellations ni magie ni mystère, les partis se constituent sur des programmes précis, et leur action politique s'exerce distinctement eu vue de fins déterminées. Nous ne pouvons ni dire, ni faire comme eux, parce que la France centralisée et fondue on bloc homogënenecomporte pas la fédération. Mais sil'on s'était contenté de préférer le grand et noble nom de France à celui de république, aucua des graads événements qui nous divisent ne se serait accompli, et, comme dit Pascal, la face du monde était changée.
Je reconnais, d'ailleurs, que ce serait folie d'y penser; car il est bien certain qu'aucun républicain ne consentirait à débaptiser l'objetde son culte. Ce qu'ils aiment précisément en elle, c'est ce nom qui ne veut rien dire et qui les affole. On leur offrirait, sous un régime anonyme, toutes les satisfactions politiques et sociales dont ils rêvent qu'ils n'en voudraient plusl Mais on peut, par contre, leur
imposer indifféremmeat uo régime d'anarchie débraillée et sanglante comme la TerTem*, ou une dictature aussi sévère que le régime du Deux-Décembre, pomrvu que cela s'appelle république, peu leur importe le reste, ils l'adoreroot toujours I Ce geuro d'idolâtrie est l'un des cas les plus curieux que l'on puisse relever dans l'histoire des aberrations humaioes. Les hommes ootadoré le soleil, la lune, l'eau, le vent, le feu, les animaux, le bois, la pierre et les légumes. Les Ëgygtiens adoraient un bœuf, ils ont même adoré l'oignon. C'était un pauvre dieu que celui-là; encore était-ce une réalité. Un oignon, c'est quelque chose. Mais adorer un mot vide de sens, par conséquent, quelque chose qui est moins qu'une ombre, c'est, à coup sûr, le dernier degré du fétichisme, et il n'est pas de Namaquois ou de Hottentot dont la conscience soit descendue si bas.
Il fut un temps où la république était simplement la formule de la conspiration révolutionnaire. C'était l'aspiration commune de tous ceux qui, trouvant la société mal faite, prétendaient la refaire à leur image et à leur profit. Les déceptions, les amertumes, le découragement, l'envie, le besoin, la haine, l'indigeste et sauvage amour de l'égalité, toutes ces aspirations confuses, indéfinies, redoutables, qui hantent indistinctement l'esprit de l'idéaliste et du révolté, tout cela n'avait qu'un nom : la république. C'était, en quelque sorte, la synthèse du mal social. A ce point de vue, l'on peut dire que la république est vieille comme la misère humaine, et si Cala définit jamais le sentiment qui le poussait à tuer son frère, il dut l'appeler de ce nom : la république est née ce jour-là.
Le mal révolutionnaire dont la république émane tient à l'essence même des sociétés, et durera nécessairement autant qu'elles. Mais il était bon que ce mal eût son enseigne exclusive. Il était utile que les aspirations chimériques et brutales dont se compose le socialisme pussent être rangées sous une dénomination qui n'apparttnt
:.çinzeaoïGoOQle
LA RËPDBLIQUE U
qu'à lui. Le nom de république traçait à lui seul une li^e de démarcation nette et profonde entre la société et ses ennemis; mieux valait la maintenir, et plutOt creuser le fossé que le combler. La république était le drapeau de la révolution sociale, il fallait le lui laisser. Ainsi comprise, l'opinion républicaine pouvait être flétrie sans injustice par tous les honnêtes gens, et légitimement combattue par les gouvernements. Les bons citoyens auraient continué & ne voir en elle qu'une conjuration permanente contre l'ordre social, et pas un d'eux ne se fût avisé d'y chercher UD système de gouvernement.
Hais tel ne fut point l'avis des bourgeois importants qui, en 1871, se détachèrent du faisceau monarchique, à la suite de M. Thiers, pour courir les mauvais chemins. Ils crurent faire une conquête en s' appropriant la république. Ils l'habillèrent à leurs couleurs, lui firent un régime à leurs goûts et la produisirent dans le monde; Comme ils comptaient rester les ministres ou les principaux actionnaires de la société nouvelle qu'ils fondaient sousson nom, ils jugeaîentleur entreprise excellente. Une république en tutelle bourgeoise, éduquée et nourrie par le centre gauche, cela n'a rien de redoutable. Les républicains laissaient faire; ils avaient besoin pour quelques années encore de ces honnêtes parrains. Mais une heure devait sonner vite oîi, devenus, grâce au déclassement progressif des contingents électoraux, les plus forts à leur tour, ils reprendraient avidement leur bien et rejetteraient d'un pied brutal dans le fossé les malheureux qui leur avaient servi de garants. C'est chose faite depuis longtemps. La filleule de H. Thiers, maintenant émancipée, traite couramment de réactionnaires, quelquefois même de ganaches, ses anciens tuteurs, et court la prétentaine en compagnie socialiste, et les pauvres gens, stupéfaits et déconfits, se désolent de ce libertinage.
C'est pitié de voir le peu de place que tient le sens exact
si THÉORIE DE L'ORDRE
et précis des réalités dacs la conduite de nos destinées. Nous raillons les idolâtres, nous parlons avec mépris des fétichistes, nous confessons complaisamment notre supériorité de citoyens affranchis et civilisés, parce que nous avons substitué aux superstitions de l'humanité primitive le culte de la raison pure. Et voilà pourtant ce que nous faisons ! Des hommes qui appartiennent h l'élite iutellectuelle et morale de notre pays, et qui pensent de même sur le fond des choses, se font une guerre exterminatrice, parce qu'ils ne sont pas d'accord sur les noms dont ces choses doivent s'appeler. Combien Bacon avait raison de donner le nom d'idoles aux différentes causes d'erreur qui faussent les jugements humains I Idoles, en effet, c'est-àdire images vaines et formes creuses sous lesquelles il n'y a rien.
Swift nous a conté comment une guerre effroyable éclata dans le royaume de Lilliput, parce que les uns voulaient casser les œufs par le petit bout, et que les autres tenaient pour le gros bout. Beaucoup de gens savent tirer la moralité de cet immortel monument d'ironie, lorsqu'il s'agit des autres, qui ne savent pas l'appliquer a leur propre histoire. Que de fois il m'est arrivé de causer dans les couloirs de la Chambre avec des répubUcains de sens rassis et d'esprit clair qui envisageaient de la même façon que moi les questions de surface ou de forme qui nous divisent, et aboutissaient aux mêmes solutions. Une fois rentrés dans la salle des séances, ils parlaient et votaient contre les vérités qu'ils venaient de reconnaître. C'est que là règne l'idole, etTidolefermait leurs yeux, bouchaitleurs oreilles, obscurcissait leur entendement, paralysait leur volonté.
Lorsque j'étais enfant et que ma mère m'emmenait aux vêpres, je chantais, sans les comprendre alors, les versets de cet admirable cantique de l'cxU où Israël maudit les idoles du vainqueur et demande que ceux qui les fabri-
Dçinz.aoïGoOQle
quent et ceux qui les adorent deviennent semblables à elles : Similes iltis fiant qui faciunt ea, et omnes qui confidunt in eit. Nos républicains sont devenus pareils aux statues d'Egypte et la malédiction d'Israël s'est réalisée sur eux.
Mais ce serait une erreur de croire que ces infirmité» peuvent nuire à la faveur dont la république est l'objet, et compromettre ses chances d'avenir. Elles éloignent, à vrai dire, les âmes d'élite; mais l'élite est l'aversion du nombre, et le nombre est souverain. C'est donc par ses infirmités mêmes que la république plaît aux multitudes. Elles mettent l'État et les fonctions d'État au niveat des appétits brutaux et des ambitions \-uIgaîres, et c'est en cela vraiment que ses partisans ont raison de dire qu'élit est le système de gouvernement le plus adéquat à la démocratie. Il est donc \Taisemblable que la république durera, puisqu'elle est l'épanouissement de la médiocrité. Elle réunirait même toutes les chances de vitalité et de durée, ai elle n'était sujette aux accidents révolutionnaires. Les appétits et les passions qu'elle développe sont des forces en révolte chronique, et, par conséquent, antisociales au premier chef. II en peut résulter des crises mortelles, de même que dans l'économie humaine les accidents physiologiques sont la conséquence la plus ordinaire de l'intempérance. Viennent les grèves, les chômages, les ruines, les collisions et la guerre civile, et l'idole croulera soudainement sous les pierres du nombre épouvanté. Mais ceci est le secret de l'avenir. L'accident échappe, par sa nature, aux prévisions humaines. S'il se produit, il tirera de lui-même les institutions qui lui conviennent. Mais c'est un point sur lequel il n'est pas permis de le devancer.
H n'en est pas de même de la république, régime existant et qui paraît durable. Quelle que soit son infirmité constitutionnelle, elle n'en remplit pas moins l'office de gouvernement. Elle a, de ce chef, des obligations vitales
:.çinzeaoïGoOQle
tu THÉORIE DE L'ORDRE
envers la société, comme envers l'État, et elle tient en ses mains les destinées de la patrie. Nous avons ditles fatalités révolutionnaires qui pèsent sur elle et la poussent dans les mauvais chemins ; personne n'a le droit d'en conclure qu'un citoyen quelconque ait le droit de se désintéresser de sa conduite. Car sa conduite, c'est la nôtre; si elle fait le mal et nous mène aux catastrophes, c'est nous qui en porterons ta peine. II convient donc d'opposer aux vices constitutifs du régime, et h la déliquescence habituelle des mœurs, les 'réformes appropriées que comporte le mal invétéré dont il souffre. C'est l'objet des études qui vont suivre.
LE PARLEHENTAKISHE
La Constitution de 1875, qui régit la république depuis un quart de siècle, est proprement un monstre. Elle est aussi difforme en son principe que malfaisante en ses effets. Née d'une coalition parlementaire sans précédent et sans lendemain, et fondée sur des calculs ennemis, elle a gardé la trace et porté ta peine de son origine. Le péril, que l'on croyait alors imminent, d'une restauration de l'Empire avait déterminé les républicains et les monarchistes de l'Assemblée nationale à s'unir pour lui barrer la route, et ces aUiés d'un jour ne trouvèrent rien de mieux à lui opposer qu'une Constitution. C'est de cette entreprise commune que sortit le statut du 25 février 1875. L'œuvre émanée d'une semblable collaboration n'était pas sincère et ne semblait pas durable. Elle se composait, en effet, de renonciations apparentes, de sacriQces provisoires et de calculs ennemis, dont chacune des parties se réservait de toucher le prixàl'heure opportune, au détriment de l'autre. Les constituants monarchistes renonçaient à une restauration immédiate de la monarchie; mais ils imposaient aux républicains une constitution d'essence et de Gns monarchiques. Maîtres alors de la présidence de la république, ils instituaient un sénat oligarchique nommé par l'élite de ce qu'on appelait encore les classes dirigeantes, et armé du droit souverain de dissolution. Ils avaient quelque raison de croire alors que le suffrage & trois degrés n'était
:.çinzeaoïGoOQlc
qu'une sélection bourgeoise et nommerait un sénat à leur image et à leur dévotion; ils se réservaient de choisir l'heure propice où ils useraient du droit de dissolution pour peser sur les volontés du suffrage universel et l'amener adroitement à leurs lins.
De leur côté , les républicains reconnaissaient àl'Assemblée nationale le pouvoir constituant qu'ils lui avaient jusque-là dénié avec éclat. Ils faisaient plus : ils reniaient leurs doctrines, leurs traditions et leurs scrmentâ; ils sacrifiaientla souveraineté directe de la nation ; ils acceptaient des mains du parti monarchique un sénat dont l'origine et tes pouvoirs étaient lanégation la plus manifeste et la plus insolente du droit démocratique. Mais ils recevaient, en échange, la reconnaissance définitive de la république ; ils lui donnaient cette consécration légale sans laqueQe elle était incessamment menacée de sombrer dans l'intrigue ou dans le coup d'Ëtat, et bien sûrs qu'en France la forme emporte le fond, ils se contentaient du nom, en attendant l'heure, prochaine sans doute, où, devenus maîtres du pouvoir à leur tour, ils pourraient reprendre les sacrifices consentis et doter la république émancipée des institutions démocratiques qui lui conviennent.
De part et d'autre, ces calculs ont été déçus. Dès la première épreuve, les constituants monarchistes perdirent du même coup le pouvoir et tout espoir de le ressaisir. Le pays, voué par eux à la république, prit au sérieux la destinée qu'ils lui avaient préparée : il ne nomma plus que des républicains. La tentative de résistance du 16 Mai n'eut d'autre effet que d'affermir le régime nouveau et d'infliger aux conservateurs de toute nuance et de toute condition l'impopularité que le temps seul, aidé des méfaits, des fautes de leurs vainqueurs, pouvait dissiper.
Plus avisés et plus heureux, les républicains recueillirent immédiatement le fruit de leur manœuvre. La France qu'ils recevaient des mains des conservateurs était riche,"
prospère, conQante, heureuse, en plein épanouissement de travail, de crédit, de force et dévie. Les conservateurs de l'Assemblée nationale, maîtres du gouvernement, avaient paosé ses plaies, refait son moral, réparé ses pertes, payé ses dettes, organisé ses Snances, relevé son crédit, reconstruit de toutes pièces son armée, restauré l'ordre à tous les degrés de la société et de l'Ëtat, rendu h l'activité matérielle et morale du pays toute sa force de production, tout sa puissance de rayonnement. Mais ils avaient fait cela aii nom de la république, par conséquent pour elle, et le peuple, dans sa logique instinctive, en attribuait tous les mérites au parti sous l'invocation duquel ces bienfaits s'étaient accomplis. Jamais le Sic tos non vobiane regut plus cruelle application. Aux élections de 1876, les conservateurs de l'Assemblée nationale, qui venaient de rendre à la France cet immense ser\-ice, restèrent à peu près tous sur te carreau. Les républicains arrivèrent en majorité compacte et souveraine. Us touchèrent ainsi le prix de services auxquels ils n'avaient pas participé.
- Cependant il dépendait d'eux de maintenir cette situation, d'en développer les avantages, de mettre àprolit cette fortune imméritée pour opérer les réformes promises, de mettre enfin les institutions d'accord avec les doctrines et les longues revendications de leur parti. C'était l'heure de reviser ot d'unifier cette constitution à deux fins, par conséquent disparate, contradictoire, équivoque; de corriger ses défauts, de combler ses lacunes, d'élargir son cadre, d'assurer ses bases, de démontrer enfin par le vote d'une constitution nouvelle ou renouvelée, c'est-à-dire franchement démocratique, que la république était le gouvernement de tout le monde, et non la tyrannie d'un parti. Malheureusement l'esprit de coterie fit tort à l'esprit de réforme. Les républicains étaient plus enclins h exploiter le pouvoir qu'à reviser la Constitution. Du jour où il a pu occuper la république en mattre, la politique du parti n'a guère été
S8 THËOBIE DE L'ORDRE
qu'une politique dejouissance pour lui, et d'agression ou de représailles contre ses rivaux. Les réformes, dès longtemps promises, n'ont plus trouvé place que dans les programmes électoraux ; on ne les a jamais vues figurer àl'ordredu jour du parlement. Et voilà comment cette Constitution, difforme et malfaisante, inflige à notre pays le régime le mieux fait pour le dépraver et le dissoudre. Car il n'est pire fléau au monde que le parlementarisme combiné avec le suffrage universel.
On conçoit aisément que le régime parlementaire ait eu, chez nous, avant l'épreuve, des partisans fenents et des admirateurs passionnés. Sa théorie est séduisante et simple; elle paratt être la loi même de la justice et de la raison. Le corps électoral estappelé, par inter\'alles périodiques, à nommer la représentation parlementaire, et, natureUcinent, il choisit tes meilleurs. Tous ne pensent pas de même. Les uns sont des novateurs el demandent des réformes; les autres, plus timorés ou plus circonspects, restent fermement attachés aux vieilles institutions et aux vieilles méthodes. Ce sont des tories, ou des conservateurs. Les uns et les autres servent, par des voies différentes, mais avec une égale efGcacité, le bien public. Les libéraux, en poussant l'État vers le progrès, l'empêchent de s'endormir dans la routine; les conservateurs, en le retenant, le défendent contre les innovations téméraires et les expériences périlleuses. Un équilibre fécond s'établit entre ces deux forces qui se succèdent alternativement au pouvoir. Chacun des deux partis a ses leaders, c'est-à-dire une élite d'hommes de gouvernement que le chef de l'Ëtat, suivant les indications qui lui sont données par la représentation nationale, appelle tour à tour à constituer son ministère. Ainsi le corps électoral, toujours sûr de conformer son choix à ses besoins, donne la majorité tantôt àl'un, tantôt à l'autre parti, et la couronne, impartialement docile à ces indications, donne le pouvoir à ceux que le vœu du pays
:.çinzeaoïGoOQlc
lui a désignés. C'est le self govemment dans toute sa plénitude et toute sa sincérité.
C'est ainsi, du moins, que les Anglais l'ont pratiqué longtemps, et l'Angleterre doit à ce régime une gloire incomparable. Elle lui devait encore, à l'époque où nos constituants se modelaient sur elle, d'être le peuple le. mieux équiUbré, le plus méthodique et ]e p]us libre qui lût au monde. Elle lui devait aussi les succès politiques qui ne manquent jamais aux peuples conscients de leur force et sûrs de leur action. La beauté et l'honneur de tels spectacles devaient naturellement faire école en France. Sous l'Empire notamment, il y eut une magnifique éclosion de doctrinaires du parlementarisme, et leur doctrine était d'autant plus impérieuse que le contraste était plus choquant entre le régime des deux pays. Ici le despotisme brutal et muet, là-bas la liberté rayonnante et féconde. Il leur fallait, à tout prix, acclimater chez nous le self g<h remmenty et ils y réussirent. Seulement, les importateurs ne prenaient pas garde aux dîlTérences essentielles d'esprit, de tempérament, de mœurs, qui distinguent un peuple de l'autre et réserv-aicnt à. leur expérience de si cruels déboires.
Chaque pays a sa faune et sa flore, et chacune des espèces porte la marque des lois climatériques auxquelles elle est soumise. Non wtnis fert omnia tellui. Les naturalistes ont observé que lorsqu'on transplante une espèce d'un pays dans un autre, elle s'étiole et meurt, ou bien se transforme graduellement à la ressemblance des espèces indigènes, jusqu'à l'identité complète et définitive. Il en est de même des systèmes politiques, qui font fortune ou faillite, suivant la vertu native des peuples auxquels on les applique. Le régime parlementaire va bien aux races pondérées, réfléchies, disciplinées, lentes à s'émouvoir, qui ont plus de tête que de nerfs, et moins d'imagination que de jugement. C'est le régime le plus contraire aux
60 THÉORIE DE L'OBDBE
nations nerveuses, excitables, imaginatives, qui vibrent avant d'avoir pensé, se déternÙDent subitement par des raisons extérieures ou superficielles, s'emballent sur ua mot, sur un geste qui les caresse ou les irrite, et, comme un cheval sans bouche, courent éperdument sans savoir où. Cette différence de génie entre les deux races expliquerait à elle seule la différence des résultats obtenus par le gouvernement parlementaire, en Angleterre et chez nous. Mais encore convient-il d'ajouter que l'expérience s'est faîte, de part et d'autre, dans des conditions tellement inégales et tellement dissemblables qu'elles défient toute assimilation. En Angleterre, c'est une élite sociale qui nomme la représentation parlementaire, tandis qu'en France, c'est tout le monde. Puis cette élite électorale, qui ne comptait jusqu'en ces derniers temps que 2,500,000 électeurs, qui n'en compte encore aujourd'hui que cinq millions, après l'extension du droit de suffrage réalisée par M. Gladstone, est habituée par une longue éducation politique à la pratique de la liberté, tandis que le suffi-age universel de France, rompu à la sujétion par la tutelle séculaire des gouvernements monarchiques, puis brusquement émancipée peu- la Révolution, se trouve avoir ensemble des devoirs d'homme et l'humeur d'un écolier, La conséquence, c'est que le gouvemeiuent parlementaire, au lieu d'être le régime idéal que. les doctrinaires nous avaient enseigné, n'a été chez nous qu'incohérence, gâchis, corruption et stérilité. Il est devenu le ■ pariementeu'isnic ■, nom barbare et décrié qui signifie l'exploitation de toutes les impuretés que la brigue politique peut amener des bas-fonds sociaux à la surface de la vie publique. Régime de la brigue, de l'intrigue, de la conspiration, du compromis, du brocantage et du marchandage sous toutes les formes, qui fait de la Chambre toujours un théâtre, souvent un marché ; qui sacrifie les principes aux personnes et le pays aux coteries, qui subordonne les
:.çireeaoïGoOQle
intérêts généraux aux appétits individuels; rég;ime de politique miaérable et d'agitation vaine dont Shakespeare avait trouvé la devise : Beaucoup de bruit pour rien!
On sait ce qu'est la pourriture d'hdpital. Des microbes infectieux pénètrent dans la plaie du patient, gangrènent sa chair, corrompent son sang, et le malheureux, au bout de quelques heures, meurt empoisonné. C'est un mal analogue, plus lent, mais aussi redoutable, qui sévit au Palais-Bourbon. L'atmosphère parlementaire a aussi son microbe qui peu à peu s'infiltre dans l'organisme du député, obscurcit son esprit, fausse sa conscience, paralyse sa volonté, et tel qui vint de sa province, fort, confiant et hardi, le cœur débordant de foi et d'espérance, et tout prêt à se vouer corps et âme aux plus nobles entreprises, se décrépit et s'éteint avant d'avoir un seul instant vécu, sans même s'apercevoir que sa vertu s'en va bribe à brihe, comme un arbre perd ses feuilles. C'est bientôt une ruine toute sèche sur laquelle aucune activité généreuse et féconde ne germera plus.
Et ce qu'il y a de particulièrement navrant dans cette destinée, c'est que ces victimes de l'asphy-vie parlementaire s'imaginent toujours penser, parler et vivre pour le pays lui-même. Le pays, de son côté, regarde, écoute et ne comprend pas. Il cherche, en sa stupeur profonde, dans quel milieu factice et pour quel monde inconnu conspirent ou pérorent ces prétendus représentants du peuple qui s'adonnent à cet ignominieux ou stérile passetemps. L'arrondissement connaît son député, qu'il traite le plus souvent en commissionnaire : le pays ne connaît pas sa représentation. Si profond et si large est le malentendu entre elle et lui que si, le lendemain même d'élections générales, il apprenait qu'on a jeté la Chambre toute neuve h. la Seine, il battrait des mains.
A ces vices constitutionnels qui proviennent de la nature humaine, et produiront toujours les mêmes effets.
tant qu'ils trouveront un régime propice pour les nourrir, s'ajoute un des pires fléaux dont puisse être affligé un peuple : c'est l'abus de la parole. Il n'est pas un pays au monde où l'on parle autant qu'en France, et pas un non plus oii l'on fasse moins de besogne. On parle dans les bureaux, on parle dans les commissious, on parle dans les réunions de groupes, on parle dans les banquets politiques, on parle dans les comices, on parle sur les balcons et sur les bornes, on parle surtout à la tribune, qui n'est faite que pour cela, et lorsqu'on arrive à la fin de l'année, que l'on récapitule l'œuvre accomplie, il faut constater qu'on a parlé non seulement pour ne rien dire, mais aussi pour ne rien faire, car la parole fait obstacle à l'action. Il faut lire le Journal officiel pendant la discussion du budget pour savoir au juste ce que l'on fait de la parole dans le parlement. C'est une surenchère indélinie, dont le principe est une réclame insolente, et la fin, le pillage des finances publiques.
Ce serait risquer un hardi paradoxe que de demander à nos parlementaires de bien vouloir n'être pas éloquents, de discuter honnêtement, pratiquement, sobrement, les questions pour elles-mêmes, sans y mêler les artifîces de la réclame oratoire, ou les calculs d'une ambition particulière. Et pourtant c'est par là que toute réforme devrait commencer. Les discussions ne sont si longues et si rives en France que parce que chacun parle pour lui-même, pour son plaisir, pour sa vanité, pour sa renommée, pour son élévation. On parle par la fenêtre, pour que le pays entende, et que le nom de l'orateur, répercuté par les mille voix de la presse, s'impose à l'attention et à la mémoire du pays tout entier. C'estune excellente semence pour les ambitions pressées. Nous aimons naturellement la parole en France : le génie de notre race est essentiellement oratoire ; il parle et aime entendre parler.
Ce goût, qui -est très noble en soi, est le pire de nos
:.çinzeaoïGoOQle
vices politiques. C'est par lui que nous sommes habitués à mesurer la qualité de nos hommes d'Ëtat à l'abondance de leur parole, et ce travers nous est doublement funeste. Car, d'une part, il écarte de la vie publique ou réduit à l'inaction des hommes éminents, supérieurs, préparés par l'étude et la méditation aux grandes choses, aussi capables de les réaliser que de les concevoir, mais incapables de les faire valoir par la parole, et forcés par impuissance oratoire de céder la place aux bavards. D'autre part, il produit une éclosioa continue, spontanée de hâbleurs sans étude et sans vergogne, qui parlent pour masquer leur ignorance sous l'éclat des phrases, et qui dédaignent d'apprendre, parce qu'ils savent que chez nous il suffit de parler pour suffire à tout.
Je ne suis pas de ceux qui demandent qu'on ramène l'éloquence politique au carcere dura de 1852. Il est à craindre que l'opinion publique, tout assassinée qu'elle est par les bavards, ne s'accommodât pas longtemps d'un pareil régime. Mais il y a certainement urgence & se défendre contre ce débordement. Autrefois les députés parlants étaient rares dans les chambres, et cette rareté tenait à une honnête et patriotique pudeur. Un député ne se hasardait à la tribune que lorsqu'il avait conscience d'y traiter en bons termes une question sérieuse et sérieusement étudiée. Un lurlupin quelconque, déguisé par la misère du temps en député, s'en empare et s'y pavane aujourd'hui. Il traite les questions les plus graves sans les connaître, ou, tout au moins, sans les avoir approfondies. La tribune a parfois des airs de tréteaux, et le public porte à ces jeux dégénérés la même curiosité familière, les mêmes appétits de plaisir qu'aux exercices des acrobates en plein air. La considération publique pour le parlement ne va pas plus loin t
Dans la plupart des pays d'Europe, le parlement est Ténéré à l'égal de la couronne elle-même : le peuple se
reconnaît et se respecte enlui. En Angleterre l'homme qui peut faire suivre son nom de ces deux lettres: M. P., jouit d'un prestige qui confine à la majesté. Et, de fait, c'est une majesté vraiment que la qualité dont il est investi. Il est le tuteur d'un peuple, le maître de sa fortune, de sou honneur, de sa puissance, de sa destinée; c'est en lui que vit et veille la patrie. En France, au contraire, il n'est guère de qualité plus dépréciée que celle de député, si ce n'est celle de sénateur. Le sénateur est ridicule; le député est odieux : et c'est cette association de misères qui constitue notre parlement I
En fait, le régime parlementaire, tel qu'on le pratique, constitue une oligarchie de huit à neuf cents familles qui exploitent l'Ëtat, comme une société industrielle exploite un monopole. Ce monopole a ses cases qui sont les circonscriptions électorales dont chaque bénéficiaire travaille à faire un fief. Il le cultive avec les faveurs administratives que le ministre lui dispense, en retour de sa confiance. On devine ce que peuvent être les rapports entre cette majorité de prébendiers façonnés sur ce patron, et un ministère voué par son origine, par sa dépendance chronique et par le souci de sa conservation à une pure domesticité. Do ut des ou Da ut accipias : voilà tout ensemble la doctrine,la pratique et la philosophie de cerégime.Quant au chef de l'État, l'on sait, de reste, qu'il n'a ni droit ni volonté. Ilestlàpoursigner sans lire ou sans comprendre : il signe. Ces feudataires du régime, liés entre eux par la solidarité des privilèges, sont les défenseurs-nés de la Constitution dont ils vivent, et ne permettent pas qu'on y touche. On appelle ce brigandage collectif le régime parlementaire!
On a jadis brûlé vifs ou rompu sur la roue des gens qui avaient de moindres méfaits à se reprocher. Ceux qui nous imposèrent une Constitution entachée de tels vices, et si féconde en scandales, commirent un crime de lèse-patrie, et ceux qui la défendent le renouvellent tous les jours.
:.çinzeaoïGoOQlc
LE PABLEHENTARISHE 6S
Le pis est qu'en infligeaDt au pays celte peste dévastatrice, ils lui ont refusé les moyens de s'en délivrer. 11 le pourrait assurément, si le suffrage universel était une conscience éclairée et volontaire. Mais ce n'est, hélas ! qu'une conscience embryonnaire, enfantine, crédule et bornée, aveuglément acquise à qui la flatte pour l'exploiter. Les hommes politiques qui parlent de la démocratie à la tri- Lune du parlement ou dans les banquets ne manquent jamais à célébrer son intelligence et ses vertus. S'ils avaient le respect de la vérité et le souci du bien public, ils diraient, au contraire, que le peuple est un mineur étemel, hébété par l'ignorance, dévoyé par le sophisme, abruti par l'adulatioo, quelque chose comme un enfant gâté qui jouirait de la puissance illimitée d'un roi. Cette puissance redoutable, et malfaisante en ses mains, peut devenir bienfaisante et féconde lorsqu'elle est disciplinée et soumise à la tutelle d'un maftre. Mais comme elle n'a présentement ni frein ni conseil, la souveraineté du peuple, claustrée dans le champ clos où s'agite et bourdonne le parlement, est àelle-méme son propre fléau. Elle élëveceux qui la perdent, et repousse ceux qui la pourraient sauver. A celte disqualifîcation des mœurs parlementaires s'ajoute le vice le plus contraire à la bonne conduite des affaires publiques, le plus redoutable même à la sécurité de l'Ëtat, l'irresponsabilité du pouvoir. Dans l'ordre moral, la liberté d'agir a pour contrepoids la responsabilité. La théorie parlementaire proclame les ministres responsables. Elle a même attaché des sanctions effectives à la responsabilité ministérielle. Mois la pratique n'a jamais confirmé la théorie. Il n'est pas d'exemple qu'un ministre ou un ministère ait été appelé à rendre compte de ses actes, mémo quand ses actes étaient des malversations ou constituaient des crimes. On sait comment se forme un ministère. Un cabinet qui a vécu six ou huit mois trébuche et tombe à l'improviste, le plus souvent sans qu'on sache
6S THÉORIE DE L'OBDRE
pourquoi. Le lendemain, le président de la République, après avoir consulté, suivant la coutume, le président de la Chambre et le président du Sénat, fait appeler un parlementaire de marque et le cliarge de constituer le ministère nouveau. Ce parlementaire n'a ni parti ni doctrine. Il appartient simplement à la réserve ministérielle, et cela sufQt à son personnage. lia été déjà deux ou trois fois ministre dans des cabinets composites où il représentait un groupe. Il choisit ses collaborateurs, comme on l'avait choisi luimême, en sorte que la combinaison ministérielle k laquelle il s'arrête n'est qu'une mosaïque, plus ou moins ingénieusement arrangée, où chaque pièce figure l'un des groupes qui représentent la majorité parlementaire. Comme il s'agit de vivre le plus longtemps possible, et qu'aucun des ministres nouveaux ne regarde ni plus haut ni plus loin, on accumule les chances de durée en faisant une équipe bigarrée où chaque coterie retrouve ses couleurs. On vivote ainsi, à la petite semaine, et cela dure en moyenne de six à huit mois. On s'étudie surtout à ne rien faire, parce que toute action peut provoquer des interpellations désobligeantes.
Seulement le monde s'agite autour de nous, et les événements qui surgissent à l'improviste entraînent, bon gré mal gré, dans leur remous, les cabinets les plus décidés à l'inertie. Insuffisants dans le conseil comme dans l'action, ils tiommcttcnl,soitqu'iUs'abstiennent, soit qu'ils agissent à contretemps, de lourdes fautes dont le pays supporte les conséquences. Par inertie ou par timidité, ils perdent l'Egypte, laissent prendre à d'autres la place prépondérante que la France occupait en Orient. Par témérité, ils l'engagent à propos du Tonkin dans une guerre contre la Chine, qui fut sans cause, comme elle est restée sans profit. Palpeur de complications, ils se laissent pendant quinze années évincer de Madagascar, puis, lorsque la mesure est comble et qu'une expédition est devenue nécessaire
pour reconquérir le terrain perdu, ils l'organisent avec une si lamentable imprévoyance qu'elle coûte au corps expéditionnaire sept mille cadavres, et que le succès final est un pur miracle. Ce sont là de 1res grosses fautes que la France a dû payer non seulement de lourds sacrifices, mais encore d'une notable diminution de sa puissance et de son crédit dans le monde. Tous les ministres qui les ont commises ou laissé commettre sont restés indemnes. Une culbute dans la fosse commune où dorment les ministères oubliés, voilà tout leur cbàtiment. Et voilà aussi toute la mesure de leur responsabilité !
U y a pis encore. C'est l'impunité cyniquement acquise aus pratiques les plus condamnables et les plus déshonorantes, à la prévarication, à la concussion, à la simonie, à la haute et basse vénalité. D'effroyables scandales ont, en ces dernières années, éclabousse le parlement, et non seulement les coupables n'ont pas été punis, mais ce sont les ministres investis du mandat de poursuive les crimes qui ont fait échec à la justice t Et le trait le plus extraordinaire de cet étonnant régime est qu'aucun de ceux qui le remplissent et l'incarnent, pendant leur passage au pouvoir, n'a ni conscience ni souci de ces tares t Écoutezles, lorsqu'ils parlent de la république et du régime parlementaire. C'est par des dithyrambes qu'ils les célèbrent. Ils prennent même le monde à témoin de la gloire de l'une et de la vertu de l'autre. C'est aussi pour cela que certains républicains vous disent avec orgueil : — Voyez quelle est la puissance de la répubUque I Avec le dixième des scandales qui l' éclaboussent, depuis quelques années, le peuple eût déjà renversé dix trônes. La république supporte tout cela sans en être ébranlée, — Les républicains qui raisonnent ainsi sont strictement dans le vrai. Ni la royauté ni l'empire n'eussent résisté une heure au scandale du Panama, et bien moins encore au caucliemar de l'affaire Dreyfus : la révolte populaire eût fait prompte-
ment justice de ces horreurs et du régime qui en eût été l'auteur ou le complice. C'est sans révolte et même sans surprise que le peuple a supporté ces choses, et la république parlementaire, qui, en bonne justice, devait en porter la peine, puisqu'elle en avait la faute, a témoigné, en ces circonstances, d'une insensibilité qui confine à l'anesthésie. Mais c'est une conclusion dont il ne faut pas se jiresser de lui faire honneur. S'il est vrai que la république est moins sensible au scandale que la monarchie, et que son gouvernement peut être criminel ou déshonoré sans en pâtir elle-même, la seule conséquence légitime qu'en devraient tirer les bons citoyens, c'est qu'elle est irresponsable, et qu'il n'y a aucune garantie là oîi il n'y a aucune responsabihté.
Sous la monarchie, le souverain est le bouc émissaire des péchés de tous. S'il pleut à contretemps, c'est à lui qu'oQ s'en prend; à plus forte raison, si l'on peut relever contre les pouvoirs publics le crime de prévarication. Le régime s'incarne en sa personne, et sa personne est la cible vivante de toutes les oppositions. C'est le plus souvent une injustice, mais cette injustice n'est pas sans fruit. Ce sentiment de la responsabilité personnelle et permanente, que ne masque aucune fiction constitutionnelle, a pour effet d'obliger le souverain k contrôler de près la gestion des affaires et à surveiller la main de ses fondés de pouvoir, qui sont les fonctionnaires et les ministres. La république parlementaire est impersonnelle, et par cela même qu'elle est impersonnelle, elle est irresponsable. Le présidentcst une entité métaphysique qui vit dans une tour d'ivoire et n'en descend jamais, et les ministères sont des troupes foraines qui disparaissent lorsqu'elles ont cessé de plaire. Ils peuvent avoir accumulé, dans leur passage au pouvoir, les sottises, les fautes, les iniquités, les abus, les scandâtes et tous les crimes imaginables ; personne ne leur en demandera compte. Ils en seront quittes pour
:.çinzeaoïGoOQle
passer la main à des successeurs qui feront comme eux. La république, ce c'est personne; le gouvernement, ce n'est personne ; le parlement, ce n'est personne. Tout cela n'est qu'une collectivité vague, intangible et toujours irresponsable, parce qu'il n'y a personne àqui s'en prendre. Et pas plus qu'on ne voit les gens s'insurger contre le ciel, lorsque des phénomènes météorologiques bouleversent la terre, personne ne prend la peine de se fâcher contre ces abstractions anonymes qni sont les pouvoirs publics. On supporte leurs sottises ou leurs méfaits, comme ou subît la grêle ou la^elée. L'irresponsabilité par en haut fait l'insensibilité par en bas. La conscience nationale s'oblitère et meurt de ces injures, et nul ne saurait dire quels déchets en a soufferts l'àme de notre nation. Ce peuple de France, jadis si prompt aux indignations généreuses et aux saintes colères, regarde maintenant passer les scandales comme un bœuf regarde passer un train. Il a l'œil atone et la conscience inerte. Rien ne frémît et rien De gronde en lui. Il achète un journal pour savoir ce qu'on raconte des hommes du jour, lien cause avec son voisin, et tous deux concluent par quelque ignominieuse injure àl'adresse du parlement. C'est tout. Après cet anathème, sa justice est close. Dans six mois ou deux ans, il nommera les mêmes représentants, ou des politiciens qui leur ressemblent, et le parlementarisme continuera de l'abêtir ou de le déshonorer. Et c'cstlephénomènele plus attristant de l'heure présente. Qu'un peuple soit volé, pillé, bafoué, sali, trahi, par ceux qui ont mandat de le représenter ou do le conduire^ cela s'est vu dans tous les pays et dans tous les temps, encore qu'il n'y ait rien de comparable dans l'histoire du monde à ce que nous avons vu chez nous en ces dernières années. Maisqu'ilnese révolte pas, qu'il ne se reprenne pas, qu'il ne s'instruise pas, voilà ce qui ne s'est jamais vu, et voilà vraiment aussi le dernier degré de la misère humaine !
L INDBHNITÉ P ABLEHENTAIHG
La plupart des abus et des vices inhérents au parlemeotarisme tiennent à l'insuriisance des institutions. Je dirai plus loin, dans les chapitres consacrés à l'organisatioii des pouvoirs, les modifications et les remèdes que ce vice organique me paraît appeler. Mais il n'est pas inutile de noter ici même que si le régime parlementaire est frappé chez nous d'une pareille déchéance, c'est peut-être, en grande partie, parce qu'il subventionne les maux dont il périt. On sait que dans les maladies infectieuses, le mal cède ou triomphe, suivant que les microbes agissent dans un milieu propice ou contraire à sa propagation. Il ea est de même de la politique. Elle est solidaire en ses mœurs, en ses pratiques et en ses lins de la valeur morale du personnel qu'elle emploie. Or, le personnel parlementaire n'est rien moins que l'élite sociale qu'il devrait être. On voudrait qu'il fût une aristocratie, dans le sens étymologique du mot, c'est-à-dire une sélection. Il n'est, au contraire, que l'émanation d'une brigue électorale sans scrupule et sans choix, plus encline à flatter les mauvaises passions et les bas appétits du suffrage universel que sa conscience et sa raison, et la cause première de cette dépravation, c'est l'indemnité parlementaire.
n s'est rencontré, dans la Chambre présente, un député assez dénué de respect humain pour trouver insuffisante l'indemnité qui lui est allouée et demander qu'on la porte de neuf àquinze mille francs. Ce serviteur du peuple estimeàtrès haut prix les services qu'illui rend. Peut-être le peuple, à son tour, trouverait-il que les députés sont trop payés pour le travail qu'ils accompUssent. Mais c'est
:.çinzeaoïGoOQlc
lt: parlementarisme 71
un point sur lequel on n'a garde de prendre son avis. Dans la théorie républicaine, le peuple n'est bon qu'à nommer des députés. Pendant la courte période oii le souverain jouit effectivement de sa souveraineté — ^'ingtjours tous les quatre ans — on le flagorne comme un roi de féerie. Mais dès que le tour est joué, personne ne pense plus à lui, si ce n'est pour lui demander de vider ses poches.
Est-il vrai que ce soit trop peu de neuf mille francs pour indemniser le député du temps qu'il perd au Palais-Bourbon? Si l'indemnité devait être mesurée à la qualité du labeur accompli, elle serait tout bonnement à. supprimer. Car de l'avis de tout le monde, sans excepter les députés eux-mêmes, il n'est rien de plus vain, de plus stérile et de plus niais que l'œuvre parlementaire, et c'est l'estimer à son prix que de l'estimer à rien. J'ai passé un peu plus de vingt ans dans cette usine à paroles, et j'atteste que l'œuvre entière de ces vingt ans ne mérite pas même un remerciement. Si les députés étaient payés h la pièce, comme en certaines industries, ils n'auraient jamais un sou vaillant, et tout parlementaire de bonne foi en fera l'aveu. Mais ce n'est pas ainsi qu'on raisonne. Bien ou mal employé, le temps qu'on passe au Palais-Bourbon constitue un sacrifice, puisque le député pourrait le consacrer au service de ses propres aETaircs. Par conséquent, il est juste qu'il en soit indemnisé. Il faut considérer, d'autre part, que les députés sont des gens éminents dans leur profession, et que leur indemnité doit être calculée sur le dommage qu'ils subissent, par cela seul que leur mandat les empêche de l'exercer. Enfin la rie est chère à Paris, et tel qui vivrait à l'aise, en sa province, avec un viatique médiocre, se trouve ici gêné avec les neuf mille francs que lui alloue le Palais-Bourbon.
Ainsi raisonnent les partisans de l'augmentation, ellcors raisons ont une apparence honnête. Mais ce n'est qu'une apparence. Il n'est pas exact de dire que le temps dépensé'
Dçinz.aoïGoOQle
72 TBËOBIE DE L'OBDIIE
par les députés à la Chambre serait plus avantageusement employé par eux, s'ils le consacraient à l'exercice de leur profession. Sauf de très rares exceptions, ils trouvent un avantage assez sensible à échanger les bénéfices de leurmétîercontrci'indemnité parlementaire. Ce sont, pour lesdeux tiers, des avocats, des médecins, des journalistes, des professeurs ou des fonctionnaires en rupture de ban. Or, l'avocat et le médecin qui ont une bonne clientèle en province n'ont garde de l'abanâonaer pour venir muser' ou déclamer au Palais- Bourbon, Ceux qui se font chre ont peu ou point de clients : par conséquent, ils gagnent au change, aucun n'y perd. Les journalistes n'en cotiliauent que de plus belle leur métier; les professeurs y gagnent, et pour ce qui est des fonctionnaires, ils font un bond énorme dans la hiérarchie. D'agents obscurs et subordonnés qu'ils étaient la veille, ils deviennent subitement des maitres. S'ils joignent à leur heureuse fortune un peu de bagout, il leur suffira de trois ou quatre discours pour devenir ministres.
Mais tout ceci est le côté secondaire de la question. Que les députés touchent neuf ou quinze mille francs, cela n'intéresse que la Chambre, et la question, dans cette limite, ne mérite pas qu'on s'en occupe. Ce qui est d'intérêt général, c'est la question de l'indemnité parlementaire elle-même, quel qu'en soit le chiffre. Convient-il à l'utilité générale de la nation que les députés soient payés? J'invoque l'utilité générale, et non les principes ; car la question change d'aspect et la solution \-arie suivant que l'on fait de la politique de principe ou de la politique purement utilitaire. Il est de principe en démocratie que l'État doit rétribuer les fonctions législatives; la raison que l'on donne de ce principe, c'est que l'éligibihlé doit être, comme l'électorat, le droit commim de l'universalité des citoyens. Or, l'éligibilité ne serait qu'une promesse irréalisable, un droit platonique, un leurre, si l'État n'assurait au pauiTC le moyen:
:.çinzeaoïGoOQle
de devenir législateur à son tour. Du moment qu'il est admis que le tondeur de chiens du pont des Arts a même qualité que le membre de l'Institut pour nous confectionner des lois, il faut qu'en devenant législateur il soit assuré de ne pas perdre au service du peuple le bénéfice de l'industrie qui le fait vivre. On ne veut pas, d'autre part, que les fonctions législatives soient le privilège des riches. L'indemnité parlementaire est la sauvegarde de l'égalité.
A proprement parler, c'est là beaucoup moins un principe qu'un argument de parti. Les gens à principes purs, c'estrà-dire ceux qui se déterminent par la raison abstraite, n'en feraient qu'une bouchée. Et voici ce qu'ils diraient : — a L'État ne connaît ni riches ni pauvres ; il ne connaît que des citoyens. L'Ëtat ne doit rien à personne. Il épuise tout son droit en assurant à tous l'égalité de leurs titres devant lui ; il fait tout son devoir en maintenant à tous, aux prolétaires comme aux millionnaires, le droit d'élire et d'étro élus. Le peuple élit qui lui plaft; l'Ëtat n'y fait pas obstacle. Mais s'il lui plaît, d'aventure, de nommer le tondeur de chiens, cette fantaisie populaire ne saurait obliger l'État à lui faire des rentes. Pourquoi le foads commun paieraît-il le caprice de quelques-uns? Il ne se passe pas d'année sans qu'un libre penseur vienne combattre à la tribune le budget des cultes, en disant qu'il est abusif de faire payer aux citoyens de son espèce les frai» d'un culte qu'ils ne pratiquent pas. A plus forte raison, les électeurs d'un arrondissement conservateur et modéré sont-ils fondés à dire aux bourgs pourris du socialisme révolutionnaire : — b 11 vous plait de vous faire représenter par un anarchiste ? A votre aise ! Mais si c'est votre goût, faites-en les frais, et ne nous obligez pas à payer de nos propres deniers celui qui veut et prépare notre extermination! •
Voilà ce que le principe abstrait répondrait au principe
démocratique. Maia cet échange de raisons a priori n'a qu'un intérêt spéculatif, et ce n'est pas la peine de s'y amuser. Ce qui est ^Taîment intéressant, c'est de savoir si l'indemnité parlementaire est utile ou nuisible à l'hygiène de la nation. Or, si l'on veut bien considérer que la France d'aujourd'hui est une nation déchue, décomposée, émîettée, désorientée, avilie, sans volonté, sans conscience et sans direction, et que la cause essentielle de cette décadence est la multiplication du politicien, on ne laissera pas de trouver qu'il y a une corrélation étroite entre l'indemnité parlementaire et notre infirmité. Le politicien, c'està-dire l'homme qui, sans études préalables, sans expérience acquise, sans autorité professionnelle, sans titres d'aucune sorte, s'est donné pour carrière de régenter le pouvoir et de réformer t'Ëlat, ne foisonne ainsi parmi nous que parce qu'il voit dans la timbale parlementaire le prix désigné de ses exercices.
En fait, l'indemnité parlementaire n'est qu'une prime offerte à la sophistique, au charlatanisme et à l'agitation. En France, la révolution est devenue une carrière le jour oîi l'on a pu l'escompter en gros sous. On s'adonne & la politique criarde, parce qu'elle est lucrative; on se prépare des rentes en s'époumonant à crier contre Dieu, la famille et la propriété. Il n'y a d'éncrgumènes au bai^ reau, de déclamateura dans la presse, que parce que les uns et les autres entrevoient au delà de leurs violences ce précieux canonicat qui s'appelle le mandat de député. Bien peu l'atteignent, il est vrai, mais tous y courent, et la société tremble parfois sous le galop de celte course effrénée. Croit-on, par hasard, que les voies de la politique seraient encombrées, comme elles le sont depuis si long^ temps, de talents tapageurs et d'effrontés sophistes, si on leur interdisait l'espoir de placer leur rhétorique et leurs violences en rentes sur l'État? Non pasl La modération du langage, la paciûque élaboration des idées, devien-
Dçinz.aoïGoOQle
draient la loi commune, ]e jour oh le sophisme cesserait d'être un placement.
C'est chose aisée de constater le mal; il est plus difficile de le guérir. On ne peut raisonnablement demander à la république d'appliquer le remède que ce diagnostic indique, parce que ce serait la mort des industries variées quilafont TivTe elle-même. Je ne suis pas sûr qu'un gouvernement monarchique osât lui-même faire l'épreuve de cette innovation, par crainte de soulever contre lui les préjugés et les rancunes de la démocratie. Nous subissons, bon gré malgré, la tyrannie de prétendus principes qui sontl'antithèse de l'utilité publique.
L'utilité voudrait que le parlement français fût aussi bien composé que le parlement d'Angleterre, qui est la lleurdela nation. Or, le mandat parlementaire est gratuit en Angleterre, et ce parlement qui sert son pays pour rien estpeut-étrele seul quela vénalité n'ait pasméme effleuré. Mais cet exemple n'est pas de ceux qu'on puisse recommander à la démocratie française. Le principe s'y oppose. Endes temps sensiblement pareils aux nâtres, Robespierre avait poussé ce cri de démence : — a Périssent les colonies plutôt qu'un principe! » — Sa doctrine a fait école, et c'est elle encore qui nous gouverne. Les principes sont toujours florissants, et c'est nous qui périssons t
Les médecins se plaisent à dire qu'une maladie bicD diagnostiquée est à moitié guérie. Nous savons à merveille de quel mal souffre l'Ëtat français, dans la forme politique qui le régit actuellement, et la nature du mal, sûrement reconnue, indique le remëdc avec la même sûreté. Ce remède peut être défini d'un mot : c'est la restauratioade l'autorité. Mais l'autorité ne doit pas s'entendre de l'exercice plus rigoureux, plus étroit, du pouvoir. C'est la t}TaDnie que l'on confondrait alors avec elle, et l'on sait, Dieu merci, qu'un gouvernement peut être despotique, oppressif et sectaire, sans avoir pour cela l'autorité. L'autorité n'est pas une méthode de gouvernement, c'est une vertu. Cette vertu dérive des institutions dont le pouvoir est l'organe, et (les principes généraux qui inspirent sa politique. Qu'on soit monarchiste ou républicain, on ne peut contester que le régime actuel de la France soit totalemeat dénué d'autorité. Le critérium de l'autorité, c'est le respect, et ce titre est assurément celui qui lui manque le plus. C'est un point sur lequel tout le monde est d'accord. Ce régime s'appelle république, parce qu'il est couramment admis que la république commence où la monarchie finit. Mais c'est une appellation que tout républicain de doctrine doit trouver abusive. Car un régime sans autorité n'est point, à proprement parler, un gouvernement. Il est, au contraire, « l'aDarchie s au sens où l'entendait Proudhon, c'est-à-dire l'absence de gouvernement.
:.çinzeaoïGoOQle
D'où vient cela? De causes multiples qui peuvent se résumer en ces deux vices essentiels : l'inûrmité des instilulious et l'infirmité plus malfaisante encore de la politique qui les remplit. Les institutions sont précaires, inharmo- -niques, artificielles, sans efficacité et sans durée; la politique gouvernementale, au lieu d'être préservatrice et conservatrice de l'ordre universel, est uniquement fondée -sur l'exploitation des passions et des sophismes les mieux faits pour perdre un peuple.
Le vice commun des institutions dont nous avons Sait l'épreuve depuis un siècle est d'avoir été improvisées. Elles furent des œuvres de circonstance, et ne furent pas le fruit d'une longue collaboration du peuple et du temps. Or, il n'y a d'institutions vraiment adéquates aux besoins d'un peuple que celles qui sont une création continue de son propre génie, et, en quelque sorte, une sécrétion de son être ; qui sont nées progressivement de ses coutumes el de ses goûts, se sont développées et modifiées concurremment à sa fortune, et si fortement incorporées à lui qu'elles appeu'aissenl à travers les âges comme les formes vivantes de son histoire, et restent les garantes de son unité. Il n'appartenait pas aux constituants do 1875 d'imprimer cette marque aux institutions qu'ils allaient créer. Ils supportaient, comme le pays lui-même, les fatalités héréditaires de la Révolution française. Mais il leur appartenait, du moins, de faire une constitution adéquate au génie de la race et conforme <i ses besoins. Malheureusement, ils étaient pour la plupart encore imbus del'oppositiontoutedoctrinale qu'ils avaient faite à l'Empire. Comme ils avaient détesté le gouvernement auloritairo issu de la Constitution de 1852, ils s'étaient épris du parlementarisme anglais. Le self governmmti tel que le pratiquent nos voisins d'outre-Maoche, était resté leur idéal, et ils no crurent pouvoir mieux faire que de modeler leur Constitution sur co patron.
La GoDstitution qu'ils nous ont faite n'est donc qu'une .œuvre d'imitation, mais d'imitation superficielle et creuse qui réalise tant bien que mal l'identité des formes, sans .y joindre l'équivalence des forces. Qu'y a-t-îl de commun, .par exemple, eotre la couronne d'Angleterre ot la présidence de la République ? La distance est si grande que le rapprochement paraît choquant , et que l'on est tenté de s'eo excuser comme d'une inconvenance. Cependant les constituants de 1875 n'ont iraagiaé leur président irresponsable, intangible et neutre, que pour l'assimiler à la fonction que remplit le roi ou la reine chez nos voisins. Malheureusement l'assimilation tourne à la caricature. En Angleterre, la couronne est la plus auguste et la plus nationale des fonctions. Ce « hochet > ne nous dit rien, à nous, parce que l'éducatioD révolutionnaire nous a fait une âme sceptique, grossière et révoltée. L'Anglais, au contraire, lui a voué son culte. Il a même créé, pour qualifier cette religion de la couronne, un mot qui n'a pas d'équivalent dans notre langue, parce que dans une démocratie sans respect, sans amour et sans foi, on ne saurait vraiment à quoi l'appliquer. Cela s'appelle le « loyalisme B . Le citoyen anglais, qui est le plus libre du monde, en est aussi le plus respectueux ; il sfdt ce que valent les institutions, et s'il aime et révère la couronne, c'est qu'il voit, à bon droit, en elle l'emblème de la continuité, la garantie de l'ordre à travers les âges, le vivant symbole de la patrie.
C'est peu de dire que la prt'-sidence de laRépublique chez nous n'implique rien de tout cela. Au lieu de représenter ce qui dure, comme la couronne d'Angleterre, elle est seulement l'emblème d'un régime d'accident, sans passé comme sans lendemain. Elle est par elle-même à peine une fonction. Elle n'apparaît au sommet de l'édiBce gouvernemental que comme une girouette sur un toit. Cela orne et cela tourne, mais cela ne pense pas. A cette inOr-
mité originelle qu'elle tient de la Constitution s'est ajoutée une tradition désastreuse et déshonorante qui a réduit les présidents de la République à l'impcrsonnalilé absolue. On leur a fait une vertu professionnelle de l'insensibilité. Us n'ont ni conscience ni volonté. Quoi qu'il arrive, ils ne mcuiifestent d'opinion sur rien. Depuis vingt-cinq ans que la république est constituée, nous avons vu passer cinq présidents, et tous se sont montrés pareils aux statues d'Egypte qui avaient les organes de la vie, et ne vivaient pas. La république s'est fait un genre de présidents automates dont M. Gamot fut le type le plus accompli. M. Carnet passe dans le monde républicain pour un chef d'État idéal, parce que sa corrcctioo ne se dégela jamais, et que, pas une fois dans sa vie, il ne dit un mot personnel et ne Ot un geste utile. C'est pourquoi les prosélytes de ce genre politique lui ont élevé des statues et donné son nom aux plus belles avenues de nos villes,
Anacliarsis Cloolz, qui fut un fou de la plus malfaisante espèce, a laissé en héritage un aphorisme que les générations répubhcaines se transmettent comme un verbe sacré, et qu'elles observent religieusement. Sur le plancher de la guillotine où l'avait envoyé Robespierre, qui lui trouvait trop de zèle, il se retourna vers la foule et lui cria : — < Peuple, guéris-toi des individus ! u
Il voulait dire que les principes seuls ont une vertu de gouvernement, et que les hommes doivent être comptés pour rien. N'eût-il commis que cette sottise, Anacharsis Clootz méritait pour cela qu'on le guillotinât. Car sa doctrine, qui répond merveilleusement, d'etillcurs, aux instincts jaloux et bas do la démocratie, a voué la république au régime de la médiocrité plate, et réduit le gouvernement à la condition la plus misérable et la plus humiliante qui soit au monde.
Si les prophètes de la démocratie française avaient vraiment le seos de ce qu'il faut lui dire, c'est le contraire de
la doctrine d'ÂDacharsis Clootz qu'ils lui auraient prêché. Foin des principes, et place aux individus ! Car il n'est pas de principe qui raille, s'il n'est mis en œuvre par un Jiomme supérieur. L'histoire témoigne abondamment que les principes ne sont rien dans la fortune des peuples, et que les hommes y sont tout. Tout ce quis'estfaîtde grand et de beau dans le monde est l'œuvre d'un homme ou de quelques hommes. L'œuvre grandioscqu'ilsontlaissée ne s'est pas toujours accomphe sans quelque violation des règles ou des lois. Mais l'admiration qu'on leur garde mesure la distance qu'il y a des hommes corrects aux hommes d'action. La correction est une vertu négative, et le seul honneur des niais.
A vrai dire, cette morale d'occasion ne s'applique qu'aux grands hommes, et les grands hommes sont des êtres d'exception. Pour le commun de ceux qui occupent la scène du monde, il fautdes règles communes qui assurent la paix du peuple contre les dérèglements de l'ambition ou les caprices désordonnés du bon plaisir. Cela s'appelle des institutions. Il convient qu'on les respecte, à la condition toutefois qu'elles soient l'expression certaine de la volonté de la nation et répondent à leur objet. Mais comme les institutions ne sontpa s de pures abstractions, qu'elles se composent de fonctions ou de mandats auxquels il faut des hommes pour les remplir, c'est gravement péclier contre la patrie que de choisir pour l'y mettre un personnage sans pensée et sans volonté, par méfiance de ceux qui ont l'esprit vaste et le cœur haut.
Ainsi, bien que la tradition républicaine ait fait de la présidence de la République un pur accessoire, il n'en est pas moins ^rai qu'elle pourrait avoir, si on l'entendait mieux, une influence décisive aux mains d'un homme qu saurait la remplir; car l'autorité publique, la valeur int^- ■lectuellc du chef de l'État, importent essenticUement à la sûreté de notre politique intérieure et extérieure, au pres-
tige du gouvernement devant Ic3 nations, à la sécurité des intérêts, à la confiance des esprits, h tous les besoins de l'ordre. II conviendrait donc qu'au lieu de faire de la présidence une fonction purement décorative, on en fit une haute et puissante tutelle et qu'on appelât à la remplir le meilleur ou le plus illustre des citoyens. C'est malheureusement le contraire que nous voyons, et la doctrine d'Anacharsis Clootz |est triomphalement obéie. Le parlement qui, par une usurpation choquante, est investi du droit de nommer le chef de l'État, reproduit dans son choix les sottes et basses inspirations dont il est lui-même sorti. Car ce régime, qui est électif de la base au sommet, ne connaît pas la sélection. D'esprit médiocre et de cœur plus médiocre encore, l'électeur à tous les degrés accommode son choix ans plus basses suggestions de l'égoïsme humain. Il nomme qui lui ressemble, et de là vient la déchéance de la première magistrature de l'État.
n faut changer cela. Puisqu'il est reconnu que l'élection parlementaire, au iieu de conférer au chef de l'Ëtat l'autorité nécessaire, ne fait qu'avûir le titre et stérihser la fonction, il convient que le parlement soit déchu d'un privilège aussi abusif en son principe que funeste en ses effets. Il est conforme à la nature, à la logique, aux lois étemelles de l'ordre, que celui qui est à la tête de l'Ëtat possède et puisse exercer une autorité supérieure aux pouvoirs qui se meuvent au-dessous de lui. Or, la souveraineté nationale, principe et source de toute autorité politique, a seule qualité pour lui donner cette délégation. Par conséquent, il faut que le chef de l'État soit nommé par le suffrage universel. Ainsi font les États- Unis, et ils s'en trouvent bien ; c'est à la qualité de leurs présidentsctàrindépendancedupouvoirexécutîf qu'ils doivent la marche conquérante de leurs alTaires dans le monde.
Il est vrai qu'aux États-Unis le président est nommé par le suffrage universel au second degré. Chaque Etat nomme
tt THÉORIE DE L'ORDRE
dea délégués à l'élection présidentielle en nombre égal à sa représentation dans les deux chambres, et ce sont ces délégués qui nomment le président. Seulement les délégués ne votent que sur des engagements préalables qui les obligent, et leur mandat est, on quelque sorte, impératif, si bien que l'élection présidentielle est virtuellement acquise et connue dès que l'on connaît le choix des délégués. Le vote au second degré n'est donc qu'une cérémonie de pure forme, que l'on pourrait supprimer sans inconvénient, et que nous ne conseillons pas d'imiter. Car elle a ses vices et ses périls. Outre que les délégués, mandataires de circonscriptions déterminées, ne représentent pas un chiffre égal d'électeurs et violent ainsi ta loi de proportion, il peut arriver qu'ils soient inQdèles, par révolte ou par corruption, et trahissent le mandat dont ils étaient chargés. Cette félonie est encore sans exemple aux États-Unis, mais il sufGt qu'elle soit possible pour en écarter le risque. Le moyen le plus simple et le plus droit est d'appeler l'universalité des citoyens à nommer le chef de l'État.
Que ce soit le moyen le plus simple, cela ne fait aucun doute; mais est-ce aussi le moyen le plus sûr? Il peut paraître imprudent de l'affirmer, car les objections abondent. Elles invoquent les vices de caractère et d'esprit que nous avons déjà relevés contre le suffrage universel. U est ignorant, crédule, imprévoyant, superficiel, enthousiaste, aussi facile à l'emballement qu'à la duperie. Il peut aisément s'éprendre d'un charlatan populaire, d'un déséquilibré, et ce favori d'un jour, investi par son élection d'un pouvoir redoutable, le jettera, sans qu'il s'en doute, dans les pires aventures. Ces objections sont fortes : elles ne sont pas nouvelles. On les invoquait déjà en 1848, lorsque l'Assemblée constituante, pressentant l'élection du prince Louis-Napoléon Bonaparte, cherchait les moyens d'éluder cette fatalité. La plupart de ses membres étaient
:.çinzeaoïGoOQle
enclins à se réserver l'élection du ^président de la République, pour conjurer les risques de l'aberration populaire. Tocqueville et Lamartine ne le permirent pas; tous deux, quoique également hostiles à la candidature du prince, combattirent cette usurpation avec une triomphante éloquence. Leurs discours sont des monuments durables. Ils valent autant par la qualité des raisons qu'ils opposent il l'égoTsmo parlementaire (jue par la personnaUté des oroleurs. Tocqueville, aristocrate d'origine, devenu démocrate par soumission aux lois incoercibles de la fatalité, est l'homme de France qui aie mieux parlé de la démocratie. Son témoignage, en un pareil sujet, est d'un prix incomparable et mérite qu'on le recueille. Écoutez-lc ! — « Croyez-vous, dit-il à l'Assemblée, écarter les périls do la république en proclamant, pour ainsi dire officiellement, que vous doutez des sentiments républicains du peuple ? Croyez-vous que vous ferez croire à sa stabilité en donnant à penser que vous essayez cette chose impossible, de constituer une république sans républicains, une démocratie moins le peuple? Au milieu de l'ébranlement universel dont nous sommes témoins, qui estrCO qui maintient la société dans son assiette ? Sont-ce les lois ? Elles sont abrogées ou ébranlées. Sont-cc les croyances? Elles sont chancelantes ou obscurcies, Sont-ce les mœurs? Soixante ans de révolution ont détruit les hiérarchies, troublé les souvenirs, énervé les âmes, plié et replié les esprits en tous sens. Qui est-ce qui maintient donc la société sur son centre? Un seul pouvoir : le vôtre. Et d'oii tirez-vous votre force? Du peuple. Eli bien, quand vous aurez prononcé officiellement ce mot fatal : Nous avons plus de confiance en nous-mêmes que dans la nation, nous nous croyons plus républicains qu'elle, nous voulons autre chose que ce qu'elle voudrait, — croyez-vous que vous n'aurez pas diminué votre force ? Au lieu de clore la révolution, vous la continueriez. »
M THËORIE DE L'ORDRE
L'interveDtion de Lamartine fut plus décisive encore. Il avait le mena divinior des prophètes, et lor8<]u'il donnait l'essora son génie, il atteignait les cimes. Il ne fut jamais plus éloquent que ce jour-là. 'Après avoir dénoncé les suggestions égoïstes auxquelles succombent les individus et les groupes dans un parlement, il s'écria : — a On peut corrompre les hommes par petits groupes; on ne peut les corrompre en masse. On empoisonne un verre d'eau; on n'empoisonne pas un fleuve. Une assemblée est suspecte; une nation est incorruptible comme l'Océan ! £t puis, ajouta-t^il, dans un mouvement d'éloquence qui est resté célèbre, quand mémele peuple choisirait celui qu'une prévoyance mal éclairée peut-être redouterait de lui voir choisir, n'importe! Aléa jacta est! Que Dieu et le peuple prononcent I II faut laisser quelque chose à la Providence. Elle est la lumière de ceux qui, comme nous, ne peuvent pas lire dans les ténèbres de l'avenir. Invoquons-la ; prionsla d'éclairer le peuple, et soumetton^nous à son décretl »
L'Assemblée subjuguée cessa de résister. Elle bannit ou sacritîa ses crEÙntes, et décida que le président serait nommé par le peuple directement consulté. Mais c'est ici qu'intervient un autre argument contre l'élection populaire, et c'est précisément cet épisode de notre histoire qui lui a donné naissance. Les adversaires de l'élection par le peuple prétendent, en effet, que ce triomphe de l'éloquence ne fut pas le triomphe de la raison; car le parlement fut la première victime de son abnégation. A peine Louis-Napoléon Bonaparte était-il nommé à la présidence de la République qu'un conflit s'élevait entre tes députés et l'élu de la nation. Ce conflit dura trois années, et l'on sait comment il se dénoua. Le président populaire mit le parlement à la porte, et sur les ruines du parlementarisme effondré il institua la dictature impériale; d'où cette leçon de choses qu'il est souverainement dangereux d'opposer un chef d'Ëtat élu par le peuple à.
:.çinzeaoïGoOQlc
une Assemblée. Il n'y a pas d'accord possible entre ces deux pouvoirs, parcequ'il n'y a pas équilibre. Le duel est inévitable, et son issue fatale. L'élu du peuple, fort de son origine, inclinera toujours à faire prévaloir sa politique propre contre celle du parlement. Si le parlement laisse faire, il abdique. S'il résiste, le président le brise. Dans l'un et l'autre cas, c'est la substitution de la tyrannie au régime de îa liberté.
L'argument fondé sur cet exemple ne laisse pas de produire une forte impression, mais il est plus spécieux que probant. S'il y eut conflit entre la représentation parlementaire et le président élu par Je pays, c'est l'Assernblée, et non le président, qui en eut toute la faute. C'est elle qui le souleva, l'entretint, l'iiTita et le poussa témérairement jusqu'à la crise violente qui devait et pouvait seule le dénouer. Sa politique était égoïste, provocatrice et brouillonne, imprégnée du plus méchant esprit de coterie et violemment contradictoire aux sentiments et aux vœux du pays. Celle du président était, au contraire, purement nationale. L'accord était facile et durable, si l'Assemblée eût voulu s'inspirer aux mêmes sources et tendre aux mêmes fins. C'est faute de le vouloir ou de le comprendre qu'elle aboutit au coup de force qui termina leur malentendu.
Il y a aussi le cas du général Boulanger qui est égdement un notable exemplede l'affolement populaire. On peut aisément admettre que le boulangisme fut un véritable accès defoUe, si on l'oppose à la valeurpropre del'bomme qui le personnifiait. Mais cet accident, tout extravagant qu'il parût, avait pourtant sa cause. Et quelle cause, si ce n'est encore un état de conflit aigu et d'incompatibilité violente entre la conscience nationale et la politique du parlement? Qu'on prenne la peine d'étudier impartialement ce régime dans son personnel, dans son esprit, dans ses mœurs, dans ses œuvres, et non seulement on compren-
dra cet accès de révolte, mais encore on . s'étonnera que cette longue accumulation de griefs, de rancunes et d'indignations eût tardé si longtemps à faire explosion, il n'est pas certain, d'aillem's, que le peuple eût porté ses suffrages sur le général Boulanger, s'il avait été appelé, en des circon8ta,nce5 normales, à nommer le chef deï'Ëtat. Il l'acclamait alors, parce qu'il était le seul instrument dedélïvrance qui s'offrtt à lui.
C'est un noble souci que de vouloir défendre les libertés publiques contre les dictateurs d'occasion , et l'on comprend aisément la répugnance des âmes d'élite à subir les tyrannies abjectes que peuvent leur réser\er les popularités de caserne et les ivresses de la rue. Mais l'objection n'est pas moins forte contre la tyrannie parlementaire et la dépravation qui l'accompagne. On peut se défendre contre les égarements populaires en édictant certaines conditions à l'éligibilité. L'histoire que nous avons vécue depuis vingt-cinq ans témoigne qu'il a y a ni garanties ni défenses contrel'omnipotence parlementaire. Elle absorbe l'État tout entier, et comme l'État centralisé & l'excès a la main sur tout ce qui nous touche, aussi bien dans nos sentiments que dans nos intérêts, il n'y a rien dans la vie individuelle ou familiale qui reste indemne. Il est douteux que l'élection populaire nous inflige jamais de pareilles épreuves. Le caprice de l'élu, quel qu'il soit, sera toujours contenu par la solidarité des intérêts sociaux; son ambition, quelque déréglée qu'on la suppose, sera toujours endiguée et ramenée dans le droit chemin par le contrôle incessant et souverain de l'opinion publique. Il y a telles républiques, comme aux Antilles, par exemple, et dans l'Amérique du Sud, où les présidents sont encore des monstres. Cela tient à ce que leur tjTannie fantasque ou sanguinaire s'exerce sur des populations qui sont restées encore barbares. Elle serait impossible dans nos pays d'Europe, même dans l'autocratique Russie. C'est un
:.çinzeaoïGoOQle
phénomëDe que la civilisation de notre ciel et de notre temps iie comporte plus.
Le chef de l'Ëtat sera donc élu par le pays lui-même, parce que l'élection populaire est la seule investiture qm puisse lui conférer une autorité adéquate h sa fonction. Il sera doté de toutes les prérogatives que la Constitution de i875 confère au président de la République. Ces prérogatives, qui sont, à peu de chose près, les attributs de la monarchie dans un gouvernement constitutionnel, sont restées lettre morte dans la main des présidents qui les détenaient, ou du moins elles ont été si pauvrement exercées qu'on n'y a jamais senti l'esprit et la volonté d'un chef d'Ëtat. Pourquoi? C'est que te président élu par le parlement est le prisonnier du parlement et des ministères émanés du parlement. La chambre omnipotente, maîtresse du pouvoir législatif, du pouvoir exécutif et du pouvoir judiciaire, exerce une tyrannie collective qui fait de l'État tout entier une dépendance du Palais-Bourbon. Si l'on veut remettre chaque chose en sa place, et faire prévaloir le principe tutélaire de la séparation des pouvoirs qui est une des bonnes choses qu'ait proclamées la Révolution française, sans la réaliser, il faut nécessairement affranchir le pouvoir exécutif de ce bas et funeste assujettissement. Or, ii y a deux conditions essentielles de cette émancipation : la première est, comme nous l'avons dit, que le chef do l'Ëtat soit l'élu du pays et non plus du parlement ; la seconde, que le chef de l'Ëtat puisse choisir ses ministres en dehors du parlement, et que ces ministres, irresponsables devant les chambres, soient uniquement responsables devant lui.
L'expérience que nous avons faite de la responsabililé ministérielle devant le parlement témoigne avec assez d'éclat qu'elle est exclusive de tout gouvernement. Le ministre dont le portefeuille relève d'un vote de la Chambre n'est plus un ministre : c'est à peine un commis, ou
même un domestique coiréable et révocable à merci. D n'a aucune initiative, parce qu'il n'a aucune liberté. Il ne peut réaliser aucune réforme, parce qu'il n'est pas de réforme qui ne lèse quelque député dans ses intérêts électoraux, et le seul moyen qu'il ait de vi\Te est de ne jamais léser personne. Il n'est même pas le maître de son personnel administratif, parce que le fonctionnaire est avant tout un agent électoral. Comme l'influence qu'il exerce dans la circonscription représente un certain nombre de suffrages, il faut qu'il soit à la dévotion du député. C'est lui qui le surveille, le protège ou le brise, suivant sa conduite, et précisément parce qu'il est à la merci du député, c'est au député et non point au ministre qu'il obéit. Tel est l'état d'ignominieuse abjection où le pouvoir en France est tombé. Iln'estpas rare qu'en face de cette scandaleuse anarchie quantité d'honnêtes gens se lamentent et s'écrient : — Il n'y a plus de gouvernement t — Rien n'est plus vrai. Mais ils constatent l'effet, sans remonter à la cause. La cause, c'est le parlementarisme, c'est-à-dire l'institution des cabinets choisis dans le parlement et responsables devant le parlement.
Qu'on suppose, au contraire, le pouvoir exécutif émancipé de cette paralysante et déshonorante servitude, et tout notre Ëtat politique est immédiatement transfiguré. Le gouvernement reparaît. Il retrouve l'action, la vie, l'honneur, en retrouvant la liberté. Au lieu du leader ministériel, soucieux avant tout de complaire aux groupes parlementaires, parce que sa fortune en dépend, nous avons un chef d'État qui ne choisit ses ministres qu'en raison de leurs aptitudes professionnelles et en vue des services qu'ils sont appelés à rendre. Il les prend en dehors du Parlement, non seulement pour qu'ils soient libres de toute sujétion parlementaire, mais aussi pour qu'aucune camaraderie ne les opprime. Il ne met pas un médecin à la Marine, un pharmacien aux Finances, un avocat aux
Colonies, un chimiste aux Affaires étrangères, comme cela se fait couramment dans les combinaisons parlementaires. Il cherche dans le pays tout entier les hommes d'un mérite supérieur et d'une expérience éprouvée, et les appelle au poste ministériel que désigne leur spécialité. Il n'est pas ainsi de citoyen de haut mérite qui ne puisse trouver dans un portefeuille ministériel la juste récompense d'une carrière utilement ou glorieusement remplie. Comme il est responsable devant le pays, dont il est le mandataire, ces ministres sont responsables devant lui. Mais leur responsabilité est individuelle et non plus collective ; chacun d'eux répond de ce qu'il fait, et ne répond pas de ce que font les autres. S'il est utile et juste que le cabinet soit homogène , c'est-à-dire que tous ceux qui le composent servent la môme politique etprofcssentles mêmes vues, il est profondément absurde qu'ils soient solidaires, et qu'un exceUent ministre des Affaires étrangères ou de la Guerre porte la peine des sottises qu'aura pu commettre son collègue du Commerce ou de l'Instruction publique.
Ces ministres choisis en dehors du parlement auront seuls l'initiative des lois. Ils ne permettront plus qu'un député avide de réclame bouleverse h plaisir l'économie du budget pour le service de ses intérêts électoraux ou de sa popularité. Ils débarrasseront ainsi les parlementaires honnêtes mais timorés de ce cauchemar de la surenchère qui oblige tant de députés à signer ou à voter des propositions qu'ils détestent, par crainte de s'aliéner la faveur de leur collège électoral. Les réformes qu'ils présenteront n'auront rien à démêler avec cette brigue avihssante. Elles seront déterminées par les besoins réels ou les vœux légitimes du pays lui-même, et le désintéressement visible du ministre qui les aura proposées sera la marque la plus certaine de leur utilité. A ce prix, nous aurons vraiment un gouvernement qui comprendra son devoir, et le pourra remplir. Maître de ses conceptions et libre de son action.
:.çinzeaoïGoOQle
soumis aux seuls conseils de son patriotisme, égal, par le recrutement de ses membres, aux tâches les plus hautes, il sera la tutelle bienfaisante et féconde qui est ia loi même de sa fonction, et dont le régime parlementaire n'a amais été que la caricature.
La dualité des cliambrcs est un principe universellement reconnu. 11 prévaut, du moins, chez tous les peuples qui possèdent des institutions. Les partis révolutionnaires seuls se montrent partisans d'une chambre unique. Ils sont hypnotisés par le souvenir de la Conventioa et voudraient la faire revivre. Ils rêvent d'une assemblée unique et souveraine en qui se résument et se confondent tous les pouvoirs. Ils savent à merveille comment une minorité turbulente, audacieuse et résolue s'impose à une majorité timorée. Mais ce calcul est précisément la leçon de ceux qui veulent assurer aux sociétés l'ordre et la paix. L'histoire leur a démontré, par des exemples éclatants, que les assemblées uniques, même celles où domine une majorité d'honnêtes ^ens, manquent essentiellement de pondération. Elles sont enclines aux entraînements téméraires, et l'absence de tout recours rend leurs erreurs irréparables. 11 est indispensable que toute Assemblée ait son contrepoids. Elle le trouve dans l'institution d'une autre chambre d'origine dilFérente et de pouvoir égal, qui contrôle son action, révise, s'il y a heu, ses œuvres, protège le pays contre le danger des mesures irréfléchies et confère aux lois la garantie d'un double examen.
C'est en vertu de ce principe que la Constitution de 1875 a institué deux chambres qui collaborent à l'œuvre législative, et dont' l'une ne peut rien si elle n'obtient la sanction de l'autre. Mais cette Constitution fut bâclée si
9i THÉORIE DE L'ORDRE
vite qu'elle décida la création et le mode d'élection de ces deux chambres sans assurer l'équilibre de leurs rapports. Il est résulté de cette lacune que la collaboration théorique de la Chambre des députés et du Sénat s'eat réduite dans la pratique & n'être qu'un conflit chronique qui s'aigrit ou s'apaise suivant les circonstances, mais se perpétue indéfiniment, sans qu'il existe aucun moyen de le résoudre. En fait, il y a vingt-cinq ans que la Chambre des députés est en guerre avec le Sénat. Cette guerre fratricide est sans éclat, parce que le Sénat se soumet, d'ordinaire, à la tyrannie insolente et brutale de l'autre chambre; mais l'abdication de la Chambre haute n'est pas sans inconvénients. Elle abandonne aux députés une omnipotence dont ils fontleplus détestable usage. Elle a réduit le Sénat, qui l'a bien voulu, à n'être qu'une chambre d'enregistrement. Quant à la Chambre basse, elle s'est rendue maîtresse absolue du budget, et par là même maîtresse du gouvernement. Elle a ainsi retrouvé à son profit la tyrannie sectaire et brouillonne des assemblées uniques, et c'est à ces usurpations successives que nous devons l'anarchie tumultueuse et stérile oîi la république est tombée.
Il convient d'ajouter que si le Sénat manque d'autorité, c'est simplement justice. Son effacement force devant la représentation du suffrage uni\'ersel et l'injurieux dédain que lui témoigne la conscience publique sont les conséquences naturelles de ses vices d'origine et de ses ^-ices de conduite.
11 y a dans Shakespeare un petit bout de dialogue qui n'ajoutera rien sans doute aux arguments de ceux qui veulent réformer le Sénat, mais qu'il serait dommage pourtant de laisser perdre. Le voici :
Bbabantio. — Thou art a villaint...
Iago. — You are... a senator!...
A ^Tai dire, c'est Iago qui parle, et Iago ne peut expri-
Dçinz.aoïGoOQlc
LE POUVOIR LÉGISLATIF 9d
mer que l'opinion d'un effronté coquin. Cependant l'idée qu'a Shakespeare de lui prêter une pareille riposte témoigne que, dès ce temps-là, le Sénat payait tribut à l'ironie publique, et que la qualité de sénateur n'empêchait pas de passer pour un pauvre homme. Chambre des pairs de la royauté, Sénat de l'empire, Sénat de la république, cette institution a toujours été la cible des quolibets de la rue. Le public ne l'aime guère et l'estime peu. Elle est généralement supérieure par la qualité de ses membres à la chambre élue par le suffrage direct ou restreint. Mais elle porte la peine de l'infériorité de ses origines et de l'obséquiosité de son tempérament. Chambre des pairs ou Sénat, la Chambre haute, comme on l'appelle encore, n'est le plus souvent qu'un instrument de règne dans la main du pouvoir dont elle est la créature. Sous la monarchie, c'est le souverain qui la nomme; sous la république, ce sont les préfets. Le Sénat actuel, aveclaloi électorale dont il émane, ne peut être qu'un corps domestique, et les élections sénatoriales, au lieu d'être des manifestations d'opinion pubUque, sont do simples opérations administratives. Considérez la manière dont on fait un sénateur. Quelques semaines avant l'élection, on appelle les conseilsmunicipaux à désigner celui ou ceux d'entre eux qui devront aller au chef-Ueu du département faire office d'électeurs sénatoriaux. 11 n'est pas inutile de faire observer que les conseils municipaux n'ont pas été nommés pour cela, et que la politique étant légalement exclue de leur fonction ils ne peuvent, sans usurpation, déléguer à d'autres une autorité politique qui ne leur appartient pas. On peut admettre cependant qu'ils sont l'expression la plus directe et la plus certaine des sentiments de la commune et que les intérêts collectifs qu'ils représentent fournissent par euxmêmes une assise assez solide et assez large pour qu'une assemblée politique puisse reposer sur eux. Mais encore faudrait-il que le mandat qu'ils délèguent, de ce chef, fût
U THÉORIE DK L'OBDBE
librement débattu et clairement spécifié, Pointi La loi électorale du Sénat n'a eu garde de laisser filtrer la moindre lumière dans cette opératioD. Elle exige que la désignation des délégués se fasse sans débat!
C'est chose grave pourtant que de nommer un sénateur, puisque le Sénat exerce de concert avec la Chambre des députés un contrôle à peu près souverain sur la marche des affaires publiques; et le choix du délégué est d'autant plus important que le nombre des électeurs est plus restreint. Vous avez vos vues, vos idées, vos sentiments, vos convictions, et vous voudriez vous concerter avec vos collègues, précisément afin d'en déléguer la défense à celui qui s'en sera révélé dans une discussion préliminaire le représentant le plus intelligent et le plus ferme. Eh bien, c'est cela précisément que la loi ne permet pas, Yous choisirez sans concert préalable, sans discussion, bouche close etles yeux fermés. C'est le jeu de coHn-mait lardappliquéàla politique. On tirerait au sort qu'on obtiendrait, d'ailleurs, des résultats de même qualité. Que représente un délégué nommé dans de pareilles conditions? Rien, que son bon plaisir. Et s'il ne représente rien, quel pouvoir légitime peut-il bien conférer au sénateur qu'il va faire?
Il y a, dans les centaines de délégués nommés de cette façon, un lot de répubUcains avérés et de conservateurs inflexibles qui votent au gré de leur passion politique, sans se préoccuper jamais des sentiments de la commune qu'ils sont censés représenter. Mais la majorité se compose de délégués incertains ou calculateurs qui vont être soumis, jusqu'à l'heure du scrutin, aux suggestions variées que peut fournir la brigue électorale. L'embauchage s'exerce sur eux par tous les moyens, par l'intimidation et par la flatterie, par la promesse et parla menace, parle mensonge, par l'intérêt, et surtout parla candidature officielle qui est le résumé de tout cela. Le choix du délégué étant
:.çinzeaoïGoOQle
plutôt un honneur qu'on décerne qu'un mandat qu'on délègue, il arrive presque toujours que le maire est choisi, par cette seule raison qu'il est le premier dans la commune, sans qu'on ait égard aux opinions qu'il professe. Évincer le maire pour nommer un délégué politique & sa place, c'est lui faire un affront dont peu de conseillers municipaux sont capables. On nomme donc le maire, et lorsqu'il faut deux délégués, on nomme le maire et l'adjoint, même s'ils ont des opinions contraires t II n'est pas rare de compter quarante et cinquante communes dans le même département qui nomment deux délégués, dont l'un est conservateur et l'autre républicain, sans se douter de la contradiction I
Or, le maire délégué n'est pas un électeur qui se sente indépendant devant son préfet. Les uns en ont besoin; les autres en ont peur.Jl faudrait que le préfet fût le dernier des maladroits pour ne pas tirer parti de ces dispositions égoïstes, soufflées et presque excusées par le patriotisme de clocher. On vote pour le bien de sa commune, dont l'intérêt immédiat prévaut aisément contre les causes lointaines et parfois obscures de la politique, et voilà comment, huit fois sur dix, le sénateur est simplement la créature de son préfet.
Jamais on ne s'est si effrontément moqué de la démocratie que le jour oîi les constituants de 1875 imaginèrent le Sénat de la république. Gambetta le savait mieux que personne. Mais ce Sénat domestique lui paraissait commode et sûr. Et comme il excellait à sauver par la pompe des mots les accrocs qu'il faisait aux principes, il le baptisa du nom de ■ Grand conseil des communes de France n I et les naïfs applaudirent de confiance une mascarade qu'ils auraient outrageusement siffléo si elle leur avait été présentée sous son vrai nom. Néanmoins ce vice de naissance ne laissapas de nuire Ji l'autorité du Sénat, et pendant longtemps les républicains de doctrine menèrent contre
lui des charges épiques. Ils détestaient le Sénat parce qu'il leur semblait être, par son principe et par son esprit, par l'antinomie de son origine et le pouvoir abusif dont il était investi, le principal obstacle à la liberté de leur culte. Ils ignoraient encore le genre de services qu'il pouvait leur rendre. Mais le jour oii le Sénat s'est constitué en haute cour de justice et s'est donné mission de proscrire quiconque menaçait le monopole du parti, les doctrinaires les plus intraitables ont fait amende honorable à l'objet de leurs huées, et leurs anathèmes se sont brusquement changés en actions de grâces.
Rien ne disquahfie plus fortement le Sénat, tel que la Constitution l'a fait, que ces manifestations contradictoires. Si les républicains qui furent ses premiers adversaires avaient raison de le condamner au nom de la doctrine, on ne peut raisonnablement prétendre qu'il ait racheté ses vices d'origine par l'usage qu'il a fait de ses pouvoirs, dans son rôle de haute cour. Sans vouloir évoquer dans une étude purement spéculative les furieuses polémiques que l'ceuvre judiciaire de la haute cour a deux fois déchaînées, on peut dire que le Sénat, en cette double occurrence, a gravement manqué à sa fonction pondératrice. On eût voulu que, pour l'iionneur de la république et pour son propre renom, il déclinât la fonction judiciaire qui lui était déférée par un gouvernement violateur du droit et des lois, et visiblement en quête decompHces. Car la république, suivant la légende, est fondée sur la haine de l'iniquité ell'horreur de l'oppression. C'est même, on peut dire, de cette culture classique du droit, de la justice et de la liberté qu'est sorti l'idéaUsme républicain. La république, avant l'épreuve, n'inspirait tant d'amour et tant de foi aux consciences enthousiastes que parce qu'elle appa^ raissait à ses élus comme l'épanouissement suprême de la beauté morale sur la terre. Elle y devait descendre, en sa pureté rédemptrice et sereine, pour sauver l'humanité
:.çinzeaoïGoOQlc
LE POUVOIR LÉGISLATIF ffJ
de toutes les tyrannies. Opposez à cet idéalisme juvénile les pratiques de la haute cour : le démenti est vraiment épouvantable. Car le Sénat, non seulement a consenti à jouer ce rôle de juge, mais il s'en est saisi avec une sorte de frénésie sauvage. Et de tous les tyrans dont l'œuvre ténébreuse ou sanglante fait frissonner l'histoire, iln'en est pas un seul qui se soit montré plus volontaire et plus méthodique en SCS atrocités. Il y a, certes, des scandales et des crimes qui provoquent autrement l'horreur : il n'est pas de phénomène anormal qui inquiète autant la conscience humaine. Car le scandale des scandales et le crime des crimes, c'est cette sacrilège parodie de la justice qui déguise des partisans en juges et prête à l'iniquité consciente et préméditée les formes du droit.
Ce triste épisode de nos luttes poUtiques a ruiné complètement et à jamais l'autorité du Sénat. Il ne pouvait racheter le vice de son origine et l'illégitimité de ses pouvoirs que par sa supériorité morale et la grandeur de ses services. 11 a pris malheureusement le contre-pied de cette réhabiUtation. Il s'est fait une poHtique étroite, égoïste et sectaire qui a pour principe la haine de toute réforme, et pour lin la conservation indéfinie du bénéfice dont il jouit. Il n'y a pas lieu de s'en étonner ; le Sénat se compose, aux troisquarts, d'anciens députés qui ont déserté le Palais- Bourbon pour mener au Luxembourg une existence plus tranquille et mieux garantie contre les accidents. Mais ces députes d'hier furent en leurs plus beaux jours les collaborateurs et les séides qui avaient constitué !a répubUque en tyrannie de parti. Ils conservent intacts l'esprit et le culte de leur œuvre, et si, d'aventure, la république devenait un gouvernement qui fût subitement illuminé par l'esprit de lumière et de vérité, ils se sentiraient dépossédés. Ce sont eux qu'ils défendent en proscrivant les réformateurs. Le Sénat apparaît ainsi comme une nouvelle Bastille qu'il faut préalablement démohr, si l'on veut réfor-
mer le régime lui-même; car il est l'étoufToir de toute justice et de toute liberté.
Il y aurait donc non seulement un intérêt politique, mais un intérêt social considérable, à réformer le Sénai, et la réforme doit s'entendre de statuts nouveaux qui modifieraient sa composition, et non simplement son assiette électorale. Il faut, à vrai dire, pour aboutir par les voies légales, que le Sénat y consente, et même qu'il y collabore, et l'on sait que son humeur présente estfurieusement hostile aux réformes. Mais sa résistance céderait vite devant un mouvement significatif de l'opinion; car le Sénat est plein de ^cns qui savent l'histoire, et ont appris par elle où mènent les résistances inconsidérées. La difficulté pour, un gouvernement réformateur n'est pas d'amener le Sénat à subir une réforme désormais indéclinable, mais de bien comprendre ce que doit être le Sénat, et de déterminer par l'idée qu'on se fait de lui les conditions qui doivent présider à sa composition. Jusqu'ici les réformateurs n'ont trouvé à proposer que deu-x procédés également insuffisants ou vicieux : ou bien l'élection directe, au scrutin de liste, ou l'élection au second degré, par délégués spécialement désignés à cet effet. Ce sont là des changements; ce ne sont pas des réformes. L'élection par le suffrage universel assureraitla conquête du Sénataux éléments radicaux et socialistes qui dominent aujourd'hui la Chambre des députés, et le suffrage à deux degrés élargirait simplement le champ électoral, sans améliorer sensiblement la qualité des choix. Que gagnerait le pays à une réforme qui ne ferait, en somme, qu'aggraver ou maintenir cette oppression jacobine et socialiste qui a fait de ce peuple, jadis rayonnant et fécond, une nation sans morale et sans es.sor'î
Le besoin d'une logique rectihgne, qui est le grand sophisme révolutionnaire auquel nous avons tout sacrifié, ne nous permettra jamais d'adopter une réforme qui permft
:.çinzeaoïGoOQle
de substituer la sélection à l'élection. Et pourtant, c'estla sélection qui est la vérité. Il n'y avait dans la loi électorale du Sénat qu'une disposition louable : c'était l'élection des soixante-quinze inamovibles par voie de cooptation. Ce privilège, sans doute, était contraire aux principes de notre droit public. Mais il compensait, du moins, ce qu'il avait d'antidémocratique par la qualité de ses élus ; grâce à lui, des hommes d'un mérite supérieur, qui ont été l'honneur du Sénat et de grands serviteurs de laFrance, ont pu trouver place au parlement, alors que le respect des principes les en aurait vraisemblablement et pour toujours écartés. Ni M. Jules Simon, ni M. BulTet, pour n'en citer que deux, n'eussent jamais trouvé un collège pourles élire. Qui oserait cependant prétendre que l'intérêt national, l'autorité du Sénat, Tlionneur même du parlement, ont souffert de cette infraction à la toi démocratique? C'est là une disposition qu'il faudrait réserver dans toutes les constitutions, monarchiques ou républicaines, comme le recours du gouvernement et la revanche de l'élite contre l'injustice et l'ignorance de la démocratie. Mais l'esprit jaloux et niveieur qui prévaut dans le régime actuel ne l'a pu supporter. Le quart inamovible a disparu, et l'on peut dire à bon droit maintenant qu'il ne reste plus rien dans la constitution du Sénat qui mérite d'être sauvé.
La vérité, c'est qu'il y a contradiction entre notre droit public, tel que la Révolution française l'a formulé, et l'intérêt bien entendu de l'Ëtat. L'intérêt bien entendu voudrait qu'on choisît les meilleurs ; mais le suffrage public, perverti par la brigue électorale, ne regarde plus vers les sommets. Il incline à nommer qui le flatte, en sorte que la conquête du mandat parlementaire tend de plus en plus à n'être qu'une question de surenchère démagogique. C'est son droit, à coup sûr, et c'est aussi notre loi commune. La démocratie souveraine fait ce qu'elle veut de sa souveraineté, comme un viveur fait ce qu'il veut de son argent.
400 THÉORIIi: DE L'ORDRE
Mais cette souveraineté débridée ne reste pas sans sanction ; elle mène l'un à la ruine et l'autre à la morl.
llfaudrait, pour qu'il y eût une réforme effective, que le Sénat devint une délégation de toutes les catégories qui, dans la diversité de leurs fonctions, constituent ensemble les forces essentielles de la nation. Croit-on, par exemple, que si le clergé, la magistrature, l'Université, le Conseil supérieur de la guerre, le Conseil supérieur de la marine, le corps diplomatique, le conseil général, les chambres de commerce, les syndicats industriels, les syndicats agricoles, les conseils de prud'hommes et autres collectivités étaient conslilués en corps électoraux il ne sortirait pas de leur choix une représentation à la fois plus brillante et plus vraie de la société française que celle dont le suffrage universel ou le suffrage restreint nousontdotésjusqu'ici? El tiendrait-on pour une déchéance le système électoral qui permettrait de faire entrer au Sénat des hommes d'Ëtat comme le duc de Broglie, des diplomates comme M. de Chaudordy, des ecclésiastiques comme le cardinal Perraud ou le Père Didon, des militaires comme le général Jamont, des marins comme l'amiral Gervaîs, des maîtres de la jeunesse comme M. Gréard, M. Brunctière ou M. Lavisse, des crÎFninalistes comme M. Guillot, des armateurs, des agriculteurs, des industriels, des commerçants, des ouvriers qui sont l'honneur et l'incarnalion du travail sous toutes ses formes et à tous ses degrés?
On peut contester l'autorité politique d'une assemblée qui tient ses pouvoirs d'un privilège de naissance, comme la Chambre des pairs, ou de la faveur du souverain, comme le Sénat de l'Empire. Mais qui contesterait la supériorité d'aptitude d'unechambre ainsi composée? Et la supériorité d'aptitude ne ferait-elle pas sa légitimité? Ces considérations sont plus hautes et plus sâres que les principes trop vantés de la Révolution française. La poUtique que nous avons tirée de la Déclaration des droits de l'homme n'a fait
:.çinzeaoïGoOQle
LE POUVOIR LÉGISL'iVTH' ■ ' ' - -■■l^f ••'•
jusqu'ici que vicier nos institutions et dépraver nos mœurs. Il serait grand temps de substituer à la métaphysique révolutionnaire et aux pratiques barbares qui en dérivent lo système de la sélection. On obtiendrait par elle un Sénat qui réunirait à la variété des aptitudes la supériorité de l'intelligence, tandis que le culte irraisonné des principes ne donnera jamais que la médiocrité dans le niveUement.
La Chambre des députés, trop puissante, est aussi trop nombreuse. Son recrutement correspond à la division administrative du paya. Chaque arrondissement, quelle que soit sa population, nomme un député. Au-dessus de cent mille habitants, le collège électoral se subdivise en cii^ conscriptions distinctes. On obtient ainsi, pour l'ensemble des circonscriptions électorales, le cbiiïre de cinq cent quatre-vingts députés. A ce contingent déjà trop nombreux, s'ajoute celui des colonies qui, par un privilège incompréhensible, ont été admises à se faire représenter dans le parlement mélropohtain.
Le système électoral qui produit ce résultat est une extravagance. 11 viole de la façon la plus choquante la loi de proportion, qui, sans être absolue, mérite cependant d'être respectée, parce qu'elle est une des formes de la justice. D'un arrondissement à l'autre, la diiïércnce de population est parfois énorme. TlI arrondissement du Nord, par exemple, compte cent mille habitants, tandis que tel autre des Basses-Alpes, de l'Arirge ou de la Corse n'en compte que dix mille, lis ont néanmoins part égale dans la représenlation parlementaire. La députation des colonies fait ressortir jusqu'à l'absurde cette choquante disproportion. Le député de Cochinchine représente cinq cents électeurs ; celui du Sénégal en représente trois cents. Ils ont cependant l'un et l'autre le même titre et le même poids que le député dont lo collège compte cent mille habitants et trente-cinq mille électeurs. Un régime électoral qui repose
Dçinz.aoïGoOQle
'"•i(H '■■'"•'■' - •"•i'ft&dRIE DE L'ORDRE
sur de semblables ënormités ne se défend pas. Il faut qu'il soit remanié du fond en comble.
L'arrondissement, qui est, comme le département luimême, une division factice et surannée, ne peut constituer par lui-même une circonscription électorale. Il n'a rien qui lui soit propre. On est d'un commune, parce que la commune constitue une petite patrie dans la grande. On est d'une province, bien que la province ait ofliciellement disparu, parce qu'il y a des affinités de race et des traditions qui vous y rattachent. Mais on n'est pas d'un arrondissement, parce que l'arrondissement n'a pas de personnalité. Il est donc inévitable qu'il disparaisse, lorsqu'on voudra remanier les circonscriptions administratives, conformément aux lois du progrès. Il est inadmissible, en tout cas, pour des raisons de proportion, qui sont aussi des raisons de justice que l'on vient d'indiquer, qu'il reste le cadre d'une circonscription électorale. La seule mesure équitable est le chiffre de la population . Il a le double mérite d'accorder à chacun la part qui lui revient et de réduire notablement le nombre des députés.
On peut admettre, par exemple, qu'il y aura un député par cent mille habitants environ. Le chiffre doit être approximatif, et non absolu, parce (|u'il convient qu'on tienne compte, pour la délimitation des collèges électoraux, des affinités, des traditions et des viimx de la population. En supprimant la députation des colonies, qui doivent avoir un conseil colonial, mais non pas une représentation au parlement de France, parce qu'elles ne participent pas aux charges de la métropole, cctlp proportion donnerait une chambre de trois cent cinquante à trois cent soixante députés. C'est tout ce qu'il faut, et plus même peut-être qu'il ne faudrait. L'expérience a démontré que les chambres trop nombreuses sont aussi celtes qui produisent lo moins do travail utile. £t cela s'explique aisément. Plus il y a d'avis, plus il est difficile de les accorder. Les consulta^
Dçinz.aoïGoOQlc
LE l'OUVOIR LÉGISLATIF iOS
lions, les objections, les intrigues se multiplient ou se prolongent en proportion du nombre des délibérants, et le temps se dépense plutât en bavardages qu'en œuvres. Ce vice est devenu particulièrement sensible, à mesure que les compétences sont devenues plus rares dans nos assemblées, et la rhétorique plus abondante. L'accession de plus en plus forte des politiciens dans le parlement, c'està-dire do gens qui font de la politique une carrière et cultivent plus volontiers leur propre gloire quel'intérét public, a diminué progressivement le rendement législatif, jusqu'à le réduire à peu près à rien. On ne fait rien qui vaille là où les orateurs foisonnent, et ce serait déjà mériter beau^ coup du pays que de diminuer cette part faite au théâtre, en diminuant le nombre des acteurs.
Mais cette réforme ne pourrait qu'atténuer, sans le guérir, le mal d'anarchie dont nous souffrons, si elle n'était accompagnée d'une autre réforme plus nécessaire etplus efficace encore : c'est la limitation des droits de la Chambre, et, par suite, la restriction des prérogatives qu'elle s'est abusivement adjugées. La Constitution de 1875, en négligeant de définir les pouvoirs de la Chambre des députés, lui donnait licence de les prendre tous, et, de fait, elle les a tous pris. Ce n'est pas seulement le gouvernement qu'elle tient à sa merci par le priviU'ge qu'elle s'est arrogé do faire, à son gré, vivre ou mourir les cabinets; elle a, de par son droit d'initiative, en matière législative et fiscale, le privilège autrement exorbitant de tenir en ses mains, toujours incertaines et souvent téméraires, la fortune et le crédit de l'Ëtat, la fortune privée des citoyens, la liberté du travail, la sécurité du commerce, le bien et le repos des familles, bref, les conditions d'existence du pays tout entier, et jamais le bon plaisir de nos anciens rois n'a fait courir de plus terribles risques à la fortune et à la tranquillité de leur peuple que les fantaisies extravagantes ou pernicieuses que nos députés tournent en projets de loi.
Savez-vouB pourquoi la discussion du budgetdure de six àhuitmoisàlaChombre, alors que le Sénat, toujours pressé par le temps, l'expédie en huitjours? C'est qu'il est hérissé d'amendements qui sont tous le fruit de l'initiative parlementaire, et chacun de ces amendements est une réclame individuelle ou une réclame de parti. Il y en a sur tous les chapitres, et, à l'exception du budget des cultes, tous aboutissent à une augmentation de dépenses. Il n'est guèrede chapitre qui n'intéresse une catégorie de fonctionnaires ou d'électeurs, et la brigue électorale s'intéresse aux plus nombreux. Un député sait qu'il ferait merveilleusement ses affaires s'il réclamait une augmentation de traitement pour les instituteurs, lesquels sont de puissants agents d'élection. Un autre en ferait autant pour les facteurs de la poste. Celui-ci demande pour les cantonniers; celui-là, pour les anciens combattants de 1870. L'auteur de cette ingénieuse idée rédige son amendement et, pour lui donner plus de poids, le présente à la signature de ses voisins et amis. Ils haussent les épaules, mais signent tout de même, afin d'avoirleurpartde réclame. L'amendement vient en discussion. La majorité le trouve abusif, extravagant, ruineux, mais elle le vote pourtant. C'est que le spectre de la réélection la terrorise. Comment affronter les instituteurs, les cantonniers, les facteurs, les anciens mihtaires, frustrés de la manne espérée, si l'on a voté contre? On vote pouril'amendemcnt passe, et le budget indéfiniment grossi compte une dépense de plus.
Ces réclames effrontées, qui défient la résistance, se produisent selon les formes les plus diverses, et triomphent toujours pour les mêmes raisons . Il ne tombe pas un grêlon en province, sans que le député intéressé réclame un million pour les sinistrés ! Pas un chômage ne se produit, pas une industrie ne périclite, sans que le gouvernement soit sommé de suppléer au travail absent. A ce degré et sous cet aspect, lamendicité ressemble fort à une
:.çinzeaoïGoOQlc
LE POUVOIR LÉGISLATIF lOS
industrie de ^rand chemin. Elle détrousse lebudget, comme Jes malandrins d'autrefois détroussaient les diligences. Encore ceux qui l'exercent se contentent-ils de prélever quelques millions sur le commun des contribuables pour gorger leurs agents électoraux. Plus redoutable est l'industrie de ceux qui spéculent sur la crédule ignorance et les instincts pervers de la démocratie. Tous ces projets de mine suspecte, qui, sous couleur de réformes liseales, visent à l'abolition progressive du revenu et à la spolia^ tion des fortunes privées au profit de l'État, devenu seul propriétaire, sont le fruit de ces sinistres calculs. Toutes ■ces lois d'inspiration philanthropique et de fins révolutionnaires, qui ont si profondément atteint notre situation économique, loi sur les syndicats, loi sur la limitation des heures de travail, loi sur les accidents, loi sur l'assurance -obligatoire, et tant d'autres lois analogues, procèdent également de cette initiative sans équilibre et sans frein qui spécule effrontément sur la faveur ou la peur du nombre. Les ouvriers en souffrent et les patrons s'y ruinent. L'industrie française succombe sous les risques ou les chaires qu'elle lui impose, tandis que la concurrence étrangère, libre de ses mouvements, s'empresse à occuper nos débouchés ou à cueillir notre clienti^le.
Comment se défendre contre ces sophismesî Et comment prévenir les catastrophes qu'ils nous préparent? Ce devrait être la besogne du gouvernement. Mais il n'y a pas de gouvernement! Les ministres, pris dans laOïambre et responsables devant elle, ne sont pas et ne peuvent être des gouvernants. Ce sont simplement des commis d'exécution qui reçoivent lesinstructionsdelacoUectivité parlementaire et se contentent de les remplir. Que leur servirait-il de résister aux propositions qu'ils jugent absurdes ou dangereuses ? S'il plaît à la Chambre de les voter, leur résistance leur coûterait la vie. Ils subissent donc le mal qu'ils ne peuvent empêcher. La pohtique passe ainsi du ministère
au parlement, et elle s'y avilit. La surenchère devient le jeu favori des individus et des groupes. On rivalise à qui fera les propositions les plus populacières, sans avoir le . moindre égard à leurs effets économiques ou financiers, et la société française, cyniquement pillée par ses mandataires, se meurt de ce bas charlatanisme.
C'est au pouvoir exécutif seul qu'appartient l'initiative des lois ; il convient de la lui restituer. L'Empire, dont on peut s'inspirer utilement, même quand on l'injurie, avait su prendre d'efficaces précautions contre les vices et les dangers du parlementarisme. Non seulement il avait réduit à trois cents membres environ le nombre des députés, afin de faire la part moins large aux bavardages inutiles, mais comme il savait que les aptitudes et les connaissances des hommes sont nécessairement bornées, si bien qu'on les choisisse, il avait refusé le droit d'initiative au Corps législatif. C'est lui qui proposait les lois; le Conseil d'État les élaborait; la Chambre n'exerçait sur elles qu'un droit d'examen avant de les voler. Le véritable législateur sous l'Empire fut le Conseil d'fctal, et jamais, en vérité, corps d'Ëtat ne fut plus propre à fabriquer des lois. Le Conseil d'État de l'Empire fut le plus admirable foyer de législation qui se soit jamais ru. On peut oublier les nom» des hommes qui le composaient ; on ne méconnaîtra jamais la qualité de l'œuvre qu'ils ont laissée. Les lois que nous faisons, nous autres, sont si mal ébauchées, si gauches dans leur texte, si flottantes dans leur sens, que les tribunaux ne peuvent les interpréter. Les lois de l'Empire, forgées par le Conseil d'État, sont d'un métal si plein et si pur que l'équivoque ne peut y mordre.
Il est aisé de comprendre la supériorité de cette méthode sur la méthode parlementaire. A la Chambre, le» députés font des lois sur toutes les matières, alors que les trois quarts, au moins, de ceux qui les font ne savent pas. le premier mot des questions sur lesquelles ils légifèrent.
Dçinz.aoïGoOQle
Au Conseil d'État d'autrefois, les projets de loi étaient renvovés d'abord à la section compétente, composée de jurisconsultes et d'odministrateurs choisis à cet effet. Là chacun d'eux était, pour ainsi dire, passé au laminoir d'une discussion technique et savante, puis soumis au Conseil tout entier, et l'on conçoit qu'après une semblable préparation, il pût affronter la discussion du Corps législatif. C'est à cette pratique législative, qui s'appliquait aux décrets comme aux lois, que l'Empire, dont la politique fut, par d'autres cOt(>s, si malheureuse, doit d'avoir laissé le souvenir d'une administration incomparable.
Il faut revenir à cette méthode féconde et sâre qui est la loi même de l'ordre. Avec elle, chacun reste à sa place et fait ce qu'il doit. Le pouvoir exécutif propose les lois; le Conseil d'Ëtat les élabore et les rédige en projets ; le parlement les discute et les vote. Il ne faut pas dire qu'un parlement réduit à ce rôle n'est plus qu'une apparence, parce qu'il n'a plus ni crédit ni vertu. La vérité, c'est qu'il reste, non seulement en titre, mais en fait,run des grands pouvoirs de l'ËLat. Une assemblée qui est libre de voler ou de rejeter les lois, qui est martresse du budget et peut, en le refusant, ou faire capituler le gouvernemeni , ou l'obliger à consulter le pays, pour qu'il soit l'arbitre entre elle et lui; qui, enfin, sans avoir une part directe dans l'action gouvernementale, conse^^■c le droit et le moyen de donner, par voie d'adresse ou d'interpellation, sur la politique et les actes du gouvernement, des consultations retentissantes, et nécessairement obéies, lorsqu'elles s'inspirent vraiment du sentiment public, une assemblée, dis-je, investie de pareils pouvoirs est une puissance effective et considérable, et son autorité sera d'autant plus forte qu'elle s'exercera dans la légitimité de son droit et la mesure de ses attributions.
II est bon, néanmoins, de prévoir l'éventualité d'un conflit entre les deux pouvoirs et de pourvoir aux moyens
408 THÉORIE DE L'ORDHE
de le r<^3oudre. C'est là une des grosses lacunes de la Constitution de 1875. Dans les monarchies constilutionnelles, lorsqu'un conflit s'élève entre le ministère et le parlement, la couronne est le premier arbitre. Si elle estime que le parlement a raison, elle reçoit la démission du cabinet et en choisit un autre. Si elle juge, au contraire, que le parlement a tort, elle dissout la Chambre et appelle le pays à nommer une représentation nouvelle. C'est une procédure logique et sûre qu'il faut conseirer. Mais une dissolution de la Chambre, suivie d'élections générales, c'est toujours un gros événement. Tout conflit entre les pouvoirs publics a sa répercussion dans le pays, et il n'est conforme aux intérêts de personne de renouveler fréquemment ces causes d'agitation. Il convient donc de n'y recourir que dans les cas extrêmes, et lorsqu'on a reconnu à des signes certains que l'antagonisme est irréductible. Dans les cas les plus ordinaires, il y aurait avantage à lui substituer une consultation directe du pays luimême par voie de référendum. Le référendum est la traduction la plus exacte et la plus droite de la souveraineté populaire, et l'on a peine à s'expliquer les résistances invincibles qu'il a rencontrées dans les assemblées républicaines. 11 est certain que le peuple n'est pas apte à trancher les thèses contraires que soulève la discussion des lois. Il serait extrêmement téméraire de lui soumettre notamment certaines questions où l'intérêt général de la patrie se trouve en conflit apparent avec l'intérêt personnel des individus; car non seulement il n'a ni le sens ni la mesure des intérêts généraux de l'État, mais il est encore affecté d'un égoisme grossier et court qui l'incline instinctivement à se décharger des obligations qui lui incombent. Mais, en dehors de ces réserves, il a le jugement juste et sain, et l'on peut utilement s'en rapporter à lui. Beaucoup des irntanis et funestes conflits qui ont divisé jusqu'à la guerre intestine la société française.
depuis vingt-cinq ans, et les maux qui s'en sont suivis nous auraient été épargnés si le peuple en eût été l'arbitre. Il va de soi, d'ailleurs, que le référendum, dans la pratique, devrait être subordonné à de sérieuses garanties. C'est une procédure qu'U reste à fixer Mais le principe n'est pas contestable. Il est juste et bon qu'il soit introduit dans nos institutions.
LADMINISTRAT]ON
La France est trop administrée : je veux dire que l'acti- ■vité des individus et des groupes se heurte en trop d© points à l'intervention de l'État. Il y a chez nous beaucoup plus de fonctions publiques qu'en aucun autre pays <Iu monde, et ces fonctions elles-mêmes contienoent beaucoup plus d'agents que ne l'exigent les besoins auxquels ils sont censés répondre. Ce mal est ancien déjà, et, bieo loin de s'atténuer avec le temps, il s'aggrave d'année en année ; car tout régime nouveau croit affermir sa puissance en multipliant ces onéreuses servitudes. Lorsque Napoléon prit le pouvoir après le 18 Brumaire, il succédait à une période d'anarchie qui n'avait rien laissé debout. Tout était à refaire dans la société et dans l'État, et Napoléon relit, en effet, l'une et l'autre. Mais il les refit selon ses goûts et à la mesure de son génie. Il voulut être le mailre absolu de la puissance publique, dans toutes ses manifestations et à tous les degrés. Et comme il était à lui seul le conseil et la vie de l'État despotjquement absorbé, il le dota d'un organisme merveilleusement approprié à cette prodigieuse autocratie.
Avant lui, la Révolution française, opérant sur une table rase, avait ébauché le nouveau système d'administration ■qui devait remplacer les institutions écroulées de l'ancien régime. Napoléon les perfectionna en les complétant. Il institua ce mer\'eilleux mécanisme qui ressemble à ito mouvement d'horlogerie monté pour l'éternité. L'œuvre
L'ADMINISTRATION "i
•était, en effet, ai harmonieusement combinée qu'après avoir reçu l'impulsion du mattre, elle n'a pas cessé •de fonctionner automatiquement jusqu'à nous, sans que les changements de gouvernement, révolutions ou coups d'Ëtat, l'aient un seul instant troublée.
L'oi^anîsation napoléonienne était trop commode aux gouvernements pour qu'aucun de ses successeurs songeât k la répudier. Aussi les régimes les plus disparates : Restauration, monarchie de Juillet, république, second Empire, l'oul-ils recueillie avec un égal empressement. Pour mieux dire, ils ont laissé fonctionner à côté d'eux, sans autre modification qu'un changement d'enseigne, cette machine à la fois précise et complexe qui remplissait son office avec autant de régularité et d'indifférence que l'horloge des Tuileries sonnait l'heure aux hôtes successifs qui passaient là. Seulement chacun d'eux en était le martre à son tour, et chacun l'accommodait à ses «aprices ou à ses besoins. Il en est résulté que, tout en respectant le mécanisme administratif institué par Napoléon, tous les gouvernements en ont surchargé les cadres et multiplié les rouages. Cette progression se mesure à la marche toujours ascendante du budget qui l'entretient. Le budget des fonctions publiques était des plus modestes aous le premier Empire, il est écrasant aujourd'hui. Sous le régime de la Constitution de l'an VIII, il n'atteignait pas 100 millions, il dépasse actuellement 500 millions. Cette différence ne donne pas seulement la mesure des sacrifices imposés aux contribuables par le « fonctionnarisme a. Comme chacun de ces fonctionnaires intervient, par l'exercice même de sa fonction, dans la vie de chaque citoyen, je laisse à penser de quel poids cette monstrueuse machine pèse sur l'activité individuelle ou collective de la société fran^'aise, et quelles entraves elle oppose à son essor.
Ce système a deux vices également contraires à une
112 TilÉUR[Ë DE L'ORDRE
économie bien entendue de la société et de l'Ëtat : c'est, d'une part, l'excès de concentration dans les mains du pouvoir qui dispose des fonctions publiques, et, d'autre part, l'intervention abusive de ces fonctions elles-mêmes, en des domaines qui devraient échapper à leur action.
On peut se représenter assez exactement le pouvoir central sous la figure d'un ministre assis devant un bureau qui serait un immense clavier. Chaque touche figure un service pubUc. 11 la presse du doigt r instantanément, l'impulsion court à travers l'immense réseau du service et se communique à tous ceux qui relèvent de lui. On a souvent cité comme exemple de cette centralisation outrée ce mot mémorable d'un ministre de l'instruction publique du second Empire : « A cette heure, disait-il, tous les professeurs des collèges ou lycées de France dictent une version latine à leurs élèves, n Chacun de ses collègues eût pu tenir le même propos avec le même orgueil; car le cas était à peu près le même dans tous les départements ministériels. Assurément une telle organisation est un beau modèle de précision et d'ordre. On comprend que les partisans de la concentration, uniquement sensibles à ses avantages, l'admirentetveuillentla garder. C'est aussi le goût de la plupart de ceux qui occupent le pouvoir, non seulement parce qu'ils sont jaloux de leur autorité» mais aussi parce qu'ils se sentiraient diminués si telle ou telle des opérations qui relèvent de leur département échappait à leur action. Ni les uns ni les autres ne prennent garde aux inconvénients du système et au dommage général qui en résulte.
On sait que tout organe qu'on n'exerce pas s' affaiblit progressivement jusqu'à l'alrophie. La loi est la même dans l'ordre moral. L'absorption par le pouvoir central de toute l'activité administrative ou politique a réduit littéralement à rien les groupes provinciaux. La commune n'a pas de vie qui lui soit propre. On n'y peut remuer un
:.çinzeaoïGoOQle
L'ÂDHINISTBÂTION 113
pavé satis être dûment autorisé. Le canton est une pure appellatioD sous laquelle n'existe aucune réalité. Les sous-préfectures, d'ailleurs inutiles, ne sont que de simples bureaux de transmission, a Qu'est-ce qu'un sous-préfet? s'écriait un jour Raoul Duval : une botte aux lettres t s Les préfectures elles-mêmes ne sont guère que des bureaux d'études. Elles élaborentlea affaires qui leur sont déférées, mais ne les résolvent pas. Elles envoient les dossiers au pouvoir central, qui donne la solution. Or, il ta donne après des délais interminables qui laissent en souffrance des intérêts graves et souvent pressants, et sans avoir la moindre notion pratique de la question. Je me souviens d'avoirfait, comme conseiller général, plusieurs démarches au ministère de l'intérieur, atin qu'on nous rendtt enfin le dossier d'un chemin vicinal, avec l'approbation réglementaire. Les conseils municipaux et les maires des communes intéressées, l'agent voyer cantonal et l'agent voyer en chef étaient d'accord sur le tracé et sur les conditions. Aucune objection locale ne s'était produite, et le conseil général avait sanctionné le projet. Mais, au ministère de l'intérieur, il s'était rencontré un chef de bureau ou un chef de division à qui la chose ne plaisait pas. Il trouvait le tracé mal étabU et les pentes exagérées. C'est pourquoi le dossier ne sortait pas I Combien de fois ne suis-je pas allé, comme député, à la direction des cultes, demander pourquoi l'on ne rendait pas te dossier d'un projet de réparation d'un presbytère ou d'une église I C'est qu'on soulevait des objections analogues. Le plan adopté par les autorités locales n'avait pas obtenu l'agrément d'un chef de bureau qui n'y connaissait rien, et le projet dormait indéfmimeot dans les armoires funéraires qui sont l'i» paee des bureaux.
Je cite ces exemples, parce qu'ils me semblent particulièrement démonstratifs de l'absurdité du système. Mais la mine est inépuisable et les cas infinis. Pourquoi, par
114 THÉOBIB DE L'OBDRE
exemple, est-ce le nÛDistre de l'intérieur qui décrète l'ouverture de la chasse dans les départements, alors que les conseils généraux ont seuls compétence pour connaître les zones dans lesquelles la cheisse doit être avancée ou retardée? Une ville a besoin de contracter un emprant. De quelle autorité relève logiquement une semblable opération? Du conseil municipal d'abord; du conseil général ensuite. Ces deux juridictions devraient suffire à l'Ëtat, et lui donner toute garantie, parce qu'il n'y a plus de compétence au delà. Hais ce n'est pas ainsi qu'on en juge. Du conseil général le préfet transmet le dossier de l'affaire au ministre, qui en fait l'objet d'un projet de loi et le soumet à la Chambre des députés. A quoi rime cette procédure? Et quelle compétence ont les députés pour autoriser Dunkerque ou Perpignan à contracter un emprunt de cent mille francs pour réparer un hôpital ou construire im lavoir public?
C'est & ces pratiques extravagantes, grossies jusqu'à la monstruosité, qu'est dâ cet abus essentiellement français qu'on appelle la paperasserie. On emploie des milliers et des milliers de jeunes gens à noircir du papier administratif dont le moindre défaut est de ne servir à rien. On fait subir des retards iojustiliables à des affaires souvent ui^entes que les autorités locales, seules compétentes, résoudraient vite et bien. On atrophie, par défaut d'exercice et d'aliment, les organes de la vie provinciale ; car les assemblées électives, qui sont censées représenter la commune, le canton, l'arrondissement, le déparlement, sont beaucoup plus une apparence représentative qu'une représentation. On serait fort embarrassé de dire quelles sont les attributions du conseil d'arrondissement. Quant aux conseils municipaux et aux conseils généraux, leurs pouvoirs sont tellement réduits et subordonnés qu'ils semblent, en réalité, plutôt des mineurs assujettis à la tutelle du pouvoir central que les tuteurs réels de la com-
:.çinzeaoïGoOQle
muDe ou du département. Le pouvoir central absorbe tout «t ne laisse rien à faire aux pouvoirs locaux qui s'étioleot. Et le pis est que le même phénomène se reproduit avec la mèmeintensité dans l'ordre intellectuel. Paris n'est pas seulement une capitale administrative et politique; c'est aussi la capitale de l'esprit, des lettres, des arts, de la science, du g'OÛt et de la mode, en un mot, de tout ce qui fait l'éclat et le renom du génie français. Ce prodigieux afflux de vie fait à la France un cerveau énorme et toujours congestionné. Or, les congestions prédisposent aux accidents. Les révolutions qui ont si terriblementbouleversé le cours de notre vie nationale en sont bien la preuve. Elles ont été des coups de tète de Paris. La France les a subies, parce que Paris lui commande. Ella n'en eût pas fait une seule, si Paris t'eût laissée maîtresse de ses destinées, etDieu sait ce que cette sagesse nous eût épargné d'épreuves I
Rien n'est, en somme, plus immérité et plus absurde que ta longue adulation qui a fait de Paris le tyran de la France; rien de plus choquant que le sophisme, si soigneusement entretenu par les politiciens révolutionnaires, qui consistait à faire de Paris la ville d'élection de l'esprit humain, et du peuple de Paris le premierpeuple du monde. Oe fut notamment une des plus lyriques turlutaines de Victor Hugo de célébrer en strophes échevelées la Ville- Lumière, de prêter à Paris son propre cerveau, et d'enseigner au peuple qu'à Paris était réservé l'honneur de puiser la terre de toutes les tyrannies, parce qu'il était l'autel universel d'oii venait toute lumière et toute vérité. Et les écomifleurs politiques traduisaient en prose électorale cette apocalypse parisienne. Car tous rêvaient d'être conseillers municipaux, députés et ministres, et il leur fallait conquérir la faveur de Paris pour donner vent à leurs ambitions. Ce que Paris afaitéclore de ces dentistes est incalculable. Mais ce fut toujours au détriment de la raison, de la justice et de la vérité. S'il y avait une
:.çinzeaoïGoOQlc
échelle pour mesurer l'esprit et le caractère d'un peuple, la population parisienne, pri^e dans sa collectivité, occuperait le plus baa échelon.
Ce qui est vrai, c'est queParis est un centre intellectud, un foyer rayonnant, comme le furent autrefois Athènes et Rome. Mais ce n'est pas à sa population qu'il doit faire hommage de cette gloire. Elle eu serait plutôt rétouffoir, si l'esprit pouvait être étouffé. 11 y a quelques centaines d'hommes d'élite, qui constituent, en se rapprochant, et alimentent mutuellement ce foyer lumineux qui fait que Paris s'élève et brille comme un phare au-dessus des sociétés. Ils sont venus de tous les points de la France : Paris est le creuset magique où leur esprit a pris sa forme définitive et sa splendeur. Leur action rayonne sur les deux millions d'hommes qui les entourent; mais elle ne les pénètre pas. I! n'est pas d'ignorantou d'imbécile que le voisinage d'un homme de génie ait guéri de son ignorance ou de soD imbécillité. Paris est la Ville-Lumière, si l'on tient à cette appellation; seulement cette lumière n'a jamais éclairé d'une lueur particulière l'esprit de sa population.
A parler net, le Parisien, dans son ensemble, est l'être le plus absurde qu'il y ait en France. Sa bêtise n'est pas simple, elle est superposée. Elle se complique de toutes les incongruités poUtiques, philosophiques, scientifiques et banales qui hantent les esprits mal équilibrés. Le cerveau du Parisien est largement ouvert à toutes les folies ; il n'est pas d'idée fausse qui ne trouve à s'y accrocher et n'y fructifie. Il n'a pas l'ignorance simple et naïve de l'homme de la campagne ; il a le faux savoir, il a le sophisme, il a la présomption, il a la vanité des gens qui prétendent enseigner ce qu'ils n'ont jamais appris. Paris est l'exutoire de la province. Pour un homme d'esprit solide et de valeur réelle qui vient y prendre place, il y entre des milliers d'esprits insuffisants, brouillons, difformes, extravagants^
:.çinzeaoïGoOQle
incapables de s'accommoder de la vie étroite et simple de leur foyer, plus incapables encore de réaliser les vagues ambitions qui les agitent. Tout cela pullule et grouille dans la grande cité, et c'est ainsi que le frottement continu de ces ignorances fanfaronnes, de ces incapacités aigries, fait du peuple de Paris un peuple à part, crédule, badaud, superficiel et vain, aussi redoutable dans ses engouements que dans ses colères, au demeurant, le plus sot peuple du monde.
11 n'est donc ni bon ni juste de conserver à Paris une tyrannie d'autant plus redoutable à l'ordre qu'elle est à la merci des turbulences d'une population facilement excitable et toujours déséquilibrée, instinctivement rebelle à l'autorité régulière et toujours prête à l'assaillir, sur l'appel des meneurs. Les minorités en France n'ont que trop de tendances à substituer leurs caprices au vœu de l'universalité. C'est une tradition funeste qu'il faut rompre. En somme, ce sont des minorités généralement composées de l'écume sociale qui nous font la loi depuis un siècle. Si l'on savait par combien de gens ont été faites nos révolutions et de quelle qualité sociale étaient ces vainqueurs, dont la gloire anonyme a fait délirer les historiens et tes poètes qui les célèbrent, on serait épouvanté de voir à quoi tiennent le sort des gouvernements et la paix des peuples!
Mais cette fragilité même, attestée par de pareils exemples, est une raison décisive etpressante d'y remédier. Et le remède est relativement facile, puisqu'on en connaît les causes. Lorsqu'on va de Naples à Pompéi, on aperçoit aux pieds du Vésu^■e de nombreux villages bâtis, ou plutôt rebâtis, sur l'emplacement même d'autres villages que les rouges coulées de la lave ont plusieurs fois détruits. Et l'on s'étonne de l'imprudence routinière de ces viUageois qai s'exposent sciemment aux atteintes d'un fléau qui dévora leurs ancêtres et doit, selon la loi des probabilités.
:.çinzeaoïGoOQlc
les dévorer à leur tour : ces pauvres geas sont pourtant excusables. Ils sont forcés de bâtir sur la terre qui les nourrit; pour le reste, il s'en remettent à la merci de Dieu. Les gouvernements qui se sont succédé depuis la Révolution ont commis, k l'envi, la même témérité, sans avoir la même excuse. Ils savaient, par un mémorable exemple, que Paris était le moins sûr des asiles pour un gouvernement. Faire de Paris une capitale, la résidence du chef de l'Ëtat, et concentrer autour de lui tous les pouvoirs publics, ce n'est pas seulement camper en pays ennemi, c'est provoquer de gaieté de cœur la révolution. Comment les factions ennemies résisteraient -elles à la tentation, lorsqu'elles se sentent maîtresses de l'assaut et tiennent la victoire dans leur main? Il suffit de surprendre le Palais et d'envahir la Chambre pour être le maître de Paris, et qui tient Paris tient la France. Quelques bandes soulevées à propos consomment l'attentat, et la besogne une fois accomplie, on télcgrapliie aux départements subjugués que le peuple, dans un bel élan d'héroïsme, vient de renverser la tyrannie. La farce est jouée I
Les États-Unis, peuple prévoyant et pratique, n'ont eu garde de faire do New-York leur capitale poUtique. Ils ont fixé le siège des pouvoirs publics à Washington, ville obscure et paisible, sans commerce, sans industrie, sans populace, en un mot, faite à souhait pour être la résidence du président, des ministres et du Congrès. Celte précaution élémentaire, moins justifiée pourtant chez eux que chez nous, les tient à l'abri des révolutions. Est-ce en souvenir de la Fronde que Louis XIV avait transporté la cour à Versailles? Peut-être. En tout cas, l'éloignement étedt légitime. Malheureusement pour la fortune de sa race, il ne le poussa pas assez loin. Versailles est trop près de Paris pour rebuter l'émeute. On le vit bien au 6 octobre, lorsque la canaille conduite par Théroigne de Méricourt alla y relancer Louis XVI et le ramena prisonnier dans Paria, dont
:.çinzeaoïGoOQle
L'ADMINISTRATION tlS
il De devait plus sortir. Si Louis XVI avait préféré Fontainebleau à Ver8aille8,lû royauté, défendue.par son éloignement même, n'eût pas sombré dansla Révolution. Eh bien, ce que ni la royauté ni les gouvernements qui lui succédèrent n'ont su faire pour leur propre défense, il faut que la France elle-même le fasse pour la sauveg;arde de l'ordre. Il faut qu'elle retire h. Paris le privilège, peu précieux, d'ailleurs, de capitale politique et qu'elle transporte à Fontainebleau ou ailleurs le siège des pouvoirs publics. Comme Washington ne tire ni profit ni gloire de sa condition de capitale, Paria ne perdra guère à voir le gouvernement fixer sa résidence à vingtou trente lieues deBelleville et deMénilmontant, Sa gloire et sa vogue lui viennent. Dieu merci, d'ailleurs, et les sources qui les alimentent n'en seront aucunement appauvries; mais la France, garantie contre des accidents aussi préjudiciables, en somme, & Paris lui-même qu'au reste du pays, connaîtra enfin, à l'exemple des autres peuples, ce bienfait encore inconnu qui est la condition primordiale de l'ordre : le sentiment et la jouissance de la stabilité.
Ce transfert du gouvernement et de ses organes essentiels dans une ville paisible et sdre comme Washington est une précaution, ce n'est pas une réforme. La précaution serait même illusoire, si elle n'avait d'autre effet que de changer le siège des pouvoirs publics, en leur conservant cette autorité pléthorique etjalousequi tire toutàelle et ne laisse rien à faire aux autres. Car l'État continuerait d'avoir une têle monstrueuse et un corps étîque. La réforme consisterait donc & dégonfler le pouvoir central pour rendre aux pouvoirs locaux le mouvement, la force etla santé. Cela s'appelle décentralisation. Le mot est à la mode, et l'idée qu'il exprime compte maintenant de nombreux prosélytes. On a publié force livres et brochures sur la matière et on a fait dans la plupart des villes nombre de conférences ardemment applaudies; il s'est même cons-
fitué une ligue pour propager ef défendre la politique de décentralisation.
n ne peut entrer dans le cadre d'une étude purement théorique de discuter les différents projets que l'idée a tait éclore, Il sufût d'en connaître et d'en faire adopter le prin- .cipe, sauf & examiner, en temps opportun, les moyens d'exécution. Il est hors de doute que notre organisation administrative est à la fois surannée et trop lourde, qu'elle impose à la société française des sacrifices sans réciprocité, et qu'il y aurait d'immenses avantages politiques et sociaux k la remanier de fond en comble. Lorsque l' Assemblée constituante supprima les anciennes provinces et leur substitua la division par départements^ elle fit une œu^re utile et juste en son temps. Il y avait, avant elle, des Bretons et des Provençaux, des Gascons et des Normands, des Lorrains et des Auvergnats, des Vendéens et des Bourguignons qui constituaient autant de nationalités distinctes et restaient, par| esprit de race et de pro\'incc, réfractaires à la solidarité. Elle jeta tous ces éléments disparates dans le creuset natîpnal, et de la fusion sortit un métal homogène et pur qui fut l'unité française. Les grandes guerres de la Révolution et de l'Empire, qui sanctionnèrent avec tant de force et d'éclat cette fraternité du sang; le service militaire, qui, pendant tant d'années, mêla dans les régiments les conscrits venus de tous les coins du pays; les fréquents changements de garnison, qui firent connaître à chacun d'eux les régions et les villes les plus éloignées de leur village natal, imprégnèrent les générations successives de cette unité et la firent indestructible. .C'est pour cela que la France est aujourd'hui la nation la plus homogène qui soit au monde.
Mais, l'œuvre une fois accomplie, on s'est aperçu des inconvénients du système qui l'avait réalisée. Le département, institué pour supplanter la province, a perdu sa raison d'être, depuis que la province a cessé d'exister, D n'a
:.çinzeaoïGoOQle
ni caractère ni physionomie qui lui soit propre. Depuis cent ans et plus qu'il existe, il n'a pu conquérir une pei^ sonnalité. C'est un cadre purement artificiel dans lequel foQctionne une section du service général de l'Ëtat. Or, le cadre est infiniment trop étroit pour chacune des fonctions qu'il contient, et l'œuvre initiale d'une réforme décentralisatrice devrait être d'élargir le cadre départemental, et chacune des circonscriptions administratives qui en dépendent, dans la proportion du simple au triple.
Vous ètes-vous quelquefois amusé à feuilleter l'annuaire d'un département? Faites-le, et vous serez émerveillé de voir combien laFrance est administrée. Tout annuaire est un microcosme. Le tableau qu'il présente de l'oi^anisatioa administrative dans tel ou tel département se reproduit rigoureusement dans tous les autres. C'est la même division et la même hiérarchie partout. Il n'est pas un chef-Ueu de département, d'arrondissement ou de canton où l'on ne retrouve la même répartition des fonctions sous les mêmes rubriques. Napoléon avait imaginé ce prodigieux mécanisme dont il était'l' unique régulateur. Les gouvernements successifs y ont ajouté quelques cases. La république les a multipliées, afin de récompenser ses clients faméliques. C'est sa sportule, à elle, et si abondante qu'elle l'ait faite, elle ne parvient pas à satisfaire les appétits qu'elle a déchaînés.
Ce réseau de services publics subdivisés à l'infini, qui s'étend de Paris à nos derniers villages, en multipliant ses mailles, est vraiment formidable, et l'on ne peut s'étonner que la vie d'un peuple étouffe sous cette étreinte. Il n'est pas une fonction sociale qui ne se heurte à la tyrannie oppressive et paralysante de la fonction publique. LafonctioQ se substitue partout à la libre activité de la commune ou de l'indi^'idu; le fonctionnaire, transformé le plus souvent en agent politique, emploie le peu d'autorité qu'il détient à tyranniser le pauwe monde. Il n'est jamais entré
i23 THÉORIE SE L'ORDRE
dons la tète d'un fonctionnaire français qu'il n'est et ne doit être que le ser\iteur des autres. Chacun d'eux est pénétré de cette idée, d'ailleurs endémique en France, que l'Ëtat règne souverainement sur tout et sur toua,et comme il est luinnéme, si chétif qu'il soit, partie intégrante de l'Etat, il prend l'air et l'allure d'un roi nègre devant ses administrés. Le public, habitué à tons les esclavages, supporte l'insolence de ces nouveaux maîtres avec la même résignation qu'il supportait le bon pleùsir des seigneurs d'autrefois. Il a change de li\Tée, sans chaîner de ser%itude, et c'est pitié de voir comment un galopin de vingt ans éconduît ou rabroue les gens qu'il devrait servir.
Cette tyrannie est fort onéreuse, et c'est encore le moindre de ses vices. L'administration générale de l'Ëtat coûte annuellement, pour les services civils seuls, à l'exclusion de la Marine et de la Guerre, cinq cents millions de plus qu'elle ne coûtait sous l'Empire. Ces cinq cents millions de dépenses purement civiles proviennent de créations de services, d'emplois nouveaux et d'augmentations de traitements. 11 y a eu, de ce chef, principalement dans les administrations centrales, de monstrueuses dilapidations. Non seulement on a créé des ministères nouveaux et, pour fortilier et consolider ces créations, accumulé autour d'elles, comme autant de contreforts, les directions, les di^'isions et les bureaux ; mais les vieux ministères ont cédé à la contagion et multiplié leurs services. Tout sénateur et tout député ministériel traîne après lui une bande de clients électoraux et de fruits secs dont on paie les ser^ vices ou la parenté en grugeant le budget. On a élargi les cadres pour leur donner des places, et tout cela mange au râtelier de l'État.
Cependant, lorsque l'opposition réclame des économies, on lui répond que c'est impossible, parce que le budget est incompressible. Il est incompressible, assurément, si
:.çinzeaoïGoOQlc
l'oQ entend conserver ce luxe de fonctions nouvelles elle personnel qui les remplît. Mais on ne fera croire à personne qu'il soit plusdifûcile d'administrer la France qu'il y a trente ans, pas plus qu'on n'oserait dire qu'il faut à la république deux ou trois employés pour faire la besogne d'un seul autrefois. La vérité, c'est qu'on paye tous ces gens-là pour ne rien faire, et qu'on n'ose troubler leur opime paresse, parce qu'on révolterait, en y touchant, toutes les influences électorales ou parlementaires, et qu'aucun ministère ne survivrait une heure à ce coup d'Ëtat. Là pourtant est la réforme indispensable. Entrez dans une administration quelconque, ettAchez d'évaluer le travail accompli ; vous trouverez que la besogne d'une journée représente rarement deux heures d'assiduité. En obligeant le fonctionnaire à huit heures de travail réel, vous pourriez en supprimer trois sur quatre. Et si, d'autre part, on appliquait la même réforme aux fonctions, en simpliliant les services et en réduisant l'énorme paperasserie qui les encombre, l'Ëtat se trouverait déchargé de la plus onéreuse et de la plus lourde des servitudes.
On y trouverait, d'abord, une forte économie d'argent et une économie beaucoup plus précieuse encore, une économie d'hommes. La bureaucratie dévore plus d'existences humaines qu'une guerre permanente, et la perte qui en résulte pour la société est incalculable. L'homme qui entre à vingt ans dans une fonction publique est une force à jamais perdue, par conséquent, une existence détruite. Sa jeunesse, son activité, sa puissance créatrice, ses facultés physiques et morales sont, à l'heure même, frappées d'une paralysie professionnelle qui les rend à jamais stériles. Il passe à l'état de parasite, vivant de la substance des autres et ne produisant jamais. L'infirme qui ramasse du fumier sur les routes, le goitreux qui fait pousser un chou, apportent quelque chose au fonds social. Leur contribution est misérable, mais elle
est utile pourtant. Le fonctîonaaîre n'apporte rien. Il codsommeetne produit pas. Après trente ou quarftnte années de cette existence à la fois onéreuse el stérile, la société, dont il a vécu, lui assure une pension de retraite pour qu'il l'achève de la même façon. La mort, qui l'efface du grand-livre, n'est même pas un accident. Au fond, c'était im bois mort à vingt ans, qui n'a porté ni feuilles ni fruits.
• Mais il faut bien, dira-l^n, des fonctionnaires! ■ Sans doute; il n'y aurait ni Ëtat ni société sans cela. Toute nation étant un organisme, il faut des rouages qui en assurent le fonctionnement, et ces rouages, ce sont les fonctionnaires. Seulement, s'il faut des fonctions, il en faut le moins possible. Il faut qu'elles soient assez rares pour ne pas appauvrir la sève et la force expansive d'un peuple, et assez effacées pour ne pas être la seule aspiration de sa jeunesse. Il y a trois ou quatre fois plus de fonctionnaires en France qu'en Angleterre, dix fois plus qu'aux États-Unis. La différence ne se résout pas uniquement par une économie d'appointements. Les conséquences sociales qui eo résultent ont une bien autre portée. En France, tes jeunes gens ne visent qu'à la fonction, et leur existence est faite, réglée, achevée, dès qu'ils l'ont obtenue. En Angleterre comme aux Étals- Unis, ils préfèrent les chances de l'initiative individuelle, du travail libre, de l'entreprise hasardeuse, mais presque toujours féconde, à l'assurance de cette plate médiocrité. Allez donc proposer à un Yankee qui sort du collège une place de commis expéditionnaire, de percepteur ou de receveur de l'enregistrement; vous verrez avec quel superbe mépris il accueillera votre proposition! S'il a des muscles, de la tête et du coeur, c'est pour violenter la fortune, et non pas se dessécher dans un bureau. Cette différence de goût dans l'une et l'autre nation se traduit par la différence de leur destinée : l'une est en pleine acti-
:.çinzeaoïGoOQle
vite et déborde sur le laondcj tandis que l'autre se ratatine et a'éteint.
On ne dira jamais assez aux pouvoirs publics que la cause première de l'appauvrissement de notre pays n'est pas la dépopulation, dont on s'inquiète, à boa droit, d'ailleurs, mais l'abus des fonctions. Ce vice d'État est devenu une maladie sociale. Elle absorbe et dévore les jeunes générations et retire au travail ses éléments fécondateurs. Interrogez les enfants de nos lycées, sur les carrières auxquelles ils se destinent, et huit sur dix vous répondront qu'ils aspirent à un emploi public. Leurs parents ne leur ont pas soufflé d'ambition plus haute. Ils sont sans horizon, comme ils sont sans essor. Ils ont vu que tout le monde est fonctionnaire en France; comme leurs devanciers à leurs voisins, ils cherchent è saisir une place vide dans ce casier. Et. ce n'est pas seulement sur la jeunesse de nos écoles que sévit ce fléau, il est aujourd'hui partout. Lo service militaire obligatoire et celte ingénieuse machine à faire des déclassés qu'on appelle le certificat d'études l'ont développé dans des proportions formidables. 11 n'est point de lauréat de l'école primaire qui ne demande une place à la ville ; il n'est pas de sous-officier qui consente à rentrer dans son village. Il faut à tous des places. On serait moins prompt peut-être à les distribuer, si l'on réfléchissait que chaque emploi qu'on donne équivaut h la perte d'un homme pour la société.
Le remède à ce mal efl'royable, qui fait plus de ravages que la peste ou la guerre, est dans une refonte intégrale de l'organisation administrative. Ce serait l'alléger sensiblement déjà que de supprimer les fonctions inutiles, et la plupart de celles qu'on a créées depuis vingt ans appartiennent à cette catégorie ; mais la réforme essentielle consisterait à élargir les circonscriptions administratives, dr telle sorte que chacune d'elles fût égale à deux ou trois
départements. On élargirait dans la même proportion chacun des services publics que le département contient actuellement. A l'exception des fonctionnaires subalternes, dont le service est proportionné à la mesure des forces humaines, tels que les facteurs et les cantonniers, et des instituteurs, dont lafonction est naturellement circonscrite par la commune, il n'est pas de fonctionnaire qui ne puisse donner deux ou trois fois plus de travail qu'il ne fait. La suppression des emplois inutiles et l'élargissement des cadres subsistants permcltraientde payer un peu plus cher les fonctionnaires maintenus en service, et ce sera justice puisqu'ils auront k travailler davantage. Hais cette augmentation de traitement n'en produira pas moins une économie notable des dépenses administratives. Et cette économie d'argent sera le moindre bienfait de l'organisation nouvelle. Elle réalisera surtout une économie d'hommes, en ce sens qu'elle rendra au commerce, à l'industrie, au travail sous toutes ses formes, des forces actives et désormais fécondes que la vie de bureau rendait onéreuses et stériles, et qui dès lors, obligées de produire pour vivre, enrichiront d'autant le patrimoine de la nation.
A ces circonscriptions nouvelles qui prendraient le nom de Gouvernements ou d'États, on accordera une représentation propre dont les attributions seront également accrues, en proportion de leur importance nouvelle. Définir ces attributions est une tâche déUcate et qui mérite réflexion ; car la limite n'est pas toujours précise entre un intérêt local et un intérêt d'État, Mais on peut décider en principe que tout ce que les assemblées prorincîales peuvent faire sans léser un intérêt national et sans compromettre l'unité gouvernementale doit leur être conféré. Dans le domaine économique, par exemple, on pourrait sans le moindre inconvénient leur déférer la plupart des prérogatives qui sont actuellement dévolues aux direc-
L'ADMINESTRATIOK 127
tions ministérielles. Il y aurait ^and avantage encore à leur reconnaître une part prépondérante dans la distribution de l'enseignement; car le monopole universitaire est un sophisme, et l'enseignement uniforme qu'il donne & tous les degrés de l'instruction publique est un malheur général. Notre santé intellectuelle et morale serait meilleure si chaque région avait la liberté de choisir les modes et la qualité de l'enseignement distribué à sa jeunesse, mais cette question, grave entre toutes, aura son tour, n sufGt aujourd'hui, pour s'en tenir au sujet qui nous occupe, de décider que les circonscriptions administratives seront sensiblement élargies, qu'elles recevront, par allégement, du pouvoir central une vie plus active, plus puissante et plus large, et que les assemblées représentatives de ces groupes nouveaux posséderont des prérogatives proportionnelles à leur accroissement.
Les partis politiques restés fidèles aux traditions centralisatrices de la Convention et de l'Empire combattront cette réforme en l'accusant de désarmer le pouvoir et de compromettre l'unité nationale. Ce n'est pas désarmer le pouvoir que de le décharger d'un trop-plein d'attributions usurpées, étrangères ou nuisibles à son action ; ce n'est pas mettre en péril l'unité française que de rendre aux parties inactives, et par cela même atropliiées, du corps social la possession et la conscience de leur ^-italité. Le péril est illusoire et l'objection injurieuse; car elle équivaut à dire que le peuple français est un mineur étemel voué pour jamais k la tutelle de l'État, et à jamais incapable de s'élever à la dignité active de citoyen, comme le font avec succès et sans effort les peuples de Suisse et des Ëtats-Unis. 11 faut avoir meilleure opinion de notre race, et ne pas prendre sa condition chronique de mineure pour une déchéance constitutionnelle et définitive.
Qu'il y ait néceasité de réformer les modes et les moeurs du suffrage universel, et nécessité non moins pressante de réformer les institutions au sein desquelles il se meut, cela ne fait plus doute pour personne. Mais ces réformes elles-mêmes ne sont qu'un moyen; elles ne sont pas une fm. Elles ne serviraient à rien si l'on ne réformait aussi l'âme du pays lui-mftmc. La personnalité d'un homme dépend uniquement de ses qualités morales. C'est son caractère qui la mesure; le corps n'y ajoute rien. De même les institutions d'un peuple ne sont, comme le corps humain, qu'un organisme par lui-même inerte et sans prix. Elles tirent toute leur vertu de l'esprit qui les anime. L'instrument le plus parfait aux mains d'un mauvais ouvrier ne fera jamais qu'une mauvaise besogne, tandis que l'instrument le plus médiocre aux mains d'un artisteproduilencorc des merveilles. Ce serait donc n'avoir rien fait de décisif que de doter la France des institutions les plus adéquates à l'ordre et, en même temps, les plus conformes à son génie. On aurait simplement substitué k un organisme vicieux un organisme excellent. Mais H reste à voir quelle est l'àme qui doit le remplir. En d'autres tennes, il s'agit de savoir ce que doit être le gouvernement, de quels principes il doit s'inspirer, vers quelles fins il doit tendre.
Lorsqu'on observe le mouvement des idées d'un peuple, on le trouve aussi confus que le bourdonnement d'une
:.çinzeaoïGoOQlc
foule. Et, de fait, ce n'est pas autre chose. Chacun parle et crie pour son propre compte et suivant son humeur. Cela fait une rumeur puissante et sourde que les partis comparent volontiers au bruit de l'océan. Mais, monotone ou grandiose, ce n'est jamais qu'un bruit. Il y a des gens qui se piquent d'y reconnaître la voix de l'opinion publique. Ce sont ceux qui s'en font accroire ou veulent en faire accroire aux autres. Il est, en effet, conforme à la rhétorique des partis que chacun se réclame de l'opinion publique, comme s'il en était le mandataire exprès. Écoutez ce qui se dit à la tribune du parlement. Usez ce qui s'écrit dans les journaux : il n'est si ridicule griraaud ou bavard impertinent qui n'émette la prétention de parler ou d'écrire au nom du pays. Le procédé est d'autant plus commode que le pays n'a jamais protesté contre les opinions qu'on lui prftte ni contre les sottises qu'on lui fait dire. II faut de très gros événements pour susciter dans la conscience populaire la manifestation d'une pensée collective et certaine. Dans Je cours ordinaire de sa vie, le peuple est inerte, passif, indifférent. Il subit sans murmure, et même sans critique, les lois qu'on lui signifie, pourvu qu'elles ne heurtent pas trop vivement ses préjugés et ses habitudes. L'effroyable régime qu'il subit depuis tant d'années, non seulement sans un cri de révolte, mais sans même un signe d'impatience, témoigne assez crûment de son insensibilité ou de sa soumission. Bien que ce témoignage ne soit pas à son honneur, il est utile de constater cette plasticité chez le souverain. Elle donne ia mesure de la liberté d'action qu'auront les réformateurs intelligents et résolus pour le délivrer de la sophistique révolutionnaire et le faire entrer délibérément dans les voies de l'ordre.
. On peut discerner dans ce tumulte confus de passions et d'idées, qui sont l'aliment de la politique et le pain quotidien des partis, deux tendances générales, penna-
nentes, propres aux sociétés de tous les pays et de tous les temps : l'une est l'esprit de progrès; l'autre, l'esprit de conservation. Ces deux tendances sont opposées, sans être contradictoires. Elles sont même indispensables l'une à l'autre; car c'est de l'équilibre de ces deux forces que naît l'ordre dans le mouvement. Sans l'esprit de progrès, l'homme ne serait qu'un animal d'habitude, et l'humanité, vouée à l'immobilité, serait restée indéfiniment barbare. C'est lui qui souffle au génie de l'homme la recherche des innovations civihsatrices et stimule sa jouissance des biens conquis par le désir incessant du mieux. La plupart des commodités qui nous sont maintenant familières furent, à l'origine, des aspirations révtdutionnaires, et Dieu sait ce qu'il fallut, d'âge en &ge, d'efforts, de luttes et même de sang pour les conquérir. Mais, d'autre part, cette faculté conquérante, qui est l'âme des civilisations, a SCS écueils : c'est la chimère, l'aventure et la révolution. Pour être bienfaisante et féconde, il faut qu'elle soit disciplinée, contenue dans les hmites du possible et assujettie h la mesure. C'est l'esprit de conservation qui lui sert de frein.
La politique serait toute simple et le gouvernement facile, s'il n'y avait en présence que des conservateurs et des progressistes. Chacune de ces tendances rivales serait le cadre d'un grand parti, ayant sa tradition, sa doctrine, son programme, son personnel et ses leaders. Chetcua d'eux occuperait tour à tour le pouvoir, tantôt pour presser le mouvement des idées, tantôt poiu* en modérer la marche. L'Angleterre a connu longtemps ce régime, et elle lui doit ses plus belles années. Ses wkigs et ses tori» encadraient rigoureusement les aspirations rivales de l'opinion publique, et leur alternance au pouvoir était citée comme le plus beau modèle de pondération parlementaire. Mais ce mécanisme gouvernemental était rendu facile par la qualité du corps électoral dont il était l'instrument. 11
:.çinzeaoïGoOQle
n'y avait guère alors que deux millions d'électeurs triés pw un cens exigeant. Chez les plus hardis, l'esprit de progrès n'allait jamais jusqu'aux innovations téméraires. Le libéralisme des whigs n'offrait pas moins de garanties à l'ordre que le conservatisme de leurs rivaux du parti tory, et si les luttes étaient vives d'une école à l'autre, les questions qui les mettaient aux prises, soit dans les husUngs, soit au parlement, n'évoquaient aucun des redoutables conflits qu'agite aujourd'hui la démocratie française. Aussi bien ce gouvernement alternatif, qui ressemblait au mouvement régulier du pendule, et faisait les délices des théoriciens parlementaires, ne convenait-il qu'à une oligai^ chie, etil devait disparaître avec elle. Il a suffi que M.Gladstone augment&t de moitié le nombre.des électeurs anglais et rapprochât le corps électoral de la démocratie pour que les vieux partis se soient confondus. L'unionisme qui les remplace n'est lui-même qu'un régime de transition, et lorsque l'Angleterre sera pourvue comme nous du suffrage universel, elle connaîtra comme nous les conflits et les périls qu'il porte en ses flancs.
Il y a chez nous conflit et péril, parce que des sophismes aussi redoutables à la paix sociale qu'à la paix morale ont bouleversé les principes et les tins de la politique. L'histoire que nous avons vécue, depuis l'émancipation révolutionnaire, témoigne d'une altération croissante de la conscience publique. Il semble qu'elle ait perdu le sens de la mesure et de la proportion. Elle méconnaît de plus en plus les lois naturelles qui régissent tyranniquement la destinée des hommes, et demande à l'Ëtat, à la société, à la vie, plus qu'ils ne peuvent donner. Le génie clair et doux de la race s'est faussé sous l'influence obsédante d'aspirations et de revendications que la raison réprouve et que la réalité déçoit. Mais les malheureux qui s'y abandonnent n'ont pas toute la faute de leur erreur. Elle leur vient des sophistications auxquelles la politique est incessamment
13f THÉORIE DE L'ORDRE
soumise et qui ont substitué peu à peu dans l'âme des
simples le mirage à la vérité.
Le grand malheur de la démocratie française est l'abondance des principes dont elle est affligée. Ces principes sont, pour la plupart, de pures abstractions écloses en des cerveaux déformésou chimériques, et qui ne correspondent à aucune utilité. Or, le sens de l'utile est la loi essentielle de la politique, qui est le plus réaliste des métiers et ne devrait, à ce titre, ne connaître et ne retenir que des vérités d'expérience. Malheureusement il nous est né de la Révolution Française une école de théoriciens qui ont érigé le métier en doctrine, et leur doctrine est toute spéculative, ce qui revient à dire qu'elle ne tient aucun compte de la réalité. Et c'est là le sophisme initial qui a donné naissance aux sottises régnantes. A la méthode expérimentale, qui prend uniquement conseil de l'observation etde la prévoyance, qui s'accommode prosaïquement aux circonstances et se détermine par l'intérêt bien entendu de la société et de l'Ëtat, il a substitué les conceptions métaphysiques et l'idéologie de l'absolu. Il a fait ainsi à la démocratie française une âme dogmatique et logicienne qui ne connaît que des principes, et les pousse à leurs extrêmes conséquences, sans jamais prendre garde aux pernicieux effets qui en dérivent. Et voilà comment le suffrage universel est devenu la proie d'élection que catéchisent les sophistes et qu'exploitent les charlatans.
De tous les sophismes révolutionnaires qui ont si profondément bouleversé la société française, faussé son génie et altéré ses mœurs, le plus absurde et le plus pei^ nicieux est le dogme de l'égalité. L'égalité en elle-même est irréalisable, parce que la société et la nature y répugnent également. Non seulement la nature ne fait pas d'égaux, mais elle ne reproduit jamais le même type, et telle est sa diversité qu'aucune de ses créatures ne ressemble à l'autre. Elle répartit entre les hommes, de la façon la
:.çinzeaoïGoOQlc
plus inique, ses faveurs et ses di3g;ràce3. Elle fait des faibles et des forts, des paresseux et des travailleurs, des intelligents et des imbéciles, des économes et des prodiges, et ces inégalités originelles sont le principe des inégalités plus choquantes encore qui les distingueront plus tard dans leur condition sociale. Aucun de ces hommes n'est l'égal de l'autre, ni devant la nature, ni devant la société, et l'égalité n'est le vœu d'aucun d'eux. Les uns sont en bas, les autres sont en haut; mais en quelque condition qu'il se trouve, chacun n'aspire qu'à se distinguer, et pas un d'eux, s'il était le maître de sa destinée, ne se contenterait d'être le pair d'autrui. Voilà ce que l'expérience nous apprend et ce que rob8er\'ation nous montre. Par quel extravagant mépris de la loi naturelle, immuable comme l'humanité elle-même, prétend-on assujettir l'homme à ce dogme de l'égalité qu'il ne peut pas comprendre, et qu'il ne voudra jamais subir?
Il y a une leçon de grave conséquence à tirer de cette constatation : c'est que, si la nature répugne à l'égahté, il est absurde à la poUtique de vouloir contraindre ou violer sa loi; car il n'y a de politique raisonnable, ordonnée et féconde, que celle qui accommode ses institutions, ses lois et ses mœurs aux fatalités incoercibles qui régissent l'humanité. On n'imagine pas une assemblée politique décidant par une loi que tous les hommes seront désormais grands, forts et beaux comme l'Apollon du Belvédère. Il serait aussi extravagant de vouloir qu'ils apportent tous en venant au monde un contingent égal de santé, d'intelligence et d'énergie. Ce sont des desiderata dont la nature 86 rira toujours. Tout ce que peuvent faire les sociétés humaines constituées en États, c'est de corriger les inégalités naturelles par des garanties qui protègent le faible contre le fort et reconnaissent indistinctement à tous les citoyens même titre et même qualité devant elles.
Lorsquel'Assembléeconstituaate, en formulaatla Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, proclamal'é^alité civique de tous devant la loi et devant l'Ëtat, elle émît une vérité incontestable. L'égalité civique était la sanction naturelle et nécessaire de l'abolition des privilèges de la noblesse. Tous les citoyens devenaient nécessairement égaux en droits à l'heure même où disparaissaient les privilégiés. L'égalité des droits est simplement un principe de justice pohtique et sociale, et les grands réformateurs. de 1789, en l'inscrivant en tète de la révolution qu'ilsaccomplissaient, émancipaient l'humanité de l'une des plu» lourdes servitudes qui aient pesé sur elle. Oà le sophisme commence, c'està la confusion que l'école révolutionnaire a voulu établir entre l'égalité des droits et l'égalité deshommes eux-mêmes, et à la doctrine du nivellement qui en dérive. Dire que tous les citoyens ont des droits égaux, c'est ne léserpersonne. Mais inférer de cette égalité civique que tous ont des aptitudes égales, c'est vouer l'Ëtat aux entreprises de la médiocrité. Au lieu d'ennoblir et de fortifier le pouvoir par l'aristocratie du mérite, c'est-à-dire par la sélection, qui est la loi même du progrès, on le stérilise et on l'avilit en l'abaissant au niveau des ambitions populacières et des plus basses concurrences. On écarte ainsi de la vie publique et des fonctions d'État l'élite sociale, et sous prétexte d'égalité, on se fait un gouvernement à la mesure de Cléon, ou du charcutier qui le supplanta.
Le sophisme égalitaire apparaît plus grossier encore lorsqu'on passe du domaine politique dans le domaine social. Ici la lutte prend un caractère d'animosité sauvage, presque bestiale, parce qu'elle déchaine, au lieu d'idées, des convoitises furieuses et des appétits exaspérés. Les meneurs leur promettent le monde à dépecer, parce que tous, à les entendre, ont des droits égaux à la jouissance des biens de la terre. C'est au nom du
:.çinzeaoïGoOQle
L'ESPHIT DE GOUVERNEMENT 139
droit naturel qu'ils enseignent cette barbarie, et c'est la nature qui les condamne. Rien n'est plus vain que de proclamer l'égalité des titres, si vous ne pouvez, en même temps, la sanctionner par l'égalité des dons et l'égalité des cbaaces. Dans la course au bonbeur qui est l'aspiration commune des hommes , les inégalités naturelles 'reprendront tout leur empire et produiront toutes leurs conséquences, sans que le droit soit lésé. Le droit égal pour tous ouvre impfirtialement à tous la carrière ; mais il ne donne ni des pieds ni des ailes à personne. Il assure entre tous la lutte loyale, le fair play, comme disent les Anglais. C'est aux lutteurs de montrer ce qu'ils peuvent. Or, il est inévitable que les favoris de la nature et les favoris du sort, c'est-à-dire les forts, les agiles, les volontaires, les heureux, prennent la tête et laissent s'égrener derrière eux les faibles, les essoufflés, les perclus, les indolents ou les malchanceux. Tous, au départ, avaient un droit égal k la fortune, au pouvoir, aux honneurs, à la gloire. Mais ils n'avaient pas des facultt's égales pour les conquérir. Les premiers, seuls, pourront y atteindre; les autres se partageront les conditions intermédiaires et subalternes, suivant l'échelle des aptitudes et des chtinces, tandis que les maliieureux et les plus mal pourvus n'auront que le labeur pour viatique et la misère pour fin.
C'est une injustice k faire crier contre le ciel et contre la terre, s'il y avait une utilité quelconque dans ces blasphèmes. Mais il n'est pas de contrainte légale qui puisse corriger ces fatalités inhérentes à la nature des choses, et dont l'ordre surhumain dépasse aussi bien notre pouvoir que notre entendement. Il nous faut prendre les lionunes tels que la nature les fait, et régler nos institutions, nos mœurs et nos lois sur les inégalités d'origine qui déterminent leur classement ultérieur dans la hiérarchie sociale, et décident le plus souvent de leur destinée. Il ne dépend
de personne de rendre la nature bienfaisante et juste en- -vers tous; mais il dépend de nous de faire ser\-ir ses injustices à l'ordre universel, au lieu de les tourner en révoltes et d'en faire des semences de destruction. Il est plus facile, en somme, de discipliner et de gouverner une société d'hommes inégaux en force et en mérite qu'une collecti~ vite dont tous les membres seraient semblables et également parfaits, car chacun prétendrait, au même titre, à la première place, et les emplois subalternes ne trouveraient pas de clients. Par la loi d'inégalité, la nature nous a préservés de ces compétitions qui entretiendraient la guerre .entre les hommes à l'état chronique. Par les effets individuels et sociaux qui en découlent, elle a institué ta loi d'hiérarchie. C'est une loi corollttire qu'il faut établir pour le gouvernement des sociétés.
Cette nécessité esthétique et sociale de l'inégalité a été clairement aperçue et très noblement défendue par Renan, bien longtemps avant qu'il eût fait l'expérience de la bar^ barie démocratique ; — «Le but de l'humanité, dit-il, n'est pas que les individus vivent à l'aise, mais que les fonnea belles et caractérisées soient représentées et que la perfection se fasse chair. . . Mieux vaut quelque brillante personnification de l'humanité qu'une médiocrité générale. Louis XIV eût-il bâti Versailles, s'il eût eu des députés grincheux pour lui rogner son budget t . . . I] vaudrait mieux, sans doute, que tous fussent nobles et grands. Mais les petits seraient-ils plus grands, parce que les grands seraient de leur taille?... L'humanité n'existerait pas comme unité, si elle était formée d'unités parfaitement égales et sans rapport de subordination entre elles. L'unité n'existe qu'à condition que des fonctions diverses concourent à une même lîn; elle suppose la hiérarchie des parties (1). » En réalité, le seul régime qui soit adéquat à l'ordre politique
(1) E. Rehih, l'Avenir dt la teicnei, 3S6-3ST. . j
et social est l'aristocratie, dans le sens étymologique du mot, c'est^-dire le gouvernement par la sélection.
Ce mot d'aristocratie est terriblement démodé. Il a disparu du vocabulaire des partis, et il y aurait quelque péril à vouloir le reprendre. Il sonne mal aux oreilles de la clientèle électorale des démocrates de profession, qui exploitent ses plus mauvais instincts. L'ignorance populaire lui conser^'e le sens homicide, que lui donnaient les pourvoyeurs de la guillotine, au temps de la Convention, et il ne serait guère plus difficile aujourd'hui qu'il y a cent ans de faire crier à la rue : a Les aristocrates à la lanterne 1 » C'estla grande infirmité de notre démocratie que cette indigeste et sauvage mixture de préjugés et d'ignorance, de rancunes ataviques et de brutalité niveleuse dont ses éducateurs lui ont fait une âme. Cent ans après la Révolution française, le peuple s'obstine à croire qu'il y a toujours des nobles, et les candidats les plus assurés de ses faveurs sont ceux qui s'offrent généreusement à le défendre contre le retour de la dime et de la corvée! A quoi sert l'histoire? Et à qui profitent les révolutions? Comment faire entendre à cette démocratie ignorante, ombrageuse et jalouse, que l'aristocratie n'est pas une caste, mais seulement un choix, et que cette élite, sortie de ses entrailles, désignée par ses seuls mérites au gouvernement de la communauté, est la seule puissance légitime qui soit désormais capable de discipliner ses forces, de féconder son activité, de lui assurer l'ordre, et par cela même la vie ?
Il est relativement aisé de comprendre que tout ce qui est grand et beau dans le monde, topt ce qui s'élève audessus des fonctions vulgaires, constitue une aristocratie. Il y a des titres, des dignités, des honnexu-s, des renommées, des situations qui sont autant de sommets émergeant du niveau commun et désignés, par leur élévation mémo, à l'attention publique. L'art, la science, la gloire, l'illus-
tration politique fondée sur l'éclat des services ou la grandeur des œuvres, les grands commandements, les hautes charges civiles, le haut commerce, la grande industrie, la richesse elle-même honnêtement acquise et noblement employée, ne confèrent aucun privilège à ceux qui jouissent de ces avantages. Ils sont devant l'Ëtat et devant la loi les égaux du plus obscur et du plus obtus de leurs concitoyens. Mais ils n'en sont pas moins meilleurs que lui, c'est-à-dire plus aptes et mieux désignés par leurs mérites, par leur autorité, par leur condition, à représenter la famille sociale et à la conduire. Ce sont des aristocrates, ce qui signiGe simplement des citoyens d'élite. Joignez àcescatégoriesillustreslescitoyensde moindre renommée, mais non de moindre vertu, hommes de haute culture, de raison supérieure, de moralité exemplaire, d'expérience éprouvée, ayant témoigné dans le gouvernement de leur vie et dans la conduite de leurs propres affaires des quahtés essentielles qui conviennent aux conseils de la nation, vous aurez déterminé les catégories sociales au sein desquelles la démocratie doit aller chercher ses mandataires et ses gouvernants.
Pourquoi ne le fait-elle pas? Pourquoi regarde-t-elle en bas et non point en haut? Pourquoi préfère-t-elle le nivellement démagogique à la sélection? Pourquoi le niveau moral de la représentation parlementaire va-t-il s' abaissant de quelques degrés à chaque législature? Et pourquoi voit-on s'approcher l'heure où l'on ne verra plus ni à la Chambre ni au gouvernement un honnête homme?
Pour des causes diverses dont le suffrage universel n'a pas toute la faute. L'humeur hargneuse et misanthro- {tique de J.-J. Rousseau l'avait induit à dire que l'homme nait avec l'instinct du bien, et que l'humanité serait immuablement bonne, si elle n'avait été pervertie par lacivilisation. Ce fut le plus absurde de ses sophismes. L'homme de la nature est un animal enchn au mal, parce qu'il n'y a
:.çinzeaoïGoOQle
que le mal qui le tente. D n'est que l'éducation, c'est-àdire l'éveil et le perfectionnemeot de la conscience, qui puisse l'incliner au bien. Or, la démocratie, à l'état de nature,D'e8t que la somme de ces infirmités originelles, de ces appétits immoraux et déréglés en quête de jouissance, comme la béte est en quête de proie. 11 est donc inévitable qu'elle soit à l'origine, et suivant la loi fatale de l'instinct, ^oïsle, brutale, jalouse, envieuse, bassement servile à qui la caresse, révoltée contre qui la contient. C'est la marque commune de toutes les démocraties. Il faut faire BOD éducation, sil'onveut qu'elle s'élève à la connaissance et h l'amour du bien, qui n'est lui-même que laréalisation de l'ordre. C'est l'obligation primordiale, essentielle, qui incombe à ses maîtres, et le malheur de la démocratie précisément est que cela ne se soit jamais vu.
Ce qui se voit, au contraire, c'est qu'au lieu d'élever son &ine, d'affiner sa conscience et de moraliser ses instincts, on ne s'emploie généralement qu'à les dépraver. La brigue politique qui se dépense chez nous n'est, dans la plupart des cas, qu'une exploitation raisonnée et méthodique de ses appétits les plus grossiers et de ses plus basses passions. On exploite son ignorance, en lui serrant sous le nom d'histoire les plus sottes fadaises ; on exploite sa crédulité, en la comblant de promesses extravagantes qu'elle avale avec une gloutonnerie béate; on exploite son envie, en lui inspirant la méfiance et la haine de toute supériorité. Il faut lire le recueil des programmes qui se publient au début de chaque législature, pour se faire une idée de cette impudente exploitation. Comités et candidats font rage, et les promesses extravagantes alternent avec les anathèmes inexprimables. Ce débalUge de fioles électorales dans le tumulte des trompettes et des tambours qui rallient le client ahuri donnent une sensation de folie. J'ai sous les yeux le programme du comité républicainradical-sociaiiste-antiopportuniste des Bouches-du-Rhdne.
Il occupe trois pages in-quarto 1. U y a là l'œuvre de dix législatures et le bonheur de plusieurs siècles. En d'autres départements, certains candidats s' essoufflent à promettre, et craignant d'avoir l'invention trop courte, ils terminent leur boniment par cette adjonction qui le prolonge à l'infini : Etc., etc.l D'autres poussent des cris d'un comique féroce. — Plus d'officiers sortant des jésuitîèresl crie un candidat du Cher, et un comité de la Haute-Oaronne lui répond en réclamant l'abeùssement du prix des denrées alimentaires 1
Si ce bas charlatanisme ne sévissait qu'en temps de période électorale, il y aurait, au moins, quelque chance d'en corriger les effets dans l'intervalle d'une crise àl'autre. Mais il n'y a ni relâche ni répit dans cette intoxication de sophismes et de bassesses. Quand on fut un candidat sans vergogne il est malaisé de devenir un député scrupuleux et moralisant. Ces miracles de la grâce se sont pari'ois rencontrés chez des inamovibles; mais l'inamovibilité est un état particulièrement commode à la vertu. En général, les faveurs de la démocratie sont toujours renouvelables, et quiconque commence par dépraver la bête électorale pour s'en faire aimer continue de caresser ses vices pour conserver ses grâces. Ainsi vont les choses dans notre démocratie. Et lorsqu'il apparaît que ce système deper\'ersion multiple et continue s'applique à tous les degrés de la brigue électorale dans un pays où tous les pouvoirs, tous les mandats, toutes les magistratures, toutes les situations politiques ou administratives dépendent directement ou par ricochet de l'élection, on reste frappé d'épouvante, et on se demande comment il reste encore un honnête homme en France I
Il en reste, Dieu merci, beaucoup encore. Mais quel qu'en soit le nombre, il n'est qu'une minorité qui doit fatalement s'éclaircirde jourenjour sous l'influence délé-, tère de cet enseignement et de ces mœurs. Le pis est que.
:.çinzeaoïGoOQlc
L'ESPRIT DE GOUVEBMEMENT 141
les pouvoirs publics concourent à cette démoralisation. Le gouvernement, de quelque nom qu'il s'appelât, impliquait autrefois une tutelle analogue à celle que les parents exercent sur leurs enfants. Car le peuple, même investi de la souveraineté, est un mineur qui ne sait se conduire tout seul : il a besoin qu'on le préserve des chutes. Malheureusement pour elle et pour nous, ce n'est pas ainsi que la démocratie régnante a compris sa fonction. Le parti qui la mène n'était autrefois qu'une faction révolutionnaire, dont le programme d'opposition était simplement la contre-partie de l'ordre. Il professait, en toutes matières, un corps de sophismes purement destructeurs et systématiquement contraires aux principes de gouvernement des monarchies qu'il battait en brèche. Cette sophistique était à peu près sans péril, tant qu'elle restait une arme d'opposition. Elle était ignorée ou honnie du plus grand nombre, et notamment, dans les campagnes, celui qui s'en réclamait passait pour un épouvantail. Il en fut tout autrement, lorsque la faction devint, à son tour, maîtresse du pouvoir. Elle y fit monter avec elle son programme de destruction, et la sophistique révolutionnaire qu'elle avait professée devint son catéchisme de gouvernement. Si l'on résiste, par esprit départi, à comparer l'état présent de la France à son passé, il suffit de jeter un coup d'œil au dehors, puis de le reporter chez nous, pour s'apercevoir que toutes choses y sont àl'eavers. Il y avait, autrefois, à Rome, une sorte de carnaval pendant lequel les valets prenaient la place des maîtres et se livraient à toutes les extravagances que leur humeur impunément débridée pouvait inspirer. Mais ces folies étaient conventionnelles et ne duraient que trois jours. Chez nous les satui^ nales sont le régime ordinaire. La démocratie régnante a renversé les si tuations, en même temps qu'elle bouleversait de fond en comble les lois et les mœurs. Elle a fait surgir des bas-fonds sociaux des espèces inconnues, grimacantesi
141 THI^ORIE DE L'ORDHE
horriSques ou faloles qui jouent au naturel parmi nous des râles qui, dans une société bien ordonnée, n'appartiendraient qu'aux masques. Le gouvernement est une gageure, lame une obscénité, la politique parlementaire une hystérie, et dans ce détraquement universel, ce sont natorellemeot les sages qu'on accuse de conspirer contre le droit et la raison.
Parlons sans métaphores. Le gouTeraemenL est, depuis vingt ans, latyrannie d'une faction qui, restée révolutionnaire au pouvoir, a transformé ses sophismes en lois et bouleversé de fond en comble les garanties de l'ordre. L'ceuvre législative de cette faction porte, en chacun de ses articles, la marque d'une dévastation systématique. Il y avait avant elle des institutions, des règles, des principes, des traditions, des croyuices que l'on considérait, en tous lieux et sous tous les régimes, comme les assises séculaires des Ëtata et des sociétés. EUe en a fait des ruines. Et pour empêcher que la conscience nationale se reprît à vouloir restaurerce qu'elle avaitdétruit, elle s'estappliquéeà faire UD peuple semblable à elle. Sa méthode de destruction révèle une merveilleuse intelligence du mal. Elle s'est attaquée à tout ce qui pouvait représenter ou défendre l'ancien ordre politique et social. Mais elle a su se garder des assauts trop brusques et des solutions précipitées. Gambette, qui fut l'initiateur de la méthode conquérante, avait dit qu'il fallait « sérier ■ les questions. Le mot était barbare, mais le conseil était bon. Elle a procédé par voie d'expropriation progressive, et si l'on veut prendre mesure des conquêtes révisées par l'esprit révolutionnaire, il suffît de comparer les programmes des cabinets d'une législature à l'autre.
Supposez que nous sommes revenus de \'iDgt ans en arrière et qu'un cabinet nouveau-né nous apporte dans son programme ministériel la loi scolaire, la loi militaire, la loi sur les syndicats ouvriers et toutes les lois d'esprit
:.çinzeaoïGoOQlc
analogue qui, sous couleur d'émanciper la démocratie, ont simplement irrité ses passions, déchaîné ses appétits etdépravé ses mœurs, voua n'auriez pas assez d'imprécations contre le gouvernement capable de tant de témérité. Hais ces lois datent déjà de quinze ou vingt ans, et vous avez épuisé contre leurs auteurs votre provision d'anathèmes. Que demain survienne un cabinet modéré, son premier soin aéra de déclarer ces lois intangibles et de protester de son énergie à les faire respecterl £t parce que ce cabinet sera modéré, relativement à l'autre, vous tiendrez, en dépit de son programme, son avènement pour un bienfait. Quelle est cette aberration qui fait envisager la même politique sous des aspects à ce point divergents ? C'est que le mal social, qui est, en quelque sorte, une sécrétion de ces lois, est entré dans notre économie, et que nous ne le sentons plus, parce que nous nous y sommes accoutumés. Nous ressemblons h ces malades qui vivent amicalement avec le mal organique dont ils sont affligés et ne s'irritent que contre les accidents nouveaux qui pourraient le compliquer. C'est ainsi qu'il n'a fallu que vingt ans pour renverser l'édifice laborieusement construit par les siècles, et faire du socialisme un parti de gouvernement.
Rien n'est si facile que de pervertir un peuple. Il suffit de lui dire qu'il est son propre maître, qu'il est libre, & ce titre, de faire ce qui lui plaît, que les seules lois qui l'obligent sont celles qu'il se fait à lui-même, que les principes et les sanctions dont on lui faisait peur autrefois sont de vieilles sornettes, bonnes à effrayer les enfants comme les contes de Croque-mitaine, et que les derniers représentants de l'ancienne morale, aujourd'hui proscrite ou honnie, sont de perQdes suppôts de l'ancien régime, qui conspirent dans l'ombre contre ses libertés et veulent lui reprendre son bien. Il y a vingt ans que la tribune du Palais-Bourbon ne sert qu'à répandre ces leçons. C'est la
144 TnÉORIE DE L'ORDRE
thèse unique des discours qu'oo y prononce, et nul républicain de parti, même le plus modéré, n'est indemne de cet empoisonnement. La législation qu'on y fabrique n'est que la mise en œuvre de cette provocation méthodique BU libertinage politique et social. Elle est essentiellement matérialiste. L'individu, affrimchi par elle de toute superstition spiritualiste, est uu animal qui a des besoins à satisfaire ; elle s'applique uniquement à lui en rendre la satisfaction aussi libre et aussi large que possible. Relisez les discours et pressez les œuvres de ces vingt dernières années : à l'exception d'une protestation magnifique et solitaire de M. Challemel-Lacour, vous n'y trouverez pas trace d'un souci plus relevé que cette prédication bestiale. J'ai siégé pendant plus de vingt ans sur les bancs du Palais-Bourbon; j'ai écouté avec une curiosité souvent choquée, mais toujours attentive, la parole de ceux que l'on pouvait tenir pour les prophètes les plus qualiGés de la doctrine, je les ai toujours entendus célébrer les instincts et les droits de la démocratie. Il n'est pas d'exemple qu'un seul d'entre eux, même parmi les meilleurs, lui ait enseigné un devoir.
De son côté, la presse, libre jusqu'à la démence, propage avec un cynisme allègre cette morale d'État. Elle pourrait, h. vrai dire, en prendre le contre-pied et défendre les causes augustes que les pouvoirs pubUcs oppriment ou bafouent. Quelques journaux se sont généreusement dévoués à cette besogne honnête cl désespérée ; mais elle leur vaut plus d'honneur que de profits. La presse est devenue, en trop de cas, une industrie qui n'a plus guère que des fins révolutionnaires, et, comme les candidats démagogues, c'esten exploitant les plus sales curiosités du peuple, en irritant ses envies, en flagornant ses vices, qu'elle se fait le plus de clients.
Il serait extraordinaire qu'une nation soumise à un pareil traitement conservât sa santé morale. La France a
:.çinzeaoïGoOQlc
perdu la sienne. Il s'est produit en elle une atrophie progressive de la conscience et un hébétement de l'esprit sensiblement pareil à celui de l'alcoolique, à mesure que s'épaississent en lui les fumées de l'iTresse.Le génie clair et riant de la race, si prompt à l'enthousiasme et toujours épris de ce qui est grand et beau, s'est peu k peu alourdi, déprimé et flétri. Il se survit encore en <{uelques intelligences très hautes et très pures qui perpétuent panni nous le culte de l'esprit, et, comme les Vestales antiques, entretiennent laflamme sainte dans le foyer désert; mais c'est une aristocratie, c'ost-à-dire une classe de proscrits. La démocratie n'a pour eux que méfiance haineuse ou injurieux dédain. Pour les connaître, pour les choisir, pour les aimer, il faudrait qu'on lui eût appris te culte du beau, le respect du vrai, la recherche du bien. Malheureusement elle n'a pour temple qu'un individualisme avide et grossier. Comme ces fakirs de l'Inde qui vivent dans la contemplation de leur nombril, elle ne regarde qu'en bas, parce que c'est d'en bas que lui doivent venir les satisfactions promises à ses appétits. C'est en bas aussi que s'agitent et pérorent ses meneurs. Ils avilissent leurs prix et s'abaissent eux-mêmes k mesure qu'eUe descend; le nivellement s'opère ainsi par en bas, toujours plus bas, et pour peu que dure ce concert abject, il doit fatalement aboutir au libre épanouissement de la bestialité.
Ceux qui ont présentement charge de peuple et vivent des maladies du présent auraient tort de croire que ces pronostics ne sont que des épouvantails. Ils inclinent à croire que l'humanité s'améliore toujours en se civilisant, et que les conquêtes indéfinies de la science préservent les sociétés d'un retour à la barbarie. C'est une pure et pernicieuse illusion : le progrès est un faux dieu. Au moins le culte inconsidéré qu'on lui rend peut^il être le principe d'erreurs irréparables. Ce n'est pas réaliser un progrès Ccrteiin que de raffiner sa vie. Il y a vraiment et seulement
progrès lorsque à l'amélioration des moyens de vivre cor> respond un perfectionnement de l'être moral, sans quoi le progrès purement matëriel ajoute simplement une force à lapuisaance du mal. Ainsi l'homme peut 1res bien retourner, par la seule force de l'instinct, à l'animalité primitive d'où il vient, sans que le progrès l'en défende. Si le civilisé du vingtième siècle n'a ni plus de conscience, ni plus de retenue, ni plus de loi que l'homme des cavernes, il est inévitable que la béte humainequi est en lui se déchaîne et s'empresse à jouir avec ta même frénésie. Elle prendra donc SCS ébats dans une immense Jacquerie, et le progrès concourant à ces fêtes ne fera qu'ajouter ses raffinements à l'oi^ie barbare.
On ne sauverait rien en disant que cet accès de démagogie triomphante serait forcément très court, en supposant qu'il puisse se produire ; car il est inadmissible qu'un peuple puisse rester longtemps dans cet état de bouleversement furieux. Personne n'en sait rien. Personne ne peut dire quel serait le lendemain d'un peuple sans foi ni loi, sans- Dieu ni maître, redevenu barbare en pleine civilisation, incapable par l'excès même de son émancipation morale de tirer de lui-même le dieu nouveau oulaloi nouvelle qui pourraient le reformer en société.
Lorsque les invasions couvrirent de leur épais limon les civilisations grecque et romaine, elles enfouirent en même temps l'espritqui pouvait ressusciter leurs œu\Te3,etramenèrent l'humanité à une simplicité barbare. Le cataclysme eut ce caractère unique qu'il fut complet et définitif. 11 ne laissa survivre rien. On sauve presque toujours quelque chose d'un naufrage ou d'un tremblement de terre, et ce qu'on a pu sauver sert à reconstituer ce qu'on a perdu. Mais qu'une montagne s'éboule sur une ville, tout périt k la fois, et rien n'indique à la surface qu'une vie intense et brillante ait palpité là. C'est par un phénomène analogue que l'invasion barbare s'écroula sur l'empire, sans laisse^
:.çinzeaoïGoOQlc
L'ESPR[T DE aOUVERNEMENT 147
ni souvenir ni semence des civilisations ensevelies. Une vie nouvelle germa sur ces couches informes. Des sociétéa et des États en sortirent peu k peu, et l'esprit humain recommença de gravir les sommets d'oii il avait été précipité. L'ordre politique et social refleurit, parce que les sociétés primitives sont naturellement dociles à l'autorité qui leur commande. Le progrès reprit sa marche victorieuse, et, de siècle en siècle, la civilisation refit la conquête du monde. Mais, encore une fois, ce phénomène est unique. Pour qu'il pût se reproduire, il ne faudrait pas moins qu'une invasion de nègres suivie de l'extermination totale du monde civilisé. Ce n'est pas la fin que nous redoutons pour la société française. Si elle doit périr, elle périrapar les mains d'une barbarie restée savante et raffinée en ses fureurs de destruction, et par cela même, & jamais peut-être incapable de reconstituer en elle les éléments et les conditions de l'ordre.
Ce sont là les fins prévues d'une démocratie sang conseil et sans frein. Il y a des lois égales qui régissent avec la même rigueur la destinée des individus et des sociétés. On sait que tout jeune fou qui dépense le double ou le triple de son revenu mourra sur le pavé, à moins que sa santé surmenée ne succombe plus tôt aux abus du plaisir. . On seiit de même qu'une nation sans discipline, sans conscience et sans devoirs, déshabituée de toute obligation morale, ennemie de tout ce qui la gêne, jalouse de qui la domine, n'ayant que ses instincts pour règle et ses appétits pour fin, ne peut que se dissoudre dans la corruption, ou s'exterminer dans la fureur. Ce sont les sanctions communes dont la nature frappe impartialement tous ceux qui dérogent à ses lois. Mais ce ne sont pas des fatalités. La fatalité n'intervient que là où la volonté humaine abdique, et elle n'est alors que le châtiment de ses défaillances. Il suffira toujours aux nations comme aux individus de se mieux conduire pour aboutir à d'autres lins.
EK bien, c'est cette vérité grossièrement méconnue chez nous par les gouvernants et les gouvernés qu'il faut remettre en honneur. Ce n'est pas par la prédication qu'on y parviendra. L'esprit d'initiaU^■e a fait parfois de ces miracles, mais ailleurs qu'en France. Une ligue, par exemple, a pu vîdncre l'alcoolisme en Nor\'ège, et sauver ce peuple de la dégradation. En Angleterre, les sociétés de tempérance, qui feraient rire chez nous, opèrent de nombreuses conversions et atténuent dans une large mesure les ravages de ce fléau. Chez un peuple en miettes comme le nôtre, les associations et les ligues resteront sans ef6cacité, tant que nous n'aurons pas améUoré nos mœurs, et i! serait tout à fait chimérique de compter sur cet instrument de déli^Tance. Aussi bien les affections et les vices qui ont empoisonné le sang du suffrage universel sont, pour une large part, imputables aux pouvoirs publics.' C'est donc aux pouvoirs publics qu'il faut demander tout d'abord de s'employer à les guérir.
Ainsi le premier devoir du gouvernement de la république serait de commencer par être un gouvernement, je veux dire une tutelle prévoyante et saine, instituée pour préserver son peuple du mal qui le tente, comme un chef de famille sait, à force de vigilance et d'autorité, préseï^ ver SCS enfants des chutes. Il est tout le contraire. L'esprit qui souffle en lui, et qui le mène, est purement révolutionnaire. Il est, par essence et par système, négatif et destructeur. Il nie ce qu'il de\Tait affirmer; il détruit ce qu'il devrait défendre. C'est moins sa faute peut-être que celle de ses auteurs : il subit les fatalités du péché origine!. Lorsque Jules Ferry se présentait aux élections de 1869, il publia, sous le nom de « destructions nécessaires », un programme de démoUtion universelle. Il démolissait l'armée, la justice, la religion, la morale, l'autorité familiale, la sécurité des fortunes, parce qu'il avfiît une envie frénétique de démolir l'Empire, qui
:.çinzeaoïGoOQle
jeposait sur tout cela. Devenu chef de gouvernement à son tour, il ne sut pas changer d'esprit en changeant do condition. Il fut le principal initiateur des lois destructives qui ont fait de la politique républicaine une entreprise de démolition frénétique et continue. Le parti dont il fut, après Gambetta, le plus puissant ouvrier n'a fait que continuer son œuvre en l'aggravant, et voilà pourquoi la république, si malheureusement incarnée dans cette secte et dans cette coterie, n'apparaît par ses inspirations, par ses modes, par ses lois, par ses œuvres, par son action, qu'une immense et désastreuse hérésie. Car elle prend, en toutes choses, le gouvernement à rebours. Or, il n'y a pas deux manières de gouverner un peuple. L'ordre a des lois fixes, immuables, inflexibles, dont on ne peut s'écarter une heure, sans verser dans la démagogie. Il existe, en politique comme en morale, des principes, des règles, des traditions, des croyances, des intérêts même qui sont l'ai^ mature étemelle des gouvernements et des sociétés. Dès qu'ils cèdent, tout croule avec eux. Il y a, d'autre part, des sophismes, des préjugés, des passions, des cliimères, des appétits qui sont le ferment vivace des révolutions. Dès que l'on compose avec eux, ranarchie commence. C'est entre ces forces rivales, entre ces causes ennemies, qu'il faut choisir, et le choix est, en vérité, de conséquence, car c'est de là que dépend notre résurrection nationale ou notre déchéance définitive.
Quelques-uns des grands saints que l'Ëglise honore avaient commence par être de grands pécheurs. Une heure vint où ils furent touchés de la grâce, et ils devinrent des modèles de vertu, comme ils avaient été des causes de scandale. Il ne faudrait pas moins qu'un miracle de cette aorte pour transfigurer la démocratie et faire souffler sur ceux qui la représentent ou la conduisent 1' « esprit nouveau M qui est le vœu et l'espoir de ces républicains trop rares qu'on appeUe des républicains de gouvernement.
150 THÉOBIE DE L'ORDRE
Que ce miracle soit possible ou impossible, c'est ud problème de psychologie que ceux-là seuls pourraiect résoudre qui ont l'âme républicaine. Il leur appartient de savoir, et peut-être de nous dire, de quelles résipiaceoces leur conscience politique est capable. Us savent comme nous de quel mal infectieux et mortel souffre la démocratie qu'Os enseignent ou dirigent; ils en connaissent aussi les causes. C'est à eux d'aviser, puisqu'ils sont les maîtres. S'ils aiment plus leur péché que leur pays, ils périront par lui, et nous subirons avec eux les sanctions expiatrices que la vérité réserve toujours à ceux qui violent trop longtemps ses lois.
MORALE DÉTAT
Le vice initial qui a déformé l'âine française est dans l'atrocité de son éducation. D n'est qu'un pays au inoode où toutes les influences directrices de l'esprit public : l'école, le collège, les chaires publiques, le parlement, le gouvernement et la presse, concourent fraternellement à la dépravation du peuple, et ce pays est le nâtre. Partout ailleurs, les pouvoirs publics regardent vers le ciel, confessent sa toute-puissance, invoquent sa protection et s'efforcent de rattacher leurs fonctions terrestres aux voies providentielles. C'est par une invocation religieuse que le Congrès, aux États-Unis, ouvre sa session ; c'est en délégué de Dieu que l'empereur allemand parle à ses peuples, et nul souverain n'est plus pénétré du droitdivin des rois; le tsar des Russes, comme le sultan des Turcs, est, en même temps que chef d'empire, chef de religion, et le chant national des Anglais est une prière. On ferait le tour du monde sans rencootrer une nation, petite ou grande, sauvage ou civilisée, qui ne confesse une foi religieuse, et ne confie ses destinées au dieu que sa foi lui enseigne. Et les gouvernements qui commandent à ces nations, diverses de culte comme do race, n'ont pas de souci plus pressant et plus haut que de fortifier et répandre dans
çiiiizedoïGoOQlc
ita THEORIE DE L'ORDRE
l'àme de leurs peuples ces croyances spiritualistes, parce qu'il n'y a point d'ordre là où périt la foi.
Jusqu'en ces derniers temps, la France était restée soumise à la tradition uni\erselle. Elle était spiritualiste et chrétienne. Sa foi religieuse s'était même montrée si active qu'elle lui avait mérité dans l'histoire le titre de soldat de Dieu. Gesta Dei per Francos. Il était réservé à la république d'inaugurer chez nous un autre système de gouvernement. Elle a donné naissance à une école de réformateurs qui ont prétendu fonder l'autorité sur la négation et même sur la suppression des principes qui l'alinientent ailleurs. Comme ils n'avaient ni tradition, ni doctrine, ni croyance, ni respect, rien, en un mot, qui les rattachât au passé, ils avaient la présomption de prendre le dénuement de leur âme pour un affranchissement, et, dans leur enflure de citoyens émancipés, ils entreprirent d'affranchir, à leur exemple, ta conscience des autres des superstitions archaïques qui sur\ivaient à l'écroulement de leur culte. Ils promurent la Hbre pensée, dans son acception étroite et sectaire, à la hauteur d'une doctrine d'État, et se firent les initiateurs fervents de la morale indopendante. Il y eut là, des l'origine, une supercherie formidahie qui dure toujours. C'est au nom de l'Ëtat que s'accomplit cet attentat méthodique contre la conscience religieuse. Mais l'Ëtat, dontils faisaient sonner si haut les droits, et dont ils revendiquaient pompeusement les privilèges éternels, imprescriptibles, inaliénables, l'État n'était ici que le masque d'une faction. Et comme cette faction était, par accident, mattresse du pouvoir, eUe disait, à l'exemple de Louis XIV : o L'Ëtat, c'est nous I » Elle lui prétait bénévolement sa politique, son programme, sa méthode de gouvernement, sa passion antireligieuse, sa frénésie de laïcité, et transformait ces sophismes en doctrines d'État.
C'est la plus audacieuse des usurpations. En principe,
:.çinzeaoïGoOQle
on ne saurait confondre l'État et le gouvernement. L'État est une synthèse sociale qui dure toujours ; les parlements et les ministères sont de simples accidents qui passent. En fait, l'État ae trouve incessamment sous la tutelle du pouvoir qui se confond avec lui, le subordonne à ses propres vues, parle, agit, stipule souverainement en son nom, sans que l'universalité des citoyens, qui constitue vraiment l'État, ait seulement le moyen de protester. Il y a là une facilité d'abus contre laquelle des démocrates sincères et vraiment respectueux de la neutralité de l'État voudraient se défendre. Mais c'est un scrupule que ne pouvait connaître la secte qui mettait l'État au service de ses passions. Il lui convenait de dire que l'État est et doit être rigoureusement lai'que, parce que la guerre au sentiment religieux était le fond de sa politique et l'idée maîtresse Ac son gouvernement. Mais elle ne prenait pas assez garde aux revanches de l'avenir. Si, demain, par un caprice ou par une réaction réfléchie de l'opinion publique, le pouvoir passait des mains des sectaires de la libre pensée au parti catholique, l'État deviendrait spontanément une puissance religieuse, et le gouvernement transfiguré n'aurait qu'à retourner les arguments de ses adversaires pour démontrer que l'État ne peut se désintéresser de la direction des consciences et du salut des âmes.
La république a donc fait de l'État une puissance militante à laquelle elle prête sans droit, mais non sans effet, son esprit, ses idées et ses desseins. C'est par l'école que son prosélytisme anticlérical inaugura sa propagande. Il y avait un grand fonds de logique dans cette entreprise. Car il n'est pas de moyen plus sûr de s'assurer la possession de l'avenir que de conquérir l'esprit des jeunes générations ; c'est par là qu'elle devait s'assimiler la jeunesse et façonner pour jamais à ses maximes cette semence d'hommes qui devait être la moisson de demain. Maître de l'enseignement, l'État républicain devenait le maître
lU THÉORIE DE L'ORDRE
de l'enfance ; il la formait à son image et la conduisait dans ses voies. Il la voulait athée, non seulement parce que l'athéisme est son inclination naturelle, mais parce qu'il est avant tout une garantie de durée et une précaution certaine contre toute chance de réaction. L'irréligion est le meilleur levain de la politique révolutionnaire. Il n'y a que le matérialisme qui fasse des républicains irréductibles.
Comme il faut de nobles enseignes aux entreprises les plus condamnables, on a donné pour principe et pour justification à cette œuvre d'oppression maçonnique et jacobine le respect de la liberté de conscience. Le raisonnement est des plus simples, comme on va voir. L'État, qui a la direction de l'école, est, par essence et par devoir, neutre. Comme la loi, il n'est ni catholique, ni protestant, ni israéUte, ni musulman, ni bouddhiste, ni atliée. Il est seulement le protecteur de la liberté de chacun, et toutes les confessions, comme toutes les opinioDS, sont égales devant lui. Or, l'école manquerait gravement à la loi d'impartialité, si l'instituteur, qui distribue l'enseignement au nom de l'État neutre, confessait ou révélait seulement, par ses paroles ou par ses actes, un culte quelconque. Les enfants qui reçoivent ses leçons n'ont encore de croyance ou d'opinion sur rien. Mais leurs parents en ont pour eux, et nul n'a le droit de violer leur liberté de conscience en la personne de leurs enfants. Que dira le père athée, s'il apprend qu'on a fait faire la prière à son fils? Que dira le père libre penseur, lorsqu'il saura que l'instituteur enseigne à son enfant que Dieu est le principe de toute morale, la source de tout bien , et qu'il y a des peines extra-terrestres pour punir ceux qui auront fait le mal? Que dira le protestant, si son enfant entend réciter le catéchisme, ou s'il apprend seulement l'histoire suivant l'esprit de Bossuet ? Ces honnêtes gens souffriront autant de tortures morales qu'il y aura de jours d'école, et l'État n'a
:.çinzeaoïGoOQlc
pas le droit d'inflig'er co supplice à leur conacience I Quelques bonnes gens répondent à ce rigorisme en disant : « Mais la grande majorité des Françeiis est catholique t Mais toutes nos écoles de campagne, sauf de très rares exceptions, ne comptent que des écoliers catholiques ! Mais tous les pères de ces enfants demandent ou désirent qu'on leur fasse faire la prière et qu'on leur enseigne la morale religieuse I Quelle raison peut-on bien opposer, dans une commune unanimement catholique, à ta satisfaction d'un tel vœu ?» La raison, répondent les protagonistes de talibre pensée, c'est que s'il n'y a pas de protestant, de juif ou d'athée dans ces communes, il pourrait y en avoir, et l'on doit, en prévision d'un cas pareil, réserver l'avenir. Il ne faut pas qu'un citoyen français soit jamais exposé à voir la liberté de conscience outragée dans la personne de son enfant. Neutralité envers tous et neutralité partout, telle est la justice, et telle doit être la loi. Si l'on discutait avec des adversaires de bonne foi, on pourrait leur demander quelle est cette conception singulière de la justice et de la liberté quiopprime la volonté certaine de tous les pères de famille, sous prétexte de respecter la protestation hypothétique d'un dissident qui ne paraîtra peut-être jamais. Mais l'état qu'on faitde la liberté de conscience en l'espèce est une pure hypocrisie. C'est sciemment et de parti pris qu'on opprime la conscience religieuse de ces millions d'honnêtes gens, sous couleur ie respecter leur hherté, et l'invocation qu'on adresse à ce noble principe est simplement le masque d'un attentat.
IL n'est pas inutile, toutefois, de démasquer le sophisme qui se cache sous ce nom de neutralité. La laïcisation des écoles publiques, disent les réformateurs, n'est qu'un moyen d'assurer la neutralité de l'enseignement. Une lèse aucune reb'gion, puisqu'il les ignore toutes, et laisse & chaque enfant, sans préjugé d'aucune sorte, la liberté de -choisir plus tard entre les opinions et les croyances qui lui
1S6 THÉORIE DE L'OBDRE
seront offertes. Quoi de plus simple, en apparence, et de plus conforme àla liberté de conscience? On n'enseigne pas àl'enfant qu'il y a un Dieu ; mais on se garde de lui dire qu'il n'y en a pas. On s'abstient d'en parler. L'enseignement sera neutre par prcHérition, et de celte façon libres penseurs et croyants seront traités avec la même impartialité.
Pardon t mais c'est précisément dans cette apparence d'impartialité que se cache le privilège accordé par la loi de laïcisation à la libre pensée, et ce privilège est une énormité! N'est-ce pas lui donner cause gagnée tout de suite, et sans réserver l'avenir, que d'interdire dans l'école la notion même do Dieu? Une pareille défense n'est pas autre chose qu'une déclaration officielle d'athéisme. Ne pas enseigner Dieu, c'estlaisser entendre qu'il n'existe pas. L'omission sur un pareil sujet est pire que la négation ; car la négation suppose, au moins, une contradiction, tandis que l'ignorance absolue ne suppose que le néant. Est-ce que l'enfant qui sort de l'école primaire à l'âge de douze ou treize ans s'occupe de Brahma ou de Vichnou? Il en sera de même de la religion chrétienne, que nos laïcisateurs mettent sur le même pied que la mythologie hindoue; l'enfant n'en aura pas la plus simple notion. On aura systématiquement omis d'ouvrir cette jeune dmo à ses doctrines et à sa morale, précisément à l'âge où elle est le mieux disposée pour les recevoir, et, plus tard, si l'occasion se présente de réparer les omissions de l'enfance, il ne sera plus temps. La semence tombera sur un sol desséché et durci; elle n'y germera plus. Il est plus facile, en somme, de secouer plus tard les enseignements qui vous sont à charge que de remonter le cours du passé. Si la raison vous conseille l'athéisme à l'âge d'homme, ce n'est pas l'éducation religieuse de l'école qui vous empêchera d'être athée. Mais si vous avez appris l'athéisme dèâ l'école, il n'y a plus de remède ; l'àme reste à jamais fermée
:.çinzeaoïGoOQlc
MOKALE D-ÉTAT 157
atix enseignements de la religion comme à ses consolations. Il y a donc privilège, et privilège de la pire espèce, puisqu'il pèse sur l'existence entière de l'homme.- Et qui Qserait dire que beaucoup n'en pâtiront pas?
C'est, à vrai dire, le moindre souci de la libre pensée. Le propre des factions et des sectes est d'être hermétiquement et cyniquement fermées à toutes les raisons qui font obstacle à leur système. II s'est rencontré dans le parti un homme qui a défini avec une sorte de naïf cynisme l'esprit et lo but de l'entreprise. — « Nous voulons, s'écriait un jour M. Spuller, que l'école nous fabrique des cerveaux. républicains! n — Si quelques années plus tôt, alors que le pouvoir était aux mains des monarchistes, UD ministre du 24 Mai s'était permis de dire : Nous voulons que l'école nous fabrique des cerveaux royalistes I les républicains n'auraient pas eu assez d'anathëmes pour l'écraser. Et leur révolte eût été légitime. Lorsque la royauté passait pour être d'institution divine, de pareils principes d'enseignement se pouvaient défendre. Mais depuis la Révolution française, ce sont de pures monstruosités. Seulement, ce qui est un attentat à droite, devient, à gauche, une liberté. Dans une commune où il n'y a que des monarchistes et descathoUques,onfabriqueraparrécole des républicains et des athées, et cette brutale extorsion des âmes ne soulève pas un scrupule, n'éveille môme pas un doute dans l'esprit de ceux qui la commandent. Ah I nous avons fait du chemin depuis le temps oii Ledru-Rollin, l'un des pères de la république, proclamait que le plus grand crime que l'on pût commettre contre la conscience humaine, c'était de voler à un père l'âme de son enfant t
Proudhon, qui déjà traitait de « blagueurs » les républicains de son temps, et n'eût pas trouvé domotpour quahfier les républicains du nôtre, a dit : — « L'État, c'est toute la nation, d En effet, ce n'est pas autre chose que cette communauté de sentiments, de droits et d'intérêts que se trans-
mettentles générations, à laquelle participent tous les citoyens et qui se résume dans la patrie commune. C'est pour cetaque l'État reste, tandis que les ministères passent, que les partis ae disloquent et que les gouvernements périssent. Si l'on voulait définir l'État d'une façon plus étroite, on pourrait dire qu'il est l'organisme politique de la nation, et comme la nation se compose de citoyens ayant tous même qualité, il s'ensuit rigoureusement que l'État ne peut être l'instrument d'un parti. I! n'est que le tuteur impartial des intérêts et des droits qui constituent le fonds commun, et toute faction qui prétend l'absorber en elle ou régner en lui attente à l'intégrité de la patrie elle-^néme.
Puis, à cdté do l'État, il est une autre puissance plus auguste encore et plus étroitement fermée à la tyrannie des partis : c'est la conscience. Avant que les ministres de la république eussent enseigné que le droit n'est autre chose que le bon plaisir des majorités, tous les philosophes, tous les moralistes, tous les honnêtes gens t'avaient considérée comme le plus inviolable des domaines et s'accordaient à dire que la volonté de tous n'avait ni droit ni titre contre la conscience d'un seul. Quel est donc ce sacré privilège de la conscience qui a suscité tant d'apôtres et fait tant de martyrs? N'est-ce pas, au premier chef, la liberté de croire et de publier sa foi, de l'enseigner par la parole, par la pratique, par l'exemple? Et à qui le père voudra-t-il enseigner ce qu'il croit, si ce n'est à son enfant? 11 est son tuteur légal, à plus forte raison son tuteur moral. Et vous prétendez le déposséder d'un pareil privilège? Vous faites plus : vous commettez ce crime innomabte et encore inconnu d'arracher l'enfant à l'éducation du père, et de verser dans cette âme toute neuve une éducation faîte pour établir ta guerre intestine à son foyer, et heurter, dans toutes ses manifestations, les principes, les idées et les affections des siens t
C'est le progrès! disent nos oppresseurs. Oui, vous avez
:.çinzeaoïGoOQlc
le droit de le croire et de le dire. Si vous êtes esprit fort, vous avez le droit de tenir les croyances du catholique pour des superstitions, et si vous êtes mal élevé, vous avez toute liberté de traiter de momeries les pratiques du culte auquel il sacrifie. Vous avez le droit de hausser les épaules devant lui, comme il a le droit lui-même de vous prendre en pitié. Mais vous n'avez pas le droit de vous prévaloir de votre supériorité intellectuelle et de votre affranchissement civique pour obUger les autres à devenir semblables à vous. Entre le plus crédule des pécheurs bretons et l'intellectuel le plus rd'fîné de l'université laïque, ce n'est ni l'esprit ni la force qui décide. Il n'y a qu'un arbitre acceptable, c'est la liberté.
Ce problème est, en réaUté, le champ clos où se heurtent deux mondes. Il est supérieur aux autres querelles qui nous divisent, parce que, en réalité, il les contient toutes, et de la solution qu'il allait recevoir devaient dépendre nos destinées. On sait avec quel éclat la lutte fut engagée et soutenue devant le parlement. M. Jules Ferry, qui menait le chœur des sectes maçonniques et des factions révolutionnaires, y conquit une renommée d'homme d'Ëtat) C'est un compUment qu'il est malaisé de sanctionner. II paraîtra toujours inconcevable aux esprits prévoyants et réfléchis qu'un ministre, fût-il athée, ait aussi grossièrement méconnu le concours de l'éducation religieuse dans le gouvernement des hommes, et lorsque la France aura reconquis son équilibre intellectuel, personne ne voudra reconnattre pour un homme d'Ëtat, ni même pour un homme de gouvernement, le politique étroit et borné qui a brisé d'un coeur léger cet admirable instrument de discipline sociale, pour le seul honneur ou le seul plaisir d'émanciper la démocratie en démuselant ses vices.
Contre M. Jules Ferry et sa sombre bande d'iconoclastes nouveaux, se levèrent les plus nobles intelligences de notre temps. Leur résistance fut opiniâtre et magnifique.
Jamais le droit, la vérité^ ta justice, ta tiberté, te liaut et généreux souci de ta destinée des peuples, n'inspirèrent accents ptus beaux et discours plus vaillants. Cette joute oratoire, qui s'est prolongée pendant des années, est le plus ^and honneur des annales parlementaires de notre époque. Les orateurs dressés contre l'oppression jacobine on( inscrit là des protestations immortelles, et quelques*uns surgirent des bancs mêmes où l'oppression recrutait ses étrangleurs. II en est un notamment qui fut héroïque entro tous et dont l'indépendance superbe en son isolement mérite qu'on tui rende hommage en passant : ce fut M. Jules Simon. C'était un spectacle vraiment rare que celui de ce nouveau prophète du désertqui s'obslinait à prêcher son évangile de justice et de liberté à un peuple qui ne le connaissait plus. Il le préchaitj du moins, avec une telle vigueur, une telle hauteur d'esprit, un tel éclat d'éloquence, que ses accents resteront seuls des incidents qui passent, et que t'histoire recueillera ses protestations comme un témoignage immortel contre les imbécillités mortes. Mais cette dépense de talent et de courage fut vaine. Contre le nombre obstiné dans son sophisme, il était inutile d'avoir magnifiquement raison. Comme les carrés de la garde n Waterloo, une éUte de héros pouvait sauver l'honneur et même gagner la gloire, mais elle ne pouvait sauver la cause. Elle fut vaincue, et ta conscience française, solidaire de ceux qui délibéraient pour elle, ne descendit jamais si bas que ce jour-là I
La loi fut votée. Il fut stipulé qu'aucun jeune Français n'entendrait jamais parler de Dieu ni de morale religieuse.
:.çinzeaoïGoOQle
depuis son entrée à l'école primaire jusqu'à sa sortie du lycée. Lorsqu'on parle de cette toi dans les assemblées parlementaires, c'est pour la déclarer ■ intangible », au même titre et pour les mêmes raisons que la loi militaire qui la complète. Tous les ministères s'accordent à proclamer que ces deux lois jumelles aontl'ceuvre fondamentale de la république et son plus ^and honneur. 11 y a vingt ans déjà que la jeunesse française est soumise au régime de la laïcisation. S'il fut inutile de la combattre dans son principe, il est peut-être expédient de la juger dans ses effets. L'application a été sévère et suivie, etl'on peut rendre au personnel enseignant la justice de reconnaître qu'il n'a rien épargné pour faire produire à la réforme plus de fruits même qu'il n'en osait espérer. Les instituteurs, glorifiés et comblés, ont merveilleusement compris à quoi les obligeaient ces faveurs. Non seulement leur enseignement a été a neutre » suivant la lettre et l'esprit de la loi, c'est-à-dire rigoureusement matérialiste; mais leur zèle n'a pu se renfermer dans l'école; il a fait irruption sur la place publique ; il s'est exercé sur les pères comme sur les enfants, et la libre pensée a connu par eux des triomphes inespérés.
La république a fait beaucoup pour les instituteurs, qui sont ses grands favoris ; sa sollicitude envers eux s'est appliquée non seulement à relever leur condition sociale -en augmentant progressivement leur traitement, mais encore en magnifiant leur profession. Il n'y aurait pas grand mal à cela, si cette exagération de zèle pour l'école républicaine et le personnel qui la remplit n'avait développé chez les instituteurs que des vertus professionnelles. Elle a ■eu malheureusement d'autres effets dont les répubUcains de gouvernement commencent à s'inquiéter, après y avoir tout d'abord applaudi : c'est que ces complaisances et ces flagorneries ont déclassé l'instituteur. Elles l'ont fait sortir de l'école pour entrer d^ns lapoHtique. 11 acommencé fai
être l'instrument électoral des cabinets qui le gâtaient; puis, à mesure que se gonflait son importance sous les caresses parlementaires dont il était l'objet, d'instrument qu'il était, il est devenu partisan. Comme tous les gens qui n'ont qu'un demi-savoir et des prétentions démesurées, U afficbe des opinions extrêmes. Après avoir commencé par être républicain modéré, il s'est fait radical, et la moitié d'entre eus sont déjà socialistes. Or, l'instituteur politicien, radical ou socialiste, est un des gros périls de demain, parce que les générations nouvelles élevées à son école, imprégnées de l'esprit envieux, chimérique et subversif dont il est lui-même animé , seront des forces préventivement acquises à la révolution démocratique et sociale.
Il y a encore, Dieu merci, bon nombre de communes oùrinstituteur,surtouts'il est un vétéran del' enseignement primaire, imbu des principes et de la morale qu'il professait autrefois, et Gdèle quand même à sa mission éducatrice, supplée par sa bonne volonté aux interdictions de la loi nouvelle. Là, du moins, l'àme del'enfant échappe aux brutalités officielles, parce que l'enseignement dumaître cdtoie le bourbier sans y tremper. Mais il est d'autres communes, et le nombre en va croissant tous les jours, où l'instituteur acquis k l'enseignement et à la morale matérialiste dont M. Paul Bert fut le grand prêtre, met tout son zèle à les faire valoir. Il ne se contente pas d'être laïque et de tenir une école laïque; il se pose en antagoniste de la religion. U rit grossièrement de la prière qu'il était tenu de ffiire autrefois ; il plaisante, comme un plaisantin de cette espèce le peut faire, les cérémonies du culte; il raiUe la messe et bafoue son ancien collaborateur dans l'éducation de l'enfance, le curé de la paroisse; bref, il fait le libertin, comme on disait au grand siècle. Ce personnage, gonflé de toute l'importance qu'on lui donne, jointe à la pré* «omption [naturelle, qui est en lui, est le plus déplaisant et
:.çinzeaoïGoOQle
le plus outré des cuistres. Chez les chefs de secte, on rencontre encore un jargon scientifique qui sauve ou dissimule par ses formules la brutalité des doctrines. Mais avec ce sectaire de village, il n'y a aucune atténuation. C'est le triomphe épais, insolent et béte de ta matière, et Paul Bert lui-même ferait amende honorable à l'esprit, s'il voyait de quel bétail il est le pasteur I
Et maintenant considérez la jeunesse que la laïcisation nous a faite. Elle est sans foi religieuse, comme la loi l'a voulu; mais elle est aussi sans idéal. En abaissant ses horizons, l'éducation purement positiviste à laquelle on l'a soumise a déprimé son àmc. En haut, elle est pessimiste et morose ; elle ne croit à rien, mais elle n'aspire non plus à rien. Ce n'est pas seulement avec les croyances spiritualistes de ses pères qu'on l'a brouillée, mais avec toutes les généreuses ferveurs qui sontl'apanage ordinaire des jeunes générations. Elle est totalement exempte d'enthousiasme, et, par cela même, incapable de sacrifice. Comme elle n'aime rien, elle ne déteste rien. C'est à peine si elle connaît la patrie t Elle est, en tout cas, insensible à ses épreuves, et ne sait de son histoire que tout juste ce qu'il en fautpourpasser son baccalauréat. Étant sans croyance, eUe est aussi sans parti. Toutes les opinions sont égales devant elle, et vraiment elle serait naïve de s'échauffer pour l'une plutdt que pour l'autre, puisqu'il n'y a de vérité nulle part. C'est l'idéal de la neutralité.
En bas, c'est pis encore. A certains degrés de la société, un sens plus afGné de l'honneur corrige dans une certaine mesure les lacunes ou l'absence d'une éducation morale. C'est un correctif que les couches inférieures de la démocratie ne connaissent pas. La jeunesse qui sort de nos écoles primaires est purement animale. Ce n'est pas que l'instituteur ne l'ait comblée des levons de la morale civique. Cet enseignement fut le grand souci des laïcisateurs. Comme il leur apparaissait qu'une jeunesse
iU THÉORIE DE L'ORDRE
sans morale était une monstruosité, ils mirent tous leurs soins à remplacer l'éducation religieuse par des cours de morale laïque savamment appropriés à l'esprit de l'enfance. Les maîtres les plus experts en pédagogie s'ingénièrent à résumer les leçons dans une forme éléraentïtire, et c'est dans ces manuels variés que nos écoliers apprennent le devoir. A l'exception des devoirs envers Dieu, que l'école ignore, toutes les catégories de l'obligation morale y sont doctement exposées, et si l'enfant de la ville ou du village, après s'être imprégné jusqu'à treize ans d'un pareil enseignement, ne sait pas se conduire, c'est qu'en vérité il y met de la mauvaise volonté.
Hélas I ce n'est pas la volonté qui lui manque, c'est l'assimilation. Il est humainement impossible que ce dogmatisme froid et nu le pénètre. Ce sont des mots qui glissent à la surface de'son esprit, sans y laisser de trace. Il n'y a qu'une croyance surnaturelle qui puisse façonner une morale à l'homme primitif. Il faut qu'il croie, il faut qu'il espère, il faut qu'il craigne, pour comprendre l'obligation abstraite et sacrifier l'instinct au devoir. Dès qu'il a cessé de croire à une justice supérieure qui surveille sa vie, et qui le récompense s'il fait le bien, qui le punit s'il fait le mal, rien ne l'obUge plus, que la peur du gendarme. La discipline sociale était autrefois fondée sur ud corps de doctrines et de croyances qui opposaient victorieusement au mal physique l'espoir des compensations étemelles. On enseigne aujourd'hui que c'est folie de croire et duperie d'espérer. Il n'y a de certain que les fonctions diverses de l'organisme, et l'homme qui remplit le mieux sa destinée est celui qui joint à la diversité des appétits le talent de leur donner les plus larges satisfactions. Tel est, au juste, l'état d'âme de la jeunesse sortie de nos écoles primaires. Elle est cyniquement individualiste. Elle fait ce qui lui plaît, et s'affranchit de ce qui la gène, sans qu'aucune notion morale intervienne dans ses
:.çinzeaoïGoOQle
HORALE D'ÉTAT 16S
déterminations. Elle vendrait la patrie pour s'exonérer de l'obligation militaire. Le sentiment du bien et du mal est tellement émoussé en elle que le scandale lui-même ne la touche plus. Qui s'enrichit par le dol ou la concussion a chez elle plus d'ecyieux que de censeurs.
Ceux qui malgré tout restent honnêtes sont encore. Dieu merci, l'immense majorité ; mais ceux qui ne le sont pas croissent toujours en nombre, et cette incessante progression du mal ne laisse pas d'inquiéter l'optimisme de ceux qui avaient aflirmé l'équivalence de l'instruction et de la moralité. Les maîtres les plus renommés de la jeunesse se sont émus de ces graphiques de la perversité juvénile offerts par ia statistique criminelle à leurs méditations. Puis, les magistrats chargés de réprimer ce déchaînement de la bestialité ont fait entendre, de leur côté, des avertissements sinistres. Si j'avais qualité pour diriger les lectures de nos ministres, de nos sénateurs, de nos députés, de tous ceux, en un mot, qui ont chez nous charge de peuple, je leur conseillerais de méditer ces témoignages solitairement chez eux, en tête à tête avec leur patriotisme et leur conscience, parce qu'ils ne trouveront jamais dans le fatras des déclamations foraines dont ils se délectent rien qui soit aussi propre à leur édification.
Entre tous ces témoignages, il en est un que je me fais un devoir d'invoquer, parce que l'auteur réunit en sa personne toutes les garanties et tous les titres qui com> mandent l'attention et inspirent la confiance. C'est une étude de M. A. Fouillée sur la criminalité, sa progression et ses causes. Voici les faits : depuis 1881 , dit M. A. Fouil* lée, année qui précède l'instruction obligatoire, le nombre des prévenus jugés par les tribunaux correctionnels s'est élevé de 210,000 à 240,000 environ. Depuis 1889, les meurtres ont passé de 156 à 189; les assassinats, de 195 à 218; les Wols et attentats sur les enfants, de 539 à 651. La moyenne de ces crimes est en France de 700 par
166 THË0H1E DE L'ORDRE
ancée, tandis qu'en Italie, pays de la plus forte criminalité, elle oscille entre 250 et 300. La moyenne des infanticides en France est de 180 par année; en Italie, de 80. Le côté le plus lamentable de la statistique criminelle est celui qui concerne les enfants et les jeunes gens. De 1880 à 1893, la criminalité dans le Jeune âge grandit si rapidement qu'en dis ans on voit le nombre des enfants criminels s'accroître du quart, tandis que celui des criminels adultes s'accroft seulement d'un neuvième. Aujourd'hui la criminalité de l'enfance dépasse presque du double celle des adultes. A Paris, plus de la moitié des individus arrêtés ont moins de vingt et un ans, et presque tous ont commis des fautes graves : en une seule année 30 assassinats, 39 homicides, 3 parricides, 2 empoisonnements, 114 infanticides, 4,212 coups et blessures, 25 incendies, 80 attentats à la pudeur, 458 vols quahGés, 11,862 vols simples, voilà le bilan de cette belle jeunesse.
Ce sont là des faits que chacun peut expliquer à sa guise, mais sur la réalité desquels il n'est pas de contestation possible. On ne saurait contester davantage qu'une société infectée d'une pareille purulence est singulièrement malade, et tout citoyen, pour peu qu'il ait l'âme saine et l'esprit prévoyant, a les meilleures raisons de s'en inquiéter. Quelles en sont les causes? M. A. Fouillée en aperçoit trois, et il les dénonce avec une généreuse franchise : d'abord, l'insuffisance de notre enseignement primaire, d'où toute éducation morale est absente; ensuite, la licence d'une presse qui caresse, irrite, déchaîne à plaisir les curiosités obscènes et les appétits démagogiques du peuple, détraque à la fois l'esprit et le cœur des jeunes générations, si ma! préparées par l'école à résister à cette perversion ; enfin les progrès toujours croissants de l'alcoolisme, qui dévaste aussi sûrement aujourd'hui la société française qu'il a dévasté jadis la race des Peaux-Rouges, morte, comme on sait, de cette intoxication.
Jusqu'à ce jour les conservateurs avaient été seuls à dénoncer la législation matérialiste, dont la république s'est fait un programme et un dogme, comme une cause de dévastation plus meurtrière que la guerre et plus sinistre que la peste. Mais précisément parce qu'ils étaient seuls, on ne voulait voir dans leur hostilité que la manifestation étroite et tenace d'une politique de parti. Mais voici un témoin qui n'est pas suspect de réaction monarchique et cléricale. M. A. Fouillée appartient à l'Univerâité, dont il est l'un, des membres les plus éminents. C'est un libre esprit, je dirais un libre penseur, si le mot n'impliquait une signification maçonnique et, par conséquent, désobligeante. Or c'est cet universitaire de marque qui fait aujourd'hui le procès à notre système d'enseignement, et il le fait avec une franchise admirable. Écoutez : — a Le défaut général de notre système d'enseignement a été la prédominance de la conception intellectualiste et rationaliste héritée du dernier siècle, et qui attribue à la connaissance surtout scientifique un rôle exagéré dans la conduite morale. Si l'instruction, disait déjà Socrate, ne donne pas un esprit juste et sain, eUe ne fait que rendre les hommes plus mauvais, en leur fournissant plus de moyens de faire le mal. . . Remplir la mémoire de faits, de dates et de noms, ce n'est pas fournir à l'esprit les idées génératrices de grands sentiments et répressives du vice. Le développement anormal des facultés purement intellectuelles, la demi-instruction superficielle, sont funestes pour la jeunesse d'un peuple... Quelque opinion que l'on ait sur les dogmes religieux, encore faut-Û reconnaître cette vérité élémentaire de sociologie que les religions sont un frein moral de premier ordre, et plus encore, un ressort moral. Le christianisme, en particulier, a été défini un système complet de répression pour toutes les tendances mauvaises. Par le malheur des circonstances et par la maladresse des hommes, la politique a dominé dans les questions d'ensei-
gneraent, et les intérêts moraux des enfants ont été trop sacrîliés aux intérêts départi... Ce n'est pas avec des négations (f u'on moralise un peuple. L'humble croyant qui mêle même des fables à son sentiment de la vie universelle est moins éloigné du vrai, et surtout du bien, que le matérialiste égoïste et orgueilleux qui ne croit qu'à l'heure présente, s
Tel est le témoignage d'un homme qui occupe l'une des premières places, non seulement dans l'Université, mais aussi dans la hiérarchie des esprits. D'autre part, un magistrat d'élite, qui joint à la plus haute culture morale une expérience incomparable de la criminaUté, M. A. Guillot, écrit ce qui suit : « Il ne peut échapper à aucun homme sincère, quelles que soient ses opinions, que l'effrayante augmentation de la criminalité chez les jeunes gens a concordé avec le changement apporté dans l'organisation de l'enseignement. Ce doit être pour ceux qui ont cru trouver le progrès dans cette voie nouvelle un lourd souci que de voir les jeunes générations se distinguer par la perversité brutale. » C'est encore M. A. Guillot qui constata chez les jeunes accusés r une exagération de férocité, une recherche de lubricité, une forfanterie de \ice, qui ne se rencontrent pas au même degré à un âge plus avancé ■ .
Ce n'est pas tout. Il y a corrélation étroite entre la progression des délits et des crimes commis contre les per^ sonnes ou la propriété, et l'essor des passions révolutionnaires. L'anarchiste fait pendant au cambrioleur et à l'assassin. Il y aurait injustice ii les confondre. Une opinion, même scélérate en ses fins, n'est pas équivalente au crime. On connaît certains dilettanti de rwiarchîsme qui professent la doctrine du sac universel et sont fort honnêtes gens en leur privé. Mais pour les victimes, c'està-dire pour la société vouée au cambriolage ou à regorgement, ces distinctions sont insignifiantes. Que la dépossession s'opère à l'fdde d'une pince-monseigneur ou par
:.çinzeaoïGoOQlc
MOBALE D'ÉTAT 169
la vertu d'une doctrine, le propriétaire dévalisé n'y fait aucune différence. C'est qu'en fait l'état d'âme d'où procèdent ces violences, diverses en leurs modes et communes en leurs fins, est exactement le même. Vol, pillage, assassinat, communisme, anarchisme, ce sont des variétés du même mal, le mal révolutionnaire. C'estla lèpre commune des jeunes générations sorties d'écoles ou de milieux où le principe de la loi morale est obligatoirement inconnu, où l'on n'enseigne jamais à l'enfant à regarder plus haut que lui.
Qu'est-ce, au fond, qu'un aneu-chiste? C'est un matérialiste impatient et forcené qui trouve que la société lui vole sa part dans la distribution et dansla jouissance des biens de ce monde, et qui, trop pressé pour attendre la réalisation des promesses socialistes, opère en personne et traduit ses revendications par l'assassinat delà société elle-même. La science psychologique, qui a eu à examiner l'état cérébral de criminels anarchistes comme Vaillant, Henry, Caserio, ■ n'est pas éloignée de les considérer comme des fous. Ce sont des fous si l'on veut, maïs des fous qui raisonnent, et qui mettent autant de logique dans leurs attentats que les pouvoirs publics en mettent eux-mêmes dans la répression.
Lorsque vous voyez des animaux se disputer la même proie, vous ne vous étonnez pas, parce qu'ils n'obéissent qu'à ialoi de nature. Mais lorsque vous voyez le même phénomène se produire dans l'humanité, lorsque vous voyez des hommes, que la nature a faits semblables à vous, qui ont les mêmes appétits et les mêmes désirs, et à qui manque le moyen de les satisfaire, s'exaspérer à l'envi contre l'inégalité de leur condition et contre l'iniquité sociale qui la consacre et la perpétue, vous vous indignez, vous vous révoltez, vous demandez aux pouvoirs publics de vous défendre, et la répression, au lendemain de leur assaut, ne vous semble jamais trop sévère. Vous avez
470 THÉORIE DE L-ORORE
raison à vos propres yeux ; mais vous ne pourriez prouver à ces misérables qu'ils ont tort. Car, si vous leur avez enseigné, dès l'école, que leur destinée s'accomplit tout entière ici-bas, qu'il n'y a rien au-dessus d'eux et rien après eux, que ta vraie fin de l'homme est de jouir le plus et le mieux possible de la vie, quel moyen voua reste-t-il de leur démontrer qu'ils ont tort de réclamer leur part, et de se fâcher lorsqu'on la leur refuse?
Et c'est en cela précisément qu'éclate l'inconcevable aveuglement de ceux qui ont ainsi matérialisé l'ense^ement de la jeunesse française. Il n'y avait qu'une vérité peut-être dans l'éclatant et mémorable discours où M. Jaurès célébrait ■ la vieille chanson qui berçait la misère humaine > ; mais il y en avait une : c'est lorsqu'il disait que le socialisme était laconséquencelogique et la filiation directe de la laïcisation. Ce n'est pas le socialisme seulement qu'il fallait dircj mais toutes les aspirations révolutionnaires qui tendent au bouleversement de la société et de l'État. Et, en effet, le jour oii vous avez chassé de l'âme des petits, des humbles, des malheureux, des déshérités, les croyances spîritualistes et l'espoir des compensations ultra-terrestres, vous en avez chassé de même coup la résignation, la patience, la soumission, et c'est le socialisme, c'est l'anarchiame, c'est la frénésie révolutionnaire, qui ont prie leur place. Il est profondément absurde, il est même profondément inhumain d'exiger des misérables qui ont, en somme, les mêmes appétits que nous, et tiennent de la nature les mêmes droits aies satisfaire, le respect de conventions sociales auxquelles ils n'ont point participé, et qui n'ont d'autre fin que de sanctionner leur misère et leurs privations. Et l'interdiction qu'on leur signiQe est surtout extravagante lorsque vous ajoutez que, s'ils sont malheureux en ce monde, ils auraient grand tort de compter sur l'autre, puisqu'il est démontré qu'Un' existe pasi
MORALE D'ËTAT 171
Un ministre de l'instruction publique, et non des moindres, M. Poiocaré, eut un jour l'ambition de définir la morale civique, et voici les termes de sadéfinition : « Vous demandez quel est le point d'appui de la morale enseignée dans nos écoles? Le voilà : c'est la conscience intime, c'est la conscience Humaine, avec les notions naturelles du bien et du mal. C'est dans le développement intégra!, dans la culture méthodique de la conscience que nous faisons consister l'enseignement de la morale laïque et ciA-ique; c'est dans l'épreuve de la volonté, dans le dégagement de la personnalité humaine, dans l'affirmation du devoir et de la responsabilité, etc. o M. le ministre de l'instruction publiqne répondait ainsi, ou croyait répondre, & M. Jaurès, qui réclamait de l'État un enseignement socialiste, et & M. do Lanjuinais, qui s'était permis de dire qu'il n'y a pas de morale sans Dieu.
Ces pauvretés sont quelque chose comme la vaine pâture du régime actuel, le lot commun des ministres de hasard qui n'ont pas plus d'essor dans les idées que de personnalité dans l'esprit. On les passe àun inspecteurd'Académie. Elles détonnent dans la bouche de M. Poincaré, qui est jeune, intelligent et personnel, et l'on s'étonne qu'un homme qid a qualité pour penser tout seul fasse état de cette friperie. C'est un orateur de beaucoup de talent que M. Poincaré, et j'imagine qu'il pourrait être quelque chose de mieux. 11 est à la république ce que M. Thiers, à aon début, était à la monarchie de Juillet, n en a la compréhension facile, l'esprit alerte, la parole claire, aisée et parfois brillante. Mais sa fortune a été si rapide qu'il semble n'avoir pas eu le temps de penser.
Qu'estrKje que c'est que « le développement intégral » et la « culture méthodique ■ de la conscience t Si je disais h M. Poincaré d'essayer sa morale laïque et civique sur un loup, il croirait que je me moque de lui. 11 n'en est rien. Je tiendrais l'épreuve pour concluante, et l'effet produit
lis THÉORIE DE L'ORDRE
nous dirait exactement ce que vaut sa doctrine.' Dites que les loups ne sont point des êtres moraux, que votre ensei> gnement s'adresse à des hommes qui ont la • notion naturelle du bien et du mal >, et non pas à des bétes qui n'ont pas de conscience du tout, personne n'y contredira. Mais l'objection n'existe que dans les termes ; elle ne vaut pas dans les faits. La morale laïque ne comporte ni principe supérieur et antérieur de l'homme, ni sanction ultérieure. Elle admet que la destinée de l'individu est rigoureusement limitée à son existence terrestre, et que, vivant, il n'a pas plus de lois à recevoir du ciel vide que de comptes à lui rendre après avoir vécu. Avec un pareil système, on peut cultiver la morale indépendante dans les académies, dans les parlements, dans les cénacles savants et dans les salons. Tous ceux dont l'existence est suffisamment ouatée pour ne pas souffrir des cahots de la vie peuvent poursuivre sur eux-mêmes ce perfectionnement indéfini de la conscience et devenir des raffinés du bien. Le nombre est grand, en effet, de ceux qui ne confessent aucune croyance religieuse et «vent tout de même en honnêtes gens. Mais ce raffinement est le privilège des beaux esprits et des heureux. Quelle action impérative et ^Taiment efficace voulez-vous que cette morale sans principe et sans sanction exerce sur la brute humaine qui n'a que des appétits pour règle et de la jouissance pour fin?
Pour un savant comme M. Berthelot, qui nous assure que la science répond et suffit à tout, il y a des milliers et des millions de misérables dont elle n'étanchera jamais la soif et n'apaisera jamais la faim. Et c'est à ce peuple d'affamés, d'envieux, de révoltés, en qui couvent des ^petits et des désirs dévorants comme un incendie, que vous prétendez donner pour viatique la • culture méthodique de la conscience n I On pardonne de pareilles fadaises au philosophe et au savant, parce qu'ils opèrent sur des abstractions et n'ont pas de commerce avec la réalité. Mais lors-
:.çinzeaoïGoOQlc
tpi'on a charge de peuple, on doit savoir qu'à de certaines profondeurs sociales la morale laïque n'oblige plus personne, qu'à tout affaiblissement de l'obligation morale correspond une émancipation fatale de l'animalité, et qu'enfin tout individu qui ne voit plus dans la vie que des appétits à satisfaire n'est plus une conscience : c'est simplement un loup qui chasse à travers la société. £t voilà pourquoi le ministre avait tort contre les deux thèses aux- -quelles il pensait répondre. Il avait tort contre M. de Lanjuinais, qui prétendait, suivant la doctrine spiritualiste, que la loi morale n'est qu'une dépendance de la justice de Dieu. Il avait tort contre M. Jaurès, qui soutenait que du moment où le peuple se trouvait affranchi par l'enseignement officiel des superstitions religieuses, on devait lui enseigner aussi, dès l'école, à s'affranchir des préjugés sociaux qui entretiennent encore l'inégaUté parmi les honames, et privent une notable quantité de citoyens de la part à laquelle ils ont droit au banquet de la ^-ie. Si cet idéal socialiste est un mauvais rôve, on n'en fait point justice en disant, comme le fit ce jour-là le ministre de l'instruction publique, que c'est un paradis terrestre inaccessible. Qu'il soit inaccessible, nous en sommes persuadés. Mais si les multitudes conquises au socialisme sont incapables d'eu forcer l'accès, leur effort n'en sera pas moins une cause formidable de trouble social, et le péril social sera toujours la conséquence directe, logique, inéluctable, de l'enseignement matériaUste qu'on leur a donné.
Ainsi la réforme scolaire a misérablement trompé les espérances que ses auteurs avaient fondées sur elle. A
l'exception des politiciens de <]ualité subalterne qui trouvent que ce système d'enseignement façonne exactement les électeurs qu'il faut pour les élire, il n'est personne qui ne constate cette faillite et ne s'inquiète, à bon droit, de ses effets. L'expérience coûte cher, mais elle est probante. Elle a montré que l'instruction toute seule n'a pas de vertu éducative, et que la neutralité de l'école n'est qu'une préparation latente au scepticisme universel. Or, le scepticisme, à n'envisager que ses effets sociaux, est un très mauvais conseil. L'hébétement des consciences, l'afTaissement des caractères, la défaillance des volontés, toutes les maladies de l'esprit, qui constituent ensemble une sorte de déliquescence de l'être moral, et le rendent incapable de sacrifice ou d'effort, sont le propre des sociétés sceptiques, et c'est là le trait commun des mœurs publiques de l'époque où nous vivons. Nous nous sommes déshabitués des fortes croyances et des obligations étroites qui leur servaient de sanction. Au fanatisme des grandes causes, qui faisait autrefois des héros et des martyrs, s'est substitué un parti pris d'indifférence qui ne fait plus que des charlatans. On ne tient à rien, parce qu'on ne croit à rien. On se dit que tout arrive, parce qu'on a pris l'habitude de tout laisser passer. C'est pourquoi la foule démoraUsée par l'exemple déserte les autels et court vers les tréteaux.
Nous venons de voir à quels effets redoutables, soit pour l'individu, soit pour la collectivité, pouvait conduire cette morahté incertaine et précaire qui est toute d'habitude et ne repose sur aucun principe impératif, principalement dans les milieux sociaux qu'enseigne l'école primaire. On n'en juge pas autrement en regardant plus haut. Certes, on peut concéder aux savants, aux philosophes et aux sages que la science, à certains degrés, est moralisatrice et qu'elle confère à ceux qui la possèdent la jouissance d'un idéal de justice et de bonté qui constitue pour eux une
:.çinzeaoïGoOQlc
loi morale aussi pure et aussi haute que celle que les croyants font remonter à Dieu. Mais outre que cette culture ne sera jamais que le privilège d'une élite, elle n'est point faite pour remplir le cœur humain. C'est assez que le savant souffre ou désire, pleure ou rêve, pour sentir que la science, qui prétend répondre à tout, ne sufQt à rien. Et c'est précisément pour cela qu'un écrivain sincère et libre entre tous a pu dire que la science a fait banquerout«. On s'est récrié, parce que la proposition n'est pas exacte en ses termes. La science, continée dans son domaine propre, a donné tout ce qu'on pouvait attendre d'elle, et même au delà. 11 y a banqueroute pourtant ; mais cette banqueroute n'est pas celle de la science proprement dite : c'est celle des savants qui avaient promis, au nom de la science, ce que la science ce peut donner. C'est courir à la banqueroute et vouer l'humanité aux plus cuisants mécomptes, que d'afSrmer, comme l'a fait un jour M. Berthelot, le plus éminent et le plus échauffé des protagonistes de la morale indépendante, que la science est le seul fondement de la morale, la source unique du vrai, du beau, du bien, et que c'estd'elle seule, enfm, qu'adviendra quelque jour le règne de la vertu sur la terre. La morale n'a rien à voir avec la science ; leurs domaines respectifs ne se touchent pas. Pasteur était spirituaJiste et chrétien ; H. Berthelot est libre penseur et même athée. Ce sont deux grands savants que la pente naturelle de leur esprit a conduits à des opinions contraires. Hais la morale n'est pas plus intéressée aux découvertes de l'un qu'aux découvertes de l'autre. Les phénomènes qu'ils ont constatés ne sont ni bons ni mauvais en soi. Ils sont ce qu'ils sont, et ne peuventétre autrement. On peut, à vrai dire, tirer de l'olyservation et de l'expérience une sorte d'hygiène morale qui enseigne aux hommes qu'il est plus avantageux <le faire le bien que le mal, avec la même certitude que l'hygiène physique leur apprend qu'on s'enrhume eu se
mouillant les pieds. Mais nous déGons la science de tirer d'elle-mâme une règle de \ie qui ait le caractère nécessaire de la morale, c'est-à-dire l'obligation intime, impérative, absolue ; et là où l'obligation ffiit défaut, c'estla morale elle-même qui fait banqueroute.
Et puis, fût-il vrai que la science et la morale sont identiques, et qu'il est devenu désormais inutile d'aller cher^ cher ailleurs la règle du devoir, quel bien l'humanité retireraitnelle de cette innovation ? En quoi la condition terrestre de l'homme en serait-elle devenue meilleure ? Quelle sommedepeineenmoinset debienenplus y trouverait-^lî Il restera toujours dans son âme des videsque la science ne comblera pas. La certitude du devoir et la possession de la vérité ne suffiront jamais à rempUr la destinée humaine. Ce sont des moyens, ce ne sont pas des fins. Car la vraie fin de l'homme, ce n'est ni la vérité, ni la vertu, c'est le bonheur. Et c'est bien pour cela qu'il y aspire de toutes les énergies de son être, avec une force incoercible qui dépasse la mort et embrasse l'éternité. Que fait et que vaut la science pour la conduire à cette fin surnaturelle qu'elle ne peut ni toucher ni concevoir? Rien 1
Lorsque le Dieu des clirétiens disait sur la montagne : « Heureux ceux qui pleurent, parce qu'ils seront consolés ! Heureux ceux qui souffrent, parce qu'ils auront la We éternelle ! » il ouvrait aux malheureux des perspectives que la science n'a pu mesurer et qu'elle ne saurait jamais rempUr. Et c'est là précisément où finît son domaine que commence le rôle de la religion. La religion, comme son nom l'indique, est le lien qui rattache l'homme au ciel, et ce mot même de ciel, qui est vide pour les savants, puisqu'il ne leur fournit aucun élément qu'ils puissent seulement saisir, est pour le commun des hommes le foyer des consolations éternelles et des espoirs infinis. Il y a, pendant que M. Berthelot parle, et il y aura toujours, pendant la série des siècles, des millions et des millions de créa-
:.çinzeaoïGoOQlc
MORALE D'ÉTAT iTT
tures que le malheur accable, que la misère épuise, que la maladie torture, que des deuils, plus déchirants que le mal physique, ont séparés de tout ce qu'ils aimaient ici-bas, et qui ne supportent le reste de leur vie dévastée que parce qu'ils croient à l'autre. Quel secours la science apporte^ t-elle à leur épreuve?Elle leur dit, avec M. Berthelotet les penseurs de son éeole, que leur foi, leur consolation, leur espérance, sont des impostures de prêtres ou des superstitions d'ignorants. Elle les raille de croire et leur défend d'espérer ! Faire cela, ce n'est pas, comme on s'en vante, dans les cénacles intellectuels, émanciper l'esprit, c'est assassiner des âmes, et jamais crime plus grand ne fut commis contre l'humanité !
L'excuse des assassins est qu'ils n'en savent rien. Ce sont gens qui vivent trop cloîtrés dans leurs laboratoires pour connatlre les mystérieuses profondeurs de la vie morale. La nature de l'homme leur échappe par ce qu'elle a d'impondérable et de divin. Ils nient ce que d'autres croient, et de là vient que le vieux conflit entre l'esprit et la matière ne sera jamais fermé. Il y a des intelligences qui ont des ailes, d'autres qui n'ont que des pattes, et voilà tout 1 Les uns marchent surla terre, les autres volent d'instinct vers le ciel. Ainsi chacun de nous envisage le problème de la destinée humaine suivant ses aptitudes particulières, c'est-à-dire suivant qu'il les voit d'en haut ou d'en bas ; c'est bien pourquoi les hommes l'agiteront toujours et ne le résoudront jamais .
Tous ceux dont c'est le métier de conduire les hommes et de faciliter l'accomplissement de leur tâche en ce monde, ceux qui ont charge de peuple : gouvernants, mandataires, éducateurs, n'ont pas le droit de rester neutres entre ces doctrines contraires qui influent si diversement sur le sort individuel des citoyens cl sur l'état général de la collectivité. S'il leur est permis de laisser le champ des controverses librement ouvert à la science spéculative, ils n'ont
pas la liberté du choix entre les systèmes qui font ou défont les sociétés. L'enseignement de l'État a des fins utilitaires qui les obligent. Comme ils ont la garde de l'ordre, ils ont le devoir de faire la différence entre ce qui !e mine et ce qui l'affermit. La seule attitude qui leur soit moralement interdite est précisément celle qu'ils ont bypocrilement choisie : c'est la neutraUlé.
Ils savent aujourd'hui les résultats qu'elle leur a valus. Des esprits plus ouverts ou moins prévenus n'auraient pas eu besoin d'attendre l'expérience pour la deviner. Mais enfin l'expérience est faite, et on peut la tenir pour décisive. En se prolongeant, elle ne fait qu'accroître et rendre plus aigu le mal que la neutralité scolaire a cause à la conscience française, et ce mal est si profond déjà qu'il n'est pas certain qu'elle puisse guérir. On ne fait pas refleurir à volonté sur les terres dévastées les (leurs d'antan, et Dieu sait la mesure de la dévastation! Mais il est certain qu'il ne faut pas permettre au mal do s'étendre encore, si l'on veut tenter la guérison. Or, la guérison, c'est le renversement à pied d'oeuvre de tout ce qu'on a fait depuis vingt ans dans le domaine de l'instruction pubhque. M. Jules Simon, qui fut un esprit libre entre tous et montra cette vcrlu fort rare d'être aussi libéral en politique qu'en philosophie, a donné la formule des démohtions et des reconstructions nécessaires, a II a 'y a, dit-il, trois auxiliaires dont la morale ne peut se a passer : le maître, le prêtre et la mère. Le neutralité a du maître est la négation de la morale ; l'impuissance « du prêtre est l'expulsion de la religion. II faut revenir • à Dieu. »
Il y a quelques années, sir John Lubbock, chancelier de l'Université de Londres et membre de la Chambre dos communes, présidait le Congrès international de sociologie réuni à Paris. Il prononça, dans son discours, qui lit sensation, l'éloge de l'éducation, et voici le témoignage
:.çinzeaoïGoOQle
qu'il put rendre de ses bienfaits en Angleterre : « La
■ moyenne du personnel ordinaire de nos prisons est des- « cenduede 12,000 à 5,000. La moyenne annuelle des con- « damnés à la prison pour délits graves est tombée de « 3,000 à 800. Sous le rapport des crimes commis par la < jeunesse, le nombre des jeunes gens condamnés est
■ tombé de 14,000 à 5,000. Je ne veux pas vous tatiguer • par des statistiques; mais vous me permettrez d'ajouter « que le nombre des pauvres a baissé de 47 à 22 par a mille. ■ C'est exactement le contraire de ce qui se passe chez nous. La criminalité décroit en Angleterre, tandis, qu'elle augmente en France. Il y a, j'imagine, une cause à cette différence dans le mouvement de la moralité entre les deux pays. Et cette cause, quelle est-elle? C'est le concours puissant et durable que la religion prête à l'enseignement de la jeunesse. En Angleterre, on n'emploie pas le mot d'instruction, on n'y connaît que l'cducation, et l'éducation s'entend de cet effort d'ensemble qui développe, façonne, fortifie concurremment toutes les facultés du jeune liomme : l'esprit, le ccour, la conscience, la volonté, le corps m^me, de telle façon qu'en sortant de l'école il puisse pleinement remplir le rôle intellectuel et moral qui lui est dévolu dans l'humanité.
, En France, l'éducation et l'instruction ne sont pas seulement distinctes, elles sont devenues ennemies. Il n'y a pas une école, petite ou grande, humble ou haute, où l'on enseigne le sacrifice. Cette étrange aberration date de vingt-cinq ans. Au lendemain de la guerre, le parti républicain s'était donné pour mission de nous régénérer. Il s'était laisse dire par un pédagogue échauffé que c'était le mattre d'école allemand qui avait gagné la bataille de Sadowa. C'était une sottise qui avait un air de profondeur. Une observation plus sûre eût découvert que les Allemands devaient leurs victoires contre l'Autriche et contre nous à leur discipUne et à leur direction, c'est-à-dire à des
qualitos morales que l'instructionneprocure pas. Mais les régénérateurs n'y prenaient pas garde. Ils avaient fondé le succès de leur entreprise sur la culture intensive de la nation. De là cette débauche de pédagogie qui a si profondément bouleversé les programmes et les méthodes de l'enseignement d'Ëtat. Cette méprise initiale est ia cause directe des terribles et criants déboires que dénoncent les statistiques criminelles. Les prosélytes de la régénération par l'école neutre n'avaient pas vu que L'instruction toute seule n'apprend pas aux gens à se conduire. Elle n'a de valeur directrice que lorsqu'elle s'accompagne d'une éducation parallèle à la conscience. Sans cette tutelle, elle multiplie simplement les moyens de faire le mal.
C'est chose surprenante déjà qu'on ait pu commettre une semblable erreur ; mais il est tout à fait inconcevable que ceux qui l'ont commise y persévèrent, après en avoir fait l'épreuve. L'expérience accuse une lamentable faillite de leur entreprise pédagogique ; nous en voyons les effets, nous en mesurons l'étendue et nous en savons les causes. Seuls, les auteurs responsables de ce désordre moral ne veulent ni voir ni entendre. Ils s'obstinent à considérer leur système d'enseignement comme l'œuvre fondamentale de la république et ne permettent pas qu'on y touche. Par les voix de tous ses ministères, par l'applaudissement de toutes les majorités, la république déclare ses lois scolaires intangibles et sacrées. Elle confère, d'ailleurs, la même immunité à tout ce qui, dans sa législation, procède du même esprit et porte plus spécialement sa marque de parti. Intangible aussi, la loi militaire I Intangible, la Uberté du cabaret t Intangible, l'obscénité de la rue 1 Intangible, tout cet ensemble d'institutions et de lois, de mœurs et de pratiques avilissantes ou corruptrices qui déforment ou dépravent à l'envi l'àme de la nation et liquéfient sa vertu 1 Devant ce prodigieux phénomène d'inconscience, on reste
:.çinzeaoïGoOQlc
frappé de stupeur et d'épouvante. Refuser de voir ce qui crève les yeux, refuser d'entendre ce qui crie, c'est là une infirmité surnaturelle qui ne s'expliquerait que par lesi desseins cachés de Dieu sur nous. S'il est vrai, comme le disait le poète antique, que Jupiter affole ceux qu'il veut perdre, notre perte est écrite dans cet aveuglement.
L'enseignement primaire.
Le gouvernement de la république se glorifie volontiers d'avoir fait plus pour l'enseignement public que tous les gouvernements monarchiques auxquels il succède. Il a tort de se glorifier, car il n'y a aucune trace de gloire dans son («uvro, mais il y a une incontestable vérité dans sa prétention. L'enseignement public a été le principal objet de sa sollicitude et de ses largesses. Il a multiplié les créations nouvelles, augmente le personnel, amélioré sa condition, transformé les services, réformé les méthodes et poussé le progrès d'une façon si particulière que le progrès, en pareil cas, peut être taxé de révolution. Pour réaliser ces réformes, la république a augmenté de plus de cent cinquante millions le bâdget de l'Instruction publique. Ses partisans mesurent à cette progression des dépenses scolaires le progrès des lumières, et se fontgrand honneur de cette diffusion. L'orgueil exubérant, et mal entendu, qu'ils en tirent ne va sans un fort contingent de récriminations et même d'injures à l'adresse des gouvernements passés. C'est une thèse aujourd'hui banale et docilement acceptée par tous les républicains militants, que l'instruction du peuple était le moindre souci du régime monarcbiquc, parce que l'ignorance des petits était le meilleur support de la tyrannie des grands : d'où cette conclusion ardemment propagée par l'école maçonnique,
:.çinzeaoïGoOQle
que la monarchie n'est fondée que sur l'abêtissement du peuple.
L'Église, fraternellement associée à la monarchie dans cette œuvre d'abêtissement systématique, partage les anathèmes de la libre pensée. La plupart de ceux qui les lancent ignorent l'histoire, et s'en trouvent bien. Leur thèse accusatrice est ainsi plus commode : elle n'a pas à compter avec les embarras de l'objection. S'il s'en reilcontre, d'aventure, pour qui l'histoire ne fut pas un livre fermé, ils n'en sont pas pour cela des témoins plus fidèles. Ils oublient ou méconnaissent les textes écrits, pour n'entendre que l'esprit de parti. On perdra toujours sa peine à les vouloir convaincre que pendant douze siècles, au moins, c'est l'Ëgtise toute seule qui fut dépositaire et gardienne de la science ; qu'après l'avoir sauvée de l'invasion des barbares, ellelaentretcnuedanssescloîtres, propagée dans ses écoles, et que c'est à .sa veilleuse que le progrès alluma son flambeau. La postérité de Jules Ferry peut méconnaître, par infirmité ou par système, cette filiation de la lumière à travers les âges : il n'en est pas moins vrai que si ces pontifes de la science portent au front une auréole, c'est à l'Église qu'ils en doivent le premier rayon. Mais, si leur critique historique perd pied à ces profondeurs, ils sont plus à l'aise pour juger l'œuvre des gouvernements contemporains. Comment se fait-il qu'ils aient l'esprit assez fermé pour méconnaître ce qu'ont fait seulement M. Guizot sous la monarchie de Juillet et M. Duruy sous le second Empire? Par quel phénomène d'obstruction intellectuelle en viennent-ils à porter jusqu'à la tribune les incongruités de M. Homais, et à raisonner sur les monarchies comme un politicien de barrière devant un saladier?
Chaque monarchie a fait son œuvre, et, en faisant son œuvre, elle a fait son devoir. Elle l'a fait dans la mesure de ses moyens et des besoins mêmes du temps. La diffusion de l'instruction publique ne pouvait être une impro-
:.çinzeaoïGoOQle
visation; il suffit à l'honneur des régîmes passes de l'avoir activée, poursuivie sans relâche, avec dévouement et sincérité, et d'avoir laissé derrière eu\ plus d'écoles qu'ils n'en avaient reçu. On célèbre aujourd'hui la gloire de la république, parce qu'elle a dépensé plusieurs milliards en quelques anmées pour renseignement. Il est certain qu'aucun régime n'entassa jamais autant de moellons. Mais ce prodigieux amoncellement de bâtisses n'a qu'un rapport indirect avec l'instruction elle-même : il faudrait savoir s'il y a sensiblement plus d'enfants à l'école aujourd'hui qu'avant l'apparition de cette fureur scolaire. Les statistiques n'attribuent qu'un avantage assez médiocre à la république. Le seul résultat certain, c'est que l'enfant étudie dans des palais, au lieu d'étudier dans des chaumières. Il en est mieux assurément. Mais il n'était pas indispensable de dépenser 50,000 francs là où avec 20,000 on pouvait avoir une école saine, aérée et commode. Ce gaspillage insensé ne peut être compté comme une gloire, encore moins comme un titre à la gratitude des contribuables.
La république a simplement accommodél'enseignemcnt publie à ses goûts et à ses desseins. Elle l'a fait gratuit, obligatoire et laïque. Les hommes de parti l'en glorifient; les esprits impartiaux et réfléchis en jugent autrement. L'obligation est une chimère, parce qu'elle n'est pas et ne peut être appliquée ; la gratuité est une duperie, parce que tout le monde paye aujourd'hui ce que payaient autrefois les intéressés, et que le pauvre même paye pour te riche; la laïcité ne sera jamais qu'un fléau, parce qu'elle prépare des générations redoutables k l'ordre pubHc. Un gouvernement qui a conscience de sa fonction ne doit pas uniquement regarder à la diffusion de l'enseignement, mais aussi et surtout à sa qualité. C'est par là qu'il mérite, et si nos répubhcains avaient l'esprit assez libre pour comparer l'œuvre accomplie par les uns et par les autres,
:.çinzeaoïGoOQle
ils s'apercevaient que le régime qui a le plus fait pour l'abêtissement du peuple n'est pas celui qu'on pense.
• J'ayme mieuh forger mon âme que la meubler, » disait l'aimable et judicieux Montaigne. Si les maîtres de l'inatruclion publique en France étaient de l'avis de Montaigne, notre système scolaire croulerait tout entier, et l'on verrait s'édifier sur ses ruines un mode nouveau d'enseignement qui façonnerait le caractère, ouvrirait le cœur des jeunes générations aux obligations ultérieures de la vie sociale, au lieu de meubler leur cerveau de notions indigestes ou nuisibles dont elles ne trouvent que rarement l'emploi. Mais c'est pitié de voir combien ils ont peu le sentiment de l'équilibre et de la mesure. Ils négligent ou méconnaissent l'enseignement moral, qui est proprement l'éducation de l'enfant, et, quant à l'instruction proprement dite, ils élargissent si démesurément le programme de l'enseignement primaire qu'il fait des monstres de ceux qui le retiennent, et laisse absolument vides ceux sur lesquels i) a glissé.
Savez-vous ce qu'on enseigne aujourd'bui dans nos écoles primaires? Ahl l'on ne se contente plus des notions élémentaires qui constituaient le programme de l'école d'autrefois. On y a joint un fort contingent de connaissances empruntées aux programmes de l'enseignement secondaire, telles que la botanique, la minéralogie, ta cosmographie, la physique, l'bistoire naturelle, lacbimie agricole, la morale civique et la Constitution! Encore est-il possible que j'en oublie. Ainsi, ce n'est plus assez de distribuer, comme autrefois, à l'enfant qui est dostinéàvivre dans son village, pour y être ouvrier ou laboureur, les notions élémentaires qui plus tard l'aideront àvivrcetpai^ fois à se distraire. On prétend qu'il sache les époques par où la terre a passé, la nature du caillou qu'il rencontre sur son chemin, la contexlure des plantes et les noms épouvantables dont les savants les ont affligées, le genre, l'es-
THÉORIE DK L'ORDRE
pèce, la famille des animaux à vertèbres ou invertébrés, elles lois qui régissent le monde physique. Il faut, s'iidoit être charpentier, couvreur ou maçon, qu'il se barbouille de chimie, et qu'il y ajoute encore un cours de morale indépendante et de droit constitutionnel. Dans les régions officielles, cela s'appelle le Progrès t
« Pourquoi non? s'écrient les prosélytes de la culture intensive. La science ne coûte pas à porter, et plus on sait, mieux cela vaut. ■ — Je serais de leur avis, si c'était vraiment de la science. Mais ce n'est qu'un cliquetis de mots qui traversent simplement le cerveau de l'enfant, el ne s'y accrochent pas. Les pédagogues de profession devraient savoir que la faculté d'attention et de compréhension de l'enfant est étroitement limitée, et, lorsqu'on l'oblige à s'étendre sur trop de matières à la fois, il ne peut se fixer sur rien. Il en résulte que les trois quarts de nos écoliers n'étudient que d'une façon hâtive et superficielle, qu'ils répètent, sans les entendre, des mots qu'ils ont hâte d'oublier, et qu'ils sortent de l'école ayant tout appris, n'ayant rien retenu,
A ce vice de programme s'ajoute une institution que l'on peut tenir pour l'une des plus pernicieuses aberrations de l'esprit républicain. C'est le certificat d'études. On appelle de ce nom une sorte de brevet décerné à l'écolier qui justifie, à sa sortie de l'école, qu'il jouit d'une instruction élémentaire bien assise et suffisamment complète. Lorsqu'on inventa le certificat d'études, on crut avoir trouvé là un admirable instrument d'émulation, et, à cet égard, on ne s'est pas trompé. C'est une prime offerte aux ambitions enfantines, et beaucoup lui doivent d'avoir mieux étudié qu'ils ne l'auraient fait, s'ils n'en avaient pas senti l'aiguillon. Mais ce léger avantage ne compense pas le mal qu'il fait, à d'autres égards. Le certificat d'études est un terrible agent de déclassement social, et l'une des causes les plus efficaces de la dépopulation de nos campagnes.
Et voici comment. L'écolier qui a conquis son certificat d'études peut n'avoir d'aptitude particulière à rien ; mais il a tout de suite des prétentions à tout. Il n'y voit pas seulement la constatation officielle qu'il a bien profité des leçons du maître et fait de bonnes études primaires; il y voit une sorte de créance surl'Ëtat. Il incline à croire qu'en le distinguant de ses camarades, on a contracté une obligation envers lui. Il fonde, et souvent ses orgueilleux et crédules parents fondent avec lui, sur ce premier succès des espérances chimériques, et, pour les réaliser, il commence par vouloir sortir de son milieu. H ne sera plus ni ouvrier, ni laboureur; les professions manuelles lui paraissent indignes de lui. Il veut être employé de l'État, ou, tout au moins, commis dans une administration quelconque. Et, sur la foi d'un billet qui sera protesté par la vie, il part pour la ville prochaine, où il sera deu\ fois misérable. Car, h la misère matérielle qui est l'accompagnement ordinaire des situations médiocres, s'ajoute la misère morale, plus intime, plus aiguë, plus irritante encore, qui dérive de l'envie trompée et des espoirs déçus.
Il y a dans le musée des illustrations républicaines un homme qui doit sa renommée à son immense amour de la culture humaine : c'est Coiidorcct. A vrai dire, il y a dans la gloire posthume dont il jouit plus de parti pris que de contrôle; mais les républicains de notre temps se font des sainLs à leur mesure et à leur usage. Condorcet fut un idéologue de haute vertu et de talent médiocre, dont on pourrait dire, comme Mme de .Motteville des bourgeois de la Fronde, qu'il était ■ infecté de l'amour du bien public n . Il fut le précurseur de nos réformistes en matière d'enseignement, et, dans le calendrier républicain, il est resté leur patron. Tous les hérauts de l'instruction gratuite, obligatoire et laïque invoquent son témoignage, avec une sorte de vénération filiale, comme les pariemcntaires invoquaient autrefois Royer-^ollard et Benjamin Constant.
Celait, en somme, un homme de bonne volonté, qui avait plus de titres à l'estime qu'à la gloire, et les honneurs qu'on lui a rendus dt'passent sensiblement la mesure de ses mérites. On peut néanmoins lui rendre le témoignage que, tout idéologue qu'il fât, il avait plus de bon sens que les pédagogues débridés qui lui succèdent. Je n'en veux d'autre preuve que le projet de décret qu'il soumit aux délibérations de l'Assemblée législative.
« Ahticle premier. — Dans les écoles primaires de campagne, on apprendra à lire et à écrire; on y enseignera les règles de l'arithmétique, les premières connaissances morales, naturelles et économiques nécessaires aux habitants des campagnes.
M Article 2. — On enseignera les mêmes objets dans les écoles primaires des villes; mais on insistera moins sur les connaissances relatives à l'agriculture, cl davantage sur les connaissances relatives aux arts et au commerce, »
Ainsi Condoreet pensait que l'instruction de chacun doit être proportionnée à son état. Ce n'est peut-être pas très démocratique, en apparence; en réalité, c'est la sagesse même. Il est dangereux d'enseigner des choses inutiles, parce qu'on fait naître ainsi dans le cerveau do celui qui les reçoit des spéculations, des ambitions et des chimères incompatibles avec une économie bien entendue de la vie, et que toute disproportion dans l'ordre matériel et moral, toute rupture d'équilibre entre le rêve et la réalité tangible, est une cause de malaise universel. 11 est un aphorisme qui court les rues et qu'on accueille sans examen : c'est que l'instruction mène à tout. C'est vrai; mais encore faut-il savoir l'entendre. L'instruction mène à la fortune, à la puissance, à la gloire, et c'est cette éblouissante parure qui a fait sa renommée bienfaisante auprès des pauvres gens. Mais elle mène aussi aux déceptions.
L'ENSEIGNKUEMT PUBLIC 48»
au do classe ment et à la misère, Pillle in&ne surtout à la modiocrité, non point à cette médiociité pn^cieuse comme l'or que chantait Horace, à mi-chemin de l'opulence ot de la pauvreté, mais à cette condition sociale, pitoyable entre toutes, qu'on appelle la misère en habit noir. C'est celle de tous les malheureux que l'instruction a trahis. Elle leur a donne un diplt^me, et elle leur refuse du pain.
Le grand vice de notre enseignement public est de mener aveuglément ot du même pas les jeunes générations qui lui sont conliées à ces destinées hasardeuses, sans distinguer jamais entre ceux qui franchiront l'obstacle et ceux qui rouleront au fossé. Il commence à l'école primaire parl'impropriété et l'exagération desprogrammes; c'est donc en les réformant qu'il le faut combattre. La première réforme à introduire dans la distribution de l'enseignement primaire devrait consister dans une réduction notable des matières inscrites au programme, fl faudrait le ramener aux notions purement utilitaires qui défrayaient l'école d'autrefois : lecture, écriture, calcul réduit aux quatre règles, histoire de France, géographie et levons élémentaires d'hygiène. Il y a dans les plus hautes sphères sociales, et jusqu'à l'Académie, des hommes éminents, illustres, qui sont l'honneur et la gloire de notre pays, et ne savent pas un mot de minéralogie, de botanique et de chimie. Pourquoi barbouiller l'esprit de nos écoliers de ces notions indigestes dont tant d'honnêtes gens se passent bien?
L'autre réforme, plus impérieuse encore, parce qu'elle est de plus grave conséquence pour l'avenir de la société française, consiste dans l'institution d'une méthode éducatrice qui devrait, non pas se juxtaposer à l'enseignement proprement dit, mais se confondre avec lui. Dans ce domaine, tout est à foire ou à refaire. Car l'éducation n'existe à aucun degré de l'enseignement d'Etat. Non seulement elle est absente, mais elle est proscrite. Les programmes
ofliciels et l'esprit des maîtres qui les exécutent sont aîasi faits que l'instruction et l'éducation sont plus que distinctes : elles sont ennemies I C'est cette monstrueuse anomalie qu'il faut d'abord faire cesser. 11 convient non seulement au bien de l'enfant, mais à l'intérêt bien entendu de la société et de l'Ëlat, que l'instruction et l'éducation s'associent, se complètent et concourent fraternellement à la culture intellectuelle et morale tout ensemble de l'enfant, si l'on veut qu'il fasse plus lard un tiomme conscient de ses devoirs et capable de les remplir.
B II faut revenir à Dieu, » disait Jules Simon, et ce mot contient la partie essentielle de la réforme scolaire. Il n'existe, en effet, qu'une morale qui ait une vertu vraiment éducative, (^e n'est pas la morale indépendante, qui est toute conventionnelle, puisqu'elle n'a ni principe, ni sanction : c'est la morale religieuse, qui a son principe et sa fin en Dieu même. Qui s'y oppose? Ceux-là seuls qui ont le moindre titre à être entendus en un pareil sujet : je veux dire les politiciens qui exploitent un mal public, et prétendent le perpétuer, parce qu'il leur profite. Le conflit ne serait pas né, si l'on n'eût pris conseil que de ceux qui avaient qualité pour répondre, c'est-à-dire des pères de famille et des maîtres de l'enseignement. A la vérité, il n'y a qu'une autorité compétente et recevabie en semblable matière : c'est la famille. Comme les parents sont maîtres de leurs enfants, ils sont maîtres, au même titre, de l'enseignement qu'ils leur destinent. L'État n'a sur eux qu'un droit de surveillance. On reconnaît aux riches la liberté d'élever et d'instruire leurs enfants comme ils l'entendent; on ne saurait le refuser aux pauvres. Seulement, comme ils n'ont pas le moyen d'y pourvoir, c'est à la communauté, c'est-à-dire à l'État dont ils font partie, de suppléer à l'insuffisance de leurs ressources. On les consulterait par voie de référendum que les neuf dixièmes répondraient qu'ils veulent que leurs enfants soient élevés religieusement.
L'ENSEIG>EMENT PUBLIC IW
Les maitres de l'enseignement officiel seraient d'un autre avis qu'ils devraient s'incliner respectueusement devant l'autorité familiale, plus auguste et plus haute que leur doctrine. Mais tel n'est pas le cas. Les membres les plus ëmincnts de l'Université, les maitres les plus qualifiés de Ib jeunesse, et les moins suspects de conspiration cléricale, comme M. Lavisse, M. Fouillée, M. Renouvier, et tant d'autres dont le témoignage fait loi en ces matières, s'accordent à reconnaître que le savoir tout sec est insuffisant pour former des hommes. Ils constatent dans la jeunesse étrangère une santé morale qui manque à la nfitre, et ne craignent pas d'en faire honneur à l'éducation religieuse. On peut les en croire. S'ils ont clairement aperçu les causes de la déchéance morale de notre nation, leur témoignage, d'autant plus probant qu'il est plus intéressé, équivaut pour tous à la notification d'un devoir.
line suffirait pas, d'ailleurs, de rétablir l'enseignement de la morale religieuse dans le programme des études primaires pour obtenir la rénovation souhaitée dans l'esprit de la jeunesse française. Il n'appartient pas à l'instituteur de faire des âmes rehgieuses. Ce qu'il enseigne ne touche que l'esprit, et c'est au cœur qu'il faut aller, La source féconde du sentiment rehgieux est au foyer familial. Les premières prières que la mère fait balbutier k l'enfant sont la communion initiale de l'homme avec le ciel, et tous ceux qui ont connu cette incantation maternelle en gardent le pU. Malheureusement, c'est maintenant l'exception. L'indifférence que Lamennais, au commencement du siècle, dénonçait comme un fléau est devenue l'état d'àme du plus grand nombre. Dans les petits ménages notamment, l'éducation de l'enfant est le moindre souci des parents. Le père s'en désintéresse, parce qu'il vit dehors, absorbé par sa tâche quotidienne; la mère a trop d'occupations dans la maison pour y penser. Elle s'est elle-même depuis longtemps déshabituée, par l'exemple, des pratiques reU-
gieu3«s, et ridt''C ne lui vient pas de regarder plus liaut que son toit. Ainsi, jusqu'à l'âge de l'école, l'enfant grandit dans une sorte (l'animalité primitive, toute pareille à celle du chat ou du cliien avec lesquels il joue. Ce n'est pas, à coup sûr, l'école sans Dieu (jui comblera celte lacune, façonnera son intelligence et formera son cœur. Qui donc se chaînera d'en faire un être moral, de lui enseigner la conscience du bien et du mal, d'imprimer dans cette àme encore nue la loi divine de l'obligation? De l'enfance à l'âge adulte, il n'y a qu'une autorité qui soit vraiment adéquate à cette fonction souveraine. Ce n'est pas celle de l'instituteur, c'est celle du prêtre.
Comme il n'est pas de tàclie plus salutaire et plus grande que l'éducation de l'enfance, il n'est pas de crime plus grand que d'en retirer la charge au seul homme qui la puisse efficacement remplir. La fonction sociale du prêtre est la plus auguste de toutes, parce qu'elle est la plus haute garantie de l'ordre. Il est le seul qui enseigne aux hommes la soumission, la patience, la résignation, le respect, le sacrifice, la foi, l'espérance et l'amour, c'est-à-dire les vertus surhumaines qui refrènent l'impulsion bestiale de l'instinct et contiennent ses révoltes. Et c'est lui aussi qui S(>mc et fait germer dans l'âme innocente et docile de l'enfant le principe de ces vertus préservatrices qui feront de lui plus tard un honnête homme etun bon citoyen. Estil possible qu'il se soit rencontré des hommes d'Ëtat assez aveugles pour mt'connartre le bienfait de cette éducation et proscrire ceux qui la donnent? La postérité ne voudra pas le croire, tellentcnt ce phénomène d'aberration dépasse la vraisemblance. Cette aberration, qui a toutes les proportions d'un crime contre la patrie, n'en a pas moins été commise. Elle est devenue la loi même de la République, et il y a vingt ans déjà qu'elle flétrît la fleur de notre nation.
Dans l'admirable étude qu'il consacrait, au lendemain
mâme de la guerre, à la « Réforme intellectuelle et morale de la France », Renan disait : « Sans ta collaboration et la bonne volonté du curé, l'école de village ne prospérera jamais... L'église et l'école sont également nécessaires. Une nation ne peut pas plus se passer de l'une que de l'autre. Quand l'église et l'école se contrarient, tout va mal. » C'est en 1871 que Renan formulait cet avis, c'està-dire à une époque de réaction conservatrice où le clergé était redevenu tout-puissant, et c'est de l'église qu'il réclamait une coopération fraternelle avec l'école. S'il écrivait de nos jours, il ne changerait pas d'avis ; seulement, c'est de l'école laïcisée qu'il réclamerait ce retour vers l'enseignement proscrit du prêtre. Car il avait dit aussi : « Le paysan sans religion est la plus laide des brutes (1). » Or, l'école ne connaît plus l'église. L'instituteur, promu par la législation nouvelle au rang de tyran de village, ignore ou méprise le curé, et, comme le disait Renan, tout va mal. C'est le schisme fratricide qu'il faut faire cesser. Que l'on conserve à l'école son autonomie, soit; mais que l'instituteur réconcilié conduise lui-même ses élèves à l'église, où le prêtre leur enseignera Dieu, laloi religieuse, le principe et les sanctions de l'obligation morale, et la catégorie des devoirs qui en dérivent. Qu'il as.siste respectueusement à ces levons, et qu'une fois rentré à l'école, il s'inspire de ces principes dans son propre enscignemont. Que les livres et manuels mis aux mains de l'enfant l'imprègnent h chaque pape de cet esprit nouveau et deviennent eux-mêmes des maîtres moraux. Qu'ils fassent surtout la part moins inégale entre les droits et les devoirs. L'un des grands vices de l'instruction publique, telle qu'elle est donnée dans nos écoles, comme dans nos lycées, est de n'enseigner à la jeunesse que ce qu'elle peut, et jamais ce qu'elle doit. Or, il n'y a pas de droits sans devoirs
(1) L'Avenir lit la tcienet. p. IS9.
corrélatifs, o,l c'est la leçon essentielle qu'on ne donne pas. Notre morale d'État enseignée dans toutes les chaires publiques et propagée plus tard par la brigue politique est toute en revendications. C'est un grand défaut d'équilibre, qui met l'ordre social en péril constant. Une éducation mieux entendue renverserait les proportions. S'il est vrai que l'homme ait des droits et des devoirs égaux, il est infiniment plus sujet à négliger les uns qu'à ignorer les autres.
Seulement, pour que cette réforme s'accomplisse dans les méthodes et dans les programmes de l'enseignement primaire, il faut préalablement réformer l'esprit des maîtres. L'entreprise est ardue; caril ne s'agit de rien moins que d'une transfiguration. Le personnel des instituteurs est animé, dans son ensemble, des plus détestables opinions. Flagorné par les pouvoirs publics, gonflé de l'importance qu'on lui a donnée, il a naturellement outré l'esprit du régime dont il est le grand favori. Comme toutes les médiocrités débridées, l'instituteur de la République est allé jusqu'au bout de la libre pensée. Il est générfdement athée en morale, radical ou même socialiste en politique. Il croit se venger de la longue oppression que l'Ë^liso fit autrefois peser sur lui par l'ostentation de ses opinions extrêmes. Il faut lire l'admirable livre de M. G. Govau sur l'École d'aujourd'hui pour bien savoir de quels principes s'inspirent ses maîtres et vers quelles fins Us conduisent la jeunesse française.
Il est un principe qui a cours, même dans l'Université : c'est que pour faire un bon instructeur de l'enfance et de la jeunesse, il faut avoir la vocation pédagogique. Or, cette vocation est devenue fort rare. Le « fonctionnarisme » en a tari la source. Avant le vote des lois qui ont laïcisé les écoles d'État et proscrit la concurrence, la vocation pédagogique était la seule inspiration des Frères de la Doctrine chnitienne et des religieuses qui enseignent les
Dçinz.aoïGoOQle
enfants du peuple, ainsi qu'en témoignent les concours entre les ëlèvcs des écoles congréganiates et des écoles laïques. La supériorité des premiers s'est partout et toujours affirmée avec un indiscutable éclat, et cette expérience décisive a suffisamment démontré que le diplôme ne remplace pas le dévouement. C'est en cela, en effet, qu'éclate la différence des deux méthodes et l'inégalité du résultat. Le congréganiste s'est voué à l'enseignement par esprit d'abnégation; c'est une inspiration religieuse qui le mène à la récompense. L'école pour lui n'est pas une carrîpre, c'est une œuvre pieuse, et il s'y dévoue parce qu'elle est bonne aux hommes et agréable ù Dieu. Au contraire, l'instituteur d'État ne voit dans l'école que son gagne-pain. II enseigne pour vivre, et, quelles que soient ses vertus professionnelles, elles n'égalent jamais celles qui naissent du sacrifice de soi-même, de la charité chrétienne et de l'aspiration vers Dieu. De là vient la supériorité commune des écoles congréganîstes. Ici les maîtres ne se contentent pas de donner l'enseignement, ils l'entourent de cette sollicitude é%'eillée, de ces soins presque maternels, qui le font pénétrer plus avant dans la conscience de l'enfant et le lixent solidement.
Si la réforme que nous souhaitons dans les programmes de l'enseignement et dans l'esprit des maîtres était réalisée, il n'y aurait plus guère de différence à établir entre l'école d'fUtat et l'école congréganiste; mais ce ne serait pas une r&isonpourne pas rendre àla concurrence tousses droits et toutes ses libertés. Il est même souhaitable qu'on voie renaître en grand nombre ces écoles de religieuses, dont il reste à peine aujourd'hui quelques rares échantillons, voués, d'ailleurs, & la destruction prochaine. L'institutrice religieuse est, sans contredit, celle qui convient le mieux à l'éducation des fdles. Elle est, en sa personne, un aimable modèle des vertus modestes qu'il faut leur inculquer. Il est bon, d'ailleurs, que l'institutrice soit céli-
bataire, comme le prêtre, afin de pouvoir se vouer comme lui tout entière au service des autres. Les institutrices laïques d'autrefois ne se mariaient pas, bien que la loi leur en laissât la liberté. Elles faisaient spontanément ce sacri~ fice à leur fonction. C'étaient de graves et dignes personnes, de mœurs austères, tout de noir habillées, qui semblaient porter le deuil des joies de la terre. Mais leur autorité morale s'en trouvait bien. Rien ne leur ressemble moins que l'institutrice du nouveau style, mariée, ou en quête de mari, et cette dissemblance n'est pas à l'avantage de l'école.
En résumé, la réforme intégrale de l'école primaire est le premier degré des réparations nécessaires qu'il faut opérer dans l'organisation administrative et politique de notre pays. Le critérium de cette réforme, c'est l'exacte appropriation de l'école à son objet. Comme elle n'a pas pour fin de faire des savants, des avocats, des politiciens, ni même des fonctionnaires, il faut retrancher de son programme toutes les notions inutiles ou supérieures aux besoins coutumiers de la vie. L'enseignement primaire doit être rigoureusement accommodé à la condition probable des enfants qui le recevront : c'est là sa loi. Ce sont des enfants de paysans ou d'ouvriers qui fréquentent l'école du village ou de quartier, et ces enfants seront sans doute, pour le plus grand bien de leur pays, les continuateurs du métier paternel. Or, que faut-il qu'ils sachent? En dehors de l'apprentissage professionnel, il y a une somme de connaissances élémentaires qui conviennent également à tous, au cultivateur comme au petit marchand, au couvreur comme au maçon, au forgeron comme au charpentier, à l'ouvrier d'usine comme au valet de ferme. Ces connaissances ont été définies plus haut, et il est inutile d'y ajouter rien. Joignez k ce fonds de connaissances uttUtaircs, intelligemment choisies [iour la vie pratique, une éducation soUde et fortement imprimée dans la cons-
L'ENSEIGNEMENT PUBLfC 197
cience de l'enfant, vous aurez ainsi préparé de saines générations d'hommes où chacun fera ce qui lui incombe, et le fera bien.
L'enseignement tecondmre.
Une crise intense sévit depuis plusieurs années sur l'enseignement secondaire, etie mal s'aggrave tous les jours. Cette crise se révèle, d'une part, par la dépopulation croissante des lycées et collèges d'État; d'autre part, par l'abaissement marqué des études. On compte moins d'élèves, et les élèves n'apprennent rien. Il y a de quoi s'inquiéter. C'est pourquoi les pouvoirs publics ont ouvert une grande enquête pour connaître des causes du mal et des remèdes possibles. Devant la commission d'enquête, qui est une délégation de la Chambre des députés, ont comparu de nombreux témoins, et ces témoins sont tous gens de qualité. Les chefs les plus éminents de l'Université, les professeurs les plus renommés de la Sorbonne et des facultés de province, les proviseurs des principaux lycées, les directeurs des grands étabUssemcnts libres, et même des chefs de pension, ont été entendus. Quelquesunes de ces dépositions sont de belles pages de critique pédagogique. Mais, outre qu'elles sont contradictoires et laissent dans l'esprit de ceux qui les Usent une impression confuse, elles ont le tort commun d'être exclusivement professionnelles. Ceux-là sont rares qui, comme le Père Didon, ont osé émettre des idées neuves, originales et hardies. Laplupart des autres témoins, appartenant ou se rattachant à l'Université, n'ont pas osé sortir de l'enclos universitaire. C'est un légitime et grave souci sans doute que de savoir pourquoi les lycées so dépeuplent et pourquoi leur enseignement périt. Mais il est une préoccupation plus haute : c'estdesavoiràquels besoins sociaux
doit répondre l'enseignement secondaire distribué dans les établissements de l'Ëtat. A cette question primordiale les professeurs sont moins aptes à répondre que Tindustrief , le commerçant, l'agriculteur, le colonial, c'est-à-dire les principaux représentants de l'activUé nationale, et ce sont précisément les seuls témoins qu'on n'ait pas consultés ! M. Gréard, par exemple, est le premier témoin entendu par la commission d'enquête, et il a certainement les meilleurs titres à cet hommage. Mais pourquoi, après avoir entendu un professionnel éminent comme M, Gréard, ne pas entendre un utilitaire de marque comme le président de la Chambre de commerce, par exemple, ou le président de la Société d'agriculture, ou tel directeur de l'une des grandes industries de France ? La commission d'enquête ne l'a pas voulu, ou peut-être n'y a pas pensé, en sorte que l'enquête, qui, pour être féconde, devait toucher aux intérêts vitaux du pays, est rest<''e purement professionnelle, par l'exclusion de tout témoin marquant dans la hiérarchie du travail.
Cette prétention, inconsciente ou volontaire, trahit à elle seule ce qu'il y a de factice dans l'enseignement universitaire. Elle procède de la même aberration qui fait recruter les membres du conseil supérieur de l'instruction publique exclusivement dans les catégories de l'Université ou les corps ressortissant a l'Université. 11 y a quelques années, j'étonnai beaucoup la Chambre des députés en soutenant devant elle cette thèse que, les lycées et collèges n'ayant pas pour objet de former exclusivement des professeurs, ce n'est pas aux professeurs seuls qu'il appartenait d'étabUr les programmes de l'enseignement secondaire, mais bien aux principaux représentants des diverses catégories de l'activité sociale, c'est-à-dire â l'industrie, au commerce, àl'agriculture,àla colonisation, ou bien encore aux carrières qui absorbent le plus grand nombre de sujets : le droit, la médecine, la magistrature, l'armée, etc.
L'ENSEIGHEMENT PUBLIC 199
C'est qu'en effet il faut vaincre le préjugé de la routine pour accueillir celte idée pourtant toulo simple que les vrais témoins à consulter en cette affaire sont ceux-là seuls pour qui l'Université travaille. Un professeur de la Sorbonne sait à merveille comment l'enseignement universitaire fait des lettrés et des savants, parce qu'il est à lui-même son propre exemple. Mais ni lui ni ses confrères ne sauront nous dire de quel viatique il faut nourrir ceux qui se destinent à d'autres fins. Ce sont des intellectuels qu'une culture purement spéculative ne peut mettre en communion avec la vie pratique. Il n'y a qu'eux cependant que l'on consulte, à l'exclusion des hommes d'action, lorsqu'il s'agit de formuler les programmes de l'enseignement secondaire. Ils remplissent de leur liiérarcliie e.xclusive et jalouse le conseil supérieur, et ne permettent à aucun étranger d'émettre seulement un avis dans une affaire qui intéresse tout le reste de la nation.
Cet exclusivisme a deux inconvénients dont le monopole universitaire porte la peine, et dont la société française souffre après lui. Le premier, c'est de faire un enseignement tout spéculatif, sans objet et sans mesure, qui ne procède d'aucun principe et ne correspond à aucune fin; le second est d'encombrer les programmes de matières tellement nombreuses et tellement disparates que l'élève ne peut en prendre qu'une connaissance superficielle, éphémère, qui n'attend que le baccalauréat pour s'évaporer à jamais. Pour comprendre les raisons de cet encombrement, il faut savoir que chacun des membres du conseil supérieur est une illustration dans sa spéciaUté. Cliacun d'eux tient donc à ce qu'une part lui soit faite dans le programme des études, et cest précisément parce qu'on y a mis de tout que l'élève ne sait plus rien à fond. Le savant, enthousiaste, émerveillé devant les progrès incessants de la science, veut absolument qu'on fasse entrer toutes ces merveilles dans l'esprit des collégiens. Mais riiumanisle
défend avec la même énergie la part des lettres. Pour ne rien proscrire, on fait un programme encyclopédique. Or, comme il est impossible d'élargir le cerveau de l'enfant à la mesure de cea connaissances confusément amoncelées qu'on prétend y faire entrer, il en résulte qu'il se frotte à tout et ne retient rien.
A ce point de vue, la complexité des notions inscrites dans les programmes de chaque classe, depuis la huitième jusqu'à la philosophie, dépasse toute imagination. Si l'on révélait à un honnête père de famille les choses que l'on apprend ou que l'on est censé faire apprendre à son QIs, ses cheveux se hérisseraient d'horreur. En voulez-vous un exemple? Il nous est fourni par l'intéressante déposition de M. Georges Picot devant la commission d'enquèle. Il a pris le programme de la classe de quatrième, et voici ce qu'il y a trouvé. « Notez, dit-il, que l'enfant a treize ans, et c'est dans ce ceneau que des grammairiens fanatiques prétendent faire entrer ce catalogue : « Notions élémen- « taires sur la formation des mots de la langue française; « mots d'origine populaire, d'origine latine, d'origine « savante, d'origine étrangère; persistance de l'accent » tonique ; son r<île ; mots tirés du latin par les savants, « ou en opposition avec les règles de l'accent tonique; « doublets. M Doublets! savez-vous, au moins, vous qui avez l'âge d'homme, ce que c'est qu'un doublet? On raconte qu'Albert Duruy s'avisa un jour de poser la question dans une soirée où se rencontraient autour de lui nombre de personnes éminentes dans les lettres ou les sciences, dontplusieurs membres de l'Institut. Qu'est-ce qu'un doublet? Pas un d'eux ne put le dire. Leur considération, d'ailleurs, n'en souffrit pas. Mais s'il est permis d'arriver à l'Académie en ignorant ce que c'est qu'un doublet, pourquoi voulez-vous qu'un écolier de treize ans l'apprenne? Ce n'est pas la seule curiosité du programme général de l'enseignement secondaire ; on en trouve l'équivalent au
L'ENSEIGNEMENT PUBLIC 20t
seuil de chaque classe. H. Georges Picot en signale une autre, et je reproduis volontiers ce passage de sa déposition, parce qu'il est de tout point excellent. « On a, ditril, supprimé le vers latin. Je ne sais pas si l'on a bien fait, mais le même jour, à la même heure, on fît entrer dans l'enseignement la » métrique «. M. le président vous dira que, de son temps, il faisait beaucoup de vers latins, et qu'il n'étudiait pas la métrique. A cette époque-là, je faisais des vers latins moi-même, et je déclare que je n'avais pas l'idée de la science qui est enseignée aux enfants. Je tiens dans les mains un livre classique dans lequel dix-sept sortes de vers sont scandés, où l'admiration de l'élève est appelée avec détail sur les mètres les plus rares, où l'hexamètre de Virgile tient quelques lignes à peine, tandis que l'auteur s'étend sur les diverses formes de catalectiques, les dimètres, les trimètres et les octonaires, pour passer aux asynartètes, ou anapestiques, et entrer enfm dans la distinction des logaédiques, qu'ils soient simples'ou composés, phérécratiens ou asclépiades... Supprimer le vers latin qui faisait sentir et admirer Vii^le et Ovide, pour remplacer cette étude par une barbarie de termes ne recouvrant pas une seule notion utile, ne provoquant pas chez l'élève une seule réflexion, c'est une de ces aberrations qu'il n'est pas permis de laisser subsister, b
M. Emile Gebhart, dont la déposition n'est ni moins substantielle, ni moins indépendante que celle de M. Georges Picot, renchérit encore sur l'extravagance de ces programmes. Un élève de cinquième a douze ans. A cet àge-là, on lui enseigne la botanique, et voici le détail de ce qu'il lui faut apprendre : ■ Les monocotylédones, les dicotylédones, renonculacées , crucifères, papavcracées, légumineuses, rosacées, ombellifères composées, rubiacées, primulacces, solanées, personnées, labiées, amentacées, hli acée s, i ridées, orchidées, graminées; puis les conifères, les cryptogames à racines et sans racines, fougères,
prèles, lycopodes, mousses, algues, champignons, lichens. Et c'est, ajoute M. Gebliart, dans l'esprit d'un enfant de douze ans que vous allez faire entrer ce colossal herbier! »
Cette nomenclature seule est une horreur, et l'on ne peut se défendre d'une certaine animosité contre le botaniste inhumain qui dresse un pareil catalogue au seuil de la classe de cinquième. Est-ce que de pareils attentats sont possibles? El c'est l'État qui les commande! L'histoire naturelle, la physique, la chimie, la cosmographie, l'algèbre, obtiennent une part égale dans la distribution des matit'ies qui constituent le programme général de l'enseignement des lycées. Elles encombrent également l'esprit du malheureux collégien condamné à l'ingestion mécanique du menu universitaire; elles ne le meublent pas. Par contre, le temps qu'il leur consacre est autant de pris à la culture classique. Son éducation littéraire en souffre. Il sait à peine le lalin, et ne sait plus de grec du tout. Les humanités se trouvent ainsi ruinées, sans que l'enseignement scientifique en prolite. Lorsque le cycle est achevé, l'esprit du collégien ressemble à la palette d'un peintre. Il y a des taches de tout, mais ni dessin, ni figure. On fait avec ce vague fouillis de connaissances hétéroclites et superficielles des bacheliers. Mais à quoi le bacheher scrat-il bon? Hélas ! le propre du bachelier est d'être candidat à tout, et de n'être apte à rien.
En fait, le bachelier n'est, le plus souvent, qu'un aspirant aux fonctions publiques. Ces jeunes gens, identiquement nourris de connaissances stériles et creuses, ont tout ce qu'il faut pour rendre à l'Etat ce qu'ils ont tiré de lui. Mais il leur manque aussi tout ce qu'il leur faudrait pour employer leur activité en des entreprises libres et fécondes, et tirer d'eux-mêmes l'aliment de leur fortune. Ils seront magistrats, professeurs et fonctionnaires de tout ordre et de toute catégorie. Mais ils ne seront ni industriels, ni
commerçants, ni agriculteurs, ni colons. Ils vivront de l'Élat, et ils ne le feront pas vivre.
D'où vient cela? De l'absurde uniformité de l'enseignement public et de l'absurde complexité des programmes qui le remplissent. Il y a autant do diversité entre les enfants d'une école ou d'un lycée qu'entre les plantes d'un jardin. Le jardinier qui voudrait ramener ces plantes au même type ne réussirait qu'à les rendre stériles ou k les détruire. C'est cette barbarie pourtant qui est la loi même de notre enseignement. Chaque enfant a ses goûts, ses affinités, ses aptitudes, son génie, et c'est cet ensemble de tendances qui , si elles sont comprises et intelligemment cultivées, constituera plus tard sa vocation. La méthode universitaire ne tient aucun compte de ces différences. Elle n'admet plus qu'un enfant puisse se distinguer d'un autre. Ce n'est pour elle qu'une matière homogène qu'elle coule dans le même moule, et elle tient que la tache est accomplie lorsqu'ils en sortent à l'état de bacheUers. Comme le propre de l'enseignement qu'ils ont reçu est précisément de ne les avoir préparés à rien, ils se retournent d'instinct vers l'Étal qui les a nourris. En d'autres termes, ils lui demandent une place. Et voilà comment la France, qui fut une nation active et féconde entre toutes, conquérante et civilisatrice, aussi renommée pour son esprit d'initiative que pour l'éclat de son génie, n'est plus qu'un peuple de fonctionnaires.
Ces fonctionnaires, abstraction faite du régime qui les emploie, sont, d'ailleurs, une élite dans la nation. Ils sont la Jleur de sa jeunesse ; Us comprennent, dans leur ensemble, ses dons les plus précieux, et Dieu sait quel contingent de richesse et de puissance ils lui apporteraient, s'ils devaient ou s'ils osaient les employer pour leur propre compte, plutôt que d'en faire le sacrilice à l'Élat. Mais au lieu de rechercher dans chacun d'eux ses facultés mattresses, de cultiver spécialement, de déterminer par cette
culture même, chez l'enfant qui la possède, une vocation certaine, et de le façonner de toutes pièces à la carrière qu'il doit choisir, on le rebute ou on l'endort par l'uniformité d'un enseignement aussi contraire à ses inclinations qu'à ses intérêts ; et, lorsqu'il sort de cette longue torture, il a perdu le plus souvent ses aptitudes natives, sans en avoir conquis d'autres. L'enseignement devrait être une sélection. L'Ëtat en a fait un laminoir sous lequel passent toutes les intelligences indistinctement, et qui corrige les jeunes générations de toute originalité par l'aplatissement. Ne serait-ce pas un immense service que de briser celte odieuse machine et de restituer à la France rajeunie son ancienne vertu?
Comment? C'est la plus grave des questions posées dans l'enquête ordonnée par les pouvoirs publics. On n'y a que timidement ou improprement répondu. Cette insuffisance s'explique de reste. En effet, les autorités appelées en consultation se mouvaient toutes ou presque toutes dans le cadre universitaire. Or, le cadre est étroit : pour s'y mouvoir à l'aise, il faut l'élargir ou le briser L'abolition du monopole universitaire est le vœu des réformateurs hardis qui s'inspirent des méthodes anglo-saxonnes et prétendent substituer àla routine obligatoire la Ubre initiative. C'est une idée qui se défend aisément, et l'on ne peut guère douter qu'elle soit la solution de l'avenir. Mais, à supposer que l'État doive conserver ses lycées, et rester maître des méthodes et des programmes, il y a toujours conflit sur la nature et les modes de son enseignement. Les uns, restés fidèles aux études classiques, soutiennent qu'il n'y a de culture réelle que dans les humanités. Les autres démontrent que les études classiques sont d'une lamentable inulihté, et, par une plaisante ironie, c'estl'Université qui a suscité les plus brillants champions de cette thèse. Raoul Frary.qui ouvrait, il y a quelques années, le conflit avec son pamphlet retentissant : ta Question du
:Hi"ze^=,G00gk
latin, avait été l'un des grands lauréats de la culture classique. C'est un front chargé de couronnes qu'il avait porté àTËcole normale. Il en étaitsorti professeur d'humanités, et son pamphlet contre le latin était encore une fleur de l'éducation classique. Plus près de nous, M. Jules Lemattre, qui suivit, avec une fortune plus éclatante encore, la même carrière que Raoul Frary, raconte avec une ingratitude charmante qu'il a complètement perdu son temps dans la fréquentation des Grecs et des Latins. Car, à l'entendre, il ne sait plus un mot de grec, et il ne lui sert à rien de savoir encore un peu de latin. Il conclut, comme Frary, au remplacement des humanités par l'étude des langues vivantes, des sciences pratiques, de l'histoire et de la géographie.
On ne peut dire que ces thèses soient purement des paradoxes, bien qu'il y ait plus que de la fantaisie, de la part de lettrés de cette catégorie, à prétendre que la culture classique leur a été tout à fait inutile. Ils n'auraient pas plaidé en si beau français contre le latin, si le latin n'avait aiguisé leur dialectique. Ces esprits brillants et solides sont la preuve vivante de ce que valent les humanités. Et il en sera de même partout et toujours, chaque fois que les humanités s'adresseront à des âmes d'élite. Seulement, il fautqu'îlyaitune sorte d'harmonie préétablie entre la qualité du sol et la semence qu'on y jette. Elle germe ou périt, suivant que la terre est nourricière ou stérile. II y a donc imprudence à vouloir résoudre a priori un problème essentiellement complexe, et dont la solution varie avec les sujets auxquels il s'applique. En principe, on peut dire que les humanités possèdent une vertu éducative qui n'est égalée par aucun mode d'enseignement. En ce sens, les témoignages abondent, et ce n'est pas l'autorité qui manque aux témoins. Nous invoquerons entre tous celui de M. Guizot cité par MgrDupanloup dans son traité de la Hmtte Éducation, parce qu'il nous semble résumer sous une forme aussi saisissante que complète les bienfaits de la culture classique :
206 THÉORIE DE L'OaDRE
■ Les lettres, dit M. Guizot, ont, pour le commun des hommes bien élevés, une vertu sociale qui les rend dignes delà plus haute estime ; l'étude forte, lente, profondes des langues, des lettres, et spécialement des langues anciennes, est le système d'instruction le plus civilisant. C'est, en effet, par l'étude des lettres que notre nature se développe dans ce qu'elle a d'essentiellement humain et de social. C'est par la connaissance de ce sentiment du beau dans les œuvres de l'esprit, qu'une profonde sympathie intellectuelle s'établit entre les hommes, passe de là dans les relations de la vie et impose à toute la civilisation ce caractère d'unité et d'urbanité morale qui se maintient à travers la variété des situations, des opinions, des intérêts, et tend incessamment à rapprocher les esprits au milieu de toutes les castes qui divisent les existences. Beaucoup d'autres études, quoique bonnes et belles, peuvent devenir un principe d'isolement pour l'individu, et de dissension dans la société ; les lettres ont une vertu éminemment conciliante et civilisante. •
Napoléon, dont le génie embrassait et pénétrait tout, avait admirablement apprécié cette vertu éducative des lettres, lorsqu'il écrivait à M. de Narbonne : « Avant tout, mettons la jeunesse au régime des fortes et saines lectures. Corneille, Bossuet, voilà les maîtres qu'il lui faut. Cela est grand, sublime, et, en même temps, régulier, paisible et subordonné. Il n'y a pas de littérature séparée de la ^ie entière des peuples. Leurs livres, ce sont leurs testaments : judicieux, élevés, magnanimes, quand le peuple est grand; vicieux, frivoles et insensés, quand il se corrompt et s'abaisse. Ayons donc des lettres françaises dignes du Concordat et de la paix de Presbourg, de Marengo et de Tilsit; et pour cela ayons de fortes études, et une jeunesse nourrie dans l'admiration du grand et du beau... J'aime les sciences mathématiques et physiques; chacune d'elles est une application partielle de l'esprit humain. Les lettres, c'est l'esprit humain lui-raôme. L'étude des lettres, c'est
l'éducation générale qui prépare à tout, l'éducation de l'àme. B
La plupart des témoignages recueillis par la commission d'enquête corroborent, en des formes variées, mais avec un fonds d'argumentation sensiblement identique, les appréciations deGuizotetde Napoléon. Il convient de citer entre toutes la déposition très substantielle de M. Perrot, le directeur actuel de l'École normale supérieure, qui résume admirablement la thèse des humanistes. Malheureusement pour leur autorité, ces témoignages émanent de professionnels, c'est-à-dire d'universitaires qu'on peut soupçonner d'avoir une optique réduite ou déformée par le métier. Mais il en est cependant dans le nombre qui ne sont pas suspects : tel, par exemple, celui de M. Paul Leroy-Beaulieu. Économiste et financier, voué par profession aux études utihtaires, il semble que M. Leroy-Beauheu doit être un protagoniste de l'enseignement moderne, et un adversaire convaincu de la culture classique. Il n'en est rien, et c'est chez lui que nous rencontrons un des plus fervents défenseurs des lettres antiques. » Je n'ai jamais éprouvé, ditril, qu'avoir fait de fortes éludes classiques fût une gêne pour comprendre les questions de finances, les questions économiques, les questions coloniales, pour aimer la colonisation et pour en faire... J'ai ressenti, au contraire, que de fortes études latines, comme on en faisait au temps de mon adolescence, donnaient à l'esprit une étendue, une vigueur à la fois et une souplesse qui lui permettent de maîtriser les connaissances dont je viens de parler, qui le rendent apte à bien juger et à réussir dans les problèmes ou dans les applications économiques. ■ Et plus loin : a Les Httératures anciennes expriment des idées, des sentiments plus généraux, plus simples, sous une forme plus accessible et plus pure. Au contraire, les littératures modernes exposent des sentiments beaucoup plus complexes, et l'esprit de l'enfant ou de l'adolescent est bien
plus intéressé et développé par les ouvraj^^» de l'antiquité . > Tous ces mattres ont raison. La vertu éducative des lettres est incomparable. C'est par elles que les jeunes âmes communient avec le beau, et c'est de cette esthétique que sont sorties les œuvres les plus glorieuses de notre nation. Proscrire la culture classique, comme le veulent certains novateurs, ce serait infliger une sorte de rétrécissement et d'obscurcissement au génie national, qui tire de son propre fonds la mesure, la précision et la clarté, mais qui doit à l'éducation grecque et latine sa forme et son éclat. Cette impiété ne nous a pas été épargnée. Là, comme ailleurs, la tradition parait avoir attiré l'aversion d'un régime qui a fait de l'innovation positiviste sarègleetsaloi. La plupart des ministres qui se sont succédé, tous les six mois, à l'Instruction publique ont voulu remanier le programme de l'enseignement secondaire, dans le dessein, louable d'ailleurs, de lui donner des Bns plus pratiques, et n'y ont pas réussi. On a réduit, par exemple, la part des études classiques en supprimant successivement les vers latins, le discours latin et la plupart des compositions latines. Le résultat le plus clair de ces réformes est un abaissement marqué du niveau des études. Les inspecteurs généraux et les inspecteurs d'académie sont unanimes à le constater. Il n'y a plus en rhétorique un élève qui sache seulement scander un vers de Virgile, et quant au grec, on se tient pour satisfait lorsqu'ils savent le lire.
Le mal est médiocre peut-être, pour le plus grand nombre. Car ces sortes d'études ne conviennent, en réalité, qu'à une petite élite. Mais c'est l'élite aussi qui est la fleur, la force et la gloire des nations, et c'est l'élite qu'il faut sauver. En réduisant la part de cette culture esthétique et morale qu'on appelait autrefois du beau nom d'humanités, on a ouvert une grave lacune dans l'éducation artistique de la jeunesse française, et peut-être s'aperçoit-on déjà que les lettres en ont souflert. Sans doute, le t£dent est in-
dividuel, à plus forte raison, le génie. On n'est jamais grand par imitation. Quiconque se môle d'écrire ne commence à compter dans l'estime des connaisseurs que lorsqu'il possède ce don génial qui est la marque caractéristique des écrivains de race : la personnalité du style. Ceux-là seuls sont vraiment des maîtres, et méritent la gloire, qui n'ont pas besoin de signer leurs œuvres, tant il est facile de reconnaître leur main.
Mais encore faut-il qu'ils soient initiés aux lois de l'es tlié tique pour produire leurs œu^TCS. Les dons naturels, sans l'éducation, sont condamnés à rester stériles. L'enseignement classique ne faisait par lui-même ni des écrivains, ni des poètes; mais il apprenait ou révélait à ceux qui devaient l'être les éléments essentiels de leur art, c'est-àdire le tact, le goût, l'ordonnance, le sens de la mesure et de la proportion, le dessin harmonieux et pur de la phrase, les secrets mystérieux du nombre, bref, tout ce qui constitue la technique de l'art dans la recherche et la réalisation de la beauté. Aux autres, elle enseignait à goûter ces choses; elle ouvrait leur âme à ces diverses manifestations du beau et les récompensait de leur culte parles délicates et pures jouissances qui l'accompagnent, a Les lettres, écrivait J.-J. Weiss quelques mois avant de mourir, répertoire unique des carrières les plus diverses, entretien innocent des heures, délices et noblesse de la vie. n Noblesse sociale aussi, et la meilleure qui fût au monde; car elle avait pour titre l'aristocratie de l'esprit.
Ces choses-là sont mortes, comme meurt peu à peu tout ce qui pouvait représenter devant la démocratie contemporaine une supériorité et une tradition d'anton. Ceux-là mêmes qui s'en plaignent se consoleraient pourtant, s'ils voyaient qu'on les a remplacées par un système moins aristocratique sans doute, mais plus utile dans son objet. C'est ce qu'annonçaient et voulaient les réformateurs de l'enseignement secondaire ; mais U ne semble pas que le
résultat réponde à leurs promesses. En compensation du déchet énorme qu'ils infligeaient aux études classiques, ils ont cru devoir augmenter dans des proportions démesurées le contingent de la philosophie, des langues nvantes et des sciences mathématiques, physiques et naturelles; mais U en est malheureuse^ient de ces études terriblement complexes comme des études primaires : elles sont trop étendues pour n'être pas superficielles. Nos élèves apprennent tout et ne retiennnent rien, en sorte qu'on peut dire que leur ignorance, tout comme leurs programmes, est encyclopédique.
Le mal intense et toujours croissant dont souffre l'enseignement secondaire, et dont la société porte la peine, dérive de son uniformité, et l'uniformité de notre enseignement d'Ëtat n'est cUe-méme qu'un dérivé du sophisme égalitaîre. De mémo que nous avons voulu que tous les citoyens, quelle que fût leur inégalité intellectuelle ou sociale, fussent égaux en puissance et en droits devant l'État, qu'ils fussent uniformément astreints au ser^'ice militaire, quelle que fût la gène des familles et des individus, nous appliquons ce préjugé barbare de l'égalité déguisée on principe à l'éducation de la jeunesse. Nous avons décidé que renseignement seraitle même pour tous; que tous les jeunes gens seraient soumis aux mêmes discipHnes, nourris des mêmes programmes, préparés à la même fin, qui est le baccalauréat. Il n'est pas un pays au monde qui ait jamais offert l'exemple d'une pareille insanité. L'observation la plus élémentaire nous montre que ces jeunes gens ont reçu de la nature des aptitudes inégales et diverses, et le plus vulgaire bon sens ajoute que, pour faire de ces écoliers des hommes utiles à eux-mêmes et utiles àla société, ilfautdcvelopper leur éducation dans le sens de leurs aptitudes individuelles, ou de leurs goûts préférés. A quoi bon bourrer de lettres grecques ou latines le cerveau réfroctaire d'un commerçant futur? Et que
Dçinz.aoïGoOQlc
sertriî d'apprendre l'algèbre et la géométrie à un avocat? Sans doute, il est licite à un épicier d'aimer les lettres, et même de cultiver les muses. Il y a, Dieu merci, des hommes supérieurs dans toutes les conditions, qui savent faire deux parts de leur vie : l'une qui est consacrée à laprofession, l'autre, à l'esprit. Il ne serait gas moins absurde d'interdire l'étude des sciences à l'avocat. Mais encore fautril que ce soit son ^oût et son choix. L'absurde est de vouloir inculquer à ces jeunes gens des connaissances qiii leur répugnent dans le présent, et ne leur seront d'aucune utilité dans l'avenir.
Chacun de nous, en rappelant ses souvenirs de collège, peut tirer un témoignage de sa propre histoire. Que nous reste-t^il des choses que nous apprenions à contre-cœurt Absolument rien. Je ne fais, en ce qui me concerne, aucune difficulté d'avouer que l'enseignement scientifique m'était passablement à charge. Je ne pouvais le comprendre. Les sciences étaient pour moi une matière indigeste et tout à fait inassimilable. J'étais un bon élève de lettres; je faisais même des vers latins avec délices; mais je n'ai jamais pu résoudre un problème de géométrie, et l'algèbre fut toujours lettre close pour mon esprit. Cclan'empêche pas que pendant tout le cours de mes études on ne m'ait barbouillé de géométrie et de mathématiques. Le temps que j'ai consacré à retenir de ces notions ingrates tout juste ce qu'il en fallait pour passer mon beiccalauréat fut un temps complètement perdu. II eût été fécond, si j'avais eu la liberté de l'employer à des études conformes à mes aptitudes et à mes goûts. Qu'un savant Use ces lignes, et il me prendra peut-être en pitié. Mais peut-être aussi sentira-t-il s'agiter en lui le même mouvement d'humeur, en se souvenant qu'on l'obligeait à faire des vers latins, quand il aimait l'algèbre. Au fond, le grief est le même, bien que différent dans les termes. Nous reprochons aussi justement les uns que les autres à l'Université de nous avoir servi la même
Dçinz.aoïGoOQle
212 TlIKOniE DE LORDRE
nourriture, sans tenir compte de la dilTérence de nos
estomacs.
Il convient assurément que' l'honnête homme ait une teinture scientifique appropriée à sonélatsocial. Il y ades choses qu'il est permis d'ignorer, et d'autres qu'il faut savoir. Qu'on apprenne àconnaitre les raisons des phénomènes physiques et les lois générales qui président à l'harmonie des mondes, c'est un élément de la culture classique qu'on ne saurait négliger sans encourir le reproche de barbarie. C'est une nécessité morale de même nature qui nous oblige à connaître, au moins dans leurs éléments constitutifs, les grandes découvertes qui ont rempli ce siècle de merveilles et transfiguré la vie sociale. Mais c'est avant tout une question de mesure. 11 serait scandaleux d'ignorer les miracles réalisés de noire temps par l'électricité, la vapeur et la chimie ; mais il est excessif et même absurde de vouloir enseigner à des gens qui ne seront ni mécaniciens, ni chimistes, la technique des sciences qui les ont accomplis. A plus forte raison doit-il être permis de considérer comme un bagage inutile les connaissances scientifiques qui non seulement n'ont pas d'objet pratique, en dehors des professionnels qui les enseignent ou les exploitent, mais ne peuvent même servir d'aliment à la conversation. Et voilà précisément ce que les programmes universitaires ne veulent pas consenlir. Ils sont pleins d'extravagances et d'antinomies dont on cherche les raisons, sans les trouverjamais. Par quel préjugé saugrenu, par exemple, l'étude de l'algèbre et de la géométrie, de la botanique et de la minéralogie, cstrclle obligatoire, tandis que l'étude de la musique et du dessin est purement facultative?
L'honnête homme ne perd rien en considération sociale, ni en utilité personnelle, s'il ignore comment on. pose une équation, et comment on mesure un parallolipipède. Mais il manque sûrement quelque cliose à sa culture esthétique,
Dçinz.aoïGoOQle
à l'honneur de son esprit, s'il est incapable de connaître la pureté des lig^nes de la Vénus de Sliio. ou de sentir la beauté d'une sonate de Beethoven . Parla fenêtre de la pièce oii j'écris, j'aperçois une corbeille de fleurs éclatantes et variées. Leur splendeur harmonieuse enchante mpn regard, et le vent m'apporte leur parfum par boufîées. Ces fleurs, je les connais par leurs noms familiers; je n'ai jamais su, et je n'apprendroi jamais les noms rébarbatifs que la science a dû leur donner pour les classer. Il me suffit qu'une rose s'appelle une rose pour avoir la jouissance intégrale de sa beauté. J'ignore la botanique, mois je n'en médis pas. Je tiens Linné pour un grand homme. Je sais la part considérable qu'il a, dans son domaine, apportée à la connaissance de la nature, et je rends libéra^ lemcnl hommage à sa gloire; mais, de même qu'Alceste estimait « qu'on peut être honnête homme et faire mal les vers », je prétends qu'on peut être également iionnéte homme et ne rien savoir de la classification d'un chou.
Cependant, si vous examinez le programme de l'enseignement secondaire, vous constaterez qiic la botanique y tient une très grande place, ainsi que les mathématiques, la géométrie, la minéralogie, la chimie; cl l'inutile labeur qu'imposent à l'enfant ces connaissances indigestes est d'autant plus absorbant qu'eUes sont matières d'examen au baccalauréat. En revanche, on n'enseigne ni la musique, ni la peinture, ni la sculpture, ni rien qui se réfère à l'esthétique des arts. Cependant nous sommes plutdt destinés dans la vie à entendre des opéras ou des concerts, à voir des tableaux ou des statues, à visiter des monuments, qu'à résoudre des équations, ou à classifier les cailloux que nous pouvons rencontrer en chemin. On n'enseigne ni l'archéologie, ni la paléontologie, qui sont des sciences captivantes comme une résurrection. Qui donnera raison de ces anomalies ? Elles s'expliquent par une sorte de népotisme inteUectuel, qui est le vice commun des spécialistes.
:.çinzeaoïGoOQlc
Il n'y a pas un seul artiste dans le conseil supérieur de rOniversité; mais il s'y rencontre en grand nombre des savants variés, et chacun d'eux a voulu qu'on ftt, dans les programmes universitaires, la part à sa science préférée. L'abus s'explique ainsi, mais il ne se justiiîe pas. Et cet abus, c'est toute l'Université.
A mesure que la science élargit son domaine, l'enseignement secondaire élargit son programme. Ses maitres ont l'orgueilleuse ambition d'y faire tout entrer. Ils ne tiennent aucun compte de la capacité cérébrale des malheureux enfants voués par eux à cette monstrueuse ingestion. Les savants ont voulu que le jeune homme, en sortant du collège, eût des clartés de tout; les utilitaires ont exigé qu'on donnât à l'enseignement d'État des fins plus pratiques, et les ministres se sont démenés à l'excès pour contenter tout le monde. Ils ont pour cela surchargé les programmes, en allégeant les matières. Comme il est impossible de tout savoir à fond, ils ont décidé qu'il suffirait d'avoir une notion superficielle et fragmentaire des choses, et ils ont fait ainsi de l'enseignement classique quelque chose d'analogue à la pacotille qui se débite dans les boutiques à treize sous. Ce n'est ni soudé, ni peint, et cela s'écaille au premier essai. Ainsi des études classiques. Elles constituent une sorte de vernis léger, sous lequel il n'y a rien. On a supprimé, par exemple, l'histoire ancienne, l'histoire du moyen âge, l'histoire des peuples étrangers et les commencements de l'histoire moderne. Les connaissances historiques et géographiques requises pour le baccalauréat se réduisent à l'histoire de France depuis Henri IV à l'avènement de M. Loubet, et à la carte de France toute seule. On a supprimé le vers latin, le discours latin, la dissertation latine, et, pour ce qui est du grec, il suffit, pour être re^u bachelier, de pouvoir en lire trois lignes, sans en traduire un seul mot. Cela n'cmpëche pas que, de la huitième à la philosophie, le grec et le latin, l'histoire et la géographie
:.çinzeaoïGoOQle
n'occupent une place considérable dans le programme de chaque classe, concurremment avec les sciences mathématiques, physiques et naturelles. Seulement la couche est si légère qu'elle a dispeu'u avant d'avoir séché.
Et c'est en cela précisément qu'éclate l'immense et funeste erreur de ceux qui président à l'élaboration des programmes universitaires. Ils mesurent la culture intellectuelle de la jeunesse à la quantité des matières ingérées. C'est un ^ossier sophisme. La multiplicité des connaissances scientifiques ou utilitaires n'ajoute rien à la valeur morale d'un homme. Tel pourrait connaître foutes les sciences et tous les métiers, sans monter d'un degré dans la hiérarchie de l'esprit. 11 n'y a de culture morale que celle qui ennobUt l'àme humaine en l'enrichissant. Eîie s'exerce en hauteur beaucoup plus qu'en étendue . Ce n'est pas par un vain symbole que la légende antique plaçait à la cime des monts sacrés le séjour des Muses. 11 fallait, pour être admis auprès d'elles, s'élever au-dessus des basses habitations des hommes. Les Muscs sont morles, sans que les cimes symboliques qu'elles habitaient se soient abaissées. C'est vers elles que volent toujours les esprits ailés, ceux qui s'élèvent de l'accident aux idées générales, de l'observation vulgaire aux vérités éternelles, de la recherche intéressée ou contingente de l'utile à la sereine contemplation du beau. Delà vicntl'indéniable supériorité morale que la culture classique confère à ses élus sur les disciples de l'enseignement scientifique ou de l'enseignement moderne.
Aussi longtemps que l'Université conser\*era ses cadres, ses méthodes, ses programmes et son uniformité, les maux divers dont soulfre l'enseignement pubHc en France, et, par lui, la société française, resteront sans remède. Il n'existe qu'un moyen de lui rendre la santé, l'éclat et la fécondité : c'est de la hiérarchiser. La plaie invétérée qui corrompt notre moelle et appauvrit notre sang, c'est le
:.çinzeaoïGoOQlc
nivellement <^^alitaire. Tout concourt chez nous à faire de l'État un rouleau formidable qui passe, avec une brutale inconscience, sur tout ce qui croit en hauteur ou seulement en relief, pour le réduire à l'aplatissement démocratique. Cette œuvre assassine, l'école primaire la commence, le collège la développe, la brigue électorale l'achève. C'est ce courant de dépravation intellectuelle etmoralequ'ilfaudrait remonter. Lorsque l'école n'enseignera plus que les hommes sont égaux par droit de naissance, et que le maître, au contraire, aura le droit d'enseigner qu'Us sont inégaux par nature, qu'ils doivent rester inégaux par droit de sélection, et que la primauté doit appartenir au plus méritant ; lorsque le collège cessera d'êlrc le moule unique oii sont coulés les esprits, les consciences et les cœurs des jeunes générations pour en sortir uniformément semblables, sans originalité comme sans physionomie, et seulement propres aux fonctions machinales de la vie de bureau ; lorsque le suffrage universel éclairé et purifié cessera de prendre les charlatans pour des apôtres, de préférer aux candidats hautains qui lui enseignent le devoir les aigrefins qui exploitent 8er\'ilement ses vices, alors on pourra vraiment croire que la France se régénère, et que les temps sont venus pour elle de reprendre le cours de ses glorieuses et fécondes destinées.
Une pareille transfiguration, j'en conviens, tiendrait du miracle, et le temps des miracles est passé. Mais si le succès est douteux, l'effort est, du moins, possible, et c'estun devoir de le tenter. Que faut-il faire? Dans l'ordre universitaire, il faut décentraliser l'enseignement, et le diversifier dans ses programmes, dans ses méthodes et dans ses fins. En ce moment, tous les lycées et tous les collèges relevant de l'Ëtat font uniformément la même besogne. Ils distribuent le même enseignement aux mêmes heures, appliquent les mêmes disciphnes, dirigent du même pas leur peuple d'élèves vers le terme commun, qui est le bac-
calauréat. C'est une sorte d'automatisme qui fonctionne avec la régularité et l'inconscience d'un mouvement d'horlogerie. Mais cette uniformité est un étouffoir ; elle opprime la vie individuelle jusqu'à l'anéantissement. Elle entrave tout essor, paralyse toute initiative, interdit toute originalité dans l'esprit aussi bien que dans le caractère. Elle refuse aux vocations qui se cherchent Je moyen de se reconnaître et la liberté de se produire, et compriment les forces qui les déterminent. Bref, on broie des hommes pour faire des bacheliers,
C'est le contraire qu'il faudrait faire. Les lycées et les collèges devraient se distinguer les uns des autres par la diversité de leur enseignement. Et, tout d'abord, ils sont beaucoup trop nombreux. II y a des lycées qui n'ont qu'une existence apparente et factice : leur population scolaire se compose aux trois quarts de boursiers. C'est un grave et redoutable abus à réprimer. Quant aux collèges, leur condition est à la fois réduite et misérable. Il y en a qui comptent moins d'élèves que de professeurs, et les petites villes affligées d'un collège communal se ruinent à l'envi pour l'entretien de cette vaine parure. Toute sous-préfecture tient il honneur d'avoir son collège, comme elle tient à garder son sous-préfet, bien qu'ils soient aussi inutiles l'un que l'autre. C'est une sorte de titre aristocratique qui la distingue des chefs-lieux de canton. Les chefs-lieux de canton un peu importants ne sont pas eux-mêmes exempts de cette vanité. Ils se donnent un collège, comme certains parvenus ajoutent à leur nom famUial une particule ou un titre nobiliaire. Ce luxe leur coûte fort cher, et le gaspillage dès deniers communaux est encore le moindre inconvénient de cette vaniteuse manie. En même temps qu'ils sont une cause de gène et même de ruine pour les finances municipales, les collèges sont pour les campagnes voisines une cause de déclassement. Ils racolent un certain nombre d'écoliers pourvus du certificat d'études, en berçant leurs
a» THÉORIE DE L'ORDRE
malheureux parents d'espérances fallacieuses, et les poussent aveuglément vers le baccalauréat. Si le collège ne les a\'ait pris, ils eussent fait d'utiles travailleurs; le collège en a fait des déclassés. Il y aurait donc avantage, tout ensemble pour les communes et pour l'Ëtat, à supprimer ces collèges plus nuisibles qu'utiles, ou à les transformer, soit en établissements d'enseignement primaire supérieur, soit en écoles professionnelles.
L'enseignement secondaire devrait être divisé en trois ordres distincts, ayantleurs programmes spéciaux et leurs fins propres : l'enseignement professionnel, l'enseignement moderne et l'enseignement classique. L'enseignement professionnel se composerait des matières qui défrayent aujourd'hui l'enseignement primaire supérieur, avec addition des langues modernes et des notions spéciales afférentes à certaines carrières déterminées. L'enseignement moderne conserverait son programme actuel, mais on y ajouterait tout le contingent des études scientifiques, depuis les mathématiques élémentaires jusqu'aux mathématiques spéciales. L'enseignement classique serait la restauration intégrale des anciennes humanités. On reviendrait avec lui à l'histoire universelle et à la philosophie de l'histoire, au commerce approfondi des lettres antiques et aux exercices qui le fécondent, c'est-à-dire aux vers latins et aux compositions latines. Il serait à luimême son honneur et sa fm, c'est-à-dire une culture purement esthétique et morale. Il ne préparerait ses adeptes à aucune carrière déterminée, mais il créerait une élite. Il ferait quelques hommes supérieurs, et les hommes supérieurs non seulement trouvent toujours leur voie, mais ils sont eux-mêmes des conducteurs de peuples, et ce sont surtout les démocraties qui ont besoin de tuteurs.
11 faudrait en même temps supprimer le baccalauréat. M. Lavisse, M. Gebhart et la plupart des universitaires le condamnent au titre professionnel. Ils voient enlui la cause
:.çinzeaoïGoOQlc
L'ENSEIQNEHEHT PUBLIC 219
principale du déclin des études secondaires. Il a substitué, en effet, l'artifice à la réalité. L'assimilation hâtive et superficielle des matières à la fois disparates et complexes que contient un manuel suffit généralement à sa conquête : elle ne suffit pas à l'éducation intellectuelle, esthétique et morale d'un adolescent. Il néglige ainsi l'étude approfondie pour un entraînement de circonstance qui ne laisse rien après lui. Dès que l'écueil est franchi, l'entratnement cesse brusquement et fait place à l'oubli béat. Le lien factice qui tenait assemblée cette pacotille fiévreusement amassée pour l'usage d'un jour se rompt, et tout se disperse sans laisser même un souvenir. De là vientla merveilleuse ignorance de nos bacheliers. C'est l'œuvre du baccalauréat, et ce n'est là que son moindre méfait. Funeste aux études, il est plus redoutable encore à l'ordre social. Car il est le plus terrible des instruments de déclassement. Il détourne chaque année des milliers et des milliers de jeunes gens de leurs voies naturelles pour les mener dans une impasse. Car le diplôme qu'il leur confère ne correspond à aucune utilité. C'eslune traite tirée au hasard, et qui risque le plus souvent de rester impayée. Le dernier mot de ce long contresens qui absorbe les sept ou huit années de l'adolescence est de constituer et d'emieuler contre la société et contre l'Ëtat une armée de clients faméliques qui prétendent à tout et ne sont prêts à rien. On comprend donc que les universitaires et les politiques s'accordent à réclamer son abolition.
Comment le remplacer? disent les rares partisans restés fidclea à son maintien. 11 est, malgré ses défauts, sinon le couronnement des études, du moins la seule preuve qu'on les a fentes. C'est un poinçon nécessaire. Lui disparu, les études seront nécessairement négligées, parce qu'elles resteront sans sanction. — A quoi les adversaires du baccalauréat répondent victorieusement qu'il peut être remplacé avec avantage par des sanctions autrement efficaces
que cette loterie; d'abord, par des examens de passage d'une classe à l'autre; ensuite, par l'institution d'examens techniques à l'entrée de chaque carrière. L'examen professionnel existe déjà pour toutes les carrières qui se recrutent par voie de concours. Il ne suffit pas d'être bachelier pour entrer à l'École poljtechmquCjàl'École des mines, àl'Kcole centrale, àTÉcole navale, à Seiint-Cyr, aux Affaires étrangères, au Conseil d'État, etc.; il faut en forcer l'entrée à l'aide de preuves que le baccalauréat à lui seul ne saurait fournir. Rien n'cmpéche de généraliser cette obligation et de réclamer par voie d'examen, sinon de concours, pour la médecine, pour le droit et pour toutes les cariières analogues, la garantie d'études bien faites. Le premier avantage de cette réforme serait de solliciter d'une façon plus active et plus pressante les vocations juvéniles et de donner des lins déterminées aux études qu'on fait aujourd'hui sans ardeur et sans foi, parce qu'on les fait le plus souvent sans but. Le second avantage, et ce n'est pas le moindre, serait de diminuer en proportion notable le nombre des déclassés.
On peut attendre des examens de passage, s'ils sont consciencieux et sévères, des résultats plus précieux encore. C'est par eux que pourrait commencer cette hiérarchisation des esprits qui devrait être le grand souci des démocraties. Actuellement une classe de collège est une collectivité tout à fait disparate. Les uns sont paresseux ou stupides, les autres, intelligents et laborieux. Mais ces enfants, ces adolescents, que la nature a faits tellement inégaux, n'en sont pas moins soumis aux mêmes disciplines. Seulement les uns en proiltent, et les autres n'en retirent aucun fruit. Ceux qui sont vifs, travailleurs, ambitieux, prennent tout de suite la tète de la classe, devancent le professeur en ses leçons, et, comme des chevaux de sang, cherchent à dévorer l'espace ouvert à leur généreux entraînement. Mais la queue passive et lourde les retient.
:.çinzeaoïGoOQle
Elle oblige le professeur à s'attarder avec elle, sans qu'elle en profite, et condamne l'élile à espacer sur huit ou neuf années ce qu'elle pourrait aisément fournir en quatre. — « Le mauvais élève, dit M. Gebhart, qui soutient cette llièse, est la perte des classes. Ils distrait les bons, brouille le travail en commun ; il a sur ses camarades de nature légère une influence déplorable. La paresse est contagieuse, et plus encore l'indiscipline. » Par quelle aberration les cours de notre enseignement secondaire ont-ils été réglés à la seule mesure des élèves médiocres ou mauvais? Et quel est ce miracle de l'absurdité qui sacrifie la sélection à la vulgarité?
Il y a des routines qui sont entrées si profondément dans nos mœurs que l'esprit le plus indépendant ne songe même pas k les discuter. Nous avons accepté, par exemple, (jue l'en.seignement secondaire fût divisé en neuf classes annuelles qui vont de la liuitièrae h la philosopbie. Si l'on veut bien réfléchir à ce que ce système représente de temps perdu, on s'apercevra tout de suite que c'est une monstruosité. II n'est pas d'élève intelligent qui ne puisse s'assimiler en une année les matières diverses qu'on lui dispense en deux. Qu'il aborde l'enseignement classique à treize ans, après une solide préparation primaire, il ne lui faudra pas plus de quatre années pour parcourir victorieusement le cycle secondaire. A dix-sept ans, il aurait achevé sa philosophie. Alors s'ouvriraient pour lui, s'il en est besoin, des cours supérieurs, littéraires, scientiliques, professionnels, pour se préparer aux fins qu'il aurait choisies, et sur ce fonds solide et durable que procurent les humanités se superposeraient les études techniques qui doivent déterminer sa carrière, en spécialisant son activité. On réaliserait ainsi ce résultat idéal, qui devrait être la fin de toute culture intellectuelle, de faire des hommes qui aient l'esprit plus haut £l plus large que leur métier.
Pon pour les élèves inlelligentst dira-t-on. Mais que
ferez^vous des autres? — Les autres? Comme ils ne sont pas aptes à recevoir ce genre de culture, et qu'en traînant de classe en classe leur paresse indocile et leur stérilité ils perdent simplement leur temps, quand ils ne le font pas perdre à leurs camarades, on les éliminera. C'est à cette élimination des « cancres ■ que doit précisément servir l'examen de passage. «Cet examen, dit M.Gebhart, quien est partisan décidé et réfléchi, devrait être très sérieux à l'issue de la cinquième, très rigoureux à l'issue de la quatrième. Il ne serait, bien entendu, imposé qu'aux élèves douteux. A partir de la troisième, l'épreuve ne serait plus appliquée qu'aux élèves cantonnés dans les derniers rangs... Cette mesure d'hygiène scolaire, pour cause d'utilité publique, soulèverait des clameurs furieuses de la part des parents à qui on rendrait leur rejeton. On ferait la sourde oreille. L'Université perdrait peut-être un dixième de son effectif d'écohers. Tant mieux t Les bons élèves y gagneraient, et les professeurs accompliraient plus allègrement leur tache. » C'est, en somme, rendre le plus grand des services à la société, h la famille, à l'enfant luimême, que d'interdire l'enseignement classique à celui qui n'est pas fait pour le recevoir. En le dirigeant vers d'autres voies, on le met peut-être sur le chemin de la fortune. Car les aptitudes sont infmiment diverses, et souvent contradictoires. Tel qui sera grossièrement réfractaire à l'esthétique des lettres fera merveille dans l'enseignement moderne ou dans l'enseignement professionnel. C'est cette diversité des aptitudes et des goâts qu'il faut précisément savoir comprendre, et l'enseignement d'État ne sera vraiment adéquat à sa fonction sociale que lorsqu'il aura organisé ses méthodes et ses programmes de telle façon que chacun non seulement y trouve, mais encore y reçoive la part qui lui convient,
Cetlc réforme est l'antithèse de la pratique courante. Actuellement, en effet, le lycée et le père de famille con-
:.çinzeaoïGoOQlc
courent avec un aveug;lenient égal & encombrer l'enseignement classique de ces sujets inutilisables qu'en style administratif on appelle des non-valeurs. Le lycée tient à recevoir le plus grand nombre possible d'élbves. La population scolaire est son titre de gloire et sa raison d'être. Aussi n'a-t-il garde de renvoyer personne. D'autre part, le père de famille, ambitieux d'honneur, comme on l'est dans les démocraties, tient à mettre son fils au latin, parce que le latin constitue l'enseignement le plus noble, et qu'il s'égale ainsi aux plus riches et aux plus grands. Mois ni le père ni le lycée ne considfirent, dans leurs ^oies égoïstes, l'intérêt bien entendu de l'enfant, et ce devrait être pourtant leur principal souci. Tel fils de paysan ou d'ouvrier parcourra sa classe en triomphateur et touchera dans l'essor de son génie éployé par l'étude les sommets de la puissance, de la fortune et de la gloire. Ces exemples. Dieu merci, ne sontpas rares. Ils sont l'honneur des démocraties. Us en seraient la fortune et la vie, si elles savaient se régler sur eux. Mais tel autre foncièrement rétif à la culture classique sera simplement déclassé par elle, qui, soumis à d'autres disciplines et dirigé vers d'autres voies, eût pu faire une fructueuse carrière dans l'agriculture, dans l'industrie, dans le commerce. Or, cette sélection ne peut être le fait ni du père ni de l'enfant, parce qu'ils n'en ont pas le discernement. Elle doit être le devoir des maîtres, qui ne peuvent ni vouloir ni permettre que leur enseignement soit une cause de misère pour ceux qui le reçoivent, et une semence d'anarchie pour l'Ëtat qui le distribue.
Pour que la réforme fût complèle, il faudrait encore que l'État s'obligeât à réduire dans une proportion considérable le nombre des bourses d'enseignement secondaire et d'enseignement supérieur. Cette institution, qui est philanthropique en son principe, est devenue par l'abus un redoutable fléau dans ses effets. 11 semble bien que la
tu xnÉOBIE DE L'ORDRE
société n'a pas d'obligation plus impérieuse et plus chfere que de répandre à flots cette manne excitatrice des jeunes ambitions, puisque l'enseignement promet à tous la conquilte du monde. Oui, favoriser l'éclosion et l'essor des talents obscurs, ouvrir aux enfants des petits, des humbles, des pauvres, les routes infinies de l'avenir, et leur donner des ailes, c'est, à coup sûr, le plus noble des soucis et le plus démocratique des devoirs. La création des bourses d'enseignement, qui répond h cette obligation sociale, est donc une institution bienfaisante et sacrée, mais à une condition : c'est que l'octroi de la bourse soit une sélection, comme l'enseignement lui-même, et non pas une marchandise électorale. Autant il est légitime d'aller cueillir sur les bancs de l'école primaire l'enfant obscur et pauvre qui révèle des facultés d'éUte, et de le transporter dans ces lycées où il recevra l'enseignement qui doit parfaire l'œuvre de la nature, et faire éclore l'homme de génie ou de haut mérite qui était en germe dans le modeste écolier, autant il est abusif d'accorder le même traitement à l'enfant qui n'a d'autre titre à celte faveur que d'être le fils d'un électeur influent ou d'un fonctionnaire. En d'autres termes, les bourses d'enseignement ne devraient servir qu'à recruter incessamment une aristocratie sociale par la sélection. Car il n'y a d'ordre, d'honneur et de salut pour les démocraties que dans l'hégémonie de l'élite, et l'on ne dira jamais assez fort à larépubUque que le plus impérieux de ses devoirs est de faire de l'inégalité pari'exallalion du mérite. Malheureusement, c'est une voix qu'elle ne veut pas entendre. Comme tous les régimes qui manquent à leur destinée, elle n'a de goût que pour les gens de sa famille. Aussi les bourses sont-elles devenues entre ses mains une sorte de sportule politique qu'elle distribue, sans critique, à ses favoris, et principalement à ses fonctionnaires. Elle a Uttéralement peuplé certains lycées de boursiers qui non seulement ne tenaient ni d'eux^néme;
:.çinzeaoïGoOQle
ni de leurs familles aucun titre à l'enseignement gratuit, mais qui préparent à l'Ëtat, leur nourricier, les plus redoutables ennuis. Car les bourses imméritées ne font que des déclassés.
La multiplication des bourses à tous les degrés de l'enseignement est un des sophismcs qui sévissent avec le plus d'intensité dans les milieux républicains ; car non seulement il répond à la conception misérable que les politiciens de la secte se sont faîte de la démocratie, mais il est encore un merveilleux instrument d'exploitation électorale. Chaque année, lorsqu'on discute le budget de l'instruction publique, le ministre perd la tète à se défendre contre les sommations qu'on lui adresse. Car il n'y a point do crans d'arrêt sur cette pente de la philanthropie scolaire, et la surenchère démocratique ne connaft pas de bornes. Ce n'est pas assez que l'internat de ses lycées se compose pour moitié de boursiers; les plus échauffés réclament h l'instruction intégrale » des enfants du peuple par l'oclroi iUimilé des bourses. Le pis est que certains hommes politiques, qui joignent à une expérience consommée des affaires une certaine pondération des idées, déraisonnent lors<iu'it s'agit de l'instruction du peuple, et s'alhent, dans une sorte de frénésie, aux charlatans les plus effrontés de la démagogie. Qu'on me permette, à ce propos, de rapporter un souvenir de ma vie de député.
Un jour qu'il était en tournée électorale, M. Rouvier ouvrit machinalement le Journal o^eiel, et ce qu'il y vit le remplit d'enthousiasme. C'était le tableau de répartition des bourses de licence octroyées par la muniHcence républicaine aux enfants du peuple, avec la désignation dos bénéficiaires. merveille! « Telle bourse était attribuée ÏL un fils de cultivateur, telle autre à un fils de gendarme; ceile-ei à un fils de douanier, celle-là à un fils d'instituteur ; d'autres enfin à des fils d'ouvriers. » C'est M. Rouvier luiinéine qui rapporte cette nomenclature attendrissante, et
la découverte qu'il en fit le remplit d'une telle joie (|u'il ne voulut plus d'autre argument que celui-là pour s'attacher les ('-lecteurs de la circonscription. Il était le candidat du gouvernement qui distribue des bourses aux fils de l'ouvrier.
M. Rouvier, qu'on ne savait pas si jeune, ne s'est pas contenté de répandre son exaltation sur l'imagination irradiante de ces gens du Midi qui boivent la rhétorique comme la terre desséchée boit la pluie. Il lui en restait assez pour la faire déborder encore de la tribune de la Chambre des députés sur la majorité pacachée de modérés et de socialistes qui bayent ensemble aux féeries démocratiques, et il eut le même succès au Palïus-Bourbon que dans les réunions électorales du Var. — ■ Oui, messieurs, disait M. Rouvier, avec cet accent puissant et pathétique qui fait de lui le premier peut-être des orateurs du parlement, répandre cette manne, la véritable manne moderne de la science, sur les couches les plus humbles de la population, c'est là, peut-être, une des œu\Tes les plus merveilleuses que la république ait faites. »
Il répondaitpar ce dithyrambe au rapporteur, M. Bouge, un camarade de Marseille comme lui, qui avait de l'équilibre dans l'esprit, quoique Méridional, et de la sincérité dans le caractère, quoique républicain. C'est même parce qu'il a témoigné de ces qualités suspectes à la démocratie qu'U n'a pas été réélu. M. Bouge avait exposé dans un honnête discours qu'il était urgent de réduire le nombre des bourses, parce qu'il y avait encombrement de licenciés et même d'agrégés, et que ces mandarins sans emploi ne faisaient que des misérables et des déclassés. C'étaient là des raisons ; mais il n'est pas d'exemple que les raisons prévalent contre la rhétorique auprès d'une assemblée, créature et vassale de cette dupe collective qu'on appelle le suffrage universel. Quoi! refuser des bourses aux fils d'ouvriers, n'était-ce pas proclamer le privilège de la
Dçinz.aoïGoOQlc
rirhesse, glorifier l'ignorance et ramener la société française à la barbarie? M. Jules Guesde menait de le dire avec son âpreté de sectaire, et les socialistes l'avaient violemment applaudi. Lorsque M. Rouvier vint à son tour célébrer le droit du peuple aux bourses, l'entbousiasme déborda jusque sur les bancs de la droite. Le rapporteur, la commission du budget, le gouvernement, furent roulés comme des baigneurs innocents par une lame de fond, et c'est par une majorité de quatre cents voix contre soixante que la motion de M. Jules Guesde et de M. Rouvier triompha.
J'étais des soixante, et le sujet vaut la peine qu'on dise pourquoi. Sans croire que la science soit une manne, comme le dit M. Rouvier, ou qu'elle confère à celui qui la possède un titre au bonheur, je considère l'instruction publique comme une des obligations les plus impérieuses de la société et de l'État. Aucun parti ne répugne h ce devoir ; aucun régime n'y a manqué. Seulement il y a des gens qui pensent que tout bien a sa mesure, et que l'instruction du peuple, pour rester bienfaisante, doit être porportionnée à son emploi. On comprendrait très bien cette loi, si on l'appliquait aux arts. Tout le monde approuve qu'on suscite une vocation d'artiste en accordant à un jeune adepte plein de promesses une bourse d'étude ou de voyage. Mais tout le monde aussi crierait à l'abus, si l'on distribuait ces bourses par milliers, parce que non seulement l'encombrement de la carrière avilirait l'art, mais encore ferait de ces boursiers sans débouchés des misérables. L'abus est moins apparent, lorsqu'il s'agit de la multipUcation inconsidérée des bourses de l'enseignement secondaire et de l'enseignement supérieur; mais le mal est identique, et plus redoutable en ses effets. C'est pour M. Rouvier une attendrissante merveille que la sollicitude delà république qui tire des rangs du peuple le fils de l'ouvrier et verse en ses mains la sportule d'État qui lui permettra de con-
Dçinz.aoïGoOQle
238 THEORIE bË L'O&bRË
quérir la licence et même l'agrég'ation. Le Irait est touchant à son origine; mais il faut aussi considérer la Un. Je voudrais que M. Rouvicr s'arrêtât un moment à suivre ses jeunes clients sur la route où il les pousse, et qu'il consentît à nous dire ce que sont devenus le fils du culti- ^atcur et le fils de l'ouvrier, le fils du gendai-me et le fils du douanier, après que la répubUque leur eut donné cette sanction suprême de ses bienfaits, lediplâme. M. Rouvier ne s'en informait pas; mais M. Bouge nous l'avait dit. Les plus favorisés végètent pendant quinze ou vingt ans dans les emplois subalternes de l'Université ; les autres meurent littéralement de faim. Dans l'ordre seul des sciences, on en comptait plus de cinq cents; les lettres doivent, j'imagine, avoir un nombre plus considérable encore de ces privilégiés des bourses d'État, voués par le bienfait que célèbre M. Rouvier h lapire torture qui se puisse éprouver : celle de n'avoir ni cliamp pour ses ambitions, ni emploi pour ses facultés, ni nourriture pour son cœur.
C'est un abominable sophisme de prétendre que l'octroi des bourses ne crée pas de titres, et que l'État est quitte envers les boursiers lorsqu'on les a diplômés. Je souhaiterais à M. Rouvier un auditoire de licenciés sans place pour qu'il apprit ce que valent au juste des déclarations comme celle-ci, qui fut couverte d'applaudissements au Palais-Bourbon : a Ce qu'il faut leur dire, au contraire, c'est que, loin d'avoir une créance sur l'Ëiat, ils ont contracté envers la nation des devoirs plus étroits, et qu'il importe, si la carrière qu'ils avaient envisagée ne leur est pas ouverte, de porter dans d'autres branches de la vie nationale une activité et une compétence qui ont été élargies par les sacrifices de la nation. » Ce sont là proprement de mauvaises plaisanteries. Les bourses de licence et d'agrégation ne préparent leurs bénéficiaires qu'à la carrière de l'enseignement, et le crime précisément des pou- voirs publics est de les acheminer vers une carrière qu'ils
:.çinzeaoïGoOQle
savent obstru<5e et que les malheureux ne verront plus s'ouvrir. C'est se moquer cruellement que de leur dire : « Maintenant que vous êtes pourvus de votre diplôme, tirez-vous d'affaire comme vous pourrez. La carrière du professorat vous est fermée? Eh bien, essayez de l'épicerie 1 »
Épiciers, ils le seraient avec joie, si l'on voulait d'eux. Mais le malheur d'un hcencié, c'est qu'il n'existe pas une profession sociale où l'on puisse l'utiliser. Il ne peut être ni industriel, ni commerçant, ni commis, ni comptable, ni maçon, ni paveur, parce qu'on ne lui a rien appris de ce qu'il faut pour cela. H est pourvu d'une éducation toute spéculative qui, par cela même qu'elle plane au-dessus des réalités vulgaires, ne correspond à aucune utilité. Par leur culture intellectuelle, ils appartiennent à l'élite sociale ; dans la supputation des valeurs, ils sont au-dessous d'un élkve des Arts et Métiers.
On les a tirés de leur sillon natal, sans s'inquiéter de l'avenir qui les attend, après leur transplantation. Ce sont des déracinés, comme dit Barrés. Et les malheureux sentent d'autant plus vivement l'angoisse de leur misère que le contraste est plus violent entre le rêve et le réveil. Ils pouvaient être heureux dans la médiocrité de leur condition première. Car rien n'est plus relatif que le bonheur. Le laboureur, l'arlisan, le gendarme ou le douanier qu'ils eussent été, si on les eût laissés dans leur alvéole primitif, pouvaient mettre dans leur vie la même somme de jouissances qu'un financier millionnaire, pour peu que ces jouissances fussent adéquates à leurs goûts et à leur état. Ils ne s"en contenteront plus désormais, parce que l'instruction qu'ils ont reçue leur a insufflé une âme nouvelle qui les fait doublement souffrir, et des privations qu'ils supportent, et des désirs qu'ils no réaliseront jamais.
Seuls les socialistes sont dans leur rôle en demandant
:.çinzeaoïGoOQle
qu'on multiplie les bourses de l'enseignement secondaire et de l'enseignement supérieur. Ils ont un intérêt direct à troubler l'ordre naturel des choses, à déranger l'équilibre des forces, en un mot, à faire des déclassés. Car tout individu pourvu d'une instruction supérieure à sa fortune s'en prend naturellement à la société de ses déboires. C'est elle qu'il rend responsable de ses rêves déçus, de ses ambitions trahies, do ses espoirs trompés, de son impuissance irritée, et la logique révolutionnaire qui s'est emparée de lui le conduit invinciblement à vouloir briser les cadres sociaux dans lesquels il n'a pu entrer. Le déclassé est un malheureux digne entre tous de sollicitude et de pitié. Mais il est en même temps l'ennemi le plus redoutable des sociétés, et si la république avait plus de prévoyance que de charlatanisme, elle eât mis tous ses soins à réduire ces éléments de désordre, au lieu de les multiplier.
Est-ce à dire qu'il faille condamner l'enfant du peuple au prolétariat à perpétuité? Eh I bon Dieu, qui donc y songe? Qui voudrait refuser au lils du laboureur ou de l'ouvrier les moyens de s'élever dans l'échelle sociale, de développer ses forces et de conquérir le monde? Seulement, ce n'est pas là une question de bonne volonté : c'est une queslion de méthode. Il y a. Dieu merci 1 d'autres moyens que les bourses d'enseignement classique pour féconder la jeunesse et favoriser les généreuses ambitions des enfants du peuple. Puisque la licence et même l'agrégation ne les conduisent qu'h la misère en habit noir, la plus poignante de toutes, donnez-leur des bourses aux écoles professionnelles dijcommerceouderindustrie. C'est de là seulement que partent les voies qui mènent à la fortune. Les Américains, les Anglais, les Allemands ne font pas autre chose : c'est pourquoi le monde est à eux. Faites de même! Ouvrez à la jeunesse française, aux riches comme aux pauvres, la variété inBnie des carrières industrielles et
:.çinzeaoïGoOQle
L'ENSEIGNEMEKT PUBLIC S31
commerciales. Cette impulsion donnée aux facultés natives de notre race sera pour la nation tout entière un inestimable bienfait. Nous aurons ainsi diminué l'afflux cérébral qui nous alTole et rendu aux jeunes générations les vertus d'initiative et d'essor que leurs aines semblent avoir perdues.
Ainsi donc, spécialisation des études, d'après les aptitudes mâmes de l'enfant, et hiérarchie des études ellesmêmes parla sélection, telle est, dans ses grandes lignes, la réforme à réaliser dans notre système d'enseignement. AppUquéc avec intelligence et rigueur, elle donnerait, d'une part, des générations qui, instruites et formées en vue deflus déterminées, sauraient faire un emploi pratique de leurs connaissances, et, d'autre part, une élite d'esprits supérieurs que leur supériorité mémo désignerait au râle de tuteurs et de guides dans une démocratie qui s'est montrée jusqu'ici trop encline au nivellement. L'aristocratie nobiliaire n'est plus qu'une pompe mondaine, depuis que le titre ne confère plus à celui qui le porte ni droit ni privilège. Elle n'est pas tout à fait sans prestige dans le milieu social où elle se montre, mais elle est sans utilité. L'aristocratie du mérite est, au contraire, la seule puissance qui puisse nous servir de sauvegarde contre les instincts déprimants et niveleurs de la démagogie. Elle n'est, à vrai dire, ni constituée, ni même en voie de formation. C'est que la grande infirmité des démocraties est de ne regarder jamais qu'en bas, et dans ce pays de suffrage universel, oïi le citoyen n'a pas l'éducation de son droit civique, on trouve plus de gens disposés à le plier aux basses spéculations qu'à lui apprendre à relever la tête. C'est à cette brigue avilissante que la République doit l'abjection de ses mœurs et la stérilité de son œuvre. Et c'est aussi de cela que la France se meurt. Jamais n'apparut plus impérieux et plus clair le devoir de la relever de cet abaissement, si l'on veut qu'elle vive pour d'autres
destinées. Il faut pour cela l'habituer au respect de l'inégalité. La nature est, en somme, notre maîtresse souveraine, dans l'ordre moral comme dans l'ordre physique, et l'on ne fait rien qui vaille en voulant se soustraire à ses lois. Comme elle a fait des monts qui dominent les vallées et les plaines, elle a fait des hommes qui dépassent l'ordinaire niveau des sociétés humaines par la supériorité de leur esprit, de leur caractère et de leur cœur. Ce sont des sommets immains, lis ne sont pas seulement l'honneur des nations; ils en sont aussi la vertu. Ils constituent la seule aristocratie qui mérite un culte. C'est un culte vivifiant et nouveau qu'il faut répandre. Trop de charlatans politiques sont intéressés à dépraver la conscience nationale, parce que son abaissement est la condition de leur faveur auprès d'elle. II convient à l'hygiène de la démocratie et au salut de l'État que la chaire du maître, à l'école comme au collège, soit le correctif de cette abjecte industrio. Athènes n'eût jamais connu l'affront démagogique, si l'on eût appris à sa jeunesse qu'il faut honorer Aristide et mépriser Cléon. Nous subissons la même destinée, parce que ceux qui chez nous ont charge de peuple conspirent avec les corrupteurs de la démocratie, au lieu d'élever son esprit, d'ennoblir ses soucis et de purifier ses goûts. Celte perversion de la conscience française, commencée par l'école, continuée par le collège, achevée par la politique, est la grande infirmité de notre nation. Elle gâte et perd h-s dons spéciaux quelanature avait répandus sur nous. Qu'on s'imagine un fou saccageant ses propres richesses, et l'on aura l'image fidèle do notre conduite. Il ne faudrait pas moins qu'une transfiguration complète de l'éducalion nationale pour remédier à cotte démence, et c'est à l'État, pouvoir enseignant, qu'il appartient de l'inaugurer dons son domaine.
Commencez donc par transformer vos programmes, vos métiiodes, vos disciplines, et l'esprit de ceux qui les
:.çinzeaoïGoOQle
appliquent. Puis, lorsque vous aurez fait cela, ouvrez les portes, abaissez les barrières, faites le champ libre à la concurrence. Considérez d'un œil propice les essais divers de Tinitiative individuelle ou collective; laissez, en un mot, tout son essor à la liberté. Il s'est révélé, en ces derniers temps, dans les assemblées politiques et jusque dans les conseils du gouvernement, un singulier esprit de secte qui rêve de proscrire la liberté d'enseignement au profit de l'État, et de transformer en monopole une sorte de confession laïque qui aurait pour objet de façonner des cerveaux orthodoxes, c'est-à-dire exclusivement conformes au type jacobin. Lorsque Gustave Flaubert créait son immortel Homais, dont la pullulante lignée nous régente aujourd'hui, il n'osait pas lui prêter de telles ambitions. Homais n'était qu'un libre penseur important et stupide qui se contentait de sa supériorité propre, et ne prétendait pas l'imposer aux autres. Jamais cette idée saugrenue ne lui serait venue que son cerveau servit de type obligatoire du cerveau de l'avenir, et que ceux-là seraient mis bors la loi qui se refuseraient, pour eux et pour leurs enfants, à penser comme lui.
L'intoxication progressive du sophisme révolutionnaire nous a conduits à celte énormité. Les hommes politiques qui se piquent d'être les héritiers et les représentants de la Révolution française révent, cent ans après la déclaration des droits de l'homme, de révoquer à leur façon l'édit de Nantes ; et cette conjuration du fanatisme rouge contre la liberté de conscience se place, avec un cynisme inouï, sous l'invocation du progrès! Ces gens-là sont des inquisiteurs à rebours. Ils entendent la libre pensée comme les inquisiteurs du Saint-Office entendaient la religion, et leur révc est de la servir par les mêmes moyens. Il y a seulement cette différence entre eux et leurs modèles que quatre siècles nouveaux ont jeté sur eux toute lumière, et que cette lumière ne les a pas éclairés.
Mais ce ne sont là. Dieu merci, que des accfes sans lendemain. Les accidents passent, et la loi demeure. Or, la loi, c'est la liberté. Ëiie est la dispensatrice de la vie, la nourrice de toute énergie, la conservatrice de toute vertu active et féconde. On peut mémo se demander, à ce point de vue, si le monopole universitaire est un bienfait. L'université est une de ces institutions <)ue le génie centralisateur de Napoléon avait imaginées pour absorber toutes les forces vives du pays et les diriger à son gré. Son histoire est assurément glorieuse, et aea senices incontestes. On ne peut néanmoins s'empêcher de remarquer qu'il y a deux pays au monde qui sont l'un et l'autre a. l'avant-^orde de la civilisation et du progrès, deux pays où la jeunesse est mieux instruite, mieux élevée, mieux armcepour les luttes de la vie que la jeunesse française : ce sont les Ëtats-Unis et l'Angleterre. £h bien, ni aux États-Unis ni en Angleterre il n'y a d'université d'Etal. II n'y a même aucune institution d'État qui corresponde h notre ministère de l'instmclion publique. L'Allemagne a un ministère qui veille à ce que l'enseignement distribué dans ses écoles soit religieux, moral et pratique; mais elle possède aussi des universités libres, autonomes, maîtresses de leurs disciplines, investies de la collation des grades, et nous savons quel merveilleux essor a pris l'activité allemande. M. Demolins, qui étudie ces questions avec autant de sagacité que de hardiesse, nous a dit dans des livTes retentissants les causes de la supériorité des races anglo-saxonnes, et la cause essentielle, à ses yeux, est la qualité de leur enseignement. Il en est tellement convaincu qu'il a fondé, chez nous, un établissement sur le modèle des écoles d'Angleterre; et s'il a voulu courir les risques de cette coûteuse expérience, c'est qu'il avait la certitude d'en retirer le même fruit. Dût-il échouer dans son entreprise, que la tentative n'en serait pas moins digne d'éloges. C'est un essai de même sorte que poursuivait le Père Didon dans son col-
:.çinzeaoïGoOQle
L'ENSEIGNEMENT PDBLIC 235
lège d'Arcueil, et, précisément parce qu'il était un mattro indépcnilant et novateur, il mérita qu'on applaudît à son effort. Le gvund mal de noirp, nation est d'être trop emmaillotée et de se trop complaire dans ses langes. Quiconque travaille à son émanoipalion, en rompant les traditions surannées et paralysâmes, sous la seule résen-e du respect ((ue l'on doit à la morale, peut et doit élre tenu pour un bon serviteur de lu pairie. H contribue, dans la mesure de ses forces, à libérer un peuple.
LARMKE
Dans les dernières années de l'Empire, l'armée était de la part des rt'publicains l'objet d'une haine d'élection. Cette haine exterminatrice était, d'ailleurs, clairvoyante et réfléchie. Le régime vieilli, fatigué et malheureux, semblait s'acheminer doucement à sa ruine. Une seule défense lui restait contre les assauts que l'on sentait prochains : c'était l'armée. Aussi l'armée était-elle le point de mire de toutes les attaques. 11 y avait dans les journaux une rubrique commune sous laquelle on recueillait, en les hoi^ riliant à plaisir, les peccadilles ou les méfaits des officiers et soldats. Cela s'appelait «les gaietés du sabre ». Au Corps législatif, les orateurs de la gauche employaient tous leurs talents à démolir l'année, et jamais leur effort ne fut plus furieux qu'au lendemain de Sadowa, c'est-à-dire au moment oîi le mai'échal Niel travaillait avec une ardeur désespérée à reconstituer nos forces miUtaires, en prévision d'une guerre que tout le monde sentait inévitable.
La guerre eut Heu. On en sait le résultat. Le désastre, Inut immense qu'il fût, avait eu, du moins, l'avantage de raviver parmi nous, en le clarifiant, lamour de la patrie, et de restaurer le cullo de l'armée, qui en est inséparable. Mais il est à remarquer que ces sentiments procédaient d'inclinations ataviques et de traditions nationales que le régime nouveau n'avait pas encore entamées. La France avait changé de maîtres sans changerd'àme;3a conscience avait gardé la forme qu'elle tenait de son éducation monar-
:.çinzeaoïGoOQlc
chique. Elle avait, sous la république, les mêmes instincts, les mêmes aspirations, le même idéal patriotique que sous l'Empire et sous la Restauration. Gambclla, qui était patriote et chauvin à l'ancienne mode, avait su préserver l'armée des hostilités que la république porte et concentre en elle, et son influence avait, pour longtemps encore, régenté l'esprit de ses successeurs. Mais la république ne dure pas impunément. L'appareil monarchique dont elle est encore aflublée ne peut corriger son humeur. Il devait fatalement venir une heure où l'incompatibilité de ses instincts avec l'esprit mihtaire la dresserait contre l'armée. Cette heure est venue. L'affaire Dreyfus n'a été que le prétexte de cette levée de boucliers. La cause réelle, c'est un antagonisme de principe et d'humeur, de sentiments et rl'idées, qui tient à l'essence même des choses, par conséquent, irréductible.
Il existe, en effet, une antipathie incurable entre la république et l'armée. Le républicain est l'antithèse morale du soUIat; il ne peut ni le comprendre ni l'aimer. Les vertus professionnelles, les servitudes héroïques que l'on doit considérer comme les principes constitutifs des armées : la discipline, le renoncement, l'abnégation, le sacrifice, l'obéissance passive et muette, l'immolation volontaire de toute personnalité à l'autorité impersonnelle du commandement, ne sont pas seulement lettre morte pour le républicain de profession : elles constituent, à ses yeux, autant d'hérésies civiques, et, à ce titre, elles lui paraissent odieuses. La conception qu'il a du citoyen est précisément la contre-partie des obhgations qui font le soldat; c'est la souveraineté de l'individu, l'impatience de la règle, la négation de toute hiérarchie, l'humeur raisonneuse et rebelle h toute autorité comme à toute tradition, le dogme de l'égalité universelle et l'instinct social du nivellement.
On sait quelle polémique effroyable les journaux socialistes, maçonniques et ministériels entretiennent depuis
plusieurs années contre l'armée, et l'on sait aussi avec queîle violence égale les journaux adverses leur répondent. Si l'on dégage cette polémique du torrent d'injures où elle roule, on y perçoit aisément deux sentiments contraires, deux aspirations ennemies d'où sortent les deux thèses en lutte : d'une part, la glorification du soldat, et, d'autre part, une sorte d'îconoclastie qui tend à son abolition. C'est, sous une autre forme et pour d'autres objets, la guerre entre l'instinct religieux et l'esprit laïque.
L'armée n'est pas d'essence surnaturelle; moissafonction est sacrée, comme la patrie elle-même, et de là vient que l'attachement qu'on a pour elle confine au culte. Pourquoi les grandes manœuvres et les revues attirent-elles tant de spectateurs? Et pourquoi ces spectateurs, au lieu d'être simplement amusés par le spectacle, se sentent-ils le cœur gonflé d'enthousiasme et quelquefois les yeux mouillés de larmes? Pourquoi, lorsqu'un régiment traverse un village, tant de braves gens l'escortent-ils avec allt^ gresse ? Pourquoi la garde nationale fait-elle rire eti'armée fait-elle vibrer? C'est que le peuple, qui l'aime et la suit, reconnaît et salue en elle la vision même de la patrie. Ces phénomènes mystiques, les antimilitaires les appellent des préjugés, comme ils traitent de superstitions les croyances religieuses. Ceux qui, comme nous, sont des réactionnaires parfaits, c'est-à-dire des Français pénétrés des idées, des traditions, des superstitions mêmes et des préjugés de l'ancienne France, aiment la patrie à l'ancienne mode, c'est-k-dire qu'ils l'identifient à l'armée, non seulement parce que l'armée combat et meurt pour elle, mais encore parce qu'elle est le conservatoire de tout ce qui faitla puissance et la beauté des peuples.
Or, il y a, à l'avant-garde de la république, des patriotes d'une autre espèce qui estiment que cette façon d'aimer la patrie est d'une inspiration surannée et d'une pratique dangereuse. Tout citoyen devenant soldat au jour du dan-
ger, et, par conséquent, appelé à combattre et à mourir comme le soldat professionnel, il leurparaît absurde autant qu'injuste de réserver à l'armée le privilège de l'héroïsme et du prestige qui en dérive. De plus, l'esprit politique qui les anime est, comme nous venons de l'indiquer, l'antithèse absolue des vertus de métier qui font le soldat. On comprend donc qu'à tous ces titres l'armée soit antipathique aux citoyens qui se réclament uniquement de la Révolution française, et croient, comme Sosie, que leur quaUté première est « d'être hommes et de parler b , Cette antipathie d'inspiration purement civile se fortifie, en l'espèce, d'une inquiétude qu'on ne peut s'empôcher de trouver légitime. 11 est incontestable que l'esprit de corps, qui est la grande vertu des armées, est aussi le grand péril des répubhques. Il sort du bruit des armes une ivresse particuhère qui devient promptement fatale aux institutions. L'aventure boulangiste est le plus frappant exemple de ce prestige vivace et souverain qu'exerce l'épée du soldat sur l'imagination des peuples. Mettez à la place du général Boulanger un civil rayonnant de génie, c'est à peine s'il soulèvera quelques vivats sur son passage, et la popularité ne le sui\Ta pas. Il a sufG qu'un soldat sans gloire apparût dans la Uce pour que le peuple accourût frénétiquement vers lui, et il n'a tenu qu'à lui de l'entrafner sur ses talons partout où il lui eût plu de le conduire. Vienne une guerre heureuse, et rien n'empêchera les multitudes enthousiastes de hisser sur le pavois le soldat victorieux et d'en faire un chef, peut-être même un dieu I La gloire est si belle, et paraîtra si bonne à nos Âmes humihées, qu'on sacrifierait tout à cette apothéose I
Les républicains antimilitaires sont donc excusables de prendre leurs précautions contre un semblable accident. Ainsi s'explique la croisade haineuse qu'ils mènent contre l'armée. Ils la poursuivent de leur antipathie et de leur méfiance, parce qu'elle leur fait peur. Mais ils ne sont pas
Dçinz.aoïGoOQle
seuls à vouloir l'abolir. A côté d'eux s'agitent des abolitionnistes d'une autre envergure. Ce sont les précurseurs, ceux qui portent en leur cerveau le « devenir » de la société nouvelle, et croient que le meilleur moyen de frayer les voies au progrès est de supprimer l'armée, qui lui barre le ciiemin. Ils ont, en somme, les mêmes raisons d'abolir l'armée que nous avons, nous, de la défendre. Ce sont deux mondes qui sont en lutte : l'un, qui reste fermement attaché aux vieilles formules de l'ordre, telles que les a édifiées l'expérience de tous les pays et de tous les temps; l'autre, qui croit êlre en gestation d'un ordre nouveau et prétend le faire sortir des ruines du présent. Lorsque les détracteurs de l'armée reprochent à ceux qui la défendent de n'être qu'un agrégat de superstitions surannées et de traditions archaïques, tandis qu'ils sont, eux, les initialeurs d'une société nouvelle et d'un patriotisme supérieur. Us ont raison dans le fond, sinon dans les termes. C'est bien une France nouvelle qui s'élabore en eux, et celte France nouvelle est l'expression finale de l'effort que font ensemble les intellectuels et les révolutionnaires coalisés. II n'est pire symptôme des maladies menlales qui éprouvent la société contemporaine. C'est à l'horreur des armes et au mépris des hommes de guerre que se reconnaît la décadence des nations. Elle pis est que celte maladie du patriotisme commence par en haut. Un philosophe, un lettré, un intellectuel, comme on dit aujourd'hui, peut tenir l'automatisme du soldat pour une dégradation de l'être humain, et l'uniforme dont il s'affuble, pour un déguisement de carnaval. Car toute la noblesse de l'homme, à ses yeux, réside dans son activité cérébrale, dans la production et dans la propagande de l'Idée, et le propre du soldat est précisément d'accomplir certaines besognes subalternes et machinales qui non seulement n'exercent pas son cerveau, mais lui intertlisent jusqu'à la liberté de penser. Ce haut dédain de l'homme de pensée
:.çinzeaoïGoOQle
pour l'homme d'action paraît légitime aux rafflnés de l'esprit, parce que, daii3 l'organisme humain, le cerveau est supérieur au bras. Le bras n'est qu'un agent d'exécution ; c'est le cerveau qui dirige et commande. De même, dans les sociétés définitivement affranchies du vieux joug barbare de la force, et parvenues à ce sommet idéal de la civilisation qui est le règne de l'Intellectualité, il leur semble que, suivant la hiérarchie des mérites, le penseur doit occuper le haut bout de l'échelle, et le soldat, le dernier échelon. Quel bien font tous ces sabreurs à l'humanité? Ils contrarient et retardent, par l'extravagante brutalité de leurs gestes, l'évolution progressive des sociétés vers la lumière, la justice, l'harmonie et la fraternité. L'industrie qu'ils représentent n'est qu'une barbarie attardée, et les vertus qu'ils déploient ne sont qu'un reste de l'animalité primitive. A mesure que l'esprit de l'homme s'affine et s'épure, il se détourne de ces spectacles avilissants. La guerre est la dernière manifestation des instincts les plus grossiers de l'homme, et l'homme de guerre, un anachronisme.
Ainsi pensent et raisonnent les cérébraux, gens de haute culture et d'esprit raffiné, qui prétendent substituer l'empire de la science à l'empire suranné de la force. L'esprit scientiPique dont ils se réclament est l'antithèse de l'esprit militaire, qui est fait de discipline et de soumission. On reconnaît dans cet antagonisme le principe de l'aversion jalouse et de l'injurieux dédain que l'intellectuel de tous les temps a professé pour le soldat. C'est que le soldat est le dernier représentant de la suprématie de la force sur l'esprit, et l'idoUtrie populaire dont l'armée est encore l'objet n'est que le prolongement de la barbarie antique. La grandeur romaine fut le triomphe de la force, et l'esprit, on peut le dire, n'y fut pour rien. Mais, à Rome même, les intellectuels sommaient le soldat de leur céder la place. Cédant arma togœ! Il n'y a pourtant qu'un pays
m THÉORIE DE L'ORDRE
au monde où cette sommation insolente ait été obéie : c'est
]fi Chine.
En Chine, les lettrés ont accaparé l'Ëtat, occupé toutes les hautes charges publiques et relégué les militaires au dernier rang. Là-bas, le mandarin militaire ne jouit d'aucune considération, et le métier des armes est tenu pour le gagne-pain des malandrins et des brutes. On sait ce qu'il en est advenu. L'excès de cérébralité a eu pour ■ effet d'atrophier les membres et de paralyser la \ie physique. Grâce à l'intellectuaUsmc, la Chine, sans activité comme elle est sans défense, est devenue la risée et la proie du monde. Mais les intellectuels qui l'administrent en sont encore à l'ignorer. L'orgueil résiste en eux à tous les accidents, à toutes les leçons, et lorsque les porteurs de mauvaises nouvelles viennent leur amioncer que des étrangers envahissent et dépècent l'empire, ils haussent les épaules devant les envahisseurs, et croient se venger assez en les traitant de barbares.
Nos mandarins de France, k l'exemple de leurs mattres chinois, prétendent renverser les rôles. Ils se sont affranchis du respect militaire comme d'un préjugé barbare, et c'est avec une pitié dédaigneuse qu'ils nous disent : K Qu'est-ce qu'un traîneur de sabre, à clïté d'un artiste, d'un lettré, d'un savant, d'un penseur? • Peu de chose, en vérité, si on le considère isolément. Maïs ce soldat obscur, sans art, sans pensée et sims lettres, envisagé dans sa collectivité, savez-vous bien ce qu'il est? Il est la sécurité, la liberté, l'honneur, le crédit, la puissance, le prestige, la vie même de la nation, Mieux encore, il est celui qui meurt pour tout celai L'histoire témoigne que les grandes époques, dans la fortune des peuples, ont eu pour assise et pour cadre l'hégémonie miUtaire, et lorsque les lettres, les sciences et les arts ont eu leur tour, ils n'ont brillé que sous le dais de gloire que les soldats leur avaient élevé. Ce ne sont ni les discours ni les livres qui donnent
:.çinzeaoïGoOQlc
L'ÂRMËE 243
la vraie mesure de la grandeur humaine, c'est le sacrifice. Le meilleur et le plus noble parmi les hommes n'est pas celui qui les dépasse par le vol de sa pensée, c'est celui qui se dévoue pour eux. Ce dévouement, qui n'a d'autre terme que la mort stoïquement aETrontée, est la loi professionnelle du soldat, et c'est aussi son titre à la primauté, s L'avenirest aux peuples sales, » écrivait Louis Veuîllot quelque temps avant la guerre de 1870, et cette pensée d'apparence triviale avait un sens profond. Elle voulait dire que la suprématie, avec tous les biens qui l'accompagnent : puissance, crédit, richesse, honneur et gloire, appartient infailliblement aux nations dont aucun raffinement intellectuel ou physique n'a dépravé la vertu native. Ce n'est pas le maître d'école allemand qui a gagné la bataille de Sadowa, comme l'a dit un cuistre, c'est la discipline allemande. Dans la balance idéale des valeurs qui confèrent aux nations la primauté, un livre pèse infiniment moins qu'un sabre. Les intellectuels s'en indignent et en rougissent pour l'humanité. Les gens simplement intelligents le constatent, et s'ils sont hommes de gouvernement, ils mettent tous leurs soins à défendre et à sauver la force des conspirations de l'esprit.
La force, nous venons de le dire, réside tout entière dans l'armée. Mais il ne sufQt pas qu'il y ait une armée pour que la force soit sauve. Cela dépend uniquement de l'organisation militaire qui constituel'armée. Or, l'organisation présente, qui est sortie de la loi de 1889, n'est pas seulement imparfaite, elle est, en même temps, une cause d'afTaiblissemcnt progressif pour l'armée et une cause de péril pour la société. En d'autres termes, elle est à la fois snlimilitairc et antisociale. La logique rectiligne que les théoriciens do droit révolutionnaire ont insufflée à la démocratie a tiré du sophisme égalitaire cette conséquence
su THÉORIE »K L'ORDRE
aussi pernicieuae en ses effets qu'extravagante en ses principes : l'uniformité des charges.
Les esprits libres, qui n'ont ni préjugés ni syst&me. croient que toute contrainte est une cause de stérilisation partielle ou totale des facultés humaines, et que le progrès est dans la diversité. C'est la liberté du choix qui fait l'essor illimité des forces; d'où il suit que pour assurer à l'activité d'un peuple le développement le plus harmonieux et le plus puissant, il faut, autant que possible, laisser à chacun des individus qui le composent la libre disposition de son génie. Les maîtres de la démocratie contemporaine en jugent autrement. Ils proscrivent la diversité, parce qu'ils voient en elle une dérogation choquante aux principes établis par la Révolution française, et un retour déguisé aux privilèges de l'ancienne France. Ils croient que le progrès consiste dans l'uniformité. C'est pourquoi la législation dont ils nous ontdoléss'estsurtoutemployéc à niveler les conditions, à réduire, par l'identité des charges, les inégalités naturelles ou sociales, à soumettre tous les citoyens au même régime, à les assujettir aux mêmes servitudes, à diviser en cases égales le champ de leur activité. Le service militaire obligatoire et universel est né de cette géoméirie.
On a bientôt foit de dire : le service militaire universel est une obligation patriotique indéclinable. L'Allemagne le possède et lui doit une armée de quatre millions d'hommes. Il nous faut bien faire comme elle, sous peine de hvrer la France désarmée à l'ennemi. C'est sur cet argument de fait que l'on s'est fondé pour l'instituer chez nous, et c'est par CCS raisons péremptoires, en apparence, qu'on le défend. Le raisonnement est élémentaire, en effet, et tel que le pourrait faire un écolier. L'Allemagne, en cas de guerre, mettra quatre millions d'hommes sous les armes. Si nous ne pouvons lui opposer un nombre égal de soldais, nous serons écrasés par elle. Si cette arithmétique pri-
:.çinzeaoïGoOQlc
maire était le dernier mot de la défense nationale, il n'y aurait pas besoin de se battre ; il suffirait de se compter, et la victoire appartiendrait de droit au plus nombreux. Mais il y a, Dieu merci, en matière aussi complexe, d'autres considérations à peser que celles qui peuvent entrer dans la tète d'un statisticien, et ce sont ces considérations, trop négligées jusqu'ici, que nous voudrions soumettre au jugement de la conscience publique.
Pour bien juger de la valeur des institutions militaires d'une nation, il faut les envisager non seulement dans leur objet éventuel, qui est la guerre, mais aussi dans leurs effets sociaux peadant la paix. La guerre n'est qu'un accident dans la vie des peuples, et cet accident devient de plus en plus rare, à mesure que la civilisation pénètre la conscience du monde, que les relations s'étendent et se multiplient, que les frontières s'abaissent, que le prestige des armes diminue et que la gloire elle-même s'avilit. On faisait volontiers la guerre autrefois, lorsque les Ëtats se contentaient de mettre en ligne des armées de 50,000 ou de 100,000 hommes, et que l'enjeu de la partie se soldait par la perte ou le gain de quelque province de nationalité indistincte et de conscience à peu près indifférente. On y regarde de plus près, lorsque la guerre met aux prises plusieurs 'millions d'hommes, c'estrà-dire deux nations entières en armes, et que l'enjeu de la partie n'est rien moins que l'extermination du vaincu. Ainsi, plus la partie est grosse, plus il importe de s'assurer toutes les chances de victoire. Mais, d'autre part, plus elle est rare, plus il importe aussi de ne pas sacrifier à la préparation d'une guerre incertaine, hypothétique et de plus en plus improbable, les éléments essentiels qui font la santé, la force et l'honneur des peuples dans la paix. En d'autres termes, la guerre n'étant qu'un accident dans la vie des nations, et la paix étant le régime normal des sociétés, l'organisation militaire d'un peuple devrait être calculée de façon
à donner son maximum d'intensité dans la guerre, et à laisser dans la paix leur maximum de liberté et d'essor aux modes divers desonactivité. Or, nous avons méconnu ce douile principe. Le service militaire, tel que nous l'avons établi, est un instrument d'une efficacité douteuse dans la guerre; mais il est, dans la paix, une cause cei^ taine de trouble, de désordre et de dépravation.
Il est un livre admirable dont l'étude est le brénaire obligé de tous ceux qui s'occupent de nos institutions militaires : il s'appelle l'Armée et la Démocratie. Bien qu'il ne porte pas de nom d'auteur, on sait qu'il est l'ceuvrc commune de deux hommes également ^minents, à titres divers : l'un, qui avait été l'un de nos officiers généraux les plus brillants et les plus renommés; l'autre, un homme politique en même temps qu'un écrivain d'élite que l'on peut citer au premier rang des meilleurs et des plus libres esprits de notre temps. Ce livre débute par cette phrase que des réformateurs sérieux ne sauraient assez méditer : a II y a pour une nation un malheur plus grand que celui d'être vaincue, c'est de se tromper sur les causes de sa défaite. » Cette erreur, nous l'avons cornmise. C'est elle qui a présidé à la loi de 1889 et qui dicta le vote de la majorité. Au regard des auteurs et des partisans de cette loi, la cause de notre défaite fut l'infériorité du nombre. Ils ont fait le compte des hommes que l'Allemagne en armes put opposer à nos maigres bataillons, et se sont aperçus que notre armée de première ligne, la seule qui fût alors debout, n'avait été écrasée que parce qu'elle avait combattu dans la proportion d'un contre trois. Cette cause de défaite une fois établie, ils en ont conclu qu'ils tenaient le secret de la victoire : Faisons une armée plus nombreuse que celle de l'ennemi, et nous le vaincrons comme il nous a vaincus I Le raisonnement est grossier, et l'erreur qui en est sortie risque de nous être plus funeste qu'une nouvelle défaite.
:.çinzeaoïGoOQle
L'infériorité numérique de l'armée française fut incontestablement l'une des causes du désastre de 1670; mais elle n'en fut pas la cause principale. La cause essentielle et primordiale de la défaite, ce fut l'impéritie du commandement. Nos troupes combattirent à Wissembourg, àForbach, à Wœrth, à Metz, à Sedan, dans la proportion d'un contre deux, contre trois, contre quatre, et elles durent nécessairement succomber, malgré des miracles d'héroïsme, parce que l'héroïsme ne supplée pas au nombre. Ceci est d'une observation exacte. Mais c'est n'avoir qu'une vue superficielle et courte des choses, que de s'en tenir à celle optique. 11 n'y avait pas de fatalité qui condamnât l'armée française à combottre et à succomber dans cette proportion. Si vous interrogez les hommes de guerre sur ces événements, ils vous diront que cette succession d'échecs et de catastrophes fut le résultat Je fautes stratégiques, non seulement évîtables, mais qu'un commandement plus intelligent et plus sûr eût aisément évitées. Que le général Abel Douay se garde et se relie à son corps d'armée, au lieu de s'égarer, et lasurprise de Wissembourg devient impossible. Que les divisions du 3" corps h portée du champ de bataille se portent au secours du général Frossard, au lieu de le laisser seul aux prises avec l'ennemi, la journée de Forbach se change en victoire. Que le maréchal de Mac-Mahon, au lieu de combattre à Wœrth avec son seul corps d'armée, attende d'avoir été raUié par le 5' corps à droite et le 7' corps à gauche, c'est à la tête de 90,000 hommes, au lieu de 38,000, qu'il livre bataille à l'armée du prince royal, et l'issue de la rencontre peut être tenue pour toute difTérente. Que Bazaine, après les engagements victorieux des 14 et 16 août, poursuive vigoureusement sa retruite sur Paris, au lieu de se replier sur Metz, et c'est toute la physionomie de la guerre qui se trouve changée. Bazaine évite le siège et la capitulation de Metz, et Mac-Mahon, n'ayant plus à secourir Bazaine,
248 TnÉORIE DE L'ORDRE
ne va pas à Sedan. Si donc l'infériorité numérique nous a fait battre dans ces rencontres, elle n'est assurément pour rien dans les fautes stratégiques et tactiques qui les ont engagées, Le commandement avait toute la liberté de manœuvrer autrement, et s'il eût manœuvré autrement, aucune bataille n'eût été livrée mal à propos, aucune armée n'eût été perdue, et le désastre (inal était certainement évité.
Il résulte, avec une évidente clarté, de cette première phase des opérations militaires que l'armée de Metz, composée de vieux soldats, était aussi supérieure en qualité aux troupes allemandes qu'elle leur était inférieure en nombre, et que les pertes qu'elle leur a infligées, mdgré cette infériorité numérique, ont été beaucoup plus considérables que celles qu'elle a elle-même subies. La conséquence à tirer de cette première constatation, c'est que l'armée la meilleure sera celle qui aura combiné dans la plus juste proportion le nombre et la qualité. La qualité sans le nombre est vouée à l'écrasement. Le nombre sans la qualité n'est plus qu'une cohue vouée à la déroule. C'est la combinaison bien entendue et justement équilibrée de ces deux éléments qui fera la bonne armée de combat.
C'est ce qu'avait à peu'près réalisé l'organisation militaire instituée par la loi de 1872. Cette loi était l'œuvTe de l'Assemblée nationale, c'est-à-dire d'une réunion d'hommes de bonne volonté qui sa^-aient mettre dans l'œuvre de réparation et de relèvement qu'ils avaient entreprise un patriotisme de bon aloi. Comme ils avaient une armée à refaire, ils s'inspiraient exclusivement de considérations militaires, et pas un[ d'eux n'avait alors l'idée qu'avant d'être nationale, l'armée dût être démocratique et républicaine. Ils avaient pour conseillers et pour guides des généraux tout frais émoulus des champs de bataille, dont quelques-uns étaient des soldats d'éUte, tels que Ducrot et
:.çinzeaoïGoOQlc
Chanzy, Leur patriotisme éclairé fît la part nécessaire à l'autorité professionnelle de ces collaborateurs militaires qui avaient l'expérience de la guerre et l'expérience du commandement, et de cette collaboration intelligente et féconde était sortie la loi de 1872.
On ne saurait dire de cette loi qu'elle fût parfaite. Le service militaire en temps de poix étant Tune des servitudes les plus gênantes qui puissent peser sur un peuple, il n'en peut rien sortirqui soit excellent, Maiselleavait,dumoîns, l'avanteige d'alléger cette servitude dans la mesure du possible, et de donner à la France une armée à la fois assez nombreuse et assez solide pour assurer sa défense contre toute agression. Elle consacrait l'obligation du service personnel, qui est tout ensemble un honneur et un devoir. Hais si elle imposait à tous les citoyens adultes l'obligation commune de servir et de combattreen temps de guerre, elle ne disait pas que tous devaient uniformément le même temps de service en temps de paix . Elle divisait le contingent annuel en deux portions : l'une, qui devait servir quatre ans ; l'autre, qui ne servait qu'un an. Cette inégalité ne constituait, d'ailleurs, aucun privilège de droit pour personne; le sort seul en était l'arbitre. Elle déchargeaitainsi la jeunesse française d'une servitude qui coûte aussi cher à la carrière privée des citoyens qu'à l'économie générale du pays. Pour que l'allégement fût complet, il eût fallu que le législateur consentit à la faculté de substitution entre les hommes dos deux portions du contingent. Mais l'Assemblée nationale craignit de paraître constituer un privilège à la richesse, et la peur de froisser un préjugé absurde l'empêcha de consentir au droit d'échange qui eût été profitable à tout le monde.
La loi de 1872 était l'œuvre d'une assemblée monarchique, et l'armée qu'elle avait faîte portait la trace de ses origines. Elle était nationale, et non démocratique; elle avaitl'esprit militaire, et non républicain. L'inégalité du
service entre les deux portions du contingent constituait une dérogation au génie égalitaire et niveleur de la Révolution française, et sa durée entretenait des traditions surannées et menaçantes qui faisaient de l'armée un corps distinct du reste de la nation. A tous ces titres, elle déplaisait à tous les républicains de parti qui exploitent la république comme un fief de famille, et détestent également tout ce qui porte ombrage à leur exploitation.
Il était donc inévitable que le parti républicain, devenu le maître absolu du pouvoir, entreprit de réformer l'organisation militaire dans le sens que lui dictaient ses antipatbies et ses méfiances instinctives contre l'armée, et qu'avivait la peur. C'est, en effet, de cette double préoccupation que sortit la loi de 1689, qui substitue au système des deux portions le service de trois ans pour tous.
Le système de recrutement et d'organisation qui régit actuellement l'armée française procède d'une double préoccupation : il est à la fois militaire et civil. II est militaire par son objet, qui est d'assurer la défense du territoire national contre une agression étrangère; il est civil par le secret souci d'assurer la défense de larépublique contre les périls d'un pronunciamiento. En d'autres termes, le législateur de 1889 a pris toutes les précautions possibles pour nous faire une armée qui fût puissante par le nombre et inoffensive par l'esprit. Ceux qui se plaisent à étudier l'âme d'un parti trouveront d'édifiants rapprochements à faire entre la discussion delà loi de 1889 elles attaques systématiques dirigées vingt ans plus tôt contre l'armée de l'Empire. C'est le même esprit, et ce sont aussi les mômes arguments. Ces patriotes, k la fois chimériques et haineux, sont immuables, et c'estd'eux vraiment quel'on peut dire qu'ils n'ont rien appris et rien oublié.
Cependant l'opposition antimilitaire de 1867 pouvait paraître excusable dans une certaine mesure, parce qu'elle n'avait pas fait encore l'expérience de ses sophismes démo-
:.çinzeaoïGoOQle
cratiques. Mais les démocrates de 18S9 savaient de quel prix nous les avions payés. Et pourtant, il semble bien à les entendre qu'aucune expérience ne les instruit, qu'aucune lumière ne les éclaire, et que l'histoire, pantelante encore des déchirements d'bier, ne comporte pour eux ni leçon ni regret. Ils pensent, ils raisonnent, ils agissent comme s'ils ne savaient rien de ce qui s'est produit dans l'intervalle de CCS vingt ans. Ils sont censés faire une loi militaire; mais la qualité professionnelle de l'armée que cette loi doit engendrer est ce qui les préoccupe le moins. Le seul souci qui les agite est de faire une armée qui soit démocratique par l'origine et républicaine par l'esprit. Et ce souci, qui pourrait être tenu pour une traliison de la patrie, lorsqu'on l'oppose aux formidables périls qu'il comporte, leur semblait si décisif qu'il devenait le principal argument des auteurs et des défenseurs de la loi. — « Nous nous sommes efforcés, disait textuellement le rapporteur, de faire une loi démocratique. En la votant, vous aurez beaucoup fait pour l'affermissement de la république!... » C'était un détestable et dangereux sophisme. II y a toujours solidarité entre le gouvernement en exercice, de quelque nom qu'il s'appelle : empire, royauté, république, et le pays lui-même, et rien ne peut profiter au régime, qui soit nuisible à la nation. Or, c'est causer à son pays le plus grave des préjudices que de lui imposer par esprit de parti une organisation militaire qui ne saurait le défendre efficacement dans la guerre, et qui le perd sûrement dans la paix.
Lorsque le célèbre écrivain militaire allemand von der Goltz a prédit la venue d'un nouvel Alexandre qui, à la léte d'une armée peu nombreuse, mais composée de soldais d'élite, disperserait ces immenses rassemblements d'hommes, comme Alexandre de Macédoine dispersa l'innom-
232 TUËORIE DE L'ORDRE
brable armée de Darius, il afait la critique la plus décisive de cette folie du nombre qui prévaut aujourd'hui partout. Napoléon, qui fut un conducteur d'hommes et un oi^anisateur incomptu-able, disait un jour : « Qui donc est capable de commander une armée de 300,000 hommes"? Moi, peut-être!... Et encore 1... * Ainsi ce cerveau surhumain, qui avait poussé le génie des prévisions et des combinaisons militaires à l'extrême puissance, doutait, non point de son aptitude personnelle, mais du pouvoir humain . Il disait qu'il y avait au nombre une limite au delà de laquelle le commandement n'est plus possible. Et il (it mieuv que de le dire, il en fit lui-même une terrible expérience. Lorsqu'il franchit le Niémen à la tête d'une armée de 600,000 hommes pour envahir la Russie, il avait, suivant sa méthode infaillible, tout prévu, tout régie. Mais l'exécution ne répondait plus à l'impeccable sûreté du plan. Au lieu de ce mouvement d'ensemble, harmonique, précis et rapide, qu'on admire dans ses précédentes campagnes, surtout dans celle de 1805, il y eut du flottement, de la confusion, des retards, des accrocs, des fautes. La masse était trop énorme pour être aisément maniée. Elle échappait à l'action directe de son génie et débordait sa main. L'armée de 1812 ne comptait que 600,000 homme.»;, et c'est Napoléon qui la commandait. L'armée d'aujourd'hui, en Allemagne comme chez nous, représente un effectif de 4 millions d'hommes, et le commandement de ces multitudes armées, dont le dénombrement seul eût fait reculer Napoléon, échoit, en Allemagne comme chez nous, à des généraux élevés dans la paix, et dont aucun n'a Texpéricnce de la guerre 1
N'est-il pas vrai que ce systi-me est un monument de démence? Car, sous prétexte de se préparer formidablement à une guerre que l'on dit toujours imminente, et qui n'arrive jamais, il réunit à plaisir toutes les conditions qui rendent la guerre impossible. Ce n'est pas faire injure à
:.çinzeaoïGoOQle
nos généraux que de dire qu'aucun d'eux n'a le cerveau fait pour commander une armée de 4 millions d'hommes. Le cerveau capable de ce miracle excéderait la mesure humaine. Il n'y en a jamais eu, et il n'y en aura jamais. Encore le commandement estril la moindre difficulté du problème. Lorsqu'on aura décrété la levée de ces 4 millions d'hommes, il faudra les mobiliser, les transporter, les concentrer sur le théâtre des opérations militaires, les approvisionner et les nourrir. Réfléchissez un moment aux conditions de ce problème, et mesurez-en l'étendue. Faire converger sur un point déterminé des mobilisations de 3, 4 et 500,000 hommes ; régler avec la précision d'un mouvement d'horlogerie leur transport en chemin de fer, ou leurs étapes lorsqu'ils vont à pied ; pourvoir à leur subsistance, c'est-à-dire veiller à ce que ces centaines Je mille hommes trouvent, à l'heure juste et à point nommé, les vivres dont ils ont besoin, et renouveler ce miracle tous les jours, voilà le problème I Or, il n'existe dans l'ordre des contingences humaines ni les facultés cérébrales ni les moyens matériels qu'il faut pour le résoudre.
En réalité, ces monstrueuses préparations à la guerre ne sont qu'un moyen déguisé de rendre la guerre impossible. Cette conclusion n'apparaît pas seulement dans l'impossibiUtc pratique d'assurer le commandement et l'entretien de pareilles armées, il résulte aussi du trouble mortel que leur mobilisation jetterait dans la vie même de la nation. Des statistiques récentes ont établi que l'entretien seul de la guerre, avec les contingents qu'elle mettrait en ligne, coulerait à chaque nation une dépense quotidienne de 25 à 30 miUions. Pour peu que les hostilités se prolongent, c'est la ruine certaine des parties belligérantes. La victoire elle-même ne sauverait pas le vainqueur de l'épuisement, car il ne trouverait plus rien à prendre chez le vaincu. Il y aurait quelque chose de pire, pourtant, que celte ruine générale de la fortune publique : c'est la sus-
ta* THEORIE DE L'ORDRE
pension de la vie sociale elle-mftmc. Sait-on bien ce que représente en sea effets sociaux la mobilisation totale des hommes valides de vingt à quarante-cinq ans? Ce n'est ni plus ni moins que la paralysie soudaine de l'activité nationale en tous ses modes et à tous ses degrés I Qu'on s'imagine une usine où tous les principaux moteurs cesseraient subitement de fonctionner, et l'on aura une idée à peu près exacte de l'état économique du pays au lendemain d'une mobilisation. Les métiers individuels ou collectifs privés de leurs organes cesseront de produire, ou seront réduits à une production tellement misérable qu'elle ne suffira plus à rien. Et comme, d'autre part, les besoins ne seront ni suspendus ni réduits, comme la nature implacable réclamera ses satisfactions ordinaires, il s'ensuivra pour tous une extrême détresse. Le nivellement, cher aux théoriciens du collectivisme, se trouvera réalisé du jour au lendemain; mais ce sera l'égalité dans la misère commune. Il n'y aura plus ni riches ni pauvres, parce que les uns ne trouveront pas plus à acheter que les autres n'auront à vendre. Et tandis que l'État se ruinera par une dépense quotidienne de 30 millions, une ruine autrement douloureuse s'appesantira sur les familles privées des organes qui les nourrissent, et réduites à leurs éléments improductifs, c'est-à-dire aux vieillards, aux enfants et aux femmes. Elles subiront l'horreur des privations sans espoir et connaîtront la faîml Hypothèse effroyable, mais, grâce à Dieu, chimérique, que l'avenir ne réalisera jamais I II serait, en effet, impossible à une société organisée de supporter seulement pendant quinze jours le trouble universel qu'implique une pareille éventualité; et c'est bien pourquoi ces préparations formidables ne correspondent à aucune fin rcaUsable. Elles sont censées pourvoir à la guerre imminente, et elles rendent la guerre impossible. C'est de la fantasmagorie.
Pourquoi donc nous entélons-nous à entretenir ce coû-
teux paradoxe? Pour la raison que nous avons indiquée tout à l'heure. L'Allemagne fait ainsi, et nous ne pouvons faire autrement. Depuis la guerre de 1870, la France est pleine de gens qui croient que le dernier mot de la précaution militaire est de faire de l'imitation allemande. Mais l'Allemagne a ses raisons, et les raisons de l'Allemagne ne sont pas les nôtres. De même l'Allemagne ases mœurs et son génie, qui diflèrent essentiellement du génie et des mœurs de notre nation. Or, c'est une sottise doublée d'une impiété que de sacrilier l'exquise et brillante originalité de nos dons à la lourde imitation d'un peuple que nous copions, sans lui ressembler jamais. Qu'avonsnous gagné, par exemple, à faire de la philosopiiie allemande, de la musique allemande et de la philologie allemande? Certes, les œuvres de l'art allemand et de la science allemande ont leur beauté et leur mérite propres. Mais elles ne valent que par ce qui est inimitable en elles, c'est-à-dire par ce qui est un trait du génie particulier qui les enfanta. Ceux qui les copient ne peuvent s'approprier la sève créatrice dont elles émanent. Ils s'approprient seulement les formes, et de là vient que leurs productions sont banales ou bâtardes, comme tous les travaux d'imitation. Prétendre que le patriotisme fait à la France un devoir de modeler ses institutions militaires sur l'organisation allemande, c'estméconnaître non seulement les dilTérences géniales qui distinguent les deux peuples, mais aussi la différence des conditions. Par sa situation géographique, l'Allemagne court d'autres risques que nous, et ces risques l'obUgent à de sévères précautions, dont nous sommes exempts. Elle a deux frontières à défendre, alors que nous n'en avons qu'une. Elle a beau savoir que l'alhance francorusse est purement défensive et fondée sur te maintien du Btatu quo, que la république n'a ni le goût, ni le moyen, ni la volonté de faire la guerre, et que la Russie s'est vouée énergiquement à la paix, elle sait aussi que les vents
K» THÉOIttE DE L'ORDRE
et les dieux sont changeants. Il suffirait k la France de changer de régime pour changer d'àme, et tels accidents peuvent survenir qui forceraient la pacifique Russie de mettre l'épée à la main.
L'Allemagne est, ii hon droit, hantée de ce souci, qu'on ne peut dire frivole. Elle prévoit qu'elle peut être attaquée simultanément à l'est et à l'ouest par deux puissances mihtairesde premier ordre, et elle prend, en conséquence, des précautions égales au péril entrevu. Les armements formidables dont elle impose aux grandes nations d'Europe l'imitation ruffieuse n'ont pas d'autre butque de répondre à cette double agression.
Celle disparité de situation entre l'Aliemagoe et nous eût dû faire comprendre aux organisateurs de la défense nationale que le système io plus avantageux que l'on pût opposer à l'ennemi éventuel consistait beaucoup moins dans l'égalité du nombre que dans la qualité de l'instrument. Et si cette raison était insuffisante pour les convaincre, il était une autre considération qui ne pouvait échapper aux observateurs, même tes moins attentifs, des choses d'outre-Rhin : c'est la marche toujours ascendante de la population allemande et l'état stationnaire de la nôtre. En 1 870, l'Allemagne et la France avaient une population sensiblement égale. Au dernier recensement, la population de l'Allemagne s'élevait à 35 millions d'habitants, tandis que la population de la France restftit inférieure à 40 millions. Ainsi, malgré la désertion annuelle de 200,000 émigrants qui essaiment à travers le monde et vont sur tous les points du globe où ils posent le pied répandre l'influence politique et commerciale de leur pays, l'Allemagne gagne environ 500,000 habitants par an. Encore que cette progression doive s'arrêter à son tour, pour les mêmes raisons qui ont arrêté la nôtre, il n'est pas téméraire de penser qu'avant un quart de siècle elle comptera de 60 ii 70 millions d'habitants, alors que la
:.çinzeaoïGoOQlc
L'ARHËE m
Fronce en aura toujours 40. Opposez ces chiffres l'un à l'autre, et dites-nous si ce n'est pas la plus vaine et la plus sotte des chimères que de vouloir équilibrer par la seule égalité du nombre les chances d'une guerre entre l'Allemagne et nous !
C'est ce qu'a osé dire, en termes voilés, M. de Freycinet, dans une discussion récente du budget de la guerre. Quelques orateurs, en proie à la manie du nombre, avaient fait le compte respectif des effectifs que l'Allemagne et la France pouvaient mettre sous les armes,.et ils avaient trouvé que l'année allemande l'emportait de vingtrcinq mille hommes! Ils se lamentaient sur cette infériorité et demandaient au ministre de la guerre d'y remédier. Il faut citer la réponse de M. de Freycinet, d'abord parce qu'eUe lui fait honneur, ensuite parce qu'elle contient des enseignements qu'on ne saurait trop répandre. C'est la première fois qu'un ministre de la république rompt ouvertement avec le sophisme et porte bravement ses hommages à la vérité : « Je considérerais, dit-il, comme une véritable folie cette espèce de tteeple-chase qui consisterait à vouloir, avec une population représentée par 2, atteindre les effectifs que peut réunir une population représentée par 3. Nous devons chercher des dcdommagemenls d'un autre côté. Il no faut pas se mettre en présence d'effectifs qui sont, numériquement, moindres, et en déduire, avec une sorte de découragement^ qu'on se trouve dans une situation inférieure. Au-dessus de certains chiffres, on ne peut pas prétendre que véritablement la puissance miUtaire augmente beaucoup avec un supplément de forces... Je pense donc qu'il ne fautpasnous alarmer de cet accroissement d'effectifs, si nous savons remplacer la quantité par la qualité. ■ Ce sont là de graves et bonnes paroles qui ont fortement retenti au dehors comme au dedans du Parlement. On s'^st réjoui de les entendre, parce qu'elles sonnaient comme une revanclie de la vérité.
En fait, si la guerre doit -éclater un jour entre l'Allemagne et nous, ce n'est pas du tout la supériorité du nombre qui décidera de la victoire : ce sont d'autres facteurs que l'Allemagne entretient et perfectionne sans cesse avec un soin jaloux, et que nous semblons trop négliger. Ces facteurs, c'est la qualité de ses troupes de premier choc, la puissance de leur effectif, leur préparation, leur promptitude à passer de la paix à l'action, la sûreté des combinaisons étudiées pour l'attaque et pour la défense, l'impeccable précision du commandement et sa force dans l'exécution; c'est, en un mot, le concert préalable de tous les éléments qui doivent assurer le succès. Personne n'ignore que tous les régiments échelonnés sur notre frontière possèdent à l'état permanent leur effectif de guerre, que jamais un homme ne quitte, sans être immédiatement remplacé ; que toutes ces troupes, si soigneusement entretenues sur le pied de guerre, sont journellement entraînées à l'action, et que 500,000 de ces hommes d'élite pourraient, au premier signal, frfuichir notre frontière et commencer les hostiUtés, sans qu'il leur fallût une heure pour s'y préparer. Eh bien, c'est cette armée de premier choc qui sera te grand facteur, et sans doute le facteur unique de la guerre, et s'il nous faut à tout prix imiter l'Allemagne, c'est cette armée qu'il nous faudrait prendre pour modèle.
J'ai eu l'honneur de soutenir cette thèse, il y a quelques années, à la tribune du Parlement, et bien qu'il y ait une certaine impertinence à se citer soi-même, on me pardonnera peut-être de reproduire ici le passage suivant de mon discours :
« La vérité, messieurs, c'est que ces millions d'hommes, qui figurent sur nos états de mobilisation ne pourront jamais arriver en temps utile sur le théâtre de la guerre, et je vais vous dire en deux mots pourquoi.
« Si la guerre doit éclater un jour ,entre la France et
L'A.RHËE 389
l'Ailemagoe, elle éclatera avec la soudaineté d'un coup de tonnerre, et il n'y aura pas plus d'intervalle entre la déclaration de guerre et les hostilités qu'il n'y en a — permettez-4noi cette comparaison banale — entre l'éclair et la foudre... L'Allemagne aura, le plus silencieusement, le plus discrètement possible, [massé à la frontière ses troupes de premier choc, et, en même temps qu'elle déclarera la guerre, elle donnera l'ordre d'attaquer. L'agression aura ainsi tout le caractère, toute la brusquerie d'un guet-apens, et l'effet moral des premières rencontres sera tellement puissant, tellement décisif, aussi bien en Allemagne que chez nous, que l'issue de la gueire sera déjà fixée avant que les corps tes plus éloig;nés aient commencé seulement à se mettre en marche](l). »
Si les choses doivent se passer ainsi, et l'on ne peut guère [imaginer qu'elles puissent se passer autrement, il semble bien que notre premier souci, notre premier devoir serait de constituer sur la frontière allemande une armée de premier choc au moins égale à celle de l'ennemi. On l'a fait dans une certaine mesure. Il est, en effet, certain , que les troupes cantonnées dans la région qui serait le théAtre probable delà guerre ont des effectifs renforcés et mieux entraînés qu'ailleurs. Mais la précaution ne doit servir à rien, si elle nous laisse encore en état d'infériorité devant l'ennemi. Caria victoire restera nécessairement à celui des deux partis qui aura remporté le premier succès . Que l'armée française triomphe à ta première rencontre, et rien n'arrêtera plus son élan victorieux. Sa puissance effective sera décuplée par l'excitation de la victoire, et cette excitation donnera des ailes aux troupes du second plan qui se presseront derrière elle. Mais, en cas de défaite, le même effet se reproduira en sens inverse, avec la même intensité. Qu'elle soit battue, ce n'est pas seulement sa
(1) SéuM dn 4 man 18».
puissance propre qui sera détruite, c'est aussi la vertii militaire du reste de l'armée qui sera brisée. U ne servira de rien alors de pousser à la rescousse les millions et les millions d'hommes qui ûgurent sur les états de mobilisation. Ces résenes immenses ne seront ■ plus qu'une immense cohue, sans confiance, sans espoir, sans entrain. Elles pourront prolonger l'épreuve et retarder l'aveu suprême > elles ne feront que reproduire les fastes douloureux de la Défense nationale, où l'on vit des centaines de mille hommes prolonger la guerre sons faire de mal appréciable à l'ennemi. Car, s'il est vrai que la résistance de la France après Metz et Sedan n'ait pas été sans honneur, il est aussi \Tai qu'elle Fut militairement sans fruit. On peut en croire là-dessus les statistiques allememdes, qui sont faîtes avec beaucoup de sincérité. Les pertes qu'elles accusent dans les batailles livrées à l'armée du Rhin sont effroyables. Celles que leur ont fait subir les armées de la Défense nationale sont à peu près insignifiantes. Si donc une armée, numériquement trop faible, mais de qualité supérieure, a tué plus de monde à l'ennemi dans une seule bataille que des armées dix fois plus nombreuses ne l'ont . fait dans une campagne 'de cinq mois, c'est apparemment que jle métier vaut mieux que le nombre. Il n'est pas de rhétorique qui prévale contre ces constatations.
Ainsi le service égal pour tous, envisagé dans sa théorie, est seulement un principe de politique abstraite. A ce titre, il convient également aux métaphysiciens politiques qui appbquent au gouvernement des sociétés le régime des idées pures, et aux pohticicns de parti qui ont imaginé de démocratiser l'armée pour la rendre inoffensive. Considéré dans ses effets, c'est le plus absurde et le plus malfaisant des sophismes. Car, d'une part,rarmée qu'il constitue est un instrument inadéquat à son objet, c'est-ànlire impropre à la guerre, et, d'autre part, il inflige àla société ([ui le subit un mal chronique, infiniment plus redoutable
Dçinz.aoï'GoOQle
qu'une g;uen'e malheureuse, et d'autant plus coûteux que les conséquences en sont irrémédiables.
Il serait peut-être inexact de dire qu'il y a identité entre l'amour de la patrie et le goût des armes ; mais il y a certainement corrélation. La représentation sj'mbolique de la patrie, c'est le drapeau; non pas le drapeau d'enseigne qu'on voit à la façade ou sur le toit des monuments publics, mais le drapeau militaire, entouré de sa garde de soldats désignés et prêts à mourir pour lut. Le drapeau qu'on exhibe dans tes cérémonies officielles, le drapeau dont on pavoise les rues aux jours de fête, le drapeau que promènent les comices agricoles et les sociétés de gymnastique, réjouissent les yeux, sans toucher l'àme. Mais nous ne regarderons jamfds d'un œil indifférent le drapeau du régiment qui passe, ou le pavillon qui flotte à la corne d'un navire de guerre. La vue de ce morceau d'étoffe aux couleurs nationales arrête le regard et chatouille le cœur. Il y a dans cette vibration mtime comme une communion d'amour et de piété. Ce phénomène psychologique est, d'ailleurs, si naturel et si court qu'on ne le retient pas pour l'analyser. Si on l'analysait pourtant, on trouverait en lui un hommage instinctif à l'armée. Car si le drapeau est te vivant symbole de la patrie que nous aimons et que nous saluons en lui, c'est l'armée qui le porte et le défend. Il est h remarquer toutefois que ce sentiment très vif chez les Français d'autrefois, c'est-à-dire chez ceux qui ont connu l'orgueilleux honneur delà victoire et de la primauté, se montre sensiblement att<>nué dans les générations nouvelles, et que beaucoup de jeunes gens [d'aujourd'hui paraissent l'ignorer totalement. Jadis, nous 'apprenions à lire dans les bulletins de victoire de Napoléon, ou dans les récits innombrables qui célébraient sa gloire; nous suivions, éperdus, enivrés, enthousiastes, ses chevauchées
a62 THÉORIE DE L'ORDRE
triomphantes à travers le monde, et les noms de ses maréchaux nous étaient famihers. La jeunesse 'contemporaine non seulement ne sait rien de l'épopée napoléonienne, mais elle est aussi grossièrement ignorante de l'histoire palpitante d'hier. Voici, comme exemple, un fait dont je fus témoin l'an passé. L'occasion m'avait conduit dans une salle de la Sorbonne, où des élèves de philosophie passaient l'examen du baccalauréat. L'examinateur demandait à un candidat ce qu'il savait des événements de 1870. Le candidat ne répond rien. Les causes de la guerre? Rien! Les opérations militaires? Rieni Au moins, les noms de quelques batailles ? Rien I II ne connaissait même pas le nom de Bazaine I — • Monsieur, lui (Ht M. Gebhart, avec plus de tristesse encore que de sévérité, ce n'est pas seulementcomme candidat que vous demez savoir ces choses, mais comme Français ! ■ — La le^on pourrait s'adresser à beaucoup. Car U parait que cet indigne enfant n'est pas une exception. Tous, à coup sûr, ne sont pas affligés il'une aussi honteuse ignorance; mais la plupart ont l'âme aussi {insensible et aussi fermée aux généreuses inspirations qui gonflaient les cœurs frémissants de leurs pères. L'orgueil miUtaire, le prestige, la gloire, la force épanouie, les fanfares triomphantes, le claquement des drapeaux au vent de la victoire, et toutes les sublimes chimères auxquelles sacrifiait la France d'autrefois, ne sont plus Ipour ces fils dégénérés que des superstitions mortes. Faites autour de vous cette expérience instructive et qui sera presque toujours cruelle : demandez aux jeunes gens qui ont vingt ans ce qu'ils pensent de la revanche. Ils vous regarderont d'un air hébété et ne comprendront pas 1
Lorsqu'on recherche les causes de cette dépression morale qui est le mal commun des jeunes générations, on est tenté de n'y voir qu'un effet prolongé de notre désastre de 1870. 11 semble que le coup ait été trop rude pour la force
:.çinzeaoïGoOQle
L'ARHËE 968
de résistance dont nous étions capables. Il nous a laissés à terre, comme si la violence de la chute nous eût cassé les reins. La jeunesse qui est née sous cet astre néfaste porte la peine de ses origines. Elle a l'àme morose, débile et déprimée de ceux qui n'ont ni santé ni joie. Sans souvenir, sans espoir, sans désir, sans amour et sans foi, elle bâille sa vie désenchantée et mesure son patriotisme à son infirmité. Cela peut se dire, et cela peut se croire aussi. Il y a une certaine part de vérité dans cette explication ; mais ce n'est qu'une part très restreinte de la vérité. Il suffit d'interroger l'histoire pour s'apercevoir que la défaite n'a pas sur l'esprit des générations qui lui succèdent des effets aussi dépri* mants. La France de 1815 était certainement plus maltreiitéeet plus misérable encore que la France de 1871. Vaincue, démembrée, envahie, pillée et rançojmée par l'étranger, épuisée par vingt années de guerre, privée de ses éléments les plus vaUdes et les plus vaillants, tombés ■SUT les champs de bataille; meurtrie, gisante, exsangue, vivante à peine, cette France gardait toute son énergie morale et tout son cœur, et jamais son âme indomptée ne sentit frémir et flamber en elle un patriotisme plus fervent et plus âpre, plus militant et plus militaire qu'au lendemain de Waterloo t
Non, la vraie cause de cette aliénation de l'àme française, c'est l'institution du service mifitaire. obligatoire universel. L'horreur qu'il inspire est universelle comme lui. Antipathique aux soldats qui le supportent, et qui comptent impatiemment les jours; odieux aux familles qu'il démembre, il fait pfttir jusqu'aux causes sacrées en vue desquelles on l'institua de l'aversion dont il est l'objet- L' égoïste recherche de la paix à tout prix, la peur abjecte de la guerre, l'émoussement du sens de l'honneur, l'indifférence grossière aux intérêts extérieurs de la nation, la résignation passive aux usurpations, aux affronts même de l'étranger, le parti pris, en un mot, de se soustraire .
:.çinzeaoïGoOQlc
164 THÉOBIE DE L'ORDRE
au sacrifice, voilà les conséquences les plus immédiates et les plus certaines du senice pour tous. Ce n'est pas ce qu'on nous dit. Lorsqu'on parle du service obligatoire et universel à la tribune du Parlement et dans les cérémonies officielles, on ne manque jamais à célébrer son patriotisme et ses vertus. On se complaît h nous montrer une immense armée de citoyens prêts à courir aux armes pour la défense de la patrie. C'est là de la déclamatioD foraine, comme il en faut aux démocraties, puisqu'elles n'aiment que ce pain-là. Personne ne connaît mieux la vanité de cette rhétorique que ceux-4à mêmes en l'honneur desquels on la dépense. Ils connaissent aussi bien leur infirmité militaire; mais il ne leur déplaît pas qu'on lui donne un vernis national, et qu'on les déguise eux-mêmes en héros.
Il n'est pas de moyen plus efficace et plus sûr de tuer l'esprit militaire et d'avilir les sentiments et les causes dont il est le gardien, que cette servitude qui pèse également sur tous les citoyens et sur toutes les familles. On a pu remarquer de notre temps que les deux seuls peuples qui aient témoigné d'un esprit belliqueux et d'une acceptation vaillante des risques de ta guerre sont précisément ceux où le service obligatoire n'existe pas. Ce sont Tes États-Unis et l'Angleterre, qui n'ont dans leur flotte et dans leur armée que des volontaires. La résolution guerrière qu'ils ont mise l'un et l'autre au service de leurs desseins n'élait pas seulement le fait de leurs gouvernements : c'était le résultat d'un mouvement d'opinion vraiment universel, et d'autant plus intense que l'obligation de servir negAnait personne. Au moment de l'affaire de Fachoda, le public des théâtres de Londres, sur une allusion de la scène, se levait comme un seul homme en poussant des hourras de guerre frénétiques. Les mêmes manifestations se sont reproduites lorsque M. Chamberlain a engagé l'Angleterre contre les Boërs. Ce phénomène psycholo-
L*ABHÉE 26S
gique est d'une explication facile. Les Jingoes de Londres ne donnaient ainsi libre cours à leur fureur belliqueuse que parce qu'aucun d'eux ne se sentait personnellement engagé dans l'aventure. Si la guerre devait éclater, c'étaient les volontaires qui combattraient pour eux. Ils n'étaient là que pour leur souffler l'héroïsme et y applaudir. La ^\ùire,a.A\i\'&uieuiAc l'Armée et la Démocratie, c'est le sang des autres. Cette parole n'est pas une ironie, et ilfautsavoirl'entendre sans amertume. L'héroïsme est une beauté d'exception, et le culte que nous professons pour les héros n'a de raison d'être que parce que leur vertu eat d'essence surhumaine et dépasse la mesure commune de l'humanité. De même la gloire n'a de valeur qu'autant qu'elle est le lot d'un petit nombre. Le mot perd son sens et son prix, lorsqu'il s'applique & l'œuvre commune de millions d'hommes qui font, par ordre, le même geste et consentent le même sacrifice. De même encore, il n'y a plus d'armée, lorsque tout le monde est soldat. Il n'y a plus d'esprit militaire, lorsque le service est une corvée commune; il n'y a plus de héros, lorsqu'on est mobilisé tout exprès pour le devenir. Ainsi dans l'Eldorado que découvrit Voltaire, le voyageur étranger fut pris tout à coup du mépris des richesses, lorsqu'il s'aperçut que les enfants jouaient avec des cailloux d'or.
Que l'on s'indigne ou que l'on sourie de ces constatations, elles n'en sont pas moins d'irréfragables vérités, et c'est à la vérité que l'on doit accommoder les institutions d'un peuple, si l'on veut qu'elles répondent efficacement à leur objet. Lorsque l'on compare ta France contemporaine à la France d'autrefois, on constate que c'est une nation déchue, et elle n'est déchue que parce qu'elle n'a plus ni le même idéal, ni la même vertu. Au temps du service partiel, c'était un peuple fier, chatouilleux, enthousiaste, épris de grandeur, eni^Té de gloire, aussi jaloux de son honneur que de ses droits, et toujours
366 THillOitlE DE L'ORDRE
prêt au combat. Avec le ser\ice unÎTerHel, il n'apparàit plus que Boua les espèces d'un peuple sceptique, passif, indifférent, insensible ii ta gloire, peu sensible & l'honneur, contîné dans un individualisme ^ossier, et résigné à tout, poxu'vti qu'on lui cpai^e le sacrifice et qu'on le sauve des aventures. Ceux-là se sont donc grossièrement trompés, qui ont pensé faire du service universel une école de patriotisme. C'est proprement une école d'égoïsme et de pusillanimité.
Et ce n'est pas son seul méfait. En même temps qu'A est une cause de décadence militaire et de déchéance nationale, il est un terrible agent de déclassement social et de dépravation universelle. Il disperse la famille française, déracine la jeunesse, dépeuple les camp^ues, engorge les villes, et recrute pour le socialisme révolutionnaire les forces qu'il a ainsi dévovi'es. Le contingent annuel est de 300,000 conscrits enwon, dont U faut défalquer 80,000 hommes, en moyenne, exempts pour infirmité. C'est donc 220,000 hommes que le service militaire prend chaque année, et dont les deux tiers proviennent de la campagne. Tous, ou presque fous, avant de partir, avaient un méfier, et par conséquent une carrière assurée. Les uns cultivaient la terre ; les autres exerçaient dans les bourgades ou dans les \iUages un métier connexe à l'industrie agricole. S'ils n'avaient été contraints à devenir soldats, chacun d'eux eût enfermé sa vie dans sa condition première, par routine ou par goftt. I! ne s'en fût jamais distrait pour rêver d'autre chose, et cet attachement & l'alvéole primitif est la condition essentielle de l'ordre dans les sociétés. Le service militaire les prend, et, pendant trois années, il les déshabitue du mUîeu où ils ont grandi, de la carrière commencée, du labeur dont Us devaient vivre et des fins modestes qu'ils avaient données pour cadre à leur vie. Dans l'intervalle des exercices et des marches, il les laisse s'initier librement aux distractions des
:.çinzeaoïGoOQlc
villcB, aux plaisirs de bastringue, aux saouleries ignobles, à l'alcoolisme dégradant, à la noce crapuleuse; puis lorsque, après trois années de cette aliénation constante de leur personnalité, il les rend à la vie civile, ils n'en veulent plus. Les uns, qui ont pris goût à la ville, y restent sans savoir qu'y faire, et grossissent ainsi l'armée toujours croissante et toujours grondante des déclassés. Ceux qui retournent à la campagne ne veulent plus travailler. Ils ont pris en dégoût le travail manuel. Ils méprisant maintenant l'outil de leurs vingt ans et demandent une place. Ils seront facteurs, gardes, cantonniers, employés de chemins de fer; mais ouvriers, jamais plus. 11 faut avoir été député pour connaître le nombre de ces sollicitations I Et l'on se lamente parce que les campagnes se dépeuplent et que les villes crèvent à la fois de misère et de pléthore t N'en cherchez pas plus loin la cause. Elle est là. C'est le service universel qui est l'ouvrier de cette décomposition. Qu'on lui permette de continuer son ceuvrc pendant quelques années encore, et il n'aura plus rien à défendre contre les ennemis du dehors. La nation française ne sera plus que plaie, ruine et chaos 1
A ces eiïets démoralisants s'ajoutentles. entraves meurtrières qu'il apporte au développement des carrières individuelles. Ici, du moins, l'égalité dans la gêne est parfaite; le riche et le pauvre en subissent un dommage égal. Ëgal? Non. Le riche trouve dans la catégorie des dispenses mé-^ nagées par la loi une atténuation sensible de cette servitude, puisqu'il peut voir, à de certaines conditions, son service réduit aune année. L'ouvrier d'industrie, pas plus {|ue l'ouvrier agricole, ne le peut pas, et s'il est vrai qu'une interruption d'une année dans les études d'un jeune homme qui se destine aux carrières libérales soit une gène considérable, l'interruption de trois ans peut, en certains cas, constituer un désastre à peu près irréparable. Car il y a des métiers qui ne valent que par l'habileté de ceu.\Jqui les
exercent, et toute interruption prolongée représente une perte qui grèvera le reste de leur vie. Elle laisse inache^■é l'apprentissage du jeune ou\Tier, ce qui diminue à jamais sa valeur professionnelle, ou bien, s'il s'agit d'un ouvrier d'élite, en pleine possession de son industrie ou de. son art, elle le paralyse, et, faute d'entretien, alourdit ou perd sa main. Les Anglais estiment à sa \Taie valeur l'absence de cette servitude chez eux, et tous leurs économistes sont d'accord pour reconnaître les avantages écrasants qu'ils en tirent. Qu'on se représente par la pensée la somme de dommages annuels que coûte à la société française le service universel, et que l'on se demande si ce n'est pas conspirer contre sa santé, contre le bien et contre l'honneur de ta patrie que d'imposer au peuple de France un pareil fléau I
Ce tableau de nos griefs contre le service militaire universel serait incomplet, cependant, si l'on omettait de dire de quelles suggestions haineuses et grossières la loi qui l'établit était l'expression, et quelles funestes conséquences en dérivent. La loi militaire de 1889 fut avant tout une œuvre de parti. Le principal souci de ses promoteurs n'était pas de faire une bonne armée, c'était — le rapporteur en a fait l'aveu — de faire une armée démocratique. L'argument essentiel de leur défense consistait à dire qu'ils voulaient abolir tous les privilèges et faire passer tout le monde sous le rouleau égalitaire, sans acception de carrière ou de condition. Ce programme n'était pas exempt d'hypocrisie, puisqu'on sut ménager dans la loi un certain nombre de fissures par lesquelles cinquante mille jeunes gens échappent, chaque année, au sen'ice de trois ans. Mais l'abolition des privilèges visait surtout l'immunité que les lois antérieures avaient accordée aux élèves ecclésiastiques. Il en était ainsi dans tous les pays du monde, et il n'existe pas une nation qui ne se crût déshonorée si elle
:.çinzeaoïGoOQle
ne respectait pas dans le prêtre le ministère moral dont il est investi.
Maïs la France est aux mains d'un parti qui se flatte d'être en avance sur l'étranger, etl'obligation du seirice militaire, désormais imposé aux élèves ecclésiastiques, était le complément logique des lois qu'il avait faites antérieurement pour laïciser l'enseignement public. Ils veulent que i'Ëglise périsse, et cette loi était, en effet, le plus sûr de leurs instruments de mort. Tant qu'il y a des prêtres, l'éducation religieuse conserve ses foyers. Hais lorsque la vie de caserne aura réduit d'année en année les vocations, lorsque le prêtre, faute de recrutement, aura presque disparu, les croyances seront bien près de s'éteindre et, l'éducation civique aidant, les générations futures ne compteront plus que des républicains irréductibles.
Mais ce n'est pas seulement l'Église qui souffre de cette loi, bien qu'elle en soit laprincipale victime. Les lettres, les arts, les sciences, les carrières libérales, le commerce, l'industrie, toutes les forces vives de la nation, tout ce qui fait la force intellectuelle de la France et perpétue, malgré tant d'épreuves, son rayonnement dans le monde, tout cela se trouve sacrifié à cette conception miraculeuse : le serWce égal pour tous, La vie de caserne avec son joug brutal et ses promiscuités, voilà le jardin où doivent maintenant 80 cultiver et s'épanouir les fleurs de notre génie. A ce régime, l'esprit peut s'oblitérer, le goût se flétrir, l'invention tarir, la volonté se dissoudre. Qu'importe tout cela? La sainte égalité est sauve, et c'est assez pour le ravissement des nivelcurs. Ils enfermeront sans scrupule l'artiste ou le poète florissant de jeunesse et débordant de génie, et n'éprouveront aucun remords si cette fleur humaine s'étiole et meurt de l'épreuve. Dans le régime égalitaire qu'ils conçoivent, l'esprit n'a point de privilège.
Ces prophètes de la démocratie barbare et nîvcleuso s'indignent très fort lorsqu'on se hasarde à dire que la
vie de caserne peut avoir ces inconvénients. Ëh quoi ! s'écrient-ils, vous prétendez que la caserne est une école de démoralisation et d'abrutissement? Nous prétendons, nous, que la caserne est une école de vertus nationales et militaires, un séminaire de patriotes 1 — Il est inutile de s'échauffer ainsi, lorsqu'on peut s'entendre. Depuis que la fraction la plus avancée de la démocratie révolutionnaire mène avec la violence que l'on sait sa croisade antimilitaire, nous avons vu diriger contre la caserne les imputations les plus abominables. Ce sont des argumenta que nous nous ferions scrupule d'évoquer pour le service de notre thèse. La caserne a ses bons et ses mauvais câtés. Elle est démoralisante, en ce sens qu'elle fait à des jeunes gens sans défense de vilaines habitudes et leur enseigne des vice» inconnus. Elle est réconfortante aussi, parce qu'elle a ses avantages. Elle crée la camaraderie militaire, fond les caractères et les humeurs, unit et soude les éléments épars, souvent disparates, qui composent le régiment, éveille en eux le sentiment des solidarités patriotiques et transforme en frères d'armes des hommes qui ne s'étaient jamais vus, et sont destinés, pour la plupart, à ne se revoir jamais. Mais elle n'efface pas les différences d'esprit et d'éducation, et ne peut faire que son joug soit également léger ou également bienfaisant au fils de famille ou au fils d'un paysan d'Auvergne. Si elle éveille dans l'esprit de ce dernier des sentiments et des idées qui l' élèvent dans la hiérarchie morale, elle ne peut faire que l'esprit, le goût, l'inspiration, le génie du lettré ou de l'artiste, ne se dépriment pas sous le fardeau trivial des obligations qui pèsent incessamment sur lui.
Le patrimoine d'une nation se compose de richesses variées, et c'est précisément cette variété qu'U faut entretenir, si l'on ne veut pas que le trésor s'appauvrisse. Comme la nature ne fait pas d'égaux, il est absurde de vouloir soumettre au même régime des êtres qu'elle & faits
:.çinzeaoïGoOQlc
différents. Et comme la société ae fait qu'accrottre ces inégalités d'origine, au lieu de les réduire, c'est une entreprise purement barbare que de prétendre les niveler au moyen des lois. Le devoir seul est égal, et le devoir, en matière militaire, réside dans l'obligation de faire face à l'ennemi.
Que cette obligation implique ime préparation professionnelle, personne n'y contredit. Mais c'est une question de mesure et d'accommodement. Du moment que les uns et les autres y apportent des dispositions différentes et en reçoivent des effets contraires, du moment que la caserne est bonne à ceux-ci et nuisible à ceux-là, que l'apprentissage varie suivant le milieu social où le conscrit a vécu, il n'est que juste de tenir compte de ces différences et d'assortir le noviciat militaire aux conditions diverses de ceux qui doivent le supporter. Il faut que ce métier de soldat, le plus noble de tous, soit une obligation patriotique pour tout le monde, sans devenir une peine pour personne. Toutes les nations, et celles-là mêmes oii le service militaire est le plus rigoureux, ont compris la nécessité de ces concessions à l'esprit et aux professions variées que l'esprit viviQe. Elles ont, à cet effet, introduit dans leur législation militaire des dispositions qui atténuent les charges, sans amoindrir le devoir. Le service égal pour tous, sans atténuation et sans différence, est de la barbarie toute pure, et le seul résultat qu'elle puisse atteindre est de faire de la France une Béotîe.
Ainsi le service égal pour tous, considéré dans son principe et dans ses fins, est un vice public aussi funeste & l'ordre universel qu'impropre à la défense de la patrie, aussi redoutable dans la paix qu'inefficace dans la guerre. Tous les intérêts nationaux, dont le faisceau constitue la conscience de la nation, s'accordent à le condamner.
Tîntérèt politique comme l'intérêt militaire, l'intérêt économique comme l'intérêt moral. C'est proprement un mal infectieux qui ron^e ûbre k libre l'organisme social, et ne laisserait rien à faire à l'ennemi, le jour où la patrie l'appellerait à la défendre, si ses ravages devaient se prolonger pendant quelques années encore. Il n'est que temps de songer à s'en défendre, non seulement si l'on veut sauver la France de la décomposition ûoale, mais encore lui rendre sa santé physique et sa santé morale. Que faut-il faire pour cela?
11 faut commencer par se faire une conscience claire et une pensée libre. Il faut s'affranchir des préjugés, des sophismes et des prétendus principes qui ont donné naissance à l'institution du service obligatoire et universel. Il faut répudier comme le plus pernicieux des conseils la politique dogmatique et la logique rectiligne qui ont suggéré aux pouvoirs publics tant de sottises. Il faut enfin considérer, non ce qui est juste suivant la loi de l'égalité abstraite, mais seulement ce qui est conforme à l'utilité générale de la nation.
Ce qui est utile, en matière d'organisation militaire, c'est d'avoir les meilleurs soldats possible. Et .quels sont, au point de vue professionnel, les meilleurs soldats? Ceux que la vocation et le métier combinés ensemble ont rendus tels. Or, le service court, qui est une conséquence obligée de l'incorporation totale du contingent, ne comporte ni vocation ni métier. Il fait ijes milices; il ne fait pas des soldats. Le type idéal du soldat, c'est le mercenaire ou le prétorien, c'est-à-dire un homme qui ne connait ni les afifections de la famille, ni les soucis du citoyen, qui vit pour se battre et qui se bat pour l'acquit du métier, pour le plaisir de la bataille, pour l'honneur, pour ta gloire, pour toutes sortes de raisons étrangères aux préoccupations et aux intérêts du commun des hommes. Prenez, dans la hiérar^ chie militaire de l'Empire, les hommes qui nous repré-
:.çinzeaoïGoOQlc
sentent, à des degrés divers, depuis le chef d'armée jusqu'au grenadier de la garde, le type le plus accompli du soldat : Lannes, Lassalle, Marhot, Parquin, Coignet. Ils sont de valeur inégale, mais leur àme est la même: ce sont des prétoriens. Ils n'ont qu'un métier, qu'une passion, qu'un culte, qu'une fin : la guerre! Leur horizon moral est constamment obscurci par la fumée des champs de bataille. Ils n'ont aucune idée de la solidarité humaine, ni du progrès social, et l'on ne trouverait absolument rien sous leur crâne qui mérite la considération d'un philosophe, d'un économiste ou d'un bonnetier. Us sont malfaisants et terribles ; mais ils sont aussi prestigieux, attirants et superbes, de la même fa^on et pour la même raison qu'un lion est plus grand et plus beau qu'un bœuf ou qu'un mouton .
Reportez-vous, d'autre part, aux guerres coloniales que nous avons entreprises en ces derniers temps ; en Tunisie, au Tonkin, au Dahomey, à Madagascar. Toutes ces expéditions n'ont pas été adroitement conduites, et la plupart sont restées infécondes. Mais, du moins, les expériences militaires que nous y avons faites portent avec elles un enseignement décisif et qu'il faut retenir. Quelles ont été les troupes choisies pour ces opérations? L'infanterie de marine, composée en grand nombre d'engagés ou do rengagés, les turcos, la légion étrangère et les tirailleurs sénégalais, c'est-à-dire des soldats de métier et des mercenaires. On a voulu mettre à l'honneur l'armée régulière en envoyant à Madagascar trois mille hommes prélevés dans les régiments de l'intérieur, et presque tous y ont péri. Mais les mercenaires ont résiste et triomphé partout, et l'on peut dire, sans offenser la patrie, que le coi-ps de notre armée qui est actuellement le plus militaire, le plus belliqueux et le mieux préparé àla guerre, celui que n'égale aucun autre en valeur professionnelle, c'estlalégion étrangère, c'estrà-dire un corps do mercenaires composé d'aven-
turiers sans état civil, sans patrie et sans nom, qui aiment ta guerre pour la guerre, et la font avec passion,- parce qu'ils ne sont, en réalité, bons qu'à cela. Nous n'en concluons pas qu'il nous faille constituer une armée de mercenaires, comme .à Carthage, ou de prétoriens, conune k Rome. On peut les citer en exemple, sans les prendre pour modèles. Mais qu'est-ce à dire, sinon que le métier milï taire est un métier comme un autre, où l'on n'excelle que par le plaisir qu'on y prend, par le temps qu'on y passe et par le sernce qu'on y fait; que la force des armées est proportionnelle à l'éducation du soldat; que la discipline, la cohésion, la solidarité, l'esprit de corps, le courage, l'entrain, l'honneur, sont le privilège des troupes longuement exercées, et que le nombre n'est rien, s'il n'est cimenté par ces vertus de métier? Il ne faut qu'une heure pour habiller un conscrit en soldat; il faut des années pour lui faire une âme militaire. L'initiation trop courte ne fait que des ennuyés, des nostalgiques ou des réfractaîres. Vous voulez avoir une bonne armée? Faites des soldats, c'eslà-dire des gens de guerre, ser\-ant par vocation, content:j de leur sort et Gers de leur métier, sans regret de la veille et sans souci du lendemain, solides, vaillants, allègres, vêtus d'un uniforme éclatant, cl assez orgueilleux de lui pour se dire qu'un soldat de leur trempe vaut, au moins, une douzaine de citoyens.
Consultez le Conseil supérieur de la guerre, ce que les promoteurs de la loi de 1889 avaient omis de faire, précisément parce qu'ils le savaient unanimement hostile à leur projeti II vous dira qu'une armée de 1,200,000 hommes composée de soldats de cette qualité peut répondre à toutes les éventualités, faire face à toutes les coalitions. Celte armée, on l'obtiendrait par un retour aux dispositions de 1872, avec les correctifs qu'elles comportent ; la division du contigent annuel en deux portions, la faculté de substitution ou de remplacement, et le système des renga-
:.çinzeaoïGoOQle
gemenis largement pratiqué. Si le service porsonnrl, en temps de guerre, est un lionneur et un devoir, le remplacement dans la paix est la plus légitime et la plus utile des transactions. Il profile également au remplaçant et au remplacé, en mctlaiit cliacun d'eux à la place qu'il eût spontanément choisie; il profite davantage encore à l'État, puisque, à la place d'une recrue de mauvais aloi, qui sert à contre-cœur et communique à ses voisins son esprit de révolte ou d'impatience, il lui donne un soldat dp vocation ou de métier. Joignez que ces vieu.\ soldats feraient, en cas de guerre, des cadres admirables pour recevoir les réserves et les recrues, et l'on sait que les soldats les plus novices, lorsqu'ils sont solidement encadrés, ont tout de suite la solidité et l'entrain des vieilles troupes. A quel titre et pour quel intérêt condamner une faculté qui sert tout le monde, et satisfait également aux plus justes exigences de la société et de l'État?
C'est l'intérêt, ou plutôt c'est le tour d'esprit d'une secte qui, après avoir absorbé la république, a voulu lui donner une organisation militaire conforme à ses vues, et surtout façonnée à la mesure de ses méfiances. Elle a de parti pris bouleversé les règles, les lois, les traditions, les principes, les précautions qui constituent la puissance offensive et défensive d'un peuple, pour le seul plaisir ou le seul besoin de faire l'armée à la ressemblance d'un parti. Et ce crime contre la patrie n'a pu s'accomplir que parce qu'on n'a pu rencontrer jamais un ministre de la guerre qui osât penser et parler en soldat. Tous ont sacrifié à la raison politique,et pas un ne s'est dit qu'en consentant ces sacrifices à l'esprit de parti, au détriment de l'armée, il sacrifiait l'armée elle-même. Car l'armée est notre unique sauvegarde contre les dangers qui nous assiègent, au dedans comme au debors, et tout ministre qui diminue ses forces, en subissant des innovations qu'il saitfunestes, commetle même crime que s'il livrait une chance de victoire à l'en-
Demi. Une armée solide répare à force de vertu ses premiers échecs, et si même il faut signer la paix dans la défaite, il y a pour la nation vaincue une certitude de revanche et de réparation dans l'instrument militaire qu'eUe a su garder. Mats lorsque c'est l'armée eile-méme qui est dissoute, iin'y aplusd'espcrance. Un peuple réduità celte détresse n'est plus qu'une ruine d'où s'est retirée la vie. n est voué à l'écrasement immédiat, si l'ennemi l'attaque, ou à la dissolution cadavérique, s'il préfère se regarder lentement mourir des poisons politiques qu'il s'est inoculés.
Chez les nations civilisées, il n'est pas de fonction plu auguste et plus haute {]ue celle de juge. Son pouvoir est immense et redoutable entre tous ; car il tient en ses mains le repos, la fortune, le crédit, l'honneur, la vie même de ses concitoyens. Contre ce pouvoir imposant et terrible, aucune garantie, si ce n'est le caractère même de l'homme qui s'en trouve investi. Car ni la loi dont il est l'interprète, ni le ministre qui le nomme, ne peuvent lui conférer les vertus professionnelles, c'est-à-dire l'intelligence du droit, le sens du juste et de l'injuste, la conscience droite et sûre, l'impartiaUté scrupuleuse, l'indépendance du caractère, l'équiUbre du jugement, la vision impersonnelle et sereine des causes qui lui sont soumises. Il faut qu'il porte en lui les qualités de caractère et d'esprit adéquates à sa fonction, et qu'il inspire à tous la conviction qu'il les possède.
Telle est, du moins, l'idée que chacun se faisait de la justice, en d'autres temps, et cette bonne opinion que les gens en avaient a trouvé son expression dans l'image allégorique que tout le monde connaît. La Justice est représentée les yeux bandés, pour témoigner qu'elle ne doit pas connaître les parties qui relèvent de son jugement. De la main droite, elle tient le glaive qui frappe ceux que laloi condamne ; de la main gauche, une balance, dont les plateaux en équilibre signiûent qu'aucune considération personnelle ne doit peser sur ses arrêts; et, der^
niëre expression de cet éloquent symbole, elle a le visage tranquille, l' attitude calme et grave d'une divinité que les passions des hommes ne sauraient émouvoir.
Ce n'est plus malheureusement sous ces traits que noua apparaît la justice de notre temps. Elle n'a plus ni bandeau, ni balance, ni sérénité, et de tous ses attributs symboliques, elle n'a conservé que le glaive, un sinistre outil dont elle use pour mettre à mal les infortunés qui lui déplaisent.
De toutes les institutions avarices par la contagion révolutionnaire, la plus gravement atteinte est, sans contredit, la magistrature. Elle a plus souffert des faveurs de la république que le clergé et l'armée n'ont souffert de son hostilité. L'esprit de secte, à la fois antimilitatre et antireligieux, qui anime le parti républicain a pousse son gouvernement à désarmer l'ÉgUse et à débiliter l'armée autant qu'il l'a pu, parce qu'il a la haine de l'une et la peur de l'autre ; mais les blessures qu'il leur a faites les ont affaiblies sansles avilir. L'opinion publique conserveà l'Église opprimée et à l'armée honnie son respect et sa foi. Elle les refuse à la magistrature. 11 y a. Dieu merci, bon nombre de magistrats que l'on sait honnêtes gens et à qui l'on fait volontiers hommage d'un respect qu'ils méritent à titre individuel; mais cet hommage ne s'étend pas à la corporation. La magistrature est suspecte et décriée; le public n'a pour elle qu'une raéftancc mêlée de mépris.
D'où vient cette déchéance d'un titre qui jouissait d'une considération si haute autrefois? De la même cause qui a ruiné tant d'institutions et sali tant de renommées : du sophisme jacobin. C'est une idée commune à tous les républicains de secte et de coterie que tout dans l'État doit porter l'estampille de la république et ne s'employer qu'à son service. Aussi leur a-t-il fallu une magistrature républicaine. Ils n'ont pas pris garde qu'une magistrature qui
:.çinzeaoïGoOQlc
LA JUSTICE ÏÎ9
porte la marque d'un parti cesse précisément par là d'ôtre une magistrature pour devenir une police, c'est-à-dire une administration servile employée aux plus louclies et aux plus basses besognes ; car elle a perdu dans cette opération la suprême vertu et le caractère essentiel qui constituent le juge : l'indépendance.
Cet avilissement date de l'inqualifiable attentat que l'on commit, il y a vingt ans, contre l'indépendance de la justice. On voulut alors que la magistrature s'accommodât à l'esprit du régime nouveau et ne rendît que des arrêts conformes à l'intérêt que pouvait y prendre la politique du gouvernement. M. Waldcck-Rousseau, qui faisait en cette circonstance ses premières armes, soutint cette tbèse avec une maestria incomparable. C'est pour cette cause ot dans cette journée qu'il gagna brillamment ses éperons, sous l'œil cbarmé de Gambetta, qui, du baut du fauteuil présidentiel, souriait à ces audacieux soptiismes et classait l'orateur au premier rang de ses favoris. M. Rîbot, qui avait de la doctrine et des traditions, lui opposa la protestation la plus éloquente que le parlement eût jamais entendue; mais il fut outrageusement battu, et riionneur de la justice succomba avec lui. On suspendit pour une année le privilège de l'inamovibilité, et douze mois durant, les magistrats les plus respectes et les plus dignes, tous ceux que leur intégrité même désignait àla baine des coteries régnantes, furent chassés de leur siège, puis remplacés par l'écume de la politique et du barreau. Cette monstrueuse cuisine s'appeladu nom d'épuration I . . .
Il faudrait une foi singulièrement robuste pour croire que ce baptême infamant fît à ceux qui le reçurent une âme déjuges. On a rétabli pour ces intrus le privilège de l'inamovibilité, et, depuis vingt ans, le sophisme politique (|ui les avait poussés dans la magistrature leur a systématiquement adjoint des recrues du même acabit. La faveur, les bonnes places et l'avancement ont été réservés à ceux
3S0 THÉORIE DE L'OnDRE
qui saventle mieux accommoder la justice aux goûts ou aux besoins de leurs patrons. L'épuration ne serait en ellemême qu'un scandale isolé, si la brigue politique n'en perpétuait l'effet. Mais que voulez-vous que la justice devienne sous un régime oîi l'on veut que la magistrature soit républicaine, et ne rende que des arrêts républicains?
Cette obsession de la politique est si intense qu'elle opprime la conscience des juges, sans qu'ils paraissent seulement s'apercevoir des monstruosités qu'elle leur inspire. Je connais à la charge de certains tribunaux des iniquilés tellement révoltantes que des bandits de profession auraient eu quelque scrupule à les consommer. Les juges qui les ont commises ont cru fîtire œu%Te pie en les commettant, parce que la poHlique était en cause dans l'affaire et qu'ils croyaientbien faire en frappant un ennemi, même innocent. Le public, victime ou témoin de cette justice domestique, n'en témoigne, d'ailleurs, ni surprise ni révolte. Il semble tenir les iniquités qu'elle lui inflige, sous forme de jugements, pour un phénomène inhérent au régime lui-même. C'est la loi d'airain, qui courbe lesmisérablcs sous la fatalité, et contre laquelle il n'y a pas d'appel. Des choses qui eussent paru monstrueuses en d'autres temps sont maintenant accueillies comme si elles étaient d'ordre naturel. Un avocat de grand caractère et de grand talent voit décroître sa clientèle, tandis que le cabinet d'un confrère, naguère inapprécié, se remplit de clients. Vous demandez pourquoi, et chacun de répondre, eans marquer, d'ailleurs, le moindre étonnement : — Ahj c'est qu'il n'a pas l'oreille de la cour, tandis que l'autre est républicain! J'ai entendu quelqu'un me dire un jour, en me montrant sa maison : a Vous voyez ma maison : elle a été bâtie par mon père, et elle m'est venue de lui. Tous mes titres de propriété sont en règle,Ehbien,sileva-nu-piedsquî passe là-bas la réclamait comme sienne et me la disputait en justice, je ne plaiderais pas, parce que je sais d'avance
:.çinzeaoïGoOQle
qu'elle lui serait adjugée, et qu'il me faudrait encore payer les frais du procès perdu t » C'est là sans doute l'exagération voulue d'un esprit ulcéré ou furieusement sceptique. Je ne prétends pas que la magistrature républicaine mérite collectivement et partout celte injure. Mais il est malheureusement certain que le public n'a pas plus de respect pour elle que de foi en la justice qu'elle rend. Le mépris violent qu'il professe à son égard ne comporte aucune exception : il va des justices de pai\ à la Cour de cassation.
Et voilà le malheur! Il n'est pire état social que celui d'un peuple qui a cessé de croire à la justice. On peut supporter, sans en mourir, les effets d'un mauvais gouvernement et d'une administration incapable ou vicieuse, parce que les intérêts sont seuls à en souffrir. Mais lorsque la justice fait faillite à son tour, et que la magistrature qui la personniiîe passe couramment pour n'èlrc plus qu'une troupe mercenaire aux gages du pouvoir ou du parti triomphant, c'est la conscience populaire qui se penerlit par l'exemple. Toute notion du bien et du mal, du juste et de l'injuste, du droit etdel'abus, disparaît en elle et fait place au cynisme absolu. C'est le triomphe du puissant et du riche, l'immolation du faible et du pauvre, jusqu'à ce que le pauvre et le faible se révoltent et vengent dans le sang leurs justes griefs. Car la violence est, en somme, la revanche suprême des victimes contre les iniquités triomphantes. Si nous n'en sommes pas encore revenus à cet état de justice sommaire qui remplace dans les sociétés rudimentaires la justice officielle, impuissante ou faussée, nous y marchons à grands pas. Quelqu'un s'est suicidé naguère pour avoir perdu un procès oit il avait la certitude que le bon droit était de son côté. Laissez faire les mœurs qui nous sont inoculées. Avant qu'il soit longtemps, les malheureux comme lui ne songeront plus à se tuer : ils assassineront leurs juges t
11 se peut que cette peinture de la justice en France
paraisse exagérée aux gens de tempérament rassis et d'esprit modéré. Mais l'exagération n'est pas un mensonge; ce n'est qu'un grossissement de la vérité. Or, la vérité, c'est le discrédit profond, universel, dont la justice est frappée. Il n'existe, à cet égard, aucune contradiction, et ce fait est en lui-même une monstruosité. Penser qu'il y a quarante millions de personnes en France dont la fortune, la sécurité et l'honneur dépendent, à l'occasion, de la magistrature nationale, et qu'aucune d'elles ne croit à sa justice, cela devrait donner le frisson. Nous ne frissonnons pas, parce que nous manquons également de prévoyance et de solidarité. Chacun se flatte de traverser la vie sans se heurter à un procès, et le monde a l'humeur ainsi faite qu'il n'accorde qu'une attention superficielle aux procès comme aux maladies des autres. Cet égoî'sme frivole et bonié qui médit de tout sans remédier à rien est la cause essentielle de notre déchéance politique et sociale. S'il n'y a pas plus de justice dans nos tribunaux que de morale dans l'État, c'est notre faute commune. Nous avons méconnu àren\-iIaloi de solidarité qui nous oblige les uns envers les autres. Nous avons laissé flétrir ou ruiner les garanties constitutives du pacte social, et si nous sommes individuellement exposés à toutes les injustices comme à toutes les oppressions, sans recours possible à la loi qui répare ou châtie, c'est que nous avons fait faillite ensemble aux obligations qui devaient nous protéger.
Les ruines éparses qui jonchent le sol donnent la mesure des réparations que nous doit l'avenir, s'il est dans notre destinée de sortir de l'anarchie pour redevenir un peuple. Tout est à refaire dans ce malheureux pays, oii tout a été déshonoré ou détruit. Mais, entre toutes les restaurations attendues, il n'en est pas de plus impérieuse et de plus urgente que ccUe de la justice. II faut
:.çinzeaoïGoOQle
LA JUSTICE i83
rendre à cette fonction sociale, auguste comme un sacerdoce, son ancien lustre et le respect dont il lui sied d'être environnj^e. C'est une loi fondamentale de l'ordre que le peuple croie en ceux qui lui distribuent la justice, honore leur caractère autant que leur magistrature et s'incline respectueusement devant leurs arrêts. Les novateurs, témoins comme nous de l'avilissement de la justice, ont pcns<^ comme nous aux moyens de lui rendre le prestige perdu. Malheureusement, le sophisme révolutionnaire dont ils sont imprégnés ne leur a suggéré que des expédients périlleux. Les uns proposent l'élection des juges par les justiciables ; les autres voudraient substituer à la juridiction d'État la juridiction nationale du jury. Ce sont deux utopies qui ne supportent pas l'examen. D'une part, l'élection des juges ourait pour effet d'instituer une justice départi. Chaque faction aurait ses candidats et la faction triomphante emploierait le pouvoir judiciaire à l'oppression et à la spoliation des vaincus. D'autre part, la juridiction du jury en matière correctionnelle ou civile serait une pure barbarie. Le jury, même en matière criminelle, est une caricature de la justice. II y a plutôt lieu de réduire sa juridiction que de l'étendre.
Il n'y a que l'État qui puisse valablement nommer les juges, puisqu'ils remplissent une fonction d'État ; mais il n'est pas bon que leur recrutement et leur avancement dans la hiérarchie judiciaire soient complètement dans la main de l'État. Car l'État s'incarne nécessairement dans le gouvernement, et tous les gouvernements, même les plus honnêtes, seront toujours enclins à fonder leurs préférences sur des considérations dontla justice ne peut toujours s'accommoder. Le recrutement des juges restera donc à la dévotion de l'État, ce qui ne veut pas dire qu'il doive être purement arbitraire. Il faut, au contraire, veiller à ce qu'il soit, autant que possible, une sélection. Il y a des gens qui sont nés magistrats. Ils possèdent la
pondération, la gravité, la justesse d' esprit, la probité de conscience, la tenue morale qui sont les vertus essentielles de la fonction. Mais à quel signe les reconnaître? Les républicains ont imaginé le concours. Il est, à leurs yeux, le cnlenMwileplus sûr des aptitudes professionnelles. C'est pourquoi ils méditent de le mettre au seuil de la carrière judiciaire, comme ils l'ont placé déjà à l'entrée delà diplomatie. C'est une pure extravagance. Le concours est la plus décevante des preuves. Il peut, à la rigueur, donner la mesure de ce que vous avez appris ; il ne peut dire ce que vous savez faire. Il est tout à fait absurde de supposer que le candidat qui s'est révélé le plus fort en droit international, en histoire diplomatique et en langues étrangères fera par cela même un diplomate excellent. L'aptitude diplomatique réside tout entière dans les qualités du caractère et de l'esprit. Le concours ne les révèle pas. Tel paysan qui ne sait ni lire ni écrire se montrera, sans le savoir, diplomate de génie là oii le lauréat du concours fera la figure d'un sot. C'est que la sagacité, la discrétion, la prévoyance, le tact, la mesure, le sens de l'à-propos, sont des dons de nature, et non les fruits de l'étude. Joignez-y les grâces extérieures, c'est-àdire l'aménité des formes et l'éducation de l'esprit, qui sont du monde et non de l'Université, et vous aurez constaté que de toutes les qualités professionnelles qu'on peut exiger d'un diplomate, il n'en est pas une seule que le concours puisse révéler. Au fond, le concours est un préjugé démocratique. Il procède du sophisme égalitaire, et s'il est une carrière àlaquelle il répugne invinciblement, c'est la diplomatie. C'est un de ces cas trop nombreux où les principes sont en guerre avec la pratique. On se ferait liuer de la démocratie, si l'on osait lui dire qu'au lieu de faire concourir les jeunes gens pour leur donner une place aux Affaires étrangères, on ne devrait les recruter que dans l'élite sociale, instruits, intelligents, distingués,
:.çinzeaoïGoOQle
cela va sons dire, mais riches aussi, parce que dans le monde où ils sont destinés à vivre, le train de l'existence est cher, et de bonne famille enlin, parce que leurs fréquentations dans les cours étrangères seront aristocratiques. Mais aussi longtemps que nous n'aurons pas un gouvernement assez hardi pour confesser ces vérités libératrices, il y aura toujours de fàohcuses dissonances entre l'homme et l'habit, entre le Fonctionnaire et la fonction. Et nous n'aurons pas, comme disent les Anglais, l'homme qu'il faut à la place qu'il lui faut, the right man in the right place.
11 en serait de même du concours appliqué au recrutement de la magistrature. Il peut désigner au jury d'examen ceux qui savent le mieux leur droit, il ne révélera jamais ceux qui ont une âme de juge. La connaissance du droit est indispensable au magistrat, mais elle n'est pas sa principale vertu. Si elle cohabite avec un esprit faux, quinteux, prévenu, partial ou passionné, elle ne l'empêchera pas de rendre des arrêts extravagants. Si elle est au service d'une âme vénale ou servile, elle fera du droit un instrument d'iniquité. Il faut donc chercher ailleurs les conditions d'un bon fonctionnement de la justice. Où sont-elles? Uniquement dans la personnalité du juge. Tant vaut le juge, tant vaut la justice. Il y avait autrefois des familles de robe qui so transmettaient de pi-re en fils la judicature. Ce privilège a disparu comme lous les autres sous le rouleau révolutionnaire, qui a vulgarise les charges et nivelé les conditions. Mais il y a toujours des hommes desquels on peut dire qu'ils sont de « robe », tellement leur tenue intellectuelle et morale les désigne à la magistrature. On les rencontre dans lo jeune barreau, où ils font un stage, en attendant qu'une carrière s'ouvre à leur activité. C'est là que le gouvernement devrait aller les choisir, mais non pas, comme cela se fait aujourd'hui, au seul gré du népotisme ou de la
faveur, mais en raison des garanties qu'ils présentent. Ces g;aranties résultent d'aborJ de leurs qualités de caractère et d'esprit, puis de leur éducation, de leur condition sociale, de l'honorabilité de leurs familles. En cela, comme en beaucoup d'autres choses, l'intérêt bien entendu de la société et de l'État est en contradiction avec les principes démocratiques. A lire la Déclaration des droits de l'homme, tous les citoyens, quels qu'ils soient, d'où qu'ils sortenl, dès qu'ils présentent le brevet professionnel, sont égaement propres à faire des juges. C'est une vérité de principe qu'on ne peut contredire, si l'on n'envisage que le droit. En fait, comme ces citoyens, pourvus des mêmes titres, ne présentent pas des garanties et des aptitudes égales, il y a des raisons légitimes de préférer les uns et d'écarter les autres. Leur investiture doit être une sélection. Afin d'éclairer le choix du gouvernement qui les nomme, et de défendre le recrutement de la magistrature contre les abus de l'arbitraîrc et de la faveur, il serait souhaitable qu'on établît dans chaque ressort une commission de magistrats choisis par leurs pairs qui dresserai! chaque année une liste de présentation, hors laquelle le gouvernement ne pourrait choisir.
L'inamovibiUté garantit l'indépendance du juge contre les rancunes du pouvoir ; mais elle ne le défend pas contre les tentations de l'avancement, et cette seconde alter^ native est aussi redoutable à la justice que Tautre. Il est juste et bon qu'un juge ne puisse être ni révoqué, ni déplacé, ni suspendu parce qu'il a rendu un arrêt contraire aux désirs du pouvoir; mais il est mauvais qu'il puisse être promu à un poste supérieur ou plus agréable parce qu'il aura rendu un service politique plutôt qu'un arrêt de justice. C'est là précisément le grand mal dont souJfre la magistrature française. Son recrutement n'esl, dans la plupart des cas, qu'un maquignonnage politique;
:.çinzeaoïGoOQle
son avancement est presque toujours un témoignage de corruption. Les justices de paix sont, en général, livrées à des politiciens de raccroc, dont on récompense ainsi la eumaraderic ou les services électoraux. La plupart d'entre eux sont des rebuts d'autres carrières infructueusement es.sayées : huissiers marrons, notaires vendus, médecins sans clientèle, agents d'alTaires faméliques, au demeurant, des déclassés dont l'être moral est marqué d'une tare ou d'une difformité. Rien ne !cs avait préparés à la magistrature populaire qu'ils exercent. Non seulement ils n'ont aucune notion du droit, mais ce qui leur manque le plus, c'est la conscience de leur fonction. Un juge de paix devrait être une sorte de patriarche, joignant à l'autorité professionnelle une experte et conciliante bonté. Les nôtres sont surtout des terroristes. Agents électoraux avant d'être magistrats, et nommés trop souvent dans la région même où ils ont exercé leur zèle de sectaires, ils mettent leur justice au service des passions politiques dont ils sont les instruments. Leur sentence est subordonnée à la quahté politique du justiciable. 11 a raison, si c'est un ami; il a tort, si c'est un ennemi : c'est de la justice républicaine ! Interrogez les gens de la campagne : ils vous diront avec une candeur tranquille qu'il ne faut point avoir affaire au juge de paix de leur canton, si l'on est l'adversaire du gouvernement, ou seulement de leur député. Ils ne témoignent, d'ailleurs, aucune révolte contre cette monstruosité. C'est, à leurs yeux, une fatalité naturelle, comme la grêle ou la gelée. L'accoutumance a hébété chez eux l'indignation. Mais le mal auquel on s'accoutume n'en est pas moins un mal, et celui-ci est intolérable. Il faut balayer cette racaille politique qui transforme la justice en mégère, et se hâter de lui substituer des magistrats.
C'est à des considérations de même sorte, c'esl-à-dire à la brigue politique, qu'est subordonné le recrutement
288 THÉORIE DE L'ORDBE
tlu personnel judiciaire dans les tribunaux et dans les cours. Juges ou conseillers, substituts ou procureurs, tous sortent de la même officine. On ne s'arrête guère à considérer s'ils conviennent à la fonction qui les reçoit; c'est le moindre souci du mattrc qui les nomme. Le seul titre qui lui importe, c'est leur orthodoxie. Il faut qu'ils soient républicains d'abord, pour que leur justice soit adéquate à l'esprit du régime lui-même. S'ils joignent à c? titre essentiel la qualité de parent ou d'ami d'un parlementaire, leur investiture devient une prérogative de famille. Il est généralement admis que les fonctions d'État sont comme des bénéfices inhérents à la propriété du parti; c'est pourquoi les possesseurs de la république so les partagent fraternellement, à l'exclusion des autres.
Monsieur, je suis neveu de Totre apothicaire I
Les honnêtes gens rient encore à cette requête ; ils ont l'osprit assez fibre pour la trouver comique. Un républicain orthodoxe ne lo trouvera que légitime. C'est, en effet, la fotme la plus usitée dans le parti pour demander des places, et ce titre à lui seul suffirait pour faire un
jupe!
L'avancement s'obtient au même prix. Il faut plaire pour être promu, et tout magistrat qui donne, dans l'exer cice de sa fonction, dos gages au pouvoir no mérite la faveur qui en est la récompense qu'au détriment de la justice. Le mouvais renom dont la Cour d'appel de Paris, entre toutes, est atteinte procède de ces promotions imméritées. A la Cour de cassation, le scandale est plus criant encore. Elle devrait être le suprême honneur des magistrats d'éfite, le dernier terme de la sélection dans les carrières les plus honorablement remplies, quelque chose comme ïe maréchalat de la justice. Interrogez les titres de ceux qui rempUssent aujourd'hui la Cour suprême, et vous trouverez que les magistrats de carrière
:.çinzeaoïGoOQlc
nomméB en ces dernières années ne sont plus qu'une exception. Les uns proviennent des directions ministérielles où ils ont passé, c'est-k-dire de fonctions purement politiques ; les autres, sortis du parquet ou du barreau, ont porté sur leurs sièges de magistrats la tare des besogiies de parti qui leur ont valu cette élévation. Ils sont restés des politiciens et n'ont pas su devenir des juges. Rien ne dénonce plus cruellement leur indignité professionnelle que le scandale récent dont l'affaire Dreyfus a été l'occasion. Il fallut dessaisir la Chambre criminelle, tellement la personnalité des juges était discréditée- On a dit, avec raison, que cette loi de dessaisissement, sans précédent dans les annales de la justice, était une monstruosité. C'était bien une monstruosité vraiment, mais uniquement imputable à la déchéance morale des magistrats qui l'avaient rendue inévitable.
De quelque parti qu'on se réclame, on sera forcé de convenir que de pareUs spectacles répondent mal à l'idée qu'on se fait delà justice, et qu'un régime judiciaire aussi riche en abus, aussi fécond en scandales, ne mérite pas d'être conservé. 11 appelle impérieusement une réforme, et la réforme doit être intégrale. Ici comme ailleurs, lorsqu'on connaît bien le mal, il n'est pas très difGcile de trouver le remède. Or, le mal qui a corrompu et discrédité la magistrature française, c'est la subordination de la justice à la politique. C'est cet asservissement, aussi funeste aux juges eux-mêmes qu'aux justiciables, qu'il faut faire cesser. Comment ? En instituant des garanties qui puissent soustraire l'état des juges à l'action du pouvoir. Il faut pour cela que le gouvernement, tout en conservant le privilège de l'investiture, ne puisse ni disgracier un magistrat indépendant, ni récompenser un magistrat servile. On obtiendrait, je pense, ce résultat en constituant dans chaque cour d'appel un conseil de discipline, analogue au conseil de l'ordre qui régit le
t90 THÉORIE DE L'ORDRE
barreau, élu par les ma^strats du ressort, et investi d'une sorte de magistrature supérieure qui s'exercerait sur eux. n ne pourrait lui-même ni récompenser ni punir. Mais il déférerait aux sanctions régulières le juge incapable ou prévaricateur, de même qu'il établirait les titres des plus méritfints à l'avancement. On sait ce qu'était l'avancement dans l'armée, avant qu'une usurpation récente du minisire de la guerre eût remis à son bon plaisir la promotion des officiers. C'était une liste de présentation, dressée par le Conseil supérieur de la guerre, sur la confrontation des notes de chaque officier, et cette liste, tout en laissant au ministre la liberté du choix, était cependant limitative. Il fallait figiu-er au tableau pour être promu au grade supérieur. Qu'on imagine un conseil supérieur de la magistrature, émanant lui-même des conseils régionaux, dressant la Uste de présentation, et obligeant le ministre à ne promouvoir dans la hiérarchie judiciaire que les magistrats dûment désignés à son choix. Il est permis de penser qu'une réforme de l'organisation judiciaire, fondée sur ce principe, offrirait, tant aux juges qu'aux justiciables, toutes les garanties souhaitables d'indépendance et d'impartiaUté dans la distribution de la justice, de dignité et d'aptitude professionnelle dans la magistrature, et qu'on verrait renaître autour de nos tribunaux le bon renom, le respect et la foi qui furent leur salutaire apanage, en des temps plus propices, et dont ils sont, à l'heure présente, si lamentablement dépossédés.
II n'est qu'une objection possible à l'institution de ces garanties : c'est le cas oii la magistrature se prévaudrait de son indépendance pour faire échec au gouvernement et tourner la justice contre lui. Le pouvoir de nos finciens rois a trouvé parfois dans les parlements des censeurs hardis qui poussèrent le droit de remontrance jusqu'à la sédition. Ainsi la Fronde, à son origine, eut le p«uiement
:.çinzeaoïGoOQle
LA JUSTICE 2»i
pour foyer, et dans les dernières années de Louis XV, le chancelier Maupeou dut exiler le parlement parce qu'il le trouvait rebelle. Mais ce serait mal apprécier ces événements que d'y chercher un argument contre l'indépendance de la ma^strature. 11 y avait, à l'origine de la Fronde, un grand fond de justice dans les revendications dont le parlement se faisait l'organe, et qui aboutirent à une prise d'armes; et, d'autre part, la généreuse protestation du parlement de Paris contre les abominables pratiques que personnifiait Maupeou est restée dans l'histoire comme un des plus beaux titres d'honneur des gens de justice. Qu'est-ce à dire? C'est qu'en ces circonstances, et dans tous les cas analogues où le pouvoir judiciaire a pris parti contre le pouvoir politique, il était simplement et noblement fidèle à sa fonction. Ce n'est que pfu" un renversement des termes que sa résistance a pu prendre les apparences de la révolte. En fait, ce n'est pas le parlement qui s'insui^eait contre l'autorité du roi, c'était le gouvernement du roi qui s'insurgeait contre la justice, en lui demandant d'enregistrer des édits iniques. La résistance, en pareil cas, peut être tenue pour le plus impérieux de ses devoirs.
Avec une magistrature autonome, aussi indépendante qu'on voudra, il en sera toujours ainsi, et il est impossible qu'il en soit autrement. On peut admettre, sans doute, qu'un pouvoir judiciaire qui emploierait son autorité propre à tenir en échec le pouvoir politique serait aussi redoutable à l'ordre qu'une magistrature dépendante et servile. Mais l'objection est purement théorique et sans apphcation possible dans le domaine des réalités. 11 existe une puissance morale qui parie plus haut que les pouvoirs constitués : c'est la conscience publique. Entravée et muette sous les régimes passés, elle est aujourd'hui souveraine. Elle contrôle, elle surveille, elle dirige toutes les forces que l'État met en mouvement, et il est désor-
:.çinzeaoïGoOQlc
99S TUÉOHIE DE LORDRE
mais aussi impossible de juger que de gouverner contre
eUe.
La réforme judiciaire serait incomplète, si elle ne retouchait, en même temps, cette caricature de la justice (]ui s'appelle le jury. On peut dire aujourd'hui, sans s'exposer à de trop fortes réclamations, que le jurj-, tel qu'il fonctionne, est une barbarie. C'est l'opinion qu'en ont tous ceux qui discutent les verdicts qu'il rend. Or, il n'est pas de verdict, pour peu qu'il intéresse la curiosité publique, qui ne soit discuté. Rien n'est plus contraire à l'idée qu'on doitavoir delà justice. Lorsqu'une juridiction est exposée à ces appréciations contradictoires, et ses verdicts publiquement applaudis ou déchirés par l'opinion, on peut hardiment affirmer que sa justice est incertaine, accidentelle, boiteuse et déconsidérée, et que l'heure est venue de la réformer.
La jurisprudence du jury est, en effet, fantasque et biscornue, ce qui revient à dire qu'elle est le contraire de la justice, dont le caractère essentiel est d'être une et toujours égale. Mais il n'a pas fallumoins d'un siècle pour qu'on commençât à s'en apercevoir. C'est que l'institution dujurj- est un legs de notre grande Révolution, 11 date de !790. C'est un fleuron de cette magnifique éclosion de sophismes dont nous nous sommes fait des mœurs et des lois. Le peuple étant souverain, il s'ensuit qu'il détient la souveraine justice et qu'il est apte à la rendre. Dans une démocratie comme la nôtre, nourrie de sophismes et d'idées creuses, qui professe le culte des mots et des for^ mules et décline l'examen des choses, l'institution du jury ne pouvait être discutée sans sacrilège, et voilà pourquoi nous supportons depuis si longtemps, sans mot dire, ses fantaisies et ses énormités. On commence seulement à l'apprécier librement, et naguère un homme d'esprit, qui est, en même temps, un homme d'expérience, a pu, sans scandaliser personne, s'écrier en plein Palais : — « Le
:.çinzeaoïGoOQle
jury, c'est la garde nationale de la justice t » — La garde nationale était la caricature de l'armée. Le jury est plus que la caricature de la justice : il en est la négation.
La juridiction du jury est à la fois politique et criminelle. Sur te premier point, il n'y a guère de contestation : tous les gens de bon sens sont unanimes à trouver absurde et dérisoire l'attribution qu'on lui a donnée de prononcer sur les délits d'opinion. Le jury n'est lui-même que l'expression de l'opinion courante; il en reproduit tous les entraînements, comme il en subit toutes les défaillances. On ne peut donc raisonnablement attendre une justice fixe et sûre d'un instrument aussi mobile, aussi capricieux, aussi frondeur, aussi révolutionnaire que l'humeur de la rue et des salons. Le parti républicain a simplement conformé sa conditite à sa doctrine en déférant au jury la connaissance des délits et des crimes politiques, et ce n'est pas à l'opposition monarchique qu'il convient de s'en plaindre. L'acquittement à peu près systématique qui est la jurisprudence ordinaire du jury en ces matières est, en réalité, la seule garantie qui soit laissée à la liberté d'examen. Si nous devions être jugés par la magistrature républicaine, il faudrait cesser d'écrire et de parler. Mais de ce que les jurys professent ou établissent la doctrine de l'impunité en matière politique, il n'en faut pas conclure que leur justice soit juste. Tout ce qu'on en peut inférer, c'est que la liberté de tout dire ou de tout écrire est un droit corrélatif à la souveraineté de l'opinion, et que tout gouvernement d'opinion, comme la république, tient de son origine même l'obligation de ne jamais poursuivre ceux qui le combattent. Mais on nous permettra de penser, à nous qui ne sommes pas républicains, que ce n'est là qu'une vérité relative et purement accidentelle, et qu'un autre régime ayant d'autres traditions, gouvernant pour d'autres destinées, serait fondé à recitcrcher ailleurs que dans le jury les
tu THÉORIE DE L'ORDRE
garanlies de défense et de respect auxquelles il a droit (I).
n paraît plus difficile de faire le procès du jurj* en matière criminelle. Beaucoup de ceux qui proclament son insuftisance dans la ronnaissance et la répression des délits et crimes politiques sont disposés à reconnaître qu'il fait bonne justice des attentats commis contre les personnes et contre la propriété. C'est la société, en définitive, dont il est l'émanation, qui se défend ou se venge eUe-méme, et il semble que personne ne conWenne mieux qu'elle à cette fonction. Eh bien, rien n'est moins sûr que cette aptitude à nous défendre; rien n'est plus incertain que cette \indicte publique dont on lui fait lionneur. Nous en appelons à tous ceux qui ont suivi de près l'histoire judiciaire de ces trente ou quarante dernières années. S'il est vrai que le fondement de toute justice soit l'égalité, le jury se montre foncièrement inapte à la pratiquer et même à la connaître. C'est peu de dire que sa jurisprudence est inégale ; elle est changeante, fantasque, capricieuse, journalière et locale, comme les juges eux-mêmes. Elle varie de session à session, de département à département. Le crime de la veille n'est plus que l'erreur du lendemain ; ce qui est forfait ici n'est là-bas que matière à réprimandes ou h doléances. On a vu un jury de l'Est accorder le bénéfice des circonstances atténuantes k un abominable scélérat qui avait assassiné son père et sa mère, tandis que dans le même temps un jurj' du Centre condamnait un iiccusé à la peine de mort pour crime d'incendie, H y a quelques années, un jury de l'Ouest condamnait une infanticide à la peine capitale, et le lendemain, le jury de la Seine, non seulement acquittait une femme coupable du même crime, mais encore favorisait une quête h l'audience pour cette
(i; Voir plui loin l'arUcle
accusée touchante et très éloquemment défendue, Oix trouver la justice en ces arlequinades judiciaires? Et que devient le Code entre les mains de ces femtaisistes qu'on appelle jurés 1
Encore ces bigarrures, d'ailleurs journalières dans la jurisprudence du jury, ne sont-elles que le moindre vice de l'institution. Le plus grand mal est que ces juges, improvisés par le sort, sont fatalement soumis à toutes sortes de suggestions intéressées que la justice impersonnelle, impartiale et sereine ne comporte pas. On arrache brusquement un homme à son étude, à son comptoir, à sa charrue, à son salon ; on le met en présence d'un prévenu et on lui dit : — Jugez-le 1
Rien jusque-là ne l'a préparé à ce rAle redoutable, et, quoi qu'on en dise, sa conscience toute seule n'y suffi pas. U n'a, potur éclairer son verdict, ni la pénétration du moraliste, ni la science professionnelle du magistrat. II prononce, il est vrai, avec sa conscience et sa raison, mais aussi avec son ignorance, sa passion, son intérêt ou ses lubies. S'il est imbu de théories philanthropiques et ennemi déclaré de la peine de mort, il trouve aux crimes les plus monstrueux des circonstances atténuantes. S'il est peureux et craint la vengeance, il acquitte. S'il est de tempérament violent, il condamne avec excès. Dans un cas comme dans l'autre, la justice est méconnue ou trahie.
Pourquoi donc laisser la défense sociale incessamment «xposée à ces trahisons? L'exacte distribution de la justice exige un ensemble de vertus naturelles, de qualités acquises et d'expérience professionnelle que le jury n'a pas et ne saurait avoir. Il lui manque et il lui manquera toujours, poiu" que sa justice soit juste, la science de l'Âme humaine, le prompt et clair discernement des mobiles qui ont déterminé le crime, le sentiment d'une juste pondération entre le crime et la peine, l'intelligence du Code,
le sens exact des mesures pénales que la société exige pour sa sauvegarde, toutes qualités lentement amassées, et qui sont l'apanage des juges de profession. Je le demande à tout esprit impartial : N'est-il pas vrai que cinq ou sept juges vieillis dans la pratique de la justice, choisis, d'ailleurs, parmi les plus éclairés et les plus fermes, rendraient au criminel, comme Us le font au cî\t1, une justice plus égale et plus sûre que douze bourgeois improvisés juges par le hasard? Il y faudrait sans doute des garanties d'âge, de savoir, d'expérience, de caractère et d'indépendance qui feraient de ce ministère la plus auguste des fonctions sociales, comme elle en est déjà la plus redoutable. Mais ces conditions aisément réalisables constitueraient une supériorité nouvelle de ce jury spécial sur le jury de rencontre que le sort improvise, et par conséquent, une raison de plus de substituer l'un à l'autre. Il est peut-être encore trop tôt pour proposer avec quelque chance de succès une réforme aussi grosse. La phraséologie révolutionnaire qui nous gouverne n'abandonnera ni si facilement ni si tôt une institution notoirement insuffisante aux revendications égales de la justice, de la morale et de l'intérêt public. Mais il est aisé de prévoir que le jury rendra lui-même indispensable une réforme devant laquelle la routine démocratique recule aujourd'hui. A mesure que les sociétés progressent en bien-être, la loi morale se détend dans les âmes, et cet afTaissemcnt des principes a pour corollaire obhgé le relâchement de la loi positive. L'horreur amoindrie dumal se traduit nécessairement par l'amoindrissement de l'expiation, et ce phénomène déjà trop sensible nous mène logiquement à l'impunité. Le mal ira ainsi grandissant jusqu'au jour où, le jury ne sachant ou n'osant plus punir, la société devra créer des justiciers spéciaux pour la défendre elle-même contre son propre abandon.
Le moral d'un peuple dépend, pour une large part, de la qualité de ce qu'il lit. Le livre et le journal sont ses éducateurs. Ce sont eux qui émeuvent ses sentiments, éveillentsesidéesjensei^nentson esprit, façonnent sa conscience; ce sont eux, en un mot, qui lui font une âme. Les vieux traités de morale nous disaient : Dis-moi qui tu hantes, et je te dirai qui tu es 1 pour nous mettre en garde contre les mauvaises fréquentations. On pourredt dire avec la même vérité : Dis-moi ce que tu lis, je te dirai ce que tu vaux. C'est que les esprits et les cœurs s'imprègnent insensiblement des sentiments et des idées qui alimentent leur curiosité. Il nous suffît de nous regarder nous-mêmes pour reconnaître la vérité de cette observation. Tous ceux qui ont assez vécu pour pouvoir comparer la personnalité présente de la France à sa personnalité passée s'accordent à constater chez elle un changement si profond qu'elle est devenue méconnaissable. Il ne reste à peu près rien de la France d'hier dans la France d'aujourd'hui. Trente ans à peine nous séparent de sa physionomie d'antan, et ces trente années, qui sont un intervalle imperceptible dans la vie d'un peuple, l'ont plus ravagée et flétrie qu'une série de siècles de misère
396 THlSORiE DE L'ORDRE
et de honte. Il y a, sous l'identité de la personne, une déformation aussi rapide et aussi complète que pourrait l'être le passage subit de la jeunesse épanouie et triomphante à la plus lamentable sénilité. Autant elle était jadis rieuse et bonne, généreuse et confiante, héroïque et chevaleresque, naturellement éprise de tout ce qui l'élevait au-dessus des misères et îles laideurs de la vie réelle, autant elle se montre aujourd'hui morne et déprimée, maussade, sceptique jusqu'au blasphème, et positive jusqu'à la brutalité. C'est qu'elle ne connaît plus que des journaux qui l'abêtissent et des romans qui la détraquent. On peut dire de la presse ce qu'Ésope disait de la langue : C'est à la fois ce qu'il y a de pire et de meilleur au monde. Elle est l'organe des plus nobles causes et l'instrument d'ignominieuses industries. Cette promiscuité constante du bien et du mal lui a fait une assez méchante renommée. Le monde l'estime peu et l'aime moins encore. Il est en général plus sensible à ses vilenies qu'à ses bienfaits. Seulement cet état d'esprit reste intime, bien qu'il soit à peu près universel, parce qu'il ne trouve pas à s'exprimer publiquement. Le seul oi^ane de la pensée publique, c'est le journal, et l'on ne peut demander au journal de prêcher contre sa propre fortune. La fonction que s'arroge le publiciste d'enseigner le peuple, de diriger son esprit, de passionner son cœur, de formuler son jugement en toutes circonstances, et sur toutes les questions possibles, est assimilable à un sacerdoce. En principe, ce ministère moral exercé par la presse est le plus auguste de tous, parce qu'il est à la fois le conseil et ta voix de la conscience publique. Mais il en est aussi le plus redoutable, parce qu'il est sans contrôle et sans responsabilité. Ce que disait Ésope de la parole est encore plus vrai de la pensée écrite. La presse est vraiment ce qu'il y a de pire et de meilleur au monde ; mais il n'y a pas équUibre entre le bien et le mal qu'elle fait.
Tout le bien qu'on réalise est un effort accompli contre nos inclinations natives. Il est donc la représentation d'un sacriûce, et c'est ce prix précisément qui en fait la noblesse et la beauté. Le mal, au contraire, est l'acquiescement aux sollicitations de l'instinct. Car c'est toujours le fruit défendu qui nous tente.
Nilimur m wtitum temper, cupimutqtu tugata.
L'ordre moral est fondé sur la résistance que nous opposons aux mauvais conseils de notre nature, c'est-àdire à la voix de l'intérêt ou de l'appétit. L'ordre politique ne s'en distingue pas. Il est le concert des résistances opposées par la collecti\ité aux suggestions anar^ chiques de l'égoïsme indi^nduel.
Il y a conflit étemel entre ces forces ennemies, et l'arbitrage souverain de ce conflit, c'est la presse. Elle est la souveraine dispensatrice des opinions qui assurent ou qui ruinent la défense de l'ordre. Sa clientèle, dans son immense majorité, est crédule, ignorante et facilement excitable, incapable de critique, par conséquent, innocemment asservie à la politique qu'on lui sert. Elle sera donc conscrvatriceourévolutîonnaire, respectueuse ou révoltée, religieuse ou impie, idéaliste ou matérialiste, suivant la conscience que son journal lui façonne au jour le jour. Un adage ancien nous enseigne à nous méfier de l'bomme qui n'a lu qu'un li\-re. Celui-là ne connatt, en effet, qu'une face des cboses et n'en soupçonne pas les autres aspects. Le livre unique de sa vie fait de lui un maniaque ou un sectaire : il n'en fera jamais un être de raison, capable de discernement, parce que tout élément de comparaison lui faisant défaut, il n'a pas la liberté du choix. Ce phénomène pouvait se produire en des temps déjà lointains où la lecture était le privilège du petit nombre. Il était partiel et rare. L'obstruction qu'il causait n'était jamais qu'une tare individuelle et ne pouvait devenir un danger
public. Mais que dire de la suggestion exercée par le journal?
Songez qu'il y a des miUioDS de lecteurs qui réalisent tous les matins ce phénomène énorme et formidable de lire le même journal et de n'en pas vouloir connaître d'autre, et qui deviennent ainsi, sans le savoir, mais avec une passion d'autant plus furieuse qu'elle est inconsciente, les esclaves intellectuels de ce chiffon de papier ! Le journaliste qui t'enseigne n'est peut-être qu'un tiu-lupin sans conscience et sans savoir qui fait des phrases comme il sauterait à travers les cerceaux d'un cirque. Il n'importe, et ceux qui le lisent n'en savent rien. Ils sont comme les mystiques qui entendent des voix dans la solitude et leur obéissent, sans se demander d'où elles \-ienneDt. Le journal est leur évangile. Ils croient aveuglément à ce qu'il dit; ils se laissent insensiblement pénétrer par les idées qu'il défend; ils s'échauffent à la passion qu'il leur souffle; ils alignent, en un mot, par l'effet de cette intoxication quotidienne, leur propre personnalité au proGt de cette personnalité d'emprunt que le journal leur façonne, et ils deviennent, sans s'en douter, d'enragés sectaires ou des bornes irréductibles. Ils croient être libres et ils sont conquis; ils se flattent de professer des opinions propres et ne font que répéter ce qu'ils ont lu ; ils constituent, en leur colleclivité, la démocratie souveraine, et leur souveraineté est le plus étroit des esclavages.
Si la presse était vraiment un sacerdoce, comme elle affecte quelquefois de s'appeler elle-même, c'est-à-dire un enseignement moral et désintéressé, voué tout entier à la défense du \Tai, du beau, du bien, la formidable puissance de suggestion qu'elle possède serait toujours un phénomène inquiétant; mais elle rachèterait, du moins, le péril qui est en elle par sa bienfaisante vertu. Malheureusement, il y beau temps ipie sa fonction a cessé d'être sacerdotale, si elle le fut jamais. La presse est sim-
plement une industrie. Dans la plupart des cas, le journal est un instrument de lucre et un instrument de parti. Il n'est pas sans exemple qu'un homme public qui se flatte d'avoir quelque chose à dire fonde un journal sans autre fin que de parler à son siècle et de s'en faire écouter. On peut en citer quelques-uns dans la presse contemporaine. Le journal est alors le verbe d'un homme. 11 s'incarne en lui et ne parle que pour lui. Mais ce cas est l'exception. En général, le journal est, en son principe, une entreprise de publicité. Un Turcaret quelconque, sans préférences politiques d'aucune sorte, s'avise des avantages varié s que pourrait lui procurer un journal. Il le fonde ou l'achète, en se réservant l'exploitation de sa publicité et des industries diverses qui s'y rattachent. Mais pour que l'exploitation soit fructueuse, il faut que le journal soit achalandé; car la publicité n'a de valeur qu'en raison du nombre des lecteurs, h'impresario consulte le vent et oriente son journal du côté où il trouvera le plus de profits. Il en fait ainsi, suivant l'occasion, l'organe d'un parti ou d'une nuance dans un parti. Mais il en reste toujours le maître, et tout ce qui s'y public est accommode li ses besoins.
Cette immixtion de la finance dans la politique n'a pas été sans nuire àlaconsidération dujournaldans l'esprit de ceux qui sont renseignés, mais son influence sociale n'en a pas souffert. C'est le point important pour la thèse qui dérive de cette étude. A l'industrie purement financière qui n'est qu'une exploitation de la publicité se superpose une industrie politique qui s'exerce par la propagande des sentiments et des idées. Tout journal fait du prosélytisme en vue de conquérir à sa doctrine ou à son parti le plus grand nombre d'adhérents possible. Mais si la propagande est l'objet commun de tous les journaux, il y a une grande différence entre les moyens par lesquels elle s'exerce et les fins qu'elle vise. Dans la gamme des cou-
leurs que représente la presse se rencontrent des éléments très disparates : doctrine, tradition, sentiment, brigue, charlatanisme, brigandage, et c'est cette diversité qui donne raison au mot d'Ésope. Le meilleur et le pire se coudoient dans la même industrie. Ils ont des organes pareils; mais il n'ont pas la même fortune. Il serait excessif de dire que la publicité d'un journal est en raison inverse de la qualité des idées qu'il défend; car il y a. Dieu merci! des journaux qui ont su se faire une clientèle considérable en défendant de très nobles causes. Il est incontested>le pourtant que la réaction, pour employer un mot impropre. mais assez bien entendu dans sa synthèse, obtient moins de faveur auprès du public que le dévergondage de la démagogie. Un jom-nal défend, par exemple, l'autorité, la tradition, le spiritualisme, la morale,la religion, en un mot, toutes les doctrines, toutes les croyances et toutes les forces idéalistes qui font l'honneur, la beauté et la santé des peuples; il combat, par contre, l'athéisme en philosophie, le positivisme en morale, le jacobinisme en politique, le socialisme en économie, le naturalisme en littérature, qui sont les plaies vives de la société contemporaine et les traits caractéristiques du régime qu'elle s'est donné : il est certain que ce journal se fera plus d'honneur par son choix qu'il n'y gagnera de clients.
Qu'est-ce à dire? C'est qu'il est plus avantageux de dépraver la foule que delui enseigner le devoir. Le journal qui défend les principes conser\'ateurs de l'ordre social aura toujours moins de vogue que celui qui prêche le mépris des règles et l'elTraction des lois. Cela se comprend de reste. L'ordre, comme le bien, est une gène: il faut se priver ou se contraindre, il faut vaincre l'instinct pour le respecter. Au contraire, le dévergondage révolutionnaire a toutes les séductions du mal, et la plupart de ceux qu'il tente trouvent qu'il est plus commode et plus agréable de descendre le coureuit que de le remonter,
Prodicus de Céos nous a conté les tribulations d'Hercule devant les appels concurrents du plaisir et de la vertu.
Il choisit la vertn, qui lui sembla plus belle.
Ce parti est assurément le plus honorable; mais la vertu fut toujours une carrière d'exception. Les héros ne sont des héros et les saints ne sont des saints que parce qu'ils montrent une vertu supérieure au commun des hommes. La foule va d'instinct à ce qui la séduit ; mais c'est déjà la corrompre que de lui plaire. On lui pUtit en flagornant ses vanités, en caressant ses chimères, en conspirant avec ses vices, en donnant pour Gn à la brigue politique la satisfaction de ses rêves les plus extravagants, de ses passions les plus brutales, de ses plus grossiers appétits. On lui déplatt, au contraire, en prenant le contre-pied de cette brigue corruptrice, c'est4-dire en lui préchant l'observance et le respect des règles conservatrices de l'ordre. Or, la fortune n'est pas égale entre ces deux partis. L'un a pour lui la vogue, le bruit, l'éclat, le succès pécuniaire et le succès politique, la conquête et la jouissance du pouvoir, bref l'hégémonie universelle; l'autre n'a pour lot que l'obscurité, l'insuccès et l'abandon. Les âmes fières qui l'adoptent trouventleur récompense dans la conscience qu'elles ont de leur supériorité morale et dans la hauteur de leur mépris. Mais il faut avoir dans l'esprit des clartés particulières et une trempe de caractère assez rare pour se ranger, comme Caton, du côté des vaincus. Albert Duruy, que j'ai beaucoup aimé, rendait à ces grands cœurs un hommage dont il eût pu réclamer la meilleure part. — « Il y a, disait-il, pour les Ames un peu bien situées des satisfactions qui échappent au vulgaire et qui sont déjà par elles-mêmes une revanche. La foule peut se donner d'autres jouissances et les partager avec ses serviteurs; elle ne connaîtra jamais cette volupté de sentir qu'on est un contre dix et qu'on ne se rend pas, qu'on a contre soi la
force imbécile et brutale et qu'elle vous écrase, mais sans vous dompter, d C'est le glorieuxprivilège de l'élite; mais l'élite n'est jamais, par sa distinction même, qu'une minorité, et c'est la foule délirante, hélas 1 c'est le suffrage universel qui distribue les prix.
Il y a donc intérêt, pour qui ne voit dans la presse qu'un instrument de fortune et ne recherche par elle qu'un succès égoïste, succès d'argent ou succès d'ambition, à prendre parti pour les instincts de la foule contre la raison de l'élite. C'est cette considération subalterne qui détermine la a ligne » du journal dans la plupart des cas, et il en résulte que la presse, en sa majorité, est beaucoup plus un agent de dissolution politique et sociale qu'un auxiliaire de l'ordre. C'est un phénomène désolant, à coup sûr, mais qui n'est pas totalement imputable à la presse elle-même. Elle a subi l'influence ambiante d'un régime qui semble n'être apparu parmi nous que pour bouleverser de fond en comble la société et l'Ëtat, les lois et les mœurs. La politique révolutionnaire, dont la république est la formule, n'est dans son principe, dans ses fins et dans ses œuvres qu'une immense Ligue du mal. Elle a fondé son règne sur les pires instincts de la nature humaine, et le journal est devenu entre ses mains un instrument de dépravation incomparable. C'est par lui qu'elle a fait pénétrer dans les villages les plus fermés jusque-là et les mieux assujettis aux vieilles et bonnes traditions familiales l'esprit d'insoumission et d'irrévérence , la blague faubourienne, le mépris insolent et niveleur, l'envie meurtrière, les curiosités libertines et la plus obscène impiété. Il n'est point de mœurs qui résistent à cette intoxication de l'ordure et de l'envie coalisées contre toutes les aristocraties, et la question précisément est de savoir s'il ne faut pas que ce genre de liberté périsse pour que la France re%ive.
Le mal est constant et se cause est connue. Il y a une altération profonde et toujours croissante de la conscience française : la presse est le principal agent de cette dépravation. Convient-il à l'intérêt général de la nation que le mal s'aggrave en se perpétuant? Est-il expédient, au contraire, de le réprimer? Si on le réprime, que devient la liberté d'écrire et de penser? S'il reste indemne et libre, qu'adviendra-t-il du pays lui-même? Il y a cent ans qu'on agite ce problème sans le résoudre jamais. Tous les gouvernements ont fait des lois libérales ou répressives sur la presse ; tous les parlements ont discouru sur elle ; tous les politiques et tous les publicistes ont abondé en thpses véhémentes et contradictoires : lois, projets, essais, discours, études, articles ; bref, les consultations écrites ou parlées, consacrées au régime de la presse, formeraient à elles seules une bibliothèque énorme, et de ce concours séculaire il n'est sorti aucune solution. La question du régime de la presse apparaît donc comme le plus compliqué des problèmes, si l'on en juge par cet énorme entassement d'essais stériles ; mais ce n'est qu'une apparence. En réalité, le problème serait facile à résoudre, si ceux qui l'agitent étaient de bonne foi. Malheureusement c'est une condition qui semble irréalisable. Les avis diffèrent suivant la condition politique de celui qui les émet. On est libéral dans l'opposition, intolérant au pouvoir. Tel libertaire farouche, qui bravait la prison et l'exil pour la conquête de la liberté, traite allègrement de n guitares » ses revendications d'antan, depuis qu'il possède le gouvernement de ses rêves. Gambetta se prit d'une admiration pro-
306 THÉORIE DE LORDRK
fonde pour la Constitution de 1852, lorsqu'il ne fut plus d'accord avec ses anciens électeurs. Par contre, les sectateurs les plus échauffés du régime autoritaire se révèlent libéraux farouches sous la république, et poussent des cris d'aigle lorsqu'elle fait mine de vouloir ébarber leurs plumes. Il est évident qu'une question exposée à de pareilles sautes de vent ne peut être close parla politique de parti. Elle reste fatalement ouverte, parce qu'elle est le principal aliment du conflit inapaisabic qui mettra de tout temps aux prises les hommes du pouvoir et les hommes de l'opposition. Le problème restera donc insoluble aussi longtemps qu'il sera soumis aux vicissitudes de l'esprit de parti. Mais si étroites et si fortes que soient ces servitudes, il n'est pas impossible à l'honnête homme de s'en affranchir et de s'élever jusqu'à la vision impartiale et sereine de la vérité.
La liberté de penser et de publier sa pensée est de droit naturel. Mais cette Hberté, comme toutes les autres, a pour limite le droit d'autrui. 11 y a donc abus, dès qu'il y a offense, et tout abus appelle ou légitime une répression. Cette vérité de principe qui nous parait toute simple a cependant rencontré des contradicteurs. Un grand sophiste de la plume, qui secouait les idées de son temps comme un faneur secoue son foin, Emile de Girardin, prétendait établir en principe l'impuissance absolue de la presse, et il concluait de son impuissance à son irresponsabihté . Selon lui, l'injure, la diffamation, la calomnie, la provocation au meurtre, au pillage, à la guerre civile, n'étaient que des manifestations immatérielles, par conséquent, insaisissables. Si, d'aventure, elles étaient suivies d'actes répréhcnsibles qualifiés crimes ou déhts par le Code pénal, les auteurs de ces actes étaient poursuivis et punis conformément aux lois. Mais la plume qui les avait provoqués devait rester indemne! Ce paradoxe a peut-être encore quelques prosélytes dans la presse anarchiste; on ne
:.çinzeaoïGoOQle
trouverait pas ailleurs un honnête homme pour le défendre. Il choque si violemment la notion innée que nous avons de la justice et de la responsabilité, qu'il se réfute par son énormité. Le bon sens le plus vulgaire nous dit que celui qui provoque ou conseille est infiniment plus coupable que celui qui exécute. L'un est un malfaiteur réfléchi et pleinement conscient du crime qu'il commande ; l'autre n'est le plus souvent que l'instrument aveugle de la fureur que son maître lui souffle.
Sur ce point spécial, l'accord est facile. On consent généralement h reconnaître que l'abus envers les personnes impUque une responsabilité pénale. Les lois les plus libérales sur la presse ont établi ce principe et déterminé ses sanctions. Elles ont qualifié crimes ou délits l'injure, la diffamation, la calomnie, la provocation aux violences, et spécifié les peines qui les punissent. Mais c'est là, il faut bien le dire, le moindre intérêt de la question. L'injure, la diffamation, la calomnie, la violence, ne constituent qu'une industrie subalterne qui s'exerce, il est vrai, par k presse, mais ne se confond pas avec eUe et ne saurait, en tout cas, diviser les honnêtes gens. La presse, c'est proprement le marché des opinions. Les journaux aux pa\'illons multicolores sont assimilables à ces boutiques en plein vent où marchands et marchandes à la parole agile offrent leur marchandise aux passants. Les opinions qu'ils débitent sont les plus hétérogènes du monde. EUes vont de la tradition la plus archaïque à l'anarchisme le plus échevelé. Mais elles ne s'attaquent plus aux personnes. EUes sontimpersonnclles, abstraites, purement spéculatives, et ne mettent en cause que des sy»> tèmes ou des idées, Eh bien, toutes ces opinions ont-elles un droit égal à la hberté? Voilà l'épineux et vivace problème qui met aux prises, depuis des siècles, les théoriciens de la liberté et les gouvernements conservateurs de l'ordre.
308 THÉORIE DE L'ORURE
II parattrait extraordinaire qu'on ne ftt pas intervenir en un pareil débat les doctrinaires, jadis illustres et maintenant un peu négligés, qui furent pendant plus d'un demisiècle les maîtres de la politique. Benjamin Constant fut le premier qui établit en principe la liberté des opinions. Mais il n'était pas tellement sârde ta vérité de sa doctrine qu'il ne prit quelques précautions contre ses conséquences. Il concéda que la propagation de certaines idées, la diffusion de certaines théories, pouvaient faire courir quelques dangers à l'ordre social. Mais comme il redoutait, d'autre part, l'estimation arbitraire des juges d'Ëtat, il crut avoir trouvé la vraie mesure de la liberté et de la défense sociale en déférant au jury, ic'est-à-dire à la conscience publique elle-même, la charge de juger les procès d'opinion. Cette garantie ne parut pas suffisante à Royer-Collard, autre doctrinaire non moins éminent. Partisan delà liberté, commellenjamin Constant, mais redoutant, comme lui, les « excès » de la presse libre, il imagina le cautionnement. 11 dit : « Un journal est une influence, et peut-être la plus puissante. L'influence politique appelle une garantie ; la garantie politique ne se rencontre, selon les principes de notre charte, que dans une certaine situation sociale ; cette situation est déterminée par la propriété ou par ses équivalents. Voilà le principe du cautionnement, principe qui lui donne une base bien plus large et plus solide que la garantie des condamnations judiciaires. » Tocqueville était perplexe.
— H En matière de liberté de la presse, dîsait-il, ù n'y a réellement pas de milieu entre la liberté et la licence. ■ Mais il se résignait à la licence par amour de la liberté. Je rappelle le témoignage de ces illustres ancêtres pour l'honneur de la question, mais sans leur accorder la moindre autorité présente. Car leur opinion ne valait que pour l'époque où ils dogmatisaient. C'était le temps où le journal était encore un objet de luxe. Il restait aux mains
:.çinzeaoïGoOQle
LA PAESSE 309
d'une oligarchie libérale et même frondeuse, mais sévèrement défendue contre les aventures démagogiques par son esprit, son éducation et aes intérêts de caste ; il ne descendait pas plus bas. Benjamin Constant, Royer-Collard et Tocqueville n'avaient ni vu ni prévu les temps où ie journal pénétrerait jusqu'aux couches sombres de la démocratie, et deviendrait le bréviaire de l'ouvrier et du paysan. J'imagine que leur doctrine serait assaillie de doutes, et peut-être frissonnante d'effroi, s'ils pouvaient lire les mêmes journaux que nous.
Je ne fais pas plus de cas des invocations à la liberté, qui défrayèrent l'éloquence des orateurs de l'opposition sous le second Empire, parce que ces manifestations n'étaient qu'une arme de parti. Les revendications célèbres de M, Thiers en faveur des libertés nécessaires ne sont pas plus recevables, à ce titre, que les protestations tardives de M. de Persigny, qui se réveilla libéral lorsqu'on ne l'employa plus. Ce sont là de pures pasquinades. Il n'y a d'opinion sincère et vraiment digne d'attention que celin du témoin désintéressé qui oppose sa doctrine à la réalité présente et formule des conclusions manifestement exemptes de toute préoccupation égoïste. C'est le cas, par exemple, de M. Emile Ollivier, qui, resté attentif au conflit des idées et des passions de secte ou de parti, nous envoie, du fond de sa retraite, son avis fortement motivé sur le régime de la presse. Il est partisan de la liberté absolue des opinions et résume sa doctrine en ces termes : t De quelque manière qu'elle se produise, convenable ou inconvenante, modérée ou passionnée, outrageante ou mesurée, une opinion est inviolable. Ce qui est matériel n'a pas de prise contre ce qui est immatériel. A un acte on oppose un acte. A une opinion, on n'oppose qu'une opinion. L'acte, on le punit ou on le récompense; on l'empêche ou on le permet; l'opinion, on l'écarté, on l'approuve ou on la réfute. »
Ce n'est pas mon sentiment. Il y a des opinions malfaisantes, comme il y a des substances nuisibles. Or, si c'est à juste titre que la loi interdit le libre commerce des poisons, afin de préserver la vie des individus contre le meurtre par imprudence ou l'assassinat, il est aussi légitime de prendre ses précautions contre la libre propagation des opinions assassines, afin de sauver la conscience nationale de l'empoisonnement. On dira que ces deux sortes de poisons ne sont pas comparables. La strychnine, par exemple, est une substance matérielle dont les effets meurtriers et soudains sont reconnus par tout le monde, et tout le monde sait aussi que l'individu qui l'absorbe est irrémédiablement perdu. Il est donc juste que le pharma^ cien ne la délivre que sur ordonnance de médecin. Au contraire, l'idée est immatérielle, par conséquent, insaisissable. Si elle est nuisible, elle est aussi neutralisable, et trouve son antidote dans la contradiction. Il suffit à l'esprit qui l'absorbe de s'administrer une dose d'opinion contraire pour que sa vertu nocive soit détruite. Donc la liberté du mal a son équivalence dans la liberté du bien, et tout se résout au mieux par la liberté de discussion. Malbeureusement, le raisonnement est plus spécieux que probant. Il suppose entre le bien et le mal une équivalence que ni le moraliste ni l'homme d'État ne peuvent reconnaître. En principe, le mal n'a pas de droits, non plus que l'erreur. Ils existent fatalement, parce qu'ils sont l'envers du bien et de la vérité, qu'on ne connaitrait pas, s'ils n'avaient pas de contraires. Mais il ne s'ensuit pas qu'ils aient des titres au respect des honnêtes gens. La maladie est également une fatalité de la vie animale ; mais, quoique fatale, on s'ingénie à la vaincre au profit de la santé. Ainsi dans l'ordre intellectuel et moral, tout en subissant la fatahté de l'erreur et du mal, il y a toujours pour ceux qui ont charge d'àmes obligation de les combattre et de réduire leur part au minimum de nocuité possible.
Mtiis en supposant qu'il y ait équivalence de droits entre le bien etlcnial, entre la vérité et l'erreur, que le conflit des idées sedoive toujours résoudrcpar la librediscussion et qu'il suffise, enfin, de dresser chaire contre chaire, autel contre autel, journal contre journal, pour assurer la victoire à la meilleure cause, il resterait encore à savoir si ce mode de neutralisation par l'antidote est, dans la pratique, d'une réalisation facile. Lorsqu'un individu a pris du poison, il est d'une pratique courante de lui administrer un contrepoison pour le sauver. Le remède s'impose de lui-même, et le patient le réclame. Mais quel moyen pratique avezvous de faire agréer l'antidote des poisons intellectuels 1 Un pauvre homme, sans éducation et sans critique, se rcpait tous les matins de ta lecture de journaux anarchistes. Ce sont des idées immatérielles, on ne peut les saisir. Mais ces idées immatérielles n'en allument pas moins en lui un foyer de haine et de fureur qui lui font souhaiter l'efFond renient du monde. Comment vous y prendrcz-vous pour lui administrer l'antidote, je veux dire ïa lecture de journaux bien pensants qui lui enseigneront la pondération, l'apaisement, un sens plus juste des lois qui gouvernent le monde elle respect de Tordre social? Un ouvrier sort d'une réunion collectiviste où il s'est grisé de,t sophisme» qui lui promettent à court terme l'effondrement delà société capitaliste et la nationalisation de la propriété. Qui se chargera de l'envoyer dans une église, où il .se déchargerait peut-être de ce fardeau de haine et de démence, en se pénétrant des béatitudes du Seimon sur la Montagne?
Non, l'anarchiste ne lira pas les journaux qui so simt voués à la défense de l'ordre; le collectiviste ne voudra pas connaître les enseignements de l'Évangile, et nul dos malheureux voués par les mauvaises lectures ou les mauvaises paroles à l'intoxication révolutionnaii'e n'entendra jamais la voix libératrice de ceux qui pourraient le guérir de sa folie. Mais d'autres, au moins, liront les journaux et
les livres qu'ils ne veulent pas connaître, entendront tes paroles de justice et de vérité qu'ils ne veulent pas entendre, et ce prosélytisme du bien fera équilibre aux conquêtes du mal 1 C'est la théorie de /air pUiy, comme disent les Anglais. Ses partisans demandent la lutte ég^ale et libre entre les opinions ; d'abord, parce que la lutte en elle-même leur parait belle, vivifiante et féconde, et que mieux vaut, à leurs veux, une liberté orageuse qu'une servitude asphyxiante ; ensuite, parce qu'ils croient à la \ictoire définitive du bien sur le mal, de la vérité sur l'ei^ reur, de la raison sur le sophisme. Mais, à nous, cette spéculation paraît tout à fait illusoire. Il n'est pas ^Tai que la lutte soit égale entre les opinions, et cette parité de condition esl, de fait, irréalisable. Pour égaliser les chances entre les thèses concurrentes, il faudrait pouvoir prêter aux unes el aux autres indistinctement la même puissance de séduction, et, par suite, leur assurer un chiffre égal de clients. Vous n'y pensez pas ! Comme je l'ai dit plus haut, les thèses révolutionnaires, soit qu'elles caressent les instincts grossiers de la foule, soit qu'elles excitent ses colères, trouveront toujours plus de faveur que les thèses contraires, par cette raison naturelle et décisive qu'il y a dans le monde plus de misérables, plus de rêveurs et d'envieux que de satisfaits. Il est donc inévilable que la propagande démagogique fasse progressivement la conquête du nombre, et comme le nombre, en démocratie, est le maftre souverain, il sera le complice triomphant des sophistes qui le mènent et rendra leur victoire inéluctable.
Il y a donc pour l'Étal, qui a la garde de l'ordre et des conditions morales et sociales qui l'assurent, des précaiH
:.çinzeaoïGoOQlc
lions à prendre contre les entrarnemcnta certains de la démocratie. On pourra trouver cette prétention monstrueuse, et même antinomique à la souveraineté nationale. Car l'Ëtat ne se distingue pas de la démocratie ; c'est une même chose sous deux noms différents, et il parait, en effet, déraisonnable de demander au souverain de prendre des précautions contre lui-même. Cette métaphysique, je le reconnais, ne laisserait aucun raisonnement debout, si l'on raisonnait suivant les principes. Mais la politique est proprement le domaine de l'empirisme, et la métaphysique n'a rien à y voir. En fait, l'État est l'organisme de la démocratie ; il a son expression et sa vertu dans les pouvoirs publics qui en sont la délégation, et c'est à cette délégation qu'incombe le devoir de légiférer et de gouverner pour elle. Quant à la démocratie proprement dite, elle ne peut rien, parce qu'elle ne sait rien. On choquerait la plupart des citoyens, si on leur disait qu'ils ne sont pas plus libres que ne l'étaient leurs pères sous l'ancien régime. Cependant, rien n'est plus vrai. Ils ont changé de mattres; mais ils obéissent toujours, parce qu'il est conforme à la loi éternelle des êtres que le troupeau obéisse au chien de garde ou au berger. Ce sont des choses qu'on ne dit pas. Nous sommes, pour la plupart, dupes volontaires de la logomachie que le gongorisme révolutionnaire a introduite dans le langage des partis. Mais ces mots orgueilleux et sonores ne correspondent à aucune réalité. La démocratie prise dans son sens étymologique est une pure apparence, et la souveraineté qu'on lui attribue n'est qu'un leurre. II vient un jour tous les quatre ans où ce prétendu souverain élit ses mandataires : ce choix serait proprement un acte de souveraineté, si rare et si court qu'il soit, si le vote qu'il émet était conscient et libre. Mais il est absolument le jouet des charlatanismes variés qui s'exercent sur lui. Cela fait, le souverain retombe dans sa servitude accoutumée. Il est semblable à un dément millionnaire pourvu
d'un conseil judiciaire. Or, qu'est-ce qu'un millionnaire qui ne jouit pas de sa fortune ? Et qu'est-ce qu'une démocratie qui ne se gouverne pas? Qu'est-ce qu'un souverain qui ne fait rien par lui-même et laisse à d'autres le soin de penser et d'agir pour lui?
Il faut que les choses aillent ainsi, parce qu'il est impossible qu'elles aillent autrement. Soîtl ces constatations n'ont pas pour objet de revendiquer le gouvernement direct. L'imbécillîtéélectorale de ladémocratie ne témoigne qu'avec trop d'éclat combien elle est incapable de se gouverner elle-même. Mais s'il lui faut des conseils, des tuteurs et des maîtres pour gérer ses afffdres et diriger sa vie, il faut aussi reconnaître h ceux qui sont investis de cette magistrature tous les droits et tous les devoirs d'un tuteur. C'est, en somme, l'État représenté par les pouvoirs publics qui remplit ce rôle. Or, il appartient àl'Ëlatde veiller à sa santé morale aussi bien qu'à sa santé physique. Aucun théoricien de la liberté ne trouve mauvais que l'Ëtat prenne des précautions pour préserver la santé et la vie des citoyens contre les accidents. Les lois et décrets ayant cet objet sont innombrables et paraissent légitimes atout le monde. Serait-ce donc le fait d'une prévoyance moins Irgilime que de prendre des précautions analogues pour préserver leur santé intellectuelle et morale du sophisme et de la dépravation? Il y a des opinions aussi dévastatrices que les plus terribles toxiques. \. quel titre serait-il défendu à l'État d'en interdire la propagation?
C'est qu'il faut, nous dit-on, les juger d'abord, et que l'État n'a pas qualité pour cela. — «Ce n'est pas auxgouvernemenls, dit M. Emile Ollivier, qu'il appartient de décider ce qui est vrai. L'erreur n'a d'autre juge, d'autre maître, d'autre dominateur que la vérité. ■ — Oui, mais qu'est-ce que la vérité? Il y a longtemps que ce cri d'angoisse a été jeté à travers le monde, et nul homme n'y a répondu. C'est que personne ici-bas ne connaîtra jamais
:.çinzeaoïGoOQlc
la vérité en soi. L'esprit humain peut concevoir l'absolu; il ne l'atteint pas. Nous nous faisons des certitudes h la mesure de notre humanité, et nous les décorons du nom de vérités. Ce ne sont que des contingences mobiles et périssables comme l'individu qui les proclame. Elles n'obligent personne. Que sert-il de dire que la vérité seule a qualité pour faire justice de l'erreur, si la vérité nous est inaccessible? La vérité des uns est l'erreur des autres, et réciproquement. Tout sectateur d'une idée, d'un système, d'une croyance, se flatte de posséder la vérité ; mais précisément parce que tous ont la même prétention, la vérité n'est avec aucun d'eux. C'est pourquoi le conflit des opinions reste indéfiniment ouvert à la dispute éternelle. Dans l'ordre philosophique, cette spéculation est sans inconvénient, bien qu'elle soit lamentablement vaine, puisqu'elle ne peut aboutir jamais. Du moins, elle ne met aux prises que des idées abstraites, sans rapport immédiat avec les réalités tangibles. Mais est-il vrai qu'on puisse impunément professer le même éclectisme en matière d'État? Est-il vrai que, dans le domaine de la politique, la vérité ne se puisse distinguer de l'erreur, et que les pouvoirs publics, en tout cas, n'aient pas le droit d'en décider, sous prétexte que les opinions sont libres?
Je me suis fait une autre idée du rôle et des devoirs du gouvernement. Gouverner, c'est veiller à ce qu'il n'arrive pas de mal à la collectivité sociale. A Rome, la fonction gouvernementale des consuls se résumait dans cette formule : Caveant consutes ne quid detrimenti res puèlica cafiiat. Le mal, en politique, c'est te qui trouble ou menace l'ordre social. Or, l'ordre a des lois inflexibles dont on ne peut s'écarter une heure sans verser dans la révolution. Il existe, enpoliliquccommeenmorale.desprincipes, des règles, des traditions, des croyances, des intérêts mêmes qui sont l'assise séculaire du gouvernementctdessocietes.il va, d'autre part, des sophismcs, des préjugés, des passions, des chi-
316 THll:OR[E DE L'OnDRE
mères, des appétits qui sont le ferment vivace des révolutions. C'est lalutte étemelle entre le jour et la nuit, le bien et le mal, l'ordre et l'anarchie. Théoriciens et dilettantî peuvent trouver que ces causes ennemies ont des droits é^aux devant l'esprit, et que leur furtune relève uniquement de la libre critique. Un gouvernement investi de la tutelle d'un peuple a l'obligation de choisir entre elles, et de conformer sa politique aux raisons qui ont déterminé son choix.
Mais comment choisira-t^il? A quel signe reconnaître que teUeopinionestl'erreur, et que telle autre estla vérité? Tout simplement à leur nuisance ou à leur utilité. La vérité politique, c'est ce qui est conforme au bien du plus grîuid nombre ; l'erreur, c'est ce qui lui nuit. Les gens k principes trouveront ce critérium subalterne; mais c'est le seul qui soit sûr. On peut le mettre à l'épreuve dans toutes lesquestions, l'opposer à toutes les hypothèses, il sera toujoursadéquat à l'intérêt bien entendu de la société et de l'Ëtat, à la morale, à la justice, h l'honneur, h la liberté même, dans la mesure oh elle est bienfaisante. L'empirisme nous choque et nous trouble, parce que nous avons pris depuis longtemps l'habitude d'opérer sur des abstractions. Notre langue politique est un pur artirice. Elle cultive les mots,, les formules, les idées, et n'a point souci des réalités. Faites l'analyse des plus beaux discours qui s'échangent à la tribune du parlement, ou des controverses de presse sur les questions de doctrine, vous serez étonné de les trouver si vides. C'est de la métaphysique. Les mots, les idées, les thèses sont des abstractions qui n'ont qu'une attribution purement spéculative. Tout cela bruit et s'ébat dans un monde conventionnel, chimérique, surh^lmain,oil les entités métaphysiques prennentla place des soucis positifs et des besoins réels de l'humanité.
Il n'y a pas de dogmes en politique; il n'y a même pas de principes, si l'on entend par là des vérités absolues qui
:.çinzeaoïGoOQle
obligent le citoyen, parce qu'il n'en est pas le mattre. Il y a seulement des règles formulées par l'expérience accumulée des siècles, et que l'on peut, à ce titre, ériger en principes, parce qu'elles ont la certitude des lois les plus sûrement éprouvées. Ces règles sont tout empiriques. Elles sont nées de l'instinct collectif des hommes réunis en société, et ont pour objet la conservation de la communauté. Or, la règle primordiale des sociétés constituées en États est d'éliminer les éléments pernicieux qui pourraient désagréger le groupement social, désunir ses forces, troubler sa cohésion et changer l'union en anarchie. Il ne faut pas dire que ces éléments évincés ou proscrits ont un droit propre à faire ce qui est conforme à la loi de leur nature. En principe, l'individu n'a pas de droits propres contre la collectivité. L'état de société résulte d'un contrat tacite entre citoyens d'un même pays, et ce contrat consiste dans la rigoureuse observance des lois et conventions sur lesquelles cette société repose. En droit strict, je ne -dois rien à mon voisin, et mon voisin ne me doit rien, que le respect de notre liberté réciproque. Par voie de conséquence, la collectivité, c'est-à-dire la société, n'a d'autres obligations envers l'individu que celles qu'il supporte lui-même envers l'ensemble des citoyens. C'est ce qu'on appelait autrefois le Pacte social. Le mot est démodé, mais la chose est toujours vraie. Nous ne vivons en société qu'en raison d'un pacte à la foisconscnti et imposé par tout le monde. Quiconque trouve ce pacte incommode a la liberté d'aller chercher ailleurs les conditions d'existence qui lui agréent; mais quiconque attente à l'ordre établi par la collectivité doit aussi s'attendre à voir ceux qui le défendent prendre les précautions nécessaires à sa sauvegarde.
Auguste Comte se déclarait partisan d'une religion d'Ëtat, parce qu'il savait mieux que les poUtîciens qui sont nés de lui quel merveilleux instrument de discipHne
sociale sont les religions. Il eât voulu de même et pour la même raison que certaines vérités d'expérience, tiomuables comme la nature humaine qui les formula, et nécessaires au maintien de l'ordre, fussent érigées en principes d'État et déclarées inviolables. Rien assurément n'est plus attentatoire à la liberté de penser qu'un pareil projet. Maia si noble et chore que soit cette liberté, il reste à savoir si elle vaut ce qu'elle coûte à la sécurité sociale, à la paix des esprits, à l'barmonie des forces et, en un seul mot, à l'ordre universel. Il est certain, par exemple, qu'Auguste Comte, s il eût été le maître de réaliser l'Etat tel qu il l'avait conçu, aurait interdit la propagation par la parole et par la plume des idées anarcliistes et de la sociologie révolutionnaire, qui conduit aux mêmes fine. C'eût été, sans contredit, un attentat énorme contre la liberté de penser, et les idéologues, comme disait Napoléon, auraient eu les meilleures raisons de s'en plaindre. Mais serait-ce un dommage vraiment pour la société française d'ignorer l'anarchisme? Moins de cervelles détraquées, moins de haines déchaînées, moins de rêveries assassines, moins d'attentats et moins de victimes, voilà ce que représente, en ses effets, l'immolation d'un principe à l'intérêt du plus grand nombre. Le respect du principe valait-il qu'on le payât d'un tel prix?
Tout ce qui précède a pour but de montrer qu'il y a des opinions malfaisantes dont il faut comprimer l'essor pour sauver la paix sociale, et cette démonstration conduit acondure contre la liberté. Mais ce n'est là qu'un des aspects de laquestion, et ce serait mal juger que déjuger en ignorant les autres. Si la presse a ses vices, elle a aussi sa vertu. Elle est la gardienne, sinon la plus attitrée, du moins la plus efficace, du droit, de la justice, de ta liberté, de l'honneur, de la probité dans l'État; la sur\eillante avisée de tous ceux qui détiennent une part de la puissance publique, la dénonciatrice implacable des abus et des Wces
:.çinzeaoïGoOQle
de leur administration el de leur gouvernement. Elle est le témoin vigilant qui raconte tous les malins aux citoyens les actes et les mœurs des gens en place, depuis le garde champêtre jusqu'au ministre. Ses témoignages, à vrai dire, sont toujours suspects de partialité et rarement désintéressés. Elle sertdes passions, des rancunes, des ambitions, des appétits qui sont toujours en guerre, et ni l'exactitude ni la justice ne font partie de ses attributs; mais cette injustice même est une protection. Il est bon que tous ceux qui sont investis d'un mandat public el lionneiit en leurs mains la fortune des autres sentent incessamment peser sur eux cet œil d'espion qui les empêche de mal faire, par cela seul qu'il les regarde. Ils seront peut-être injuriés, calomniés, vilipendés, même lorsqu'ils font le bien. C'est leur affaire de demander contre l'injure et la calomnie des sanctions réparatrices. Mais fussent-ils des saints, fussentils des hommes d'un génie impeccable et d'une exceptionnelle vertu, il convient qu'une critique vigilante et libre contrôle tout ce qu'ils font, et qu'ils se sentent contrôlés. Ce libre contrôle est le seul qui conserve et qui purifie. Il est plus facile, à coup sûr, de gouverner dans le silence et l'ombre. On peut même avouer que l'action qui s'exerce ainsi, sans condition et sans témoin, est plus prompte, plus efficace, plus saisissante en ses effets que celle qui laisse discuter ses raisons et éclairer sa marche. Mais elle porte aussi avec elle de terribles chances. On ne va jamais longtemps dans la nuit sans se heurter à l'obstacle et rouler auxabfmes.
Royer-Collard avait donc raison de dire : — « Le bien et le mal de la presse sont inséparables. » C'est pour cela
que personne n'a pu trouver encore le régime qui lui convienne. Il n'y a jamais eu de bonne loi sur la presse, et il est à croire qu'il n'y en aura jamais. Le meilleur régime serait celui qui, s'accommodant aux circonstances, serait libéral lorsque l'ordre ne court aucun risque, et sévère aux époques de crise. « Il est prévoyant, dit M. Emile Ollivier, d'avoir deux législations différentes : celle des temps calmes et celle des temps orageus. » Avant lui, Montesquieu avait émis le même avis sous une autre forme : — « Il y a des cas où il faut mettre pour un temps un voile sur la liberté. » Et c'est pour ces cas-là que Rome avait institué la dictature qui suspendait toutes les libertés. Sans doute; mais il serait toujours difficile de déterminer le tcmpsauqucl devrait s'appliquer l'une ou l'autre législation, et c'est précisément dans la transition du calme à l'orage que l'ordre ou la liberté courraient les plus grands périls. L'idéal serait peut-être un arbitraire intelligent et large, tel qu'on pourrait l'attendre du « bon tyran » dont rêvait Renan, et que les bonnétes gens commencent à réclamer de tous leurs vceu-v . U mesurerait la liberté de la presse à l'utilité bien entendue de l'État et des citoyens, et sa justesse impeccable vaudrait mieux à tous égards que la justice hasardeuse du jury, qui est, à l'ordinaire, stupide ou làclie; mieux, en tout cas, que celle du tribunal correctionnel, qui est bassement scrvile.
Malheureusement, le bon tyran ne sera jamais qu'un personnage de rêve. Ce n'est pas de lui qu'il faut attendre le régime idéal qui laisserait à la presse toute sa bienfaisante influence et lui retirerait son venin. C'est à l'État suffisamment édifié surles avantages et les périls corrélatifs de la liberté qu'il appartient d'en réglementer l'usage. La valeur d'une législation sur la presse dépend uniquement de la juridiction qu'elle institue, et la juridiction doit être accommodée à la qualité des délits sur lesquels elle prononce. Les délits commis par voie de presse peuvent se
:.çinzeaoïGoOQle
LA PRESSE rai
ramener è. deux catégories : délits envers les personnes et délits envers la chose publique, ou délits d'opinion.
Les délits envers les personnea, c'est l'outrage, l'injure, la diffamation, la calomnie, la violence, le chantage, etc. Ce sont des délits de droit commun et justiciables, à ce titre, du droit commun. II n'existe, en somme, aucune différence entre l'injure ou la diffamation conmiise par voie de presse et celle qui se produit sous une autre forme, si ce n'est que le journal prête au délit une plus large publicité. Mais qu'on profère à voix haute, dans un endroit public, des injures ou des calomnies, qu'on les propage par lettres ouvertes, qu'on les imprime dans un journal, le délit est le même et doit être, par conséquent, assujetti aux mêmes sanctions. C'est par une anomalie difficile à concevoir, impossible à défendre, qu'on a créé dans la légis< lation une catégorie spéciale pour ce genre de délits. Écrits ou parlés, ce sont des abus de langage qui relèvent indistinctement de la juridiction commune, c'est-4-dire de la police correctionnelle.
Il est juste aussi que la sanction soit proportionnelle, non seulement à la gravité du délit, mais à sa publicité. Celui qui injurie ou diffame par des propos proférés en pleine rue et celui qui publie cette injure ou cette diffamation dans un journal commettent un délit identique. Hais le tort subi par la victime du délit n'est pas le môme, suivant qu'il s'adresse à une douzaine de témoins rassemblés par le bruit ou à cent mille lecteurs. La loi de t88i, qui régit actuellement la presse, punit la diffamation commise envers les personnes d'un « emprisonnement de cinq jours à six mois et d'une amende de 25 à 2,000 francs, ou de l'une de ces deux peines seulement ». La peine corporelle est suffisante; la peine pécuniaire ne Test pas. C'est surtout à la bourse qu'il faut frapper le diffamateur, si l'on veut, non pas seulement réprimer efficacement cette méprisable industrie, mais encore en abolir l'usage. En An-
gleterre, les lois répresaives de ladiffamatioa soDt terribles, puisqu'elles combinent la peine de mort avec des amendes ruineuses. Ces sanctions, toujours applicables, ont cessé d'être appliquées, parce que le délit a presque complètement disparu. La presse anglaise doit à cette réforme de ses mœurs une tenue, une dignité et un crédit qui lui assurent la première place.
Il doit être entendu que la vie privée des citoyens est chose sacrée et qu'on ne prendra jamais de précautions trop sévères pour lui assurerle respect qui lui estdû. Il y a cependant une différence à faire entre tes citoyens dont la vie reste strictement privée et ceux qui toucbent à la vie publique. Personne n'est tenu de briguer un emploi d'Ëtat^ quiconque le brigue et l'obtient est tenu d'y apporter un passé sans tache et un crédit immaculé. Qu'il s'agisse d'une fonction publique ou d'un mandat public, il est une condition préalable à toutes les garanties qu'on peut exiger de lui : c'est qu'il soit d'abord honnête homme et homme d'honneur. S'il ne l'est pas, il importe à l'intérêt supérieur de l'État, encore plus qu'à la moralité publique, que la presse, qui est ici l'interprète de la conscience nationale, ait toute liberté de le dire et de le prouver. Il est malheureusement certain que les démocraties ont un sens moins afûné de la propreté que les aristocraties. Et l'honneur est la propreté de l'âme. Or, les effroyables scandales qui ont éclaté coup sur coup, en ces dernières années, témoignent qu'il y a beaucoup d'âmes malpropres, sinon dans la démocratie elle-même, du moins parmi ceux qui la représentent et la servent. C'est la fatalité d'un régime où tout s'improvise, et qui n'a ni éducation ni règle. On était sur le pavé la veille; on se trouve, le lendemain, hissé au pinacle, soit dans la politique, soit dans les fonctions qui en relèvent. Ces caprices extravagants de la fortune développent presque toujours chez ses favoris d'irrésistibles appétits de jouissance, et ils trafiquent de leur situation
:.çinzeaoïGoOQle
pour les satisfaire. Ne cherchez pas plus loin la cause des scandales qui ont éclaboussé le parlement : ils s'expliquent par ce défaut d'équilibre entre le personnage et sa condition. On commence par aspirer aux honneurs, sans regarder à ce qu'ils coûtent. On finit, pour en jouir, par y adjoindre les industries interlopes et les pratiques vénales. Puis, l'exemple passe par contagion des pouvoirs publics à l'administration.
Or, la vénalité est le plus redoutable des vices d'État. Le pis n'est pas que ce vice, emprunté à l'étranger, se sôit implanté chez nous, c'est que tout le monde y croie. On sait avec quelle facilité terrible l'opinion publique accueille l'intervention du pot-de-vin. Cet horrible mot, on le rencontre aujourd'hui partout, et partout on le traite en monnaie d'Etat. C'est à croire que tout se vend et s'achète, que tout est vénal dans les pouvoirs publics, du haut jusqu'en bas. Cette suspicion est toute nouvelle. Elle date de quel- 4|ue8 années seulement; mais elle a tout envahi. Eh bien, il faut qu'elle disparaisse, pour l'honneur et pour la sécurité même de la nation. II y a péril de mort à laisser vivre cette opinion dissolvante. Quand un peuple s'accoutume à dire de ceux qui sont à sa tète que ce sont des vendus, tout est perdu d'avance, et au jour de l'épreuve suprême, on ne trouve plus personne. Car on ne peut demander aucun sacrifice à ceux qui n'ont plus la foi. Un gouvernement soucieux de la restauration des mœurs administratives et politiques parviendrait assez aisément à guérir cette plaie. Encore convient-il qu'il y soit aide par la presse. Pour que son concours soit efficace, il est indispensable que la production de la pi'cuve, sagement interilite en matière de diffamation, lorsqu'il s'agit d'un simple particulier, soit admise contre l'homme public accusé d'indignité ou de prévarication. Si le fait dont on l'accuse est faux, le journal dénonciateur subira la peine réservée aux calomniateurs. Si la diffamation est
fondée, il aura fait œuvre de justice et de purification. Les délits et crimes d'opinion commis par la parole ou par la presse sont actuellement déférés aujurj'. C'est Benjamin Constant qui désigna et fit adopter ce mode de juridiction. Il avait été le principal promoteur de la liberté. Il en avait établi le principe avec une admirable puissance de raisonnement. Mais il ne se dissimulait pas que la liberté comporte l'abus, et il n'entendait pas conférer à l'abus l'immunité du droit. Seulement l'abus échappe, par sa nature même, à toute définition rigoureuse : il dépend uniquement de l'estimation du juge. Or, l'estimation arbitrure conduitàlajusticearbitraire,etronn'auraitainsî proclamé, en principe, la liberté de la presse que pour la soumettre, dans la pratique, au régime du bon plaisir. Car la justice des tribunaux d'État, lorsqu'il s'agit d'une action politique, paraît toujours suspecte, parce qu'on la croit instinctivement servilc. D'autre part, il répugnait k la haute raison de Benjamin Constant de proclamer la presse, non seulement libre de tout dire, mais encore irresponsable de ce qu'elle aurait dit. Il y avait là un problème embarrassant. Benjamin Constant crut en avoir trouvé la solution en instituant la juridiction du jury, et les raisons qu'il en donna sont péremptoîrcs, ou paraissent telles. — « Je consens, disait-il, aux définitions scientifiques, à la condition toutefois que le jury décidera. Dès lors tout doute cessera. Le mal de la spécification vague sera corrigé par ta nature du juge auquel il sera soumis. Le juge est indépendant; il sort du pays et il y rentre. Peu importe que l'indéterminé du délit soit une menace ; le caractère du juge est une protection : la liberté est sauve. »
Ce n'était qu'une apparence. Le jury, qui est un instrument imparfait dans les cas ordinaires, s'est trouvé n'être, dans les procès de presse, que la négation de la justice. Le jury n'est pas seulement superficiel et vain, mobile et passionné, comme l'opinion publique, dont il est l'image :
:.çinzeaoïGoOQlc
il est encore soumis, en la personne de chacun de ses membres, aux suggestions intéressées (|ui peuvent opprimer la conscience ou fausser le jugement. C'est surtout dans les temps difficiles que sa justice défaille, c'est-à-diro au moment où le pouvoir investi de la garde de l'ordre aurait le plus grand besoin de son concours. En temps ordinaire, il est sans jurisprudence ; en temps de crise, il est sans courage. En tout temps, il est sans justice. Il acquitte par système ou par pusillanimité tous les délits qui lui sont déférés, en sorte que l'on peut tenir la juridiction du jury, en matière de presse, pour la faillite même de la justice.
II est impossible, d'autre part, de recourir à la juridiction correctionnelle sans verser dansl'excèscontraire. C'est le déni de justice sous une autre forme. Le jury acquitte par incapacité professionnelle; la police correctionnelle condamneparsenilité. La sixième chambre,sous l'Empire, est restée légendaire. C'est à ce tribunal qu'étaient déférés les procès de presse, et sajurisprudence était toute domestique . II rendait des arrêts de condamnation conformes aux conclusions du ministère public, avec l'inconsciente docilité d'une machine, sans paraître se. douter qu'il eût le pouvoir et la liberté de juger autrement. Les tribunaux correctionnels de notre temps n'ont fait que continuer les traditions de la sixième chambre. Ils ont, comme elle, une justice bassement servile et jouissent de la même renommée. Il n'y a de différence que dans l'intensité du scandale. Il est actuellement plus général et plus éclatant.
Cependant s'il est constant qu'il y a (tes délits et même des crimes commis par la voie de la presse, il est incontestable aussi qu'il y ait des garanties à prendre contre ces abus, et, par conséquent, une justice h leur opposer. Que serait-elle? En dehors de la haute cour, qui est une juridiction d'exception, et certainement la pire qui Boit au monde, il n'existe dans notre Code de procédure
que deux sortes de tribunaux : le jury et la police correctionnelle; et il se trouve que l'un et l'autre sont également inaptes à juger les procès de presse : le premier, parce qu'U répugne à la condamnation; le second, parce qu'il répugne à l'acquittement. Il y a donc nécessité de créer un nouvel instrument de justice, si l'on ne veut pas laisser à la presse la liberté de tout dire impunément. Cet avis n'est pas nouveau. Quelques-uns de ceux qui l'ont émis conseillaient l'institution d'un jury spécial tiré des conseils généraux et désigné par le sort. A première \'ue, cette combinaison paraît excellente. Elle a l'avantage d'être un jury, et, par conséquent, de ne constituer aucune dérogation au principe proclamé par Benjamin Constant. De plus, ce jury est une élite : il représente une sélection dans la démocratie. Sa justice participerait donc de sa supériorité intellectuelle et sociale sur le jury ordinaire. Elle serait éclairée, et l'on peut espérer qu'elle serait ferme.
Malheureusement, elle serait inégale, et il n'y a point de justice sans égalité. Bien que la politique soit légalement interdite aux conseils généraux, c'est elle qui préside à leur recrutement. Ils ont une âme politique qui est un reflet de l'état d'esprit de leur région. Or, cet état d'esprit varie sensiblement de département à département, et sui^ tout d'une province k l'autre . 11 existe des cartes électorales qui figurent par la diversité de leiu*» teintes ces différences d'opinion. Tel département apparaît en rouge ponceau : cela veut dire qu'il est acquis au socialisme révolutionnaire Tel autre est d'un rose jiâle qui confine au blanc ; c'est un républicain modéré. D'autres, blancs ou bleus, appai^ tiennent encore à la réaction monarchique. H sufût de considérer ce bariolage de couleurs pour comprendre qu'une justice fondée sur cette diversité serait également une justice bariolée. Dans nos départements du sud-est, les idées les plus subversives, les provocations les plus incendiaires.
:.çinzeaoïGoOQlc
LA PRESSE 3ïl
les excitations ouvertes au pillage, au meurtre, à la Jacquerie, pourraient se produire impunément, parce que les jurys tires des conseils généraux, trop heureux de proclamer h la Tace du monde une complicité toute fraternelle avec leurs auteurs, les acquitteraient avec éclat. Il en serait de même à Paris, centre et foyer de toute propagande révolutionnaire. La presse anarchique y ferait rage, sans jamais y rencontrer un juge. Par contre, dans tel département du nord ou de l'ouest oii la Jtenue générale des Idées répugne non seulement à toute violence, mais même aux innovations qui troublent l'équilibre des conditions et des mœurs, toute idée neuve ou hardie serait imputée à crime, et l'instrument de justice deviendrait un instrument d'oppression.
Que faut-il, en somme, pour qu'une juridiction soit adéquate à son objet? II faut d'abord qu'elle soit homogène et stable, afin que sa justice soit une. Il faut ensuite qu'elle soit indépendante et éclairée, pour que sa justice soit juste. Il faudrait, en d'autres termes, un tribunal dont les éléments constitutifs seraient assez heureusement combinéspourréunirl'indépendanredujury et l'esprit juridique des magistrats de profession. Cela revient à dire qu'il faudrait instituer de toutes pièces, et pour cetunique objet, un jury de magistrats. Pourquoi non? l'innovation n'a rien d'extraordinaire en soi. Qu'on imagine un jury de trente-six membres, renouvelable chaque année, et tiré au sort parmi les membres de la Cour de cassation, des cours d'appel et des principaux tribunaux de commerce. Dans ce juri' spécial, les magistrats de carrière apporteraientleurs qualités professionnelles ; les membres des tribunaux de commerce représenteraient avec plus d'autorité et de certitude le sentiment public, et l'on a tes meilleures raisons d'espérer que de cette association sortirait une justice intelligente et sûre.
Les objections sont faciles à prévoir. Ce jury composite
est une anomalie juridique. SoitI Mais c'est une anomalie purement conventionnelle. Elle disparaîtra dès qu'on aura consenti à l'essayer. — Si la justice des tribunaux correctionnels est suspecte, la justice rendue par des magistrats iléguisés en jurés ne le sera pas moins. — Je ne le pense pas. Les juges des tribunaux correctionnels sont d'une condition qui les rend accessibles aux suggestions intéreasécs. Le public les soupçonne d'accommoder leur justice au désir et aux fins de l'avancement. Tel n'est pas le cas des magistrats delà Cour de cassation et des cours d'appel. Tous ou presque tous ont atteint le sommet de leur carrière. Ils sont d'âge et de condition à ne plus souhaiter de faveurs, et cet état est une l>eno présomption d'indépendance contre les entreprises du pouvoir. Encore sied-il d'y joindre les garuities nouvelles qui doivent nécessairement résulter d'une réforme bien entendue des modes de recrutement et d'avancement de la magistrature. Que cet instrument de justice soit, malgré tout, imparfait, c'est la fatalité des institutions humaines. Hais si on le compare aux juridictions expérimentées jusqu'ici, c'est-àdire à l'arbitraire administratif, à la police correctionnelle et au jur>% il a sur chacune d'elles une supériorité incontestable. On n'en pourrait douter que si les magistrats de demain devaient ressembler à ceux d'aujourd'hui. Il est malheureusement certain que le personnel judiciaire des tribunaux et des cours, sans excepter même la Cour suprême, souffre d'un discrédit qui ne permet de le recommander pour aucune œuvre de justice. Mais ce n'est là. Dieu merci, qu'une tare accidentelle, imputable à l'extraoi^ dinaire misère morale des temps que nous traversons. Des jours reviendront sans doute, et peut-être sont-ils prochains, où la magistrature on pleine rédemption aura reconquis, avec ses vertus professionnelles, le respect qiii consacre ses œuvres de justice. .Alors ses arrêts auront d'autant plus de poids qu'ils tomberont de plus haut.
Sans être, comme on l'a dit, le quatrième État, la presse tient une si grande place dans la société moderne que l'on peut, sans exagération d'aucune sorte, instituer une juridiction tout exprès pour elle. L'exception paraîtra d'autant mieux justifiée que le droit commun lui est difficilement applicable. C'est que la justice qu'on lui doit est essentiellement relative, et, par conséquent, variable. Elle doit s'accommoder aux circonstances, c'est-à-dire se montrer rigoureuse ou clémente, suivant que l'heure conseille d'encourager la critique ou de fortifier l'autorité. Car la liberté de la presse est une sauvegarde aussi nécessaire à l'intérêt public que ses excès sont redoutables k l'ordre. Il y a donc pour l'État obligation de maintenir l'une et de préserver l'autre. Or, s'il est démontré par l'expérience que ni des juges de hasard, comme le sont les membres du jury, ni des juges de métier, comme ceux des tribunaux correctionnels, ne conviennent à cette fonction, il faut bien recourir à l'institution d'une juridiction spéciale. Et la juridiction spéciale à créer sera celle qui, grâce à l'autorité professionnelle, k la condition sociale, à l'indépendance absolue de ses membres, paraîtra le mieux qualifiée pour mettre du tact, de la mesure et de la pondération dans sa justice.
LÉGLISE ET L'ÉTAT
Les historiens s'accordent à reconnaître que le Concordat fit plus pour la fortune de Bonaparte que l'éclat même de ses victoires. La victoire caressait l'orgueil de la nation, ce qui est une jouissance de luxe; le Concordat donnait au pays la paix des âmes, ce qui est le souverain bien. L'œuvre était intelligente et bonne puisqu'elle a su, pendant trois quarts de siècle, maintenir l'harmonie entre deux pouvoirs également susceplihles et jaloux, comme le sont l'Ëglise et l'Ëtat, et garantir à la conscience française la paix dans la liberté. Ce n'est pas à dire que ce régime de concorde par concessions mutuelles n'ait pas eu ses crises. Il y eut, notamment, pendant toute la durée de la monarchie de Juillet et sous le second Empire, après la guerre d'ItaUe,-des périodes de froissements et même de conflits qui mirent à une rude épreuve la patience des deux pouvoirs. Mais jamais l'institution ne fut en péril, et jamais non plus la population catholique de France ne subit, dans le domaine de sa conscience, le contre-coup des difficultés politiques qui mettaient aux prises l'Ëglise et l'Ëtat. Paris et Rome pouvaient se gourmer sans que le troupeau des fidèles fût inquiété dans la pratique de son culte ou dans le prosélytisme de sa foi.
C'est en cela que réside le mérite de l'institution, et telle est aussi la raison décisive de la maintenir. Mais encore faut-il que les deux pouvoirs qui ont consenti |au taodtu wwenrfi' pour régir leurs rapports en comprennent la fin et
:.çinzeaoïGoOQlc
en respectent l'esprit. Le Concordat fut, entre les mains de Napoléon et de ses successeurs, un admirable instrument de paix religieuse ; mais ce n'est qu'un instrument; toute sa vertu dépend de l'esprit et du tact de ceux qui le manient. Aux mains d'un gouvernement qui veut la paix religieuse et respecte la liberté de conscience dans sa plus lai^e acception, ce qui est la seule façon d'être sincère, il sera le plus puissant facteur de l'ordre moral ; aux mains d'un régime hypocrite et sectaire, il peut devenir l'instrument de la plus basse oppression. C'est à ce malheureux et déshonorant office que nous le voyons réduit aujourd'hui. Les factions antireligieuses qui ont absorbé l'État, depuis vingt ans, ont réalisé rette injurieuse gageure d'employer le Concordat à persécuter l'Église et à opprimer les fidèles. Avant la conquête du pouvoir, le parti républicain mettait au premier rang de ses revendications la séparation de l'Église et de l'État. La tyrannie a modifié ses vues. A l'Église libre dans l'Ëtat libre, suivant la formule consacrée, il préfère l'Église asservie dans l'État omnipotent. Le Concordatlui sert efficacement à cet usage. n lui permet, en effet, de retenir dans une sujétion muette les prêtres indépendants, par la peur d'une suppression de traitement , et à promouvoir les complaisants dans les hautes chaînes cléricales. C'est vraiment un merveilleux instrument de règne, également propre k la contrainte et à la corruption. On peut juger de l'emploi qu'il en fait et du service qu'il en tire par l'énergie que mettent ses ministères successifs à le défendre.
L'histoire, dit-on, se recommence toujours. C'est que les événements qu'elle raconte ne sont que les phases diverses du drame étemel de l'humanité*, qui, elle, est immuable. A chacune de ses étapes à travers les âges, on retrouve toujours, sous des noms divers, les mêmes variétés, c'est-à-dire les mêmes factions qui, tantôt triomphantes et tantôt vaincues, se livrent toujours le même
333 THÉORIE DE L'OBDRE
oombat. Le conflit religieux qui énerve le pays et tibsorbe l'Ëlat, depuis vingt ans, n'est que la renaissance, à cent ans d'intervalle, de la persécution instituée par la Convention contre le clergé catholique. La Convention elle-inéme on avait reçu les ferments des philosophes du dix-huitième siècle qui propageaient, en la renouvelant, l'insurrection protestante du seizième siècle contre le trône et contre l'autel. Le génie de notre nation est essentiellement monarchique et religieux. H a pour lui le nombre ; mais il a contre lui la secte, c'esf-^-dire la coalition de toutes les forces d'essence étrangère liguées contre ses affinités. Or, le propre des sectes est d'être excellemment combatives. Elles ont la cohésion, la discipline, l'initiative, )a méthode, l'àprelé, la passion conquérante et dominatrice. Elles se tendent sous l'effort incessant et ne se reposent jamais, même lorsqu'elles ont vaincu. C'est ce qui explique que le parti républicain, qui n'a jamais su devenir un gouvernement, conseri'e au pouvoir toutes les vertus de l'opposition. Rien ne lui était plus facile que de s'asseoir dans sa conquête, de s'assurer toutes les forces \ive3 du pays, de conquérir même l'Êgltse, qui ne demandait pas mieux et ne répondait à ses agressions que par des avances, et ne pouvait contenir, même sous l'outrage, ses vœux de ralliement. Il ne l'a pas fait, parce qu'il ne le pouvait pas. Sa psychologie le lui interdit. Il ne hait et ne redoute rien tant que les ralliés I Et ce phénomène, qui parait déconcertant au premier abord, s'explique à merveille par les influences particularistes, à la fois anticatboliques et antinationales, qui gouvernent son âme. L'esprit de la secte est foncièrement réfractairc à toute assimilation, comme à tout accommodement, parce qu'il n'existe et ne règne que par la tjTannie. Il reste donc, jusque dans sa victoire, l'ennemi de sa conquête. Il faut qu'il la maltraite et la frappe, même à terre, poiu- jouir de sa domination. C'est cette humeur incoercible, à la fois
:.çinzeaoïGoOQle
L'ÉGLISE ET LËTAT 333
étrangère et rebelle à toute affinité nationale, qui condamne la secte à la persécution systématique et à l'oppression indéfinie. Car elle perdrait tout ensemble sa personnalité et sa domination, si elle se fondait dons la nation.
Cette observation ne s'applique pas à la république considérée comme système de gouvernement, mais seulement au parti républicain, et plus spécialement au noyau de ce parti, à cette minorité sectaire qui en est l'àme, la pensée, la volonté et la vie, qui lui a prêté sa personnalité et fait de la République la tyrannie d'une faction. Une république peut être respectueuse ou persécutrice de la religion, sans que son principe soit mis en cause. S'il y a des lois oppressi\es, elles peuvent être abrogées ou rcnsées, sans que les institutions en souffrent. La république peut donc aisément devenir un gouvernement national ; il lui suffit pour cela de devenir, par élargissement, comme son nom l'indique, la cbose de tous. C'est même la seule application sincère de son principe, et son seul titre de légitimité. Mais en attendant que cette transfiguration s'accomplisse, elle n'est que la chose d'une secte, et cette secte, à cent années de distance, est exactement la même que celle qui dominait la Con%-ention. Les procédés de gouvernement sont moins rigoureux, parce que les mœurs se sont adoucies. Mais au dedans d'elle rien n'est changé. Elle est toujours affligée de la même étroitesse d'esprit, de la même incapacité de comprendre les idées d' autrui, de la mémo intolérance à les supporter, du même appétit d'oppression contre tous ceux qui ne sont pas de sa paroisse et ne lui ressemblent pus. Dans cette àme haineuse et fermée bout înextinguiblement le fanatisme de la Terreur. Il y a cent ans, ils fermaient les églises et guillotinaient les prêtres. Ils se contentent aujourd'hui de moyens plus doux. Mais leur politique, tout édulcorée qu'elle apparaisse en ses formes, procède de la même passion et
334 TUËORIE DE L'ORDRE
tend à la même fin. Il est même à noter que la peràécutioa religieuse est le trait essentiel de sa physionomie et restera vraisemblablement l'œuvre unique de son gouvernement.
Or, l'œuvre est mauvaise, inique en son principe etmalfaisante en ses eiïets ; par conséquent, eUe doitétre abolie. Toute oppression morale est injustifiable, parce qu'elle est l'antithèse du droit; mais l'oppression religieuse entre toutes ajoute à l'abus l'une des pires souffrances que l'on puisse infliger à la conscience humaine. Lire lésé dans son droit est déjà chose intolérable ; mais souffrir pour sa foi, c'est-à-dire pour le sentiment le plus exalté, le plus déhcat et le plus cherqui soit au monde, puisqu'on lui sacrifie toutes les affections humaines, c'est un supphce que ceux-là seuls peuvent traduire qui en ont subi l'affront. Les sectaires de la libre pensée ne comprennent rien à cet état d'âme, parce qu'il dépasse le niveau visuel de leur intellectualité. Cette incapacité de comprendre et de sentir tout ce qui est d'essence idéale, ou seulement d'une esthétique supérieure, est la grande infirmité du régime qu'ils personnifient. Personne ne pense moins librement que ces libres penseurs. Ils se croient émancipés parce qu'ils ont rejeté de leur âme les croyances et les affections religieuses ou monarchiques qui gouvernaient l'esprit de leurs pères, et les ont remplacées par le matériahsme révolutionnaire. Ils ont, à vrai dire.plutôtcbangé de servitude, et l'échange n'est -pas plus à leur avantage qu'à leur honneur. Car le joug révolutionnaire est plus lourd et courbe plus bas le front des hommes que le service du roi ou le service de Dieu. Mais jusque-là, du moins, ils sont dans leur droit. Où l'oppression commence, c'est lorsqu'ils se prévalent de leur affranchissement pour émanciper la conscience des autres et les rendre semblables à eux. Faites comme nous, et vous serez comme nous pareils à des dieux ! Le conseil est licite, encore qu'outrecuidant. Mais comme le
:.çinzeaoïGoOQle
L'ËGLISE ET L'ÉTAT 339
coQseU De suffit pas, i]a recourent àla contrainte, et c'est là qu'apparaît l'attentat. Ils appliquent à la libre pensée le mot d'ordre des inquisiteurs : Compeile intrare. Et, de fait, ils font de l'inquisition à rebours, non sans jeter, k l'occasion, leurs foudroyants anathëmes aux etbominables pratiques du Saint-Office. Torquemada brûlant un hérétique leurapparattconuneunenionstruositédcrespèce humaine. Ils ne sentent pas que l'aclion est tout aussi monstrueuse lorsque l'hérétique, devenu le plus fort, brûle Torquemttda.
Lorsque Bonaparte en rouvrant les églises, au lendemain du 18 Brumaire, brisa cette épaisse et sotte tyrannie qui pesait sur la conscience française depuis huit années, il y eut, à tous les degrés de la société, un soupir de soulagement infini, et l'allégresse fut universelle. La France eut alors la sensation étourdissante d'un captif dont on aurait démoli lagc61c pour le rendreàlavieetàlaliberté. Ce fut le signal d'une renaissance incomparable, et ces années du Consulat sont peut-être les plus belles que notre pays oit jamais connues. Le premier consul avait sans doute d'autres titres à la reconnaissance et à l'admiration enthousiaste du pays ; car il avait su faire, en un tour de main, de ce détritus de peuple, lanationlamicux ordonnée, la plus puissante et la plus fière du monde. Mais rien, à coup sûr, ne fit plus pour sa fortune et sa popularité que ce retour à la liberté religieuse et à la libre pratique du culte dont le Concordat fut la consécration.
L'oppression maçonnique qui sévit aujourd'hui, pour être moins brutale en ses formes que la persécution révolutionnaire, n'en pèse pas moins lourdement surles consciences religieuses. Nous avons les apparences de la liberté. Les églises sont ou\ertcs ; les prêtres y procèdent, sans opposition, à la célébration du culte, et les fidèles en suivent les cérémonies aussi fréquemment qu'il leur platt, sans rencontrer d'entraves. On applique ainsi le Con-
336 THÉORIE DE L'ORDRK
cordât dans sa lettre ; mais on en mécoonatt l'esprit. Il n'y a pas de liberté religieuse là oii les consciences ne sont pas en paix, et il n'est pas un catholique eo France, si tiède soit-il, qui se sente en paix avec l'État. C'est que la politique dea pouvoirs publics n'est qu'une conspiration systématique contre la foi. Ils l'oppriment par les lois et décrets qui peuvent en entraver l'exercice ou la propagation ; ils l'outragent par tous les procédés injurieux ou malfaisants qu'ils peuvent trouver pour lui témoigner leur haine; ils agissent, en un mot, avec la religion catholique et ses croyants, comme ces vilaines gens qui, ne pouvant abolir la propriété de leur voisin, font tout ce que leur imagination leur inspire pour la rendre inhabitable.
C'est ce régime qu'il faut changer. Ce n'est pas seulement le droit commun de tous les citoyens, catholiques, dissidents ou libres penseurs, de vivre en paix avecl'Ëtat, parce qu'ils sont tous égaux devant lui ; c'est aussi l'intérêt de tout le monde d'enterrer à jamais sous une réconciliation définitive de l'Église et de l'État une querelle aussi funeste qu'odieuse. Il faudra de longues années sans doute à la paix future pour réparer le med que nous a fait la guerre, car il est incommensurable. Il se révèle aussi bien dans l'altération de notre santé morale que dans l'abaissement de notre puissance politique. Tandis que les nations rivales tendent à l'envi les ressorts deleur énergie pour activer l'essor de leur influence à travers le monde, nous faisons la guerre au catholicisme, et, pendant vingt années, i'Élat français n'a pas connu d'autre souci ! A ce jeu-là, nos forces se sont consommées stérilement, notre génie s'est déformé, nos mœurs sont devenues brutales et grossières, notre patriotisme même s'est émoussé et notre liberté d'action a péri. La France, au cours-de son histoire, a subi de plus grandes catastrophes; elle n'a jamais connu de plus grande misère.
Il nous faut donc trouver un homme ou susciter un
:.çinzeaoïGoOQle
ré^me qui refasse l'unité morale dans ce pays et rende à la société française le même fler\'ice que Bonaparte autrefois. Le Concordat n'est plus à faire. Il existe toujours et n'a rien perdu de sa vertu; mais cette vertu dépend de son application. Rien n'est si simple, en somme, que de régler les rapports de l'Église et de l'État. C'est affaire de sincérité. Leurs domaines sont nettement distincts. L'Église a le gouvernement des âmes, et l'État l'administration des intérêts temporels. Mais cette diversité dans les fins n'eu comporte pas moins une étroite solidarité dans l'action. L'Église, en effet, ne se contente pas de professer des dogmes qui n'ont rien à voir avec les choses de la terre ; «lie enseigne aussi une morale qui est laplus forte et la plus sûre école de discipline sociale qu'il y ait au monde. D'autre part, l'État possède des établissements d'enseignement et ■des institutions de bienfaisance sur lesquels il exerce une autorité souveraine. Il est incontestable que l'Église n'a aucun droit sur les institutions d'État, Mais il est non moins certain que là où la religion est absente, la bienfaisance est moins efficace et l'enseignement moins sûr. C'est, du moins, ce que s'accordent à dire les médecins des hôpitaux et les mattres de la jeunesse les moins suspects de préjugés religieux. Il convient donc à l'intérêt supérieur de l'État, et à l'intérêt social bien entendu, que l'ÉgUse prête aux choses d'État le concours de sa morale et du dévouement qu'elle suscite, dans la mesure où elle le peut faire, sans empiéter sur les prérogatives de la puissance civile. Il n'est pas sans exemple que son prosélytisme l'ait entraînée plus loin que son droit ne lui permets tait d'aller. C'est cette usurpation sur le pouvoir civil qu'oa appelle le cléricalisme, lorsqu'on veut le définir exactement. Il représente proprement l'ingérence de l'Église dans les choses d'État et le dessein de subordonner le gouvernement civil à l'autorité ecclésiastique. En d'autres termes, le cléricalisme, c'est la théocratie. Mais ce n'est
338 THÉORIE DE L'OBDRE
pas ainsi que l'entendent les adversaires de l'Église et les sectaires de la libre pensée. Il leur a paru plus conunode de confondre la religion elle-même avec le cléricalisme, et l'on traite couramment de clérical quiconque se dévoue à la défense de la liberté.
On a dit avec raison que le cléricalisme est une politique^ tandis que le catholicisme est une religion. Cette distinction devrait suf&re à dissiper toute équivoque. Mars l'équivoque est la grande ressource des polémiques antireligieuses, car elle leur fournit des arguments inépuisables. Il y a vingt ans déjà que toute la politique du régime présent repose sur ce sophisme, et à voir les avantages que l'on continue d'en tirer, il ne paraît pas qu'il ait vieilli. L'épiUiètc de clérical est particulièrement commode, en ce sens qu'elle répond à tout. On l'applique à toutes les thèses antimaçonniques, et les applications qu'on en fait sont parfois d'une saveur comique incomparable. Un Jour que Mgr Freppel invoquait le témoignage de Robespierre, son contradicteur ne se retint pas de lui dire que Robespierre était clérical I Et, naguère encore, c'est cette épithète homicide que les socialistes ministériels jetaient à la télé de M. Jules Guesde. Il en fut assonruné.
On se moque volontiers de la puérile imbécillité des docteurs byzantins qui discutaient sur des pointes d' aiguille, à l'heure même oii le Turc battait les murs de leur ville. Moins absurdes pourtant, et surtout moins coupables, ces cfisuistes raffinés, que les politiciens qui ont suspendu,, pendant plus de vingt années, la vie nationale tout entière à cette marotte qu'on appelle le cléricalisme. Ceux de Byzance n'étaient que des maniaques inoffensifs. Us n'avaient pas charge de peuple et pouvaient se vouer à ces jeux subtils, sans encourir d'autre responsabilité que le ridicule dont l'histoire les a couverts. Les nôtres ont été les maîtres de nos destinées, et toute leur politique tient
:.çinzeaoïGoOQle
dans ce jeu de raquette qui consiste à se renvoyer l'un h l'autre, en guise de volant, ce mot disqualifiant de clérical. On reste confondu devant un pareil accès de démence, et l'histoire ne voudra pas croire que cette étrange manie ait absorbé toute la pensée d'un régime, occupé toute la politique d'un parti. En tout cas, le premier devoir d'un gouvernement conscient de sa fonction serùt d'écarter de ses voies cette sotte querelle. Il n'aura pas à s'inquiéter de savoir si les gens avec lesquels il traite sont ou ne sont pas cléricaux, encore que le clérical proprement dit, c'està-dire le théocrate, soit dans la société contemporaine une espèce des plus rares ; il lui suffira de garantir l'autorité civile dontil ala garde contre toute usurpation. Mais dei^ riire cette défense, rien ne lui interdit d'accorder aux catholiques les satisfactioas légitimes qu'ils revendiquent actuellement contre l'oppression maçonnique, ni même d'accepter de la religion le concours moral qu'elle peut prêter à la préservation de l'ordre social.
Si l'on examine avec impartialité et bonne foi les différentes questions qui ont provoqué un si vif et si long conflit entre l'Etat républicain et les consciences catholiques, on reconnaîtra que la politique sectaire, dont l'État s'est fait témérairementrinstrument,atoujours sacrifié àun principe abstrait, aune raison spéculative, des intérêts certains, des droits incontestables, des sentiments respectables entre tous et des idées particulièrement chères à la fraction la plus imposante de la société française. Ces causes de conflit, c'est la laïcisation de l'enseignement et l'interdiction faite aux religieux d'enseigner; c'est la laïcisation des hôpitaux ; c'est la suppression des aumôniers mihtaires ; c'est l'obligation du service militaire imposée aux élèves ecclésiastiques ; c'est l'expulsion des congrégations ; c'est le droit d'accroissement, etc. Il n'est pas une de ces mesures qui ne soit, au regard d'une conscience juste et Ubre, inique, vexatoire et malfaisante, par conséquent
antisociale au premier chef. II faut avoir l'esprit plein de sophîsmes et le cœur plein de haine pour les défendre. On encourt assurément le reproche de cléricalisme à les dénoncer comme attentatoires à !a paix religieuse et civile. Mais que vaut !e brevet d'anticléricalisme qu'on mérite à vouloir les justifier ?
On trouvera au chapitre consacré à la morale d'État et k l'éducation de la jeunesse le jugement que tout honnête homme, au sens classique du mot, doit porter sur le monstrueux monument d'oppression épaisse et courte que constitue la laïcisation de l'enseignement public. II est tout à fait inutile d'y ajouter des aro;ument3 nouveaux. C'est une chose définitivement jugée dans l'esprit de ceux qui, comme dit Montaigne, ont la tête bien faite. Quant aux autres, elles sont fermées à toute lumière et à toute vérité, et ce serait perdre sa peine que de les vouloir éclairer.
Les sectaires de la libre pensée avaient imaginé que, dans une commune où tous les enfants sont catholiques, l'enseignement religieux doit être proscrit, même quand les parents sont unanimes à le réclamer, parce qu'il peut venir un jour où le lils d'un maçon, d'un protestant ou d'un juif fréquentera l'école, et que la libre conscience de cet enfant serait gravement lésée par le sacrifice fait à la superstition des autres. C'est un argument de même sorte qu'ils font valoir pour justifier la laïcisation 'des hôpitaux. Tous les médecins et tous les malades sont d'accord pour réclamer le service des sœurs. Mais il peut venir un malade que leur costume et surtout leur caractère religieux indispose, et c'est au nom de ce principe abstrait, c'est pour ce malade hypothétique qu'on a laïcisé l'hôpital, après l'école. Est-ce que cette façon de comprendre la neutralité n'est pas le comble de l'injustice et de l'oppression ? Si le prétexte déguisé en principe est ridiculement puéril, que dire du procédé lui-même? Peut-on concevoir contrainte plus inhumaine que celle qu'on exerce ainsi
:.çinzeaoïGoOQle
contre des malheureux qui ont un double titre à la sollicitude des pouvoirs publics, puisque ces malades sont aussi des pauvres î Pourquoi ne pas leur concéder les soins qu'ils préfèrenfî Et pourquoi ne pas entendre le cri de cœur du peuple lui-même?
Car c'est une cause populaire entre toutes que celle-là, et depuis longtemps gagnée dans le cœur des populations, même les plus hostiles au cléricalisme. La sœur a fait lu conquête du peuple. On voit parfois les libres penseurs de la rue insulter un prêtre; il ne s'est jamais vu sur le pavé de Paris de brute ou d'i\'rogne qui ait seulement l'idée de molester une sœw. Partout où elles passent, le respect et la sympathie les accompagnent. C'est qu'elles sont l'incarnation k plus parfaite de la plus parfaite des vertus, la charité. On sait qu'elles ont complètement renoncé à vivre pour elles-mêmes, qu'elles ont fait abnégation de leur personnalité, qu'elles n'ont ni une pensée, ni uni' ambition, ni un désir qui les concerne; que tout chez elles, l'argent qu'elles quêtent comme le dévouement qu'elles répandent, appartient aux malheureux. Entre tous les miracles qu'a produits la foi, il n'en est pas de plus beau ni de plus étonnant que celui-là : produire des créatures qui ont fait de l'Immanité leur famille et ne connaissent ni d'autre devoir ni d'autre prix dans la vie que de se dévouer tout entières à elle.
L'ne pareille vertu faisait d'elles des gardes-malades d'éUte, et c'est par Ik qu'elles excellaient dans le service des hôpitaux. Ce service ne comporte pas seulement des soins matériels; il exige, pour être complet, une sollicitude morale à laquelle les sœurs de charité peuvent seules répondre. Le malade à l'hôpital est seul, et cette solitude .lui est parfois plus cruelle que le mal dont il meurt. Lorsque jious souffrons, nous aulres, nous avons autour de nous des parents ou des amis qui nous entourent, et notre souffrance est allégée de toute la part qu'ils y prennent.
Za THÉORIE DE L'ORORE
L'homme à l'hdpital n'a personne qui souffre avec lui, personne <|ui recueille sa plainte et lui réponde. La sœur autrefois lui ^servait de famille; elle s'iDléressait à lui, mêlait à ses soins les paroles qui relèvent et consolent; elle pansait l'âme et sauvait le malheureux de l'horreur de l'abandon. Ce n'est rien, sans doute, au regard de la philanthropie politique, que cette sollicitude amie et pénétrante substituée par les sœurs à l'indifférence glaciale et souvent même à l'hostilité sourde des mercenaires, car ce ministère moral a été la cause déterminante de leur expulsion.
On les a chassées de l'hdpital parce qu'elles exerçaient autour d'elles une sorte de prosélytisme involontaire. Il devait nécessairement arriver (jue le malheureux, réconforté par elles, remontait spontanément à la source de ces vertus surliumaines et devenait l'adepte d'une religion qui inspire de pareils dévouements. Peut-être conseillaientelles aussi la prière aux désespérés ; c'était encore atténuer leurs souffrances que de les initier au secret de leur sérénité. Le matérialisme est une doctrine qui va bien aux santés insolentes ; ce n'est pas un viatique d'hdpital, et le prosélytisme des sceurs valait mieux, à tout prendre, pour tes malades, que la neutralité indifférente qui lui succède. Mais tel n'est pas l'avis des fortes têtes qui nous gouvernent. Il s'est rencontré d'épais et prétentieux sectaires pour déclarer que tout chez les sœurs n'était que superstition, leur dévouement comme leur foi, et qu'une démocratie éclairée ne pouvait tolérer plus longtemps cette insulte à la libre pensée. Car tout ce qu'elles font, elles le font au nom de Dieu, et l'on sait à l'Hôtel-de-Ville comme au Palais-Bourbon que Dieu n'existe pas.
Voilà donc pour quelles hautes raisons on les a chassées. Ce crime, l'un des plus odieux que l'on puisse commettre, puisqu'il clioisit pour victimes des malades sans défenseï un médecin des hôpitaux, hbre penseur avéré, mais cœur
:.çinzeaoïGoOQlc
L'ÉGLISE ET L'ÉTAT 3iS
généreux et juste, le docteur Després, l'a flétri en pleine Chambre, avec une noble éloquence qui joignait à la conscience d'un honnête homme l'autorité d'un témoin. C'est un légitime hommage à lui rendre que de citer le portrait qu'il a fait de la sœur : — « Une femme, dit-il, qui n'a ni famille ni intérêts pécuniaires, qui n'a même plus de nom et qui s'appelle la « sœur », qui vit de la vie d'un prisonnier, qui couche dans un dortoir, mange dans un réfectoire la même nourriture que les malades, et qui, trois cent soixante-cinq jours de l'année, depuis quatre heures ^u matin jusqu'à dix heures du soir, sauf les heures de prière, qui ne sont pas bien longues, et les heures des repas, peut donner son temps avec la régularité d'un mouvement d'horloge. Avez-vous remplacé cela? Non! Et vous ne le remplacerez jamais. •
On a tenté de le remplacer par des infirmières laïques dont le moins qu'on puisse dire est qu'elles font par intérêt ce que la sœur faisait par charité. Un trait cité par le docteur Després dans son discours souligne curieusement la thfférence. — Dès le lendemain de la laïcisation, on se crut obUgé d'afficher dans les salles cet édifiant avis : — Les malades ne doivent rien au personnel qui les sert. — C'était, en termes discrets, l'interdiction du pourboire. Eh \ fautr-il s'étonner que le pourboire s'introduise jusque dans l'hôpital? Du moment où ie pansement des malades est un métier, et non plus une œuvre de dévouement, n'est-il pas naturel que celles qui l'exercent veuillent en tirer le plus d'argent pos8ibie?Ce métier d'infirmier est l'un do ceux qui répugnent le plus à l'égoïame humain. L'homme fuitd'instinctla souffrance, lorsque aucune affection particulière ne l'attache au patient. Il faut une vocation surhumaine pour consacrer ses soins et son cœur à ■ces spectacles désolés. Cette vocation, la foi religieuse peut l'inspirer; l'argent n'y supplée pas. Et qu'importe après «ela que le principe d'où elle descend soit une superstition
:.çinzeaoïGoOQlc
OU une vtTÎté? C'est, en tout état de cause, une œuvre bienfaisante, et si c'est une chimère, la chimère vaut par ce qu'elle donne la plus précieuse et la plus sainte des réalités.
Est-ce dans un intérêt national ou militaire qu'on a supprimé, d'autre part, les aumôniers de la flotte et de l'armée? Non. L'aumflnier était un conseiller de courage pour ceux qui allaient combattre, et un consolateur pour ceux qui allaieut mourir. Ce n'est pas ciiose indifférente aux soldats ou marins qui sont voués à cette destinée. La foi religieuse est un contingent qui a son prix dans les fortunes de la guerre. Sans doute, ii serait excessif et même injuste, d'affirmer que les plus croyants sont aussi les plus hraves. Car on a vu de parfaits sceptiques combattre et mourir avec la plus parfaite intrépidité. Mais ce sont là des phénomènes individuels plutdt que des cas généraux. Le prosélytisme religieux a fait souvent des fanatiques terribles et même féroces. Il est sans exemple qu'il ait fait des égoïstes et des lâches. On n'en saurait dire autant de la libre pensée. Vous pouvez proclamer que le matérialisme mesure toute la destinée de l'homme, mais non qu'il constitue une bonne école de sacrifice. Il est infiniment plus facile de risquer sa vie contre la promesse d'une existence nouvelle et meilleure que de jouer son va-tout contre la certitude du néant. Cette croyance fortifiante, nos marins et nos soldats l'emportaient, en quelque sort, dans leur bagage. L'aumônier en était le témoin dans la paix et le ministre dans le combat : son ministère donnait une force d'Ame surnaturelle à ceux qui croyaient en lui et, sans nuire oux incroyants, profitait à la patrie.
Quel intérêt légitime ou seulement avouable a-t-on serri en le supprimant? Un préjugé sectaire, et rien de plus. Une tradition séculaire dans la marine faisait mettre les pavillons en berne le vendredi saint. Un ministre qui se pique
:.çinzeaoïGoOQle
L'ÉGLISE ET LÉTAT 345
de libre pensée interdit cette manifestation. Les loges maçonniques et toutes les sectes antireligieuses ont triomphé de cet interdit; mais il a retenti douloureusement dans le cœur de nos marins. Croyez-vous qu'il y ait équilibre? Nos marins sont profondément religieux, et les officiers qui les commandent s'accordent à reconnaître que leur héroïsme professionnel est solidaire de leur foi. Croyez-vous qu'il soit conforme à une humanité juste, libérale et saine, de contrister ces âmes simples pour le seul plaisir de complaire à la libre pen8éo'?Est-il même politique de les blesser dans leurs sentiments les plus chers? Le ministre dira que l'État qu'il représente ne peut sacrifier à une superstition. L'interdiction qu'il a signiBée n'est, selon lui, qu'un témoignage de neutralité. C'est, en effet, l'argument commun de tous les oppresseurs. Ils s'identifient avec l'État et lui prêtent leur propre esprit. Mais l'État ne fut jamais réduit à cette minuscule expression. Louis XIV avait quelque titre à raisonner ainsi, parce qu'il absorbait en sa personne toute la puissance publique. Mais l'État d'aujourd'hui, c'est tout le monde; c'est l'universalité des citoyens. Or, les marins, comme les soldais, comme les ecclésiastiques, comme les croyants, ont leur place, et non la moindre, dans cette universalité; d'oii l'on peut conclure avec une logique au moins égale à celle de nos ministres, que cette fraction a le droit de n'élre ni opprimée dans sa conscience ni outragée dans sa foi par une autre fraction qui ne confesse d'autre supériorité que celle de ne croire à rien.
C'est du même esprit que procède la disposition de la loi de 1889 sur le recrutement de l'armée, qui impose aux élèves ecclésiastiques l'obligation du service militaire. II faudrait relire les édifiants débats dont celle disposition fut l'objet, pour bien en comprendre le sens et la portée. Il suffit de dire cependant pour la juger que la Chambre,
refusant aux séminaristes le bénéfice de la dispense, leur avait d'abord imposé l'obligation intég;rale du service de trois ans, puis leur avait refusé la faveur, très naturelle pourtant, de faire leur scnice dans les ambulances en temps de guerre.
Mgr Frcppel combattit cette proposition dans un discours qui est un chef-d'œuvre de dialectique et d'ironie, et qui restera le dernier mot de la vérité et de la justice en ces questions. 11 <lit que les canons de l'Église interdisant de verser le sang, c'était une criante injustice de vouloir contraindre les ecclésiastiques à violer la loi de leur état ; que la vie de caserne est une mauvaise préparation à l'état religieux, et que les vocations cléricfJes peuvent en recevoir de mortelles atteintes ; que l'Église constituant un grand ser\dce d'Étal, on n'a pas le droit de l'abolir par voie détournée, en s'opposant à son recrutement; que le clergé, d'ailleurs, ne décline aucun senice patriotique, ni dans la paix, ni dans la guerre; qu'il est prêt à tous les sacrifices, mois qu'il serait juste de le laisser choisir ceux qui se rapportent à sa mission, et qu'à ce titre le service de l'aumônerie et des ambulances sur le champ de bataille, non moins dangereux que celui de combattant, devait lui être dévolu.
Il en est ainsi, en effet, dans tous les pays du monde, et il n'existe pas une nation qui ne se crût désiionorée, si elle ne respectait dans le prêtre te ministère moral dont il est investi. Mais c'était mal connatlre nos libres penseurs que de les supposer capables d'entendre les raisons de Mgr Freppel ou les exemples de l'étranger. Ce qu'ils poursuivaient avant tout, c'était l'oppression et la destruction de l'Éghse. Pas de privilège! criaient-ils pour justifier l'iniquité consommée. Si c'eût été \Tai, leur système n'aurait été que brutal. Mais ce n'était pas vrai, et la brutalité n'apparaft que plus odieuse, lorsqu'elle se revêt d'hypocrisie, La loi de 1889 sur le recrutement
:.çinzeaoïGoOQlc
«bonde en exceptions qui constituent autant de privilèges pour telle oii telle catégorie de conscrits. Ces exceptions peuvent être tenues pour légitimes, pas plus cependant que celle qui eût dispensé les élèves ecclésiastiques du service commun. Mais ils voulaient que l'Église périt, et l'obligation militaire sans distinction d'aucune sorte leur apparaissait comme le plus sûr de leurs instruments de mort. Tant qu'il y a des prêtres, l'éducation religieuse conserve ses foyers. Mais lorsque la vie de caserne aurait réduit d'année en année les vocations cléricales, et que le prêtre aurait à peu près disparu, les <:royances seraient bien près de s'éteindre, et, l'éducalion civique aidant, les générations futures ne compteraient que des matérialistes irréductibles.
Ce calcul a été déçu. Contrairement à l'attente des promoteurs de la loi, ce n'est pas la caserne qui a dépravé les séminaristes ; ce sont les séminaristes qui ont moralisé la caserne. Ils ont été pour leurs camarades des modèles de tenue, de décence et d'honnêteté. On leur a su gré de se montrer, avec cette belle simplicité, meilleurs que les autres, et partout on les a traités avec autant de sympatiûe que de respect. Non seulement ils ont sauvé leur vocation, mais encore ils ont su la faire comprendre et la faire aimer. Leur présence dans la communauté militaire a été, sans étude et sans eifort, une lei;on vivante et, pai" le seul rayonnement de l'exemple, un foyer d'influence moralisatrice et religieuse. C'est pourquoi l'autorité militaire a fini par leur concéder le privilège qu'on leur avait tout d'abord refusé. Une décision récente du ministre de la guerre les retire de ta caserne pour les envoyer faire leur service dans les hôpitaux ou les infirmeries. Il eût été plus simple, et plus méritoire aussi, de commencer parla.
Mais le plus grave conflit qui .se soit élevé entre l'Ëglise et l'Ëtat républicain est la question des congré-
gâtions religieuses. Il y a, dans la haine spéciale dont l'esprit jacobin, (jui est malheureusement l'âme de la république, poursuit les congrégations, un préjugé et un calcul. Le préjugé est le lot des pauvTes d'esprit. Us ont voué aux moines, et tout spécialementauxjésuites, une aversion impulsive, pres({ue animale, parce que les sottes lectures et les mauvaises fréquentations leur ont soufflé cette manie, et comme ils n'ont ni le sens ni le respect de la liberté, ils trouvent très naturel qu'on proscrive ou qu'on extermine les gens qui leur déplaisent. Écoutez-les ! Ils vous diront que les ordres monastiques ne sont que la su^^'ivance d'institutions archaïques que la Ubre pensée a condamnées à disparaître ; car le moine est un éteignoir dans ce siècle de lumière et de vérité. Cette raison paraît suffisante à leur vaniteuse présomption. Ce sont des monomanes qui s'ignorent et se pitiuent d'être, jusque dans leurs oeuvres d'oppression, les cmancîpateurs de l'esprit humain.
Le calcul est le secret des pohtiqucs. La guerre au cléricalisme, inaugurée et proclamée par Gambetta, fut, dans son esprit et dans l'esprit de ses successeurs, le plus merveilleux des leurres. Il servit à tromper les espoirs, les convoitises, les appétits, les chimères des pauvres, des malheureux, des déshérités, des damnés de l'enfer social, à qui la république était apparue comme une promesse de rédemption. La grossière crédulité de ce troupeau n"a pas encore percé h jour la comédie dont elle est la dupe. Il y a vingt-cinq ans qu'on lui donne, en guise de réformes sociales, des prêtres à dévorer, et il continue, dans sa sottise ingénue, de mordre à celle pâture !
En 1880, le gouvernement de la répubUque expulsa et dispersa les congrégations non autorisées, en vertu de lois qu'on appelait « existantes », et qui existaient, en effet, dans la fomie, mais qui étaient devenues caduques
:.çinzeaoïGoOQle
L'ÉQLISE ET L'ÉTAT 349
par désuétude. Depuis, les religieux expulsés étaient rentrés dans leurs couvents ; les congrégations s'étaient reformées; on en comptait aussi de nouvelles en assez grand nombre, et personne n'avait à s'en plaindre, puisque les congrégations étaient bienfaisantes, et qu'elles usaient simplement du droit qui appartient à chaque citoyen d'arranger sa vie comme il l'entend. Mais la franc-maçonnerie, qui est devenue puissance d'État, ne pouvait tolérer la concurrence faite à son action par l'enseignement et les œuvTCs des congrégations, et elle a provoqué contre elles une loi de proscription plus redoutable encore à la France elle-même qu'à l'Église, qu'elle entend frapper. D'autre part, tes socialistes, devenus le principal appoint de la majorité ministérielle et maîtres ainsi du pouvoir, qu'ils peuvent, à leur gré, maintenir ou précipiter, ont voué, non point spécialement aux congrégations, mais k l'Église toutenti&re, une haine exterminatrice. Ce sont ces deux puissances associées qui mènent la campagne : le gouvernement n'est que leur agent d'exécution.
- Les socialistes, du moins, savent ce qu'ils font : il y a une logique farouche dans leur iniquité. La haine jumelle dont ils poursuivent l'Église et l'armée est conforme -^ leurs fins. Ils ont besoin d'abolir le sentiment religieux dans l'àme du peuple, comme ils ont besoin de supprimer l'armée, puisque la religion et l'armée, dans des sphères différentes, font également obstacle à leur conquête. 11 y a des socialistes qui attendent leur triomphe d'une évolution méthodique et suivie des idées, des institutions et des mœurs. Ce sont les plus sages, parce qu'ils sont tes plus patients. H n'est pas impossible que ces économistes arrivent par la réforme progressive des lois fiscales îi la dépossession intégrale de la propriété individuelle et îi la mainmise de l'État sur la totalité des valeurs. Mais il y en a d'autres qui prétendent brusquer
la solution et tout emporter d'assaut. Ceux-là, l'armée les g^ne. Elle est contre eux le bras armé de la loi. C'est par elle que la loi prévaut contre la conspiration révolutionnaire et assure encore la sécurité des personnes et le droit de propriété. Qu'elle \ienne à disparaître, et rien ne fera plus obstacle à l'inondation démago^que.
La reli^on est, pour d'autres causes, une défense plus efficace encore de l'ordre social. Elle enseigne des vertus particulièrement antipathiques & la propagande collectiviste : le sacrifice, la résignation, le respect, l'obéissance et le pardon. Elle façonne des honunes qui acceptent avec sérénité l'épreuve du mat physique et l'injustice du sort, en échange des compensations ultraterrestres qui seront le prix de leur sacriâce, et le collectivisme a besoin qu'on lui fasse des matérialistes et des révoltés. Elle enseigne aussi la charité dont les congrégations sont les plus admirables dispensatrices, et le collectivisme abhorre ta charité, parce qu'il a besoin qu'on exaspère la souffrance humaine, au lieu de l'adoucir.
Cette conjuration de toutes les forces révolutionnaires est l'antithèse du droit, de la justice et de la Uberlé. Personne ne s'en émeut, si ce n'est les victimes. C'est un phénomène qu'il faut noter au passage, car il éclaire à des profondeurs insoupçonnées le lit de ténèbres que la Révolution française ajeté sur la conscience de ceuz-4à mêmes qu'elle se flattait d'avoir émancipés. Ces fils de la Révolution qui s'appellent républicains, libres penseurs, radicaux, socialistes, ressuscitent contre l'immense majorité de la nation l'arbitraire de l'ancien régime, qu'ils nous disaient avoir aboli.
Ils ont reconstruit la Bastille sous les espèces du Parlement. On n'y renferme pas ceux qui ont eu le malheur de déplaire au souverain. Mais on y fait des lois qui bâillonnent, proscrivent, retranchent de la vie civique ceux dont le tour d'esprit n'est pas conforme à l'ortho-
:.çinzeaoïGoOQlc
L'ÉGLISE ET L'ÉTAT SHi
doxie de la secte. Il y a dans cette caverne, devenue plus sinistré que l'ancienne Bastille, cinq cents politiciens dont on ne saurait dire, sans injustice, qu'ils sont l'élite intellectuelle et sociale de la nation. Ils ont, néanmoins, décidé qu'ils étaient, en leur collectivité, le foyer de toute lumière et le tabernacle de toute vérité. La loi qu'ils élaborent a pour objet de donner une sanction coercitivc à cette énormité. Elle décrète que tous les cerveaux français seront désormais façonnés à la ressemblance des cerveaux de la secte, que ceux-là seuls seront réputés libres penseurs, qui conformeront leurs pensées au catéchisme de la secte, et que quiconque enseignerait autre chose serait mis en prison 1 — On ne discute pas avec l'ivraie, on la fauche t — disait Granier de Cassagnac à la veille du 2 Décembre, et cette parole était tenue par les républicains de l'époque pour le plus effroyable blasphème qu'on eût jamais proféré contre l'esprit. Leurs petits-fils l'ont prise pour devise. Ils l'appliquent aux catholiques, et pour dissiper tout soupçon d'oppression, ils se proclament eux-mêmes émancipateurs de la conscience humaine. Et c'est Ik tout ce qui nous reate de la Déclaration des droits de l'homme I
Le pis est que le pouvoir, qui devrait être, par fonction, le tuteur du droit commun, s'est fait l'instigateur et lo complice de l'oppression. On sait avec quelle hauteur de pensée et quel éclat de parole la cause des congrégations a été défendue. Le président du Conseil a répondu par la raison d'État, et sur ce sophisme détestable entre tous, parce qu'il autorise toutes les iniquités, il a greffe une hérésie plus redoutable encore dans ses conséquences. L'hérésie, c'est cette affirmation portée à la tribune pur M. Waldeck-Rousseau, que la loi de proscription qu'il propose n'est que la dernière phase du conflit séculaim entre la suprématie du pouvoir civil et la prééminence du pouvoir religieux.
392 TUÉORIE DE L'ORDRE
C'est là une parole téméraire entre toutes. Car s'il y avait vraiment conflit entre ces deux principes, la solution qui lui serait donnée, quelle qu'elle fût, aurait pour effet immédiat de rouv-rir en France ière des guerres de religion. II est aussi contraire à l'ordre de proclamer, poursuivre, instituer la suprématie de l'autorité civile sur l'autorifé religieuse, que de subordonner le pouvoir civil à la théocratie. Car il n'y a pas, il ne peut y avoir de conflit entre ces deux principes, parce qu'ils sont «listincts et doivent rester indépendants. Il y a plus qu'une barrière conventionnelle entre leurs domaines respectifs; il y a l'infranchissable abtme qui sépare la vie matérielle de la vie morale.
Dans l'un des plus beaux mouvements oratoires que l'éloquence ait jamais inspirés, M. de Mun a révélé le secret des vocations monastiques. Ce sont des paroles qu'il faut citer, parce qu'elles illuminent une thèse : — « Non 1 ce n'est pas le découragement et la lassitude, ce n'est ni la déception du cœur ni l'effroi de la vie qui peuplent les couvents : c'est l'irrésistible et impérissable attrait du sacrifice et du dévouement ; c'est le mystérieux besoin que la foi met aux âmes croyantes d'accomplir par ce don de soi-même la loi fondamentale du christianisme. Ne cherchez pas ailleurs le secret de la vie religieuse ; il est ià, à des profondeurs oii les lois et les gouvernements ne peuvent atteindre, où s'ahmente sa source intarissable et d'où s'élancent sans trêve, vers le monde tourmenté d'ambitions, de révoltes et de passions, vers le monde refroidi par l'égoisrae, labouré par la misère et la souffrance, ces hommes et ces femmes qui ont renoncé à lui demander des joies pour lui donner leurs exemples de pauvreté volontaire, de chasteté héroïque, d'obéissance réfléchie, de dévouement sans récompense humaine, quelquefois payés par l'outrage et par le mépris, el qui font ainsi, dans le sacrilice de leur Ubcrté, le dernier, le
:.çinzeaoïGoOQlc
l'£gli8e et L'état 353
plus décisif et ]e plus magnifique usage de la liberté elle-même. ■
Quelle part d'autorité ie pouvoir civil peut-il exercer sur de pareilles inspirations? II est sans contact avec elles; il n'a pas même qualité pour les connaitre.il connaît, il est vrai, les oeuvres qui en dérivent, c'est-à-dire l'enseignement, la prédication, les institutions charitables. Mais ces diverses manifestations de la foi et du prosélytisme religieux relèvent exclusivement du droit commun. Quel titre a l'État pour déclarer que la doctrine des congrégations est inférieure à la morale maçonnique, ou que la bienfaisance exercée par les sœurs de charité ne vaut pas la philanthropie de l'Assistance pubiiquet Ce sont des questions qu'il n'a pas à trancher, parce que cela ne le regarde pas.
Ce n'est pas que tout soit erroné dansIattièsedeM.Wfddeck-Rousseau. Il a rencontré quelques vérités sur son chemin ; mais il ne les fait valoir que pour en tirer des conclusions illégitimes. Il est exact, par exemple, que l'État a le devoir de prendre des précautions contre l'extension indéfinie de la mainmorte. L'histoire, évoquée par le président du Conseil, témoigne que des souverains très chrétiens et même très pieux, comme Charlemagne et saint Louis, ont eu ce souci et l'ont affirmé parfois d'une façon un peu rude. C'est donc une vérité de dire que le gouvernement de la république a les mêmes droits et les mêmes devoirs que le pouvoir royal, lorsqu'il s'agit de préserver la sécurité et l'indépendance de l'État. Mais c'est un sophisme d'en conclure que cette obligation comporte et même exige la proscription des congrégations. Il est exact aussi que le clergé séculier aurait quelque droit de se plaindre du développement qu'ont pris, en ces derniers temps, les congrégations religieuses. Elles constituent, en effet, une véritable aristocratie du talent dans lo clergé catholique, et l'attirance qu'elles exercent sur les
sujets d'élite est une cause sensible d'appauvrissement dans le service paroissial. Mais c'est une considération qui regarde uniquement l'Église; l'Ëtat n'a rien à y voir. Tout son devoir, en l'espèce, est de reconnaître à tout le monde même qualité, mêmes droits, mêmes titres à la justice et à la liberté. S'il y a des mesures à prendre, c'est en collaboration avec l'Église qu'il devtùt les cher^ cher. Il fallait ouvrir une négociation avec le Saint-Siège etintroduire, de concert avec le pape, une annexe au Concordat, réglant l'état et la condition des congrégations. La paix religieuse a trop de prix, et l'œuvre des missions catholiques à travers te monde est trop (Uroitement liée à l'action de notre politique extérieure et coloniale, pour qu'on en use aussi témérairement avec elles. Cette loi de proscription n'est pas seulement un attentat contre le droit, la liberté, la justice et la peux des consciences, c'est aussi un crime de lèse-patrie.
Ces actes d'hostilité, et tant d'autres empreints du même esprit de haine et de persécution, ont eu un douloureux retentissement dans les consciences catholiques. Ils ont profondément troublé la société française, et cent ans après la Révolution, nous avons vu se raviver les ferments, que l'on croyait dès longtemps éteints, des guerres de religion. Aucun phénomène n'accuse plus cruellement la mentalité des politiques qui l'ont suscité. Il dénonce une déchéance intellectuelle et marque un recul de l'esprit humain. Le progrès e.st une ascension. Quiconque s'élève voit ses horizons s'étendre, et cet élargissement représente une émancipation progressive des servitudes d'en bas. On doit en conclure que l'esprit le plus libre estl'espritle plus haut. Par contre, les âmes basses ou seulement médiocres n'ont pas d'horizon. Comme elles ne savent rien de la personnalité et de la psychologie des autres, elles ne peuvent ni comparer ni choisir. Elles n'ont donc aucune liberté d'esprit. L'étroitesse de leur champ de vision fait leur
:.çinzeaoïGoOQle
intolérance. Elles tiennent leurs propres suggestions pour la forme essentielle et nécessairement indivise de la vérité, et cette certitude jalouse les rend facilement oppressives. Elles ont pour les opinions et les croyances des autres l'horreur instinctive du sauvage pour le civilisé.
Ainsi la libre pensée militante et sectaire n'est qu'un euphémisme ironique, comme celui qui faisait dire aux Grecs les Euménides, lorsqu'ils voulaient parler des Furies. Il n'y a au fond de ce phénomène psychologique ni liberté ni pensée : c'est seulement une infirmité. Si cette inlirmité n'était pas agressive, elle n'intéresserait que la secte, et la politique n'aurait pas à s'en occuper. Malheureusement elle s'érige en doctrine et prétend régenter la conscience même de la nation , Elle a su se rendre maîtresse de l'Etat, et elle a fait de l'État l'instrument de sa tyrannie. Cette oppression des consciences les plus hautes et les plus libres par les éléments inférieurs de la société constitue un intolérable désordre, et le premier soin d'un gouvernement réparateur sera d'affranchir l'âme française de cette servitude avilissante, et de réhabiliter l'esprit par lahberté.
En rendant aux consciences la paix qui leur appartient, il rendra, du même coup, au clergé catholique sa condition normale, c'est-à-4lire la faculté de se consacrer exclusivement aux devoirs et aux œuvres de sa charge spirituelle. Dans un régime normal où toutes choses sont à leur place, il est facile d'interdire à l'Église toute ingérence dans le domaine politique, ,parcc que l'État sait lui faire la part qui lui revient. Mais lorsqu'elle est opprimée, outragée, persécutée, il est inévitable qu'elle exerce certaines revendications que ses adversaires qualilient d'empiétements intolérables, et qui ne sont pourtant, à ses yeux, que l'accomplissement d'un devoir. C'est à cette déplorable confusion que nous assistons depuis vingt ans. Les partis politiques qui mènent contre elle cette campagne d'op-
pression et d'asservissement disent aux prêtres catholiques : — Vous êtes des fonctionnaires; vous ne devez qu'obéir. — C'est méconnattre grossièrement le caractère et la mission du prêtre. Il est fonctionnaire, en ce sens qu'il est rétribué par l'Étal pour remplir les offices de sa fonction. Mais il est, en même temps, un pasteur d'àmes, et cette fonction spirituelle prime l'autre. Que penserait-on d'un prêtre qui se contenterait de dire ta messe et d'administrer les sacrements, sans s'occuper aucunement de la santé morale de ses ouailles? C'est qu'il néglige ou trahit la part essentielle de son minist^^e, par conséquent, que c'est un mauvais prêtre. Comme il est leur tuteur spirituel, il a l'obligation de veiller sur eux, de les enseigner, de les maintenir dans le culte des vérités dogmatiques et morales, d'écarter d'eux le mensonge, le sopliisme et la corruption, afin de les conduire aux lins supratcrrestres que la religion leur promet. Aucun homme de bonne foi ne contestera que ce soit là la fonction principale du prêtre, la seule même qui justifie le caractère moral dont il est revêtu. Car le sacerdoce destitué de cette tutelle spirituelle ne sen'irait à rien. Mais s'il se heurte, dans l'accoinplissement de ce devoir, aux interdictions d'un gouvernement en guerre avec le catholicisme lui-même, que doit-il faire?
Le clergé de France a été soumis à cette épreuve, et la religion en a gravement souffert. La plupart des prêtres ont lutté de leur mieux, dans la limite des moyens et des ressourc<« que leur laissait l'ennemi. Ils n'ont pu empêcher que les jeunes générations, détournées de leur enseignement et soustraites à leur action, aient peu à peu délaisse le chemin de l'Éghse et rompu avec ses préceptes. Quelques-uns d'entre eux, incapables de retenir la révolte de leur foi, ont exprimé leurs griefs et leurs plaintes par des protestations publiques, et on leur a répondu par des suppressions de traitement. Ces cas d'ingérence cléricale, suivant l'expression consacrée, ont été présentés comme
:.çinzeaoïGoOQle
L'ÉQLISE ET L'ÉTAT 357
des manifestations séditieuses. D'autres, plus politiques, ont imaginé de désarmer la persécution en se ralliant au régime qui l'exerce. Cet expédient a profité aux prétrea ambitieux et complaisants qui recherchent la faveur du pouvoir, quel qu'il soit, el quelques-uns ont reçu la mitre en paiement d'une obséquiosité parfois voisine de l'apostasie. L'Église n'en a retiré ni honneur ni profit.
Les âmes simples n'ont vu dans ces spectacles inattendus qu'une misère nouvelle infligée à leurpiété, et leur désolation a été juste. Car c'est du martyre que le catholicisme a tiré sa gloire, et les ralliés, dont le ralliement ne s'explique que par des faveurs, sont de mauvais témoins de sa doctrine et de sa vertu. Tout cela constitue un grave désordre dont souffrent des milliers d'honnêtes gens, et comme les honnêtes gens ont môme qualité, mêmes titres et mêmes droits que ceux qui les font souffrir, il est nécessaire que cette iniquité finisse. Il est non moins contraire à l'ordre qu'il y ait des prêtres insurgés contre le gouvernement qui les rétribue, et des prêtres servilement acoquinés à un régime qui persécute et bafoue la religion dont ils sont les ministres. C'est une double anomalie, également nuisible à l'Ëglise et à l'Ëtat. 11 faut qu'elle cesse, et elle cessera spontanément par un retour à l'esprit et à la pratique honnête du Concordat.
Alors on verra disparaître, en même temps, un autre phénomène qui a profondément troublé les consciences religieuses et fait plus de mal à l'Église de France que la persécution : c'est l'intervention du Saint-Siège dans nos affaires intérieures. Je suis, en ce qui me concerne, un catholique trop respectueux de l'autorité pontificale pour dire que l'avis du pape sur nos querelles de parti ne m'importe guère; mais j'avoue très sincèrement qu'il ne me platt pas qu'on le lui demande. L'intervention de l'Église dans la politique, si discrète et si mesurée qu'on le veuille, est toujours un péril pour elle et un embarras pour nous.
358 THÉORIE DE L'OHDÏtE
Lorsque k Christ répondait aux questions insidieuses des politiciens de son temps en disant : — ■ Mon royaume n'est pas de ce monde, > ii enseignait & tous ceux qui portent la parole en son nom, depuis le pape jusqu'au curé de village, le principe de désintéressement temporel qui doit être leur loi. L'Église gouverne des âmes et son ministère est purement spirituel. Chaque fois qu'elle descend dans l'arène politique et se mêle aux discordes des hommes, autrement que pour les apaisf r, elle compromet son caractère et manque à sa mission.
J'ajoute que le pape, quel qu'il soit, n'a ni qualité ni titre pour nous dire quel est le gouvernement qui nous convient le mieux en France, parce qu'il est lui-même un étranger, Léon Xlll est assurément l'une des intelligences les plus hautes et les plus déUées de notre temps. H lui manque cependant une grâce essentielle à nos yeux : c'est de penser en français. On peut facilement admettre qu'il a su s'affranchir des passions misérables qui ont envenimé la pohtique et ie cœur de l'Italie envers nous. Il n'a jamais parlé de la France qu'en termes d'une noble et généreuse affection, et il va eu d'autantplus de mcriteque la conduite du gouvernement français envers l'Église ne l'y provoquait pas. Seulement cette affection, qui est celle d'un père spirituel, n'est pas et ne peut être exclusive, et c'est à cette condition pourtant qu'on a l'àrae française. L'Allemagne, par exemple, occupe dans sa sollicitude une place égale à la nôtre. C'est à son instigation et sur sa sommation publique que le centre catholique du Reichstag a voté l'augmentation de l'effectif miUtaire réclamé par M. de Bismarck. Et c'est lui aussi qui entretenait naguère à Vienne un diplomate intrigant et gallophobe effréné, le nonce Galimberti. Peut-être la conception qu'il a des intérêts de l'Église l'obhge-l-elle à faire ainsi. Il est universel par situation ; mais c'est aussi pour cela qu'il n'est pas nôtre,
Dçinz.aoïGoOQle
L'Église n'a pas de parti, et toutes les formes de gouvernement sont égales devant elle. Elle n'est ni monarchiste ni républicaine. Elle tient, suivant l'ancienne formule, que la voix des peuples est la voix de Dieu, et elle considère que le gouvernement légitime est celui qu'il pla!t aux nations de se donner. C'est la doctrine qu'elle a professée de tout temps et que le pape Léon XIII a rappelée plusieurs fois, dans de mémorables encycliques. Cette doctrine nous semble juste et bonne, aussi propice à l'autorité de l'Ëglise qu'à la paix des États, et il serait regrettable que le clergé de France s'en départît. Non point qu'il doive se désintéresser d'une façon absolue de la politique qui se fait autour de lui. Non seulement le prêtre est citoyen comme nous et conserve, en cette qualité, sa part d'intervention dans les destinées de la patrie commune; mais il est, en outre, le ministi-e et le gardien de principes et d'intérftts augustes qu'il a l'obligation de défendre. La politique et la religion ne sont pas confinées sur des domaines absolument séparés. Elles se touchent, comme nous venons de le voir, par maints endroits, et le malheur veut que les conflits les plus aigus qui nous divisent aient précisément surgi à ces points de rencontre. Il est impossible, et personne ne saurait raisonnablement exiger, que le prêtre reste neutre en de pareilles questions, parce que sa neutralité pourrait ,étre justement taxée d'apostasie. Il se doit tout entier à la foi qu'il professe, et jamais le combat ne lui apparatt plus impérieux et plus légitime que lorsqu'il est obUgé de souffrir pour elle.
Il en est autrement lorsqu'il s'agit de choisir entre la république et la monarchie, et c'est précisément la question qu'on pose témérairement au pape et qu'on agite en France. Il appartient au chef de l'Église d'enseigner aux catholiques le respect des institutions et des lois de leur pays, autant, du moins, qu'elles respectent elles-mêmes les inté-
:.çinzeaoïGoOQle
rets et les droits de ta religion. Mais il ne peut, en vérité, sans excéder sa mission, intervenir personnellement dans nos querelles et se déclarer, pour notre compte, monai^ chiste ou républicain. Quelque avantage que pussent trouver les catholiques dans l'intervention papale en faveur de la cause monarchique, il n'est pas un monarchiste avisé qui ne te regrettât. Et il ne serait pas moins regrettable que les catholiques de France se constituassent en parti politique, désormais indifférent à la question de forme qui se débat entre la répubhque et la monarchie, et voué exclusivement à la défense des intérêts et des principes qui touchent leur conscience et leur foi. Outre qu'un parti pareil affaiblirait sensiblement la défense sociale, en laissant de cfl té un contingent sérieux de citoyens qui appartiennent à d'autres confessions ou ne professent même aucun culte, il aurait pour effet infaillible de déconcerter et de s'aliéner peut-être des populations qui n'ont jamais admis que l'on confonde la politique et la religion. Le Français est généralement religieux : il n'est pas clérical. Il aime et respecte le prêtre dans l'exercice de son njinistère spirituel : il déteste et redoute son intervention dans la politique. Il y a plus d'hommage que d'injustice dans cette prévention : c'est sa façon d'entendre et de faire entendre que la religion ne doit travailler que pour le ciel.
Lorsque Gambetia déclarait superbement qu'il a'y a pas de question sociale, il témoignait d'une observation superficielle et d'une sagesse bien courte. Mais il était alors à l'heure insolente de sa fortune. Il avait grandi si vite, et ses premiers coups d'aile l'avaient porté si haut, qu'il n'apercevait plus, à ces hauteurs, les misères d' autrui, et c'est d'un cœur léger qu'il ajoutait un verset nouveau aux béatitudes du Sermon sur la Montagne : — Heureux ceux qui n'ont besoin de rien, parce qu'ils seront rassasiésl Aussi bien cette belle séréniléneduraguèrc. Aux élections suivantes, devant ses électeurs de Belleville, il s'aperçut qu'ils n'étaient plus d'accord. La politique matérialiste, qu'il avait contribué plus que personne à déchatner sous l'invocation républicaine, leur soufflait des revendications que le prophète débordé se refusait à satisfaire. Il les injuria; ils le honnirent, et le pacte, un moment fameux, de Belleville fut rompu ce jour-là. Quelques mois après ce malentendu gros d'orages, Gambetta, déjà déchu de sa puissance, mourut encore dans sa gloire, juste à temps pour avoir sa statue. Dix ans plus lard, il n'aurait eu que le pilori.
C'est qu'il incarnait avec plus d'ampleur et plus de force qu'aucun autre le type de ces agitateurs forains qui promettaient aux multitudes subjuguées de changer la condition du monde, A dont l'œuvre final tenait tout entier dans un changement d'enseigne. Rien n'est plus propre à
362 THËOBIE DE L'ORDRE
enseigner le mépris de la politique proprement dite que la fortune exorbitante de ces impresarii de la révolution. Ils ont rempli le siècle de leurs gestes et de leur voix; ils ont soulevé les peuples, comme le vent soulève les flolsde ta mer ; ils ont, avec le concours de ces forces aveugles, et fanatisées, submergé des dynasties et renversé des trônes ; ils ont installé sur ces ruines des régimes nouveaux dont ils ont été les maîtres, et ils ont conquis pour eux la fortune, la puissance et la gloire. Ces vicissitudes ont coûté au pays qui les subit des sacrifices sans mesure et des épreuves sans nom. Quel est, en ses fins, le résultat tangible de cette succession de catastrophes? C'est que le gouvernement, au lieu d'être une monarchie, s'appelle la. République. Changement d'enseigne, et voilà tout. Et toute la brigue politique qui s'est dépensée chez nous depuis la Révolution tient dans cette vanité I
Et cette vanité, qui est la plus creuse et la plus risible des vanités, puisqu'elle est on pur néant, donne exactement la mesure du leurre immense que sont les révolutions. Nous touchons à la fin d'un siècle qui fut particulièrement fertile en catastrophes. Conjurations, rébellions, émeutes, guerres civiles, révolutions, coups d'État, proscriptions, déportations, fusillades, tel est, en raccourci, le bilan des événements les plus mémorables qui l'ont rempli. Joignez à ces accidents la somme d'efforts, do sacrifices, d'énergie, de vertu, de talent, de dévouement, de foi, d'amour, de haine, de crimes et de sang qu'ils ont coûté. Le compte est formidable. Et quelle en est la fin? C'est simplement de faire appeler République ce qu'oa nommait autrefois Empire ou Royauté , et de mettre un petit bourgeois, communément obscur, à la place qu'occupaient, avant cette transfiguration de l'Ëlat, Louis XIV et Napoléon.
Ce serait, d'ailleurs, un pur jeu d'esprit de prétendre que ces tragédies ont été absolument stériles. Quelque»*
:.çinzeaoïGoOQlc
uns y ont gagné la fortune; d'autres y ont conquis lagloire. La France, dans son ensemble, leur doit quelques-unes des grandes manifestations de l'esprit humain. La brigue politique n'est le plus souvent qu'une duperie pour le peuple des patients au nom desquels elle s'exerce. Mais elle n'est pas stérile en ses modes. Elle est l'un des plus puissants éléments de l'activité intellectuelle de la famille sociale. Ce n'est jamais inutilement que les penseurs propagent l'idée, que les orateurs enflamment le verbe, que les tribuns secouentla foudre. Même lorsqu'ils se trompent et servent une cause mauvaise, leurs œuvres ont des mérites propres qui ajoutent quelque chose au patrimoine esthétique de la nation. L'existence d'un peuple serait plate et morne à l'excès, si elle était exempte d'agitation politique. Mais qu'y gagne le peuple proprement dit? Il est l'ouvrier des révolutions, puisque c'est à son profit qu'on est censé les faire. C'est lui qu'on fusille et qu'on déporte, lorsque l'entreprise tourne mal. Quelle est sa part, lorsquelle tourne bien? Sa part, je viens de le dire, c'est de pouvoir crier : Vive la République 1 chanter la Marseillaise et saluer en M. Faure ou en M. Loubct un chef d'État qui soit de sa famille.
II est toujours édiliant d'opposer à l'artifice historique ou politique de ceux qui célèbrent les grands drames du cycle révolutionnaire les résullals matériels que le peuple en a retirés. Quel événement, par exemple, fut plus frénétiquement glorifié que la prise de la Bastille? Les historiens nous ont raconté le délire trépidant du peuple au soir de cette journée. La joie tournait à la démence, et oc cabotinage énorme a traversé tout un siècle sans rien perdre de son intensité. La postérité de ceux qui prirent la Bastille célèbre encore par une débauche de cris, de couleurs, de bruit et de fumée l'anniversaire prestigieux. La république qui les amuse l'a choisi pour jour de Fête nationale, et l'on ne peut nier qu'à son point de vue ce choix ne
36i THÉORIE DE L'ORDRE
soit justifié. On sait aujourd'hui, par une histoire mieux informée, que la prise de la Bastille fut, en etle-méme, uQ très médiocre exploit, plus voisin du guel-âpens et de l'assassinat que de l'héroïsme. L'événement était néanmoins d'une conséquence incalculable. La Bastille était un sjmbole. Elle personnifiait le pouvoir absolu, le régime du bon plaisir, avec les privilèges aristocratiques et' féodaux qui lui faisaient cortège. C'est dans son enceinte sinistre et sombre que venaient expirer les revendications du peuple asservi. Elle était le boulevard de l'absolutisme royal, et quiconque avait rêvé trop haut de réformes et d'émancipation rencontrait cet étouffoir sur son chemin. Cet amaa de pierres était pour le peuple la négation hautaine et farouche de la liberté et de la justice, le signe visible encore plus que l'instrument de son oppression. I! était naturel que son premier essai d'affranchissement se traduisit par un assaut contre la Bastille. Le jour où il la jeta par terre, la force changea de camp, et c'est de la force que naquit le droit nouveau. Le soir du 14 Juillet, la souveraineté avait passé des mains du roi aux mains de la nation. Le principe de la Révolution était posé, l'émanci* palion politique du peuple était un fait accompU.
On peut concéder à tous ceux qui se réclament de la Révolution le droit de célébrer l'anniversaire du 14- Juillet comme une fête de famille . Mais ce n'est pas la fête de l'ouvrier. C'est la fête de la petite et grande bourgeoisie, dontla Révolution française, commencée ce jour-là, substitua le règne avide, égoïste et mesquin, au régime frivole et désordonné de la noblesse. Le peuple, dans le sens ordinaire qu'on donne à cette appellation, n'y a rien gagné. Sans doute, sa condition matérielle s'est, depuis lors, sei>siblement améliorée ; il est mieux vêtu, mieux logé, mieux nourri, et lorsque le président va paternellement inaugurer quelque établissement philanthropique, il n'a pas de peine à glorifier les conquêtes du prolétariat; seulement cette
:.çinzeaoïGoOQle
accession progressive du bien-être dans la condition de l'ouvrier est un phénomène indi-pendont de la Révolution; c'est simplement la consf^quence normale et continue du progrès. On n'eût pas coupé k tète de Louis XVI, que le peuple de nos Jours jouirait, sous le règne de ses descendants, des mêmes avantages, auxquels s'ajouterait sans <loute une condition morale qui n'est pas sans prix. Dans les pays qui n'ont pas fait de révolution, l'ouvrier n'a pas continué de vivre comme vivaient ses pères il y a cent ans, et le monde est plein de peuples qui n'ont point pris la Bastille et mangent tout de même la poule au pot.
La Révolution commencée le 14 Juillet a seulement réalisé le vœu de Sieyès : du tiers état, qui n'était rien, elle fit une puissance qui est devenue tout. Mais ce n'est là qu'une substitution de caste, et la bourgeoisie, qui, depuis un siècle, exploite, sous des noms divers, le pouvoir conquis par les vainqueurs de la Bastille, aurait quelque peine à prouver que sa tyrannie vaut mieux que l'autre. Bourgeoisie ccnsilairc sous Louis-Philippe, bourgeoisie démocratique sous l'Empire, bourgeoisie populacière sous la République, c'est toujours, sinon le même monde, du moins la même caste, et sous aucun régime le peuple, qui se fait des maîtres, n'a jamais été le sien. L'Empire, par affmité naturelle, lui avait consacré tous ses soins et toutes ses œuvres. 11 l'a renversé, pour régner en personne dans la république. Mais qu'est-ce que la république a fait pour lui?
Depuis la prise de la Bastille, le peuple a connu d'autres fêtes révolutionnaires. Il a fait la révolution de Juillet, au cri de: Vive la Charte t II a fait la révolution du 24 Février, au cri de : Vive la Réforme ! Il a fait la révolution du 4 Septembre, au cri de : Vive la République ! 11 a obtenu la Charte constitutionnelle et la Réforme démocratique, et voilà trente ans déjà qu'il possède la République. Cela représente ce qu'on appelle, dans la langue de ceux qui
366 TBËORIE DE L'ORDRE
l'enseignent, soixante-dix années de progrès, de conquêtes et d'améliorations. Mais à quels signes le peuple lul-^nôme reconnattril ses conquêtes? Mettez en regard de l'ouvrier de 1830, qui lit à coups de fusilles « Trois Glorieuses B,et son petitrlils, citoyen de la république présente. Qu'y a-t-il de changé dans leur condition respective? Il y a, disent ses adulateurs, un changement énorme. L'aïeul n'était qu'un sujet du roi, c'est-à-dire un pauvre diable sans personnaUté civique, sans titre et sans droits dans l'Ëtat, simple chair à canon qu'on envoyait à la guerre sans lui dire pourquoi, et qu'on faisait tuer pour des causes qu'il ne savait pas, tandis que le petit-fils est un souverain. Il n'est pas seulement son propre mattre, il est, de par son droit de suffrage, le maître de l'État. C'est de lui que dérivent tout droit et tout pouvoir poUtique, el la souveraineté réside désormais en lui.
Cette exaltation du peuple souverain fut longtemps le thème unique des hommes politiques, candidats au gouvernement, dont c'est le métier d'exploiter ces sottises. Mais il n'est mine si riche qui ne s'épuise, et de même, le succès de ces grossières adulations ne pouvait être indéfini. Il est certain que le peuple ouvre volontiers un large bec lorsqu'on lui dit qu'il est beau. Mais si l'on n'a que cela àluidire.ilestinévitable qu'il s'en fatigue, A force de s'entendre appeler souverain, il a voulu savoir ce qu'il y avait au fond de sa souveraineté, et il n'y a trouvé qu'une lamentable duperie. En fait, sa souveraineté consiste à nommer tous les quatre ans des députés qu'il ne connaît pas et dont il ne sera jamais connu. Tant que dure la cérémonie propitiatoire, le citoyen souverain est traité par les jour^ nanx et sur les affiches comme un dieu. Le lendemain de l'élection, il redevient un grain de sable sur lequel on marche, et qui n'a pas même le moyen de crier. Dans les obscurs bas-fonds oîi se trouve refoulée sa vie civique, il n'a ni plus de libertés ni plus de droits que le sujet du
:.çinzeaoïGoOQle
roi. Avant qu'il fût citoyen, on ae passait de lui : depuis qu'il est citoyen, on se moque de lui. Peut-être a-t-il mis quelque temps à s'en apercevoir. Mais l'erreur de Gambetta et des politiciens de son école fut de croire qu'il ne s'en apercevrait jamais. De là ce cri de présomption égoïste : — Il n'y a pas de question sociale 1 11 ignorait moins que personne pourtant de quelle passion sombre et farouche étaient animées ■ les nouvelles couches m de la démocratie qu'il avait lui-même appelées au mouvement et à la vie. Ilsavait que des milliers et des milliers de prolétaires attendaient de la république leur rédemption terrestre, comme disait Corbon, et qu'ils avaient fait de ce nom magique et redoutable le symbole de leurs convoitises, l'instrument de leur émancipation sociale. Avait-il donc la naïveté de penser qu'il lui suffisait d'incarner la répubUque pour qu'ils eussent satisfaction? Et ceux qui lui succèdent, infectés du même égoïsme, seraient-ils dupes aussi de la même fatuité?
Et quelle différence, vraiment, voulez-vous que le travailleur de l'usine ou de l'atelier fasse entre la république d'aujourd'hui et la monarchie d'hier, entre M. de Polignac ou M. Guizot et les minisires républicains qui les remplacent au banc du gouvernement? Il y a cependant des millions de citoyens qui avaient mis sur ce seul nom de rcpublique leurs désirs, leurs espoirs, leurs passions incendiaires et leurs rêves illimités. Ces aspirations ontelles abdiqué avant d'être satisfaites? Qui peut le croire? Qui peut croire que cette immense et sombre multitude d'affamés, de rêveurs, de misérables et de sectaires, dévorés par l'envie ou affolés par ta chimère, n'a brisé tant de trônes, essayé tant d'émeutes, déchaîné tant d'horreurs et payé de la misère, de l'exil ou de la mort ses révoltes périodiques, en un mot, n'a rêvé, n'a lutté, n'a souffert, n'a rougi de son sang le pavé des rues que pour l'unique et vain plaisir de mettre un bourgeois inutile au
368 THËOREK DE L'ORDRE
pied du trône où régnait jadis un empereur ou un roiî La république n'a servi jusqu'ici qu'aux poiiticieas qu'elle a nantis, et l'on conçoit que ce troupeau trouve qu'elle suffit ainsi à sa mission. C'est apparemment à cette conception niaise et courte dans son cynisme que répond la défense républicaine. Mais pour les républicains d'en bas, pour ceux que Gambetta nommait les « nouvelles couches n du temps où il n'était lui-même encore qu'un candidat aux dents longues, la république n'est qu'un commencement, un instrument, un moyen, et la révolution sociale est sa fm. Le peuple est logique, et ses efforts se mesurent aux résultats qu'il en attend. Or, si la république n'est pas le gouvernement de la démocratie ouvrière et sa revanche, à certains égards, contre l'oppression des siècles passés, si elle n'est pas l'application de principes nouveaux dans l'économie sociale, si elle n'apporte pas une révolution dans la destinée de ceux qui lui ont voué leur foi, quelle est sa raison d'être? Et que signifie le fanatisme qu'elle soulève encore dans les milieux ouvriers, le sauvage amour dont elle est l'objet?
Aucun bomme public n'oserait dire aujourd'hui qu'il n'y a pas de question sociale. Mais, en revanche, on s'aperçoit que les conflits purement politiques n'intéressent plus personne. C|cst que les politiciens ont déprécié leur industrie par la sécheresse de leurs ambitions et la vanité de leurs querelles. Certaines dénominations parlementaires, jadis puissantes, ont disparu, parce qu'elles ne représentent plus rien; d'autres disparaissent de jour en jour, parce qu'elles aboutissent au même néant. Il n'y a plus d'opportunistes, et c'est justiccjl'opportunisme n'étant qu'une école d'égoïsme et d'immorahté. Les radicaux disparaissent à leur tour, parce qu'ils n'ont plus aucune raison de vivre. Leur programme était un pur mirage. It servait d'attitude à ceux qui savent se draper de doctrine; mais ce n'était qu'un effet de théâtre. Il n'y avait là-dessous ni consis-
:.çinzeaoïGoOQlc
tance, ni réalité. Ceux qui tiennent à conserver la faveur des milieux qui les élisent commencent à s'appeler radicaux-socialistes. Demain, ils seront simplement socialistes, et le radicalisme ne laissera pas même un souvenir.
En somme, lorsqu'on relit l'histoire du siècle qui s'achève, on s'aperçoit qu'elle n'a été qu'un âpre et perpétuel combat pour l'émancipation civique de l'individu, et voici qu'au soir de la bataille, la conquête de ces droits si chers, de ces libertés saintes, n'intéresse plus du tout les générations qui les possèdent. Si quelque faction victorieuse, comme on en voit surgir au pouvoir, marchait cyniquement sur la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, il se trouverait peut-être quelques centaines d'honnêtes gens pour risquer un geste de révolte ; la démocratie, dans son ensemble, n'en témoignerait ni surprise ni colère. On voit même se produire, soit au parlement, soit dans les conseils du gouvernement, des doctrines et des projets qui sont aussi attentatoires aux principes de la Révolution française que pourrait l'être une nouvelle révocation de l'édit de Nantes, et ces attentats sont hautement applaudis par ceux qui se piquent d'être les héritiers légitimes de 1789 et de 1792. De la trinité symbolique dont la Révolution avait fait sa devise, la démocratie contemporaine n'a retenu qu'un mot : Égalité! La hberté ne lui dit rien qui vaille, et la fraternité est le dernier de ses soucis. Mais elle aime l'égalité d'un âpre et jaloux amour, non pas l'égalité des droits, qui est un principe de justice, mais l'égalité de condition. Or, la recherche de cette égalité barbare par voie de nivellement, c'est tout le socialisme. C'est l'appel aux rancunes du petit contre le grand, du pauvre contre le riche, de l'ouvrier contre le patron : c'est le cri de la guerre sociale, c'est-à-dire de l'émancipation du prolétariat.
Fra Paolo Sarpi disait que le meilleur moyen de faire taire le peuple était de lui emplir la bouche. Per farla
taeere hisogna otturarli la bocca. Le peuple n'a point changé de goût ; mais il a changé de méthode. S'il est toujours avide de bien-être et de jouissances, il n'entend pas du tout qu'on les lui dispense; il prétend les conquérir. Il entre en révolté dans l'Ëtat, dont il est le maitre de par la loi du nombre, et les réformes violentes qu'il inédite ont toutes pour principe et pour fin le renversement des conditions. Ce que seront ces réformes, il l'ignore et ne s'attarde pas à le rechercher. Ses éducateurs lui ont rempli la tête de formules merveilleuses et de revendications souveraines qui le tiennent dans une perpétuelle ivresse. — L'usine à l'ouvrier I La terre au paysan I La mine au mineur ! A chacun selon ses œuvres ! Égalité en tout et pour tousl — Avec cela, on est socialiste. Le mot en lui-même est vide de sens, et ceux qui le portent en panache ne l'ont jamais défini; mais il est plein de promesses. II sonne l'hallali du vieux monde, et ces meutes affamées ne songent qu'à le dépecer. Elles vont. Une sombre passion les emporte. Les conventions séculaires qui constituent tout notre état politique et tout notre état social craquent et se disjoignent sous leur poussée victorieuse. Il n'y a Sans doute que ruine, sang et deuil au bout de cette évolution violente. Mais qui donc parmi ces malheureux pourrait s'en rendre compte?
Dans un État où le nombre est le maître souverain de toutes choses, de la liberté des personnes comme de l'appropriation des biens, et peut formuler en lois, immédiatement exécutoires, les caprices les plus extravagants, c'est un jeu singulièrement redoutable que d'enseigner au peuple ces revendications. Car le nombre se compose, en majorité, de gens qui se trouvent injustement traités par la destinée, et prétendent corriger l'inégalité sociale par la revision des conditions. Cette brigue délirante est familière, hélas I à tous ceux qui s'annoncent à leur clientèle politique comme les pionniers de l'éman-
:.çinzeaoïGoOQlc
cipation démocratique et fait chavirer la tète du prolétariat.
La classe ouvrière est aujourd'hui le premier des ordres dans l'État, Elle doit cette primauté, bien moins au nombre dont elle dispose qu'aux flagorneries des politiciens qui l'exploitent. L'Empire, avec les intentions les plus libérales et les plus philanthropiques, avait eu tort de laisser entendre que l'ouvrier se distingue du reste des hommes, et qu'il avait droit à des attentions particulières. La loi de 1864 sur le droit de coalition, l'abolition du livret, le refonte de certains articles du Code, la création des cités ouvrières, et tant d'autres institutions humanitaires dont Napoléon III fut l'initiateur, témoignent de cette sollicitude généreuse et louable dans son principe, mais parfois mal réglée et téméraire dans ses effets. Ces libéralités n'eurent pas pour effet de rallier à l'Empire les classes ouvrières, qui en avaient tout le bénéfice et tout l'honneur. Elles développèrent, au contraire, en elles, en l'irritant, l'esprit de caste, au lieu de les assouplir, et le gouvernement impérial n'eut pas de plus furieux adversaires que ceux-là mêmes qui avaient été l'objet de ses préférences. C'est de cette époque que l'on commence à parler de la démocratie ouvrière : dénomination absurde, car la démocratie, c'est l'universalité des citoyens, et non pas une classe dans la nation. Mais te mot a entraîné la chose, et à l'heure qu'il est, il est communément admis dans la politique républicaine qu'il y a une démocratie parliculariste qui est la seule bonne, la seule vraie; une démocratie d'élection, sur laquelle tous les sophistes et tous les charlatans ont concentré leurs complaisances : ta démocratie ouvrière.
Écoutez-les: c'est un concert ininterrompu d'adulations plates, de flagorneries énormes, de louanges hyperboliques, d'excitations sauvages qui feraient tourner les têtes les plus solides et détraqueraient les cerveaux les
mieux équilibrés. Comment l'ouvrier résislerail-il à un pareil traitement? Personne, du moins parmi ceux qu'il écoute, n'a souci de lui dire la vérité. It respire avec délices cet encens grossier qut l'enivre et l'affole et ne reconnaît pour amis que ceus qui le brûlent sous ses narines. Son ignorance naturelle, d'autant plus redoutable qu'elle est dépravée par une intoxication journalière de sophismes politiques et sociaux, ses préjugés, son infalualion, ses aspirations chimériques, son impatience des servitudes sociales, sa frénésie de serf en rupture de joug, l'arment en guerre contre la société, et ceux qui ont l'oreille attentive peuvent entendre déjà gronder, dans le tumulte des réunions socialistes et des grèves, les abois précurseurs de la Jacquerie,
Il y a donc non seulement une question sociale, mais il y a un péril social. Ce péril qui va croissant de jour en jour procède de l'esprit révolutîonuaire et niveleur qui est l'àme du régime actuel. Bien que la république soit, par essence, un gouvernement inférieur et moins propre qu'un autre au rôle de tuteur social, elle n'est pas fatalement vouée aux accidents démagogiques. Elle comporte, comme loua les régimes, des règles et des garanties qui pourraient l'en défendre. Malheureusement, te parti républicain, qui l'absorbe et la mine, parait n'être qu'un agrégat de sophismes, de passions ou de chimères, en guerre ouverte avec les lois, les traditions et les mœurs préservatrices de l'ordre. Et ^râceàcette monstrueuse antinomie, le gouvernement lui-même est devenu une conspiradoo révolutionnaire, au lieu d'être, comme le veut sa fonction, une défense sociale. C'est de lui que vient le péril, c'està-dire du matérialisme qu'il enseigne, de l'indiscipline qu'il répand, des haines qu'il échauffe, des appétits qu'il déchaîne, en un mot, de sa brouillonne et malfaisuite imbécillité.
Le mal, à vrai dire, vient de plus loin. Il date de la
:.çinzeaoïGoOQlc
Révolution française. Mois i! n'existait, dans la grande réforme accomplie par les étala généraux, qu'à l'état virtuel. C'est la république qui l'a fait apparaître dans sa redoutable et menaçante réalité. La Kévolution avait émancipé te travail. Elle abolit les corporations qui le protégeaient, mais le tenaient en même temps asservi : elle détruisit les règlements, les traditions et les coutumes qui entravaient la libre initiative de l'ouvrier et limitaient le champ de son action ; mais elle ne substitua rien à l'organisation qu'elle venait de détruire. Elle proclama simplement l'individualisme, au détriment de la famille professionnelle, et déchaîna à travers le monde des forces tumultueuses que le système des corporations avait disciplinées. Depuis lors, ta société démocratique est toujours en mal d'insurrection. L'antagonisme est né entre le travailleur et celui qui l'emploie, entre l'ouvrier et le patron, entre le capital et le travail, et cet antagonisme, ehaque jour plus aigu, apparaît, hélas t irrémédiable.
L'émancipation du travail veut que l'ouvrier ne soit pas plus limité dans ses ambitions qu'il n'est limité dans sa liberté. Comme il fait ce qu'il veut, il demande ce qu'il veut de son travail. C'est une marchandise qu'il vend le plus cher possible : son intérêt va de pair avec son droit. Mais ce droit a son revers : c'est la concurrence. L'élévation indérmie de la main-d'œuvre aurait pour conséquence l'élévation indéfinie du prix de vente. Seulement il arrive que tel travailleur offre à meilleur marché ce que tel autre voulait vendre plus cher, et l'offre de l'un abaisse nécessairement les exigences de l'autre. L'équilibre s'établit ainsi dans le marché des produits : il pèse sur le salaire, et comme le bon marché est la loi de la concurrence, l'objectif et l'idéal même du progri>s, il s'ensuit que la liberté du travail n'est, en fait, qu'une fiction , puisque le travailleur n'a pas la libre disposition du salaire. Une servitude plus lounle que le joug des anciennes corporations pèse sur sa
condition; car non seulement elle limite, abaisse et restreint le prix de son travail, mais elle le condamne parfois au chômage, à la misère et à la mort.
Lacordaire disait, dès 1845 : ■ C'est dans la question du travail que toute servitude a sa racine; c'est la question du travail qui fait les maîtres et les serviteurs, les peuples conquérants et les peuples conquis, les oppresseurs de tout genre et les opprimés de tout nom. Le travail n'étant pas autre chose que l'activité humaine, tout s'y rapporte nécessairement, et selon qu'il est bien ou mal distribué, la société est bien ou mal ordonnée, heureuse ou malheureuse. * Cette distribution sociale du travail est devenue le plus terrible problème de l'heure présente. Il apparaît clairement à tous les regards que ia constitution actuelle de la société ne peut demeurer intacte, sous peine d'aboutir au plus effrojabie bouleversement. La disproportion choquante des fortunes est un aliment de discorde chronique et une semence de guerre civile. Les misérables se résignaient autrefois àcetteinégaUté, parce que la foi religieuse dont ils étaierit nourris en adoucissait l'épreuve par l'espoir des compensations éternelles. Mais la propagande matériahste qu'on a déchaînée da[is l'âme de ces multitudes qui souffrent et ne croient plus a dissipé la résignation, provoqué l'indiscipline, attisé la haine, et maintenant, du haut en bas de la hiérarchie du travail, il n'y a plus que des intérêts discoi^ dants et des appétits en guerre.
C'est ce problème gonflé de haines que les socialistes réformateurs, par opposition aux sociaUstes révolutionnaires, essaient de résoudre, et la solution qu'il préconi sent est un pas décisif vers le socialisme d'État : c'est la réglementation des rapports entre le capital et le travail par voie législative. La réglementation du travail, assure M. de Mun, ne soulève aucune objection de principe de la part des cathohques. — » Tous, dit-ii, reconnaissent que
:.çinzeaoïGoOQle
le pouvoir public a une mission de protection sociale à remplir envers ceux qui lui sont soumis, en intervenant, dans la mesure de ses attributions, pour promouvoir le bien et empêcher le mal. ■ Ce principe, en effet, dérive d'une conception toute spéculative de la justice. 11 n'est pas juste <jue les uns jouissent et que les autres peinent, et que lajouissance d'un seul soit précisément faite de la peine accumulée des autres. Il y a dans ce phénomène social, qui résulte d'une distribution imparfaite du travail, quelque chose d'anormal dont souffre la conscience humaine. Les économistes purs s'accommodent de cette fatalité, non par indifférence, maïs parce qu'ils ne reconnaissent d'autre loi que laliberté des contrats. L'homme, suivant leur doctrine, fait ce qu'il veut de ce qui lui appartient en propre : de ses bras, s'il est ouvrier; de ses capitaux, s'il est patron; et l'État ne saurait intervenir dans les rapports qui s'établissentlibremententreeux, sans bouleverser l'ordre universel. Au contraire, les réformateurs socialistes prétendent que la liberté du contrat n'est que l'une des formes les plus inhumaines de l'oppression du faible par le fort, du pauvre par le riche, de l'ouvrier parle patron, et que l'État a le devoir impérieux et sacré, de substituer à cette tyrannie des conditions de vie plus conformes à la justice et à l'humanité. Ils disent, suivant une parole qui est, je crois, de Lacordaire, qu'en matière économique, c'est la liberté qui opprime et l'autorité qui affranchit.
C'est une parole redoutable que celle-là. Elle subordonne, en effet, la liberté du travail et le droit de propriété, choses que l'on tenait jusqu'ici pour intangibles et sacrées, à l'intervention omnipotente de l'État. Dans la pensée des socialistes désarmés contre la tyrannie du capital, l'Ëtata tout ensemble le droit et le devoir de formuler, puis de signifier au patron les conditions auxquelles il devra distribuer et rémunérer le travail. Le collectivisme va plus loin, il constitue l'État propriétaire unique des instruments de
travail et patron universel. Il « nationalise », suivant son expression, tout ce qui est instrument ou matière de travail, c'est-à-dire qu'ii confisque à son profit les champs, les mines, les magasins et les usines, en distribue l'exploitation à ia collectivité sociale et rt^partit le produit collectif de tout cela, par parts égales, aux individus. Dans ce système, rien n'est à personne et tout est à tous. La société devient une sorte de ruche humaine où les individus travaillent en commun et jouissent en commun de ce qu'ils ont produit ensemble. Si tous les hommes se ressemblaient et n'avaient, comme les abeilles, qu'une fonction purement animale à remplir, c'est-à-dire l'instinctif besoin de pourvoir à leur subsistance personnelle, il paraîtrait théoriquement logique, et peut-être serait-il pratiquement possible, de les soumettre au régime de la communauté .
Mais, dans l'espèce humaine, aucun individu ne ressemble à l'autre, et ne lui veut ressembler. Les hommes diffèrent entre eux autant par leurs facultés physiques que par leurs facultés morales, et ces différences naturelles sont le principe de l'inégalité des conditions ; car il serait contraire à la justice et à la raison que la distribution des produits fût égale, quand la contribution desfacteurs nel'est pas. Il serait inique que le paresseux reçût autant que le laborieux, le maladroit autant que l'habile, puisqu'ils n'auraient produit qu'une somme de travail inférieure et de moindre qualité. Et si l'on décidait, conformément à la loi de Justice, que chacun devrait recevoir une part proportionnelle à la somme et à la qualité de son travail, c'est le système collectiviste qui croulerait tout entier.
Mais cette impossibilité pratique de concilier la justice et l'égalité dans la répartition des produits est la moindre objection contre le régime de la communauté. L'homme n'a pas seulement dos besoins physiques à satisfaire, et il ne vit pas pour lui seul. C'estun être moral, doté parla nature
:.çinzeaoïGoOQlc
et par l'éducation d'instincts, de sentiments et d'affections qui dépassent sa personnalité. Son instinct le plus puissant, qui est aussi le principe de sa plus haute vertu, c'est l'amour de la famille. Il revit et se prolonge en elle. Son plus cher souci est de laisser aux enfants qui sont nés de lui le produit accumulé de son activité. L'amour de la famille est ainsi le grand ressort de l'activité humaine. Qu'on le supprime, et toute vertu active disparaît avec lui.
L'homme réduit h lui-même, et privé de cette excitation sainte qui ennoblit et féconde son travail, n'en ferait plus que juste autant qu'il faudrait pour subvenir à ses besoins Il se désintéresserait du reste, et le sort des autres serait son moindre souci. On ne le verrait plus se tendre sous l'effort incessant, et coopérer par la recherche illimitée du mieux au progrès universel. Ce ralentissement volontaire del'activité intellectuelle et physique dans l'économie sociale arrêterait tout net la marche conquérante de la civiHsation, et se résoudrait dans un état d'atonie chronique sensiblement analogue k celui que produit le fatalisme inerte des peuples orientaux.
Il est vrai que certains sociologues ont pensé répondre à cette objection en substituant le culte de la solidarité humaine à l'amour de la famille. Il suffira, disent-ils, que l'homme aime ses semblables comme il aime ses enfants, pour que cet amour produise les mêmes miracles. Cela suffirait sans doute, si cette équation était résolue. Mais c'est une opération à laquelle la nature humaine, plus forte que les lois, opposera toujours une résistance invincible. II n'est point de réforme poUtique ou sociale qui puisse réussir, si elle est contraire aux lois naturelles. On a beau proclamer l'égalité des hommes : la nature n'en continue pas moins fi les créer inégaux. En ^'ain direz-vous à l'homme qu'il doit aimer les autres hommes autant que ses propres enfants : il n'en fera rien, parce que la nature ne le veut pas. Rêves de fous, visions de poètes, théories pure-
ment cérébrales, cités construites en l'air, hallucinations de l'amour ou de la haine, tout cela n'est qu'artifice ou chimère. Le colleclivisme appartient à celte catégorie de mirages qui n'ont aucun contact avec la nature humaine, et, par conséquent, aucun avenir. Seulement il ne suffit pas de le traiter de chimère pour en faire justice. Tout irréalisable qu'il est en ses fins, il n'en reste pas moins, par sa propagande, une cause redoutable de trouble social. Comme elle irrite, en les trompant, des misères qu'elle ne peut guérir, elle fait le mal sans compensation d'aucune sorte, c'est-à-dire sans chance d'en faire sortir le moindre bien. 11 n'y a ni principe de droit ni intérêt de fait qui justifie celte liberté malfaisante. Tout gouvernement qui a la charge de l'ordre a le devoir de l'étouffer.
Mais étouffer n'est pas répondre, et ce serait commettre une grave et périlleuse erreur d'imaginer qu'on peut résoudre la question sociale par le bâillon. S'il est utile et juste de comprimer l'excitation purement démagogique, parce qu'elle ne prépare que des catastrophes, il sérail inique et téméraire de méconnaître la gravité d'un certain nombre de problèmes que pose le conflit maintenant ouvert entre le capital et le travail. La matière est délicate Il s'agit de déterminer la juste mesure de l'intervention de l'Ëtat entre les revendications du travailleur et les droits du patron qui le fait travailler. Le principe de cette intervention n'est pas contestable. Comme il est le tuteur de tous, il a qualité pour émanciper certains droits, comme pour corriger certains abus. Mais son intervention n'est légitime que dans la limite d'une justice, non seulement impartiale entre les parties, mais éclairée et consciente de la solidarité de leurs intérêts. Ce sentiment de l'équilibre, l'Ëtat l'a grossièrement méconnu, depuis qu'il est aux mains de pohticiens imbus de l'esprit révolutionnaire, et qui croient, à ce titre, faire œuvre de libéralisme en favorisant l'ouvrier au détriment du patron. Cette aberra-
:.çinzeaoïGoOQle
tion, aussi funeste aux uns qu'aux autres, fut le principe directeur de sa politique dans le régime des grèves et dans lalégislation sur les conditions du travail. Le parti républicain se flatte volontiers d'avoir témoigné d'une sollicitude toute nouvelle envers les classes laborieuses en votant la loi sur les syndicats ouvriers, la loi sur les accidents, la loi sur la régiementation des heures de travail, la loi sur la protection des enfants et des femmes-dans les manufactures, la loi sur l'assurance obligatoire, etc. On appelle ces lois des lois ouvrières en raison de leur objet. Ce sont simplement des essais de démagogie. Mal conçues, mal étudiées, mal appliquées, elles constituent une gène mortelle pour te patron, sans être un bienfait pour l'ouvrier. L'industrie nationale en a gravement souffert, et il n'est pas impossible qu'elle en meure. Mais on ne trouveraitpasenFrance un ménage d'ouvriers dont la condition se soit améliorée par elles. C'est que l'esprit de ces lois est foncièrement malfaisant, alors même que l'objet en est louable. Il a fait d'elles des instruments de guerre intestine entre ces deux grands facteurs du travail, et un péril chronique pour la paix sociale. Les ouvriers sérieux s'en plaignent, et dans le dernier congrès féministe, l'assemblée a voté par acclamation et à l'unanimité l'abrogation totale des lois sur le travail des femmes. Cela suffit à les juger. Pour faire de ces lois des institutions bienfaisantes, ayant \out raison d'être et leur fin, il est indispensable d'en modifier l'économie et d'en corriger l'application.
La grève, par exemple, est devenue, en ces derniers temps, un mal chronique qui sévit à la fois partout. Ou ne sait pas toujours la cause de ces phénomènes, devenus si fréquents qu'ils occupent une rubrique spéciale ; dans tous les journaux, il y a une chronique quotidienne des grèves ! Chaque jour on nous annonce que les ouvriers de telle ou telle industrie ont cessé le travail. Pourquoi. Quelquefois pour des causes tout à fait étrangères à l'intérêt profes-
stonnel, et quelquefois aussi pour rien. Telles grèves onl éclaté et se sont prolongées sans que les grévistes euxm^mes aient bien su la cause de leur décision. Les meneurs des syndicats avaient reçu et transmis le mot d'ordre mystérieux qui commande à ces multitudes moutonnières, et le mot d'ordre avait été obéi. Ces phénomènes ont révélé une grosse lacune dans la loi de 186i sur les coalitions : elle a omis d'interdire l'immixtion de tout élément étranger dans les conflits qui s'élèvent entre ouvriers et patrons. L'omission, à vrai dire, était excusable; car rien ne faisait prévoir alors les étranges spectacles auxquels nous assistons aujourd'hui. En ce temps-là, le gendarme avait encore tout son prestige, etla peur du gendarme toute son efficacité. Si quelque socialiste en mal d'apostolat s'était avisé d'aller prêcher la guerre sociale aux grévistes, on l'eût mis tout de suite à l'ombre. On le savait, et cette conviction suffisait seule à la garde de l'ordre. On sait le contraire aujourd'hui : de là le sentiment de protestation qui s'élève un peu partout contre une industrie que le législateur de 1864 n'avait pas prévue.
La grève est de droit naturel, et s'il est vrai que les ouvriers en abusent un peu, on ne peut contester qu'ils exercent une liberté légitime, et qui est bien à eux. Il serait trop facile au patron d'écraser le travailleur, si le travailleur n'avait recours à l'entente commune, à la coalition, à la grève, pour débattre avec lui les conditions de son travail. Il importe seulement que la grève soit contenue dans SCS limites naturelles, et ces limites sontdéterminécs par la liberté respective des parties. Une grève est un phénomène d'ordre essentiellement privé, Desou\Tiers mécontents, k tort ou à raison, du patron ou delà compagnie qui les emploie déclarent qu'ils vont cesser le travail si on ne leur accorde pas certaines satisfactions. Le patron ou la compagnie s'y refuse, et la grève éclate. Elle durera plus ou moins longtemps, jusqu'à ce que l'une ou l'autre
:.çinzeaoïGoOQlc
des deux parties se fatigue ou cède. Il n'y a rien en tout cela qui regarde l'État; ce sont des intérêts privés <jui sont en cause ; la querelle se produit, se développe et se résout en dehors de lui. Le rôle de l'État commence lorsque lagrëve, au lieudcrestcrpacifique et libre, tourne au désordre ou à l'oppression. Si des rixes ou des manifestations tumultueuses sur\'iennent, l'État a le de\'oir de les réprimer et de rétablir l'ordre. Si des menées illicites se produisent, soit d'un c6té, soit de l'autre, contre la grève ou contre le travail, l'État doit encore intervenir pour Faire respecter la liberté de tout le monde.
Or, cette liberté peut être violée de différentes façons. Elle peut l'être par le patron ou par la compagnie, s'ils usent de menaces, de violences ou de manœuvres dolosives pour vaincre la résistance des ouvriers; elle peut l'être aussi par les grévistes, s'ils prétendent interdire le travail k ceux de leurs camarades qui voudraient retourner à la mine ou à l'atelier; elle peut l'être enfin par l'intervention d'agitateurs politiques qui viennent prêter à la grève le contingent de leurs excitations. On a vu des grévistes organiser des patrouilles pour intimider les travailleurs et bafouer l'armée, qui était censée les protéger. On voit tous les jours des meneurs politiques, totalement étrangers au conflit, se mêler de la grève, en prendre la direction et bientôt l'accaparer, substituer aux revendications propres des ouvriers l'agitation révolutionnaire, encourager leur résistance et tromper leur crédulité par des exhortations et des promesses qui sont de flagrantes provocations & la guerre civile. Le gouvernement laisse, en général, tout dire et tout faire, et le résultat le plus clair de son inertie est de condamner quelques mifliersdefamilles au chômage indéfmiment prolongé et à la faim. 11 semble que les fatalités de parti qui pèsent sur la république l'empêcheront toujours de gouverner ; de là vient que l'État est livré, depuis vingt ans, à des pouvoirs généralement im-
:.çinzeaoïGoOQlc
béciles qui n'ont ni conacience, ni courage, ni volonté.
S'il savaient leur devoir et se sentaient le coeur qu'il fautpour le remplir, ils eussent, dès le principe, découragé une industrie dont le libre essor est un péril croissant pour la sécurité du travail en France : c'est celle d'agitateur de grèves. Ce métier est l'un des plus attrayants qui soient au monde, et c'est ce qui l'a rendu si florissant. Il n'exige de celui qui s'y adonne aucune préparation particulière, ni études, ni talents, ni services. 11 n'exige même pas cette éloquence populaire, triviale mais imagée, virulente, incendiaire, qui sonne la charge à l'oreille des foules et lésa précipitées tant de fois aux barricades. C'est un phénomène di^ne de remarque que parmi les députés socialistes qui sont les produits directs de cette industrie — elle n'en produit pas d'autres t — il n'y ait môme pas la monnaie d'un tribun. De banales déclamations contre le patronat et la société capitaliste, des flagorneries populacières àl'adresse de l'ouvrier, voilà tout ce qu'il faut. Avec cette mise de pauvre on devient député, on prend d'assaut la gloire, on occupe les journaux, on fait trembler les ministres. Tel politicien de pacotille qui n'était bon k rien la veille, pas même à faire un manœuvre, va parattre le lendemain un personnage de mine formidable qui tient la puissance publique en échec et fait reculer les lois t
Une carrière aussi fructueuse n'est faite pour décourager personne, et ceux qui la parcourent dans leur fortune et dans leur gloire ne peuvent manquer d'émulés. Nous avons donc autant de grèves à pressentir que ces exemples suscitent de courtiers ; car l'ouvrier est une proie d'élection pour tous les charlatanismes. C'est un mineur éternel qui parait arrêté dans sa croissance morale et qui ne peu^endra jamais à l'âge de raison. On l'excite aussi facilement qu'on le trompe; il joint à des violences d'ivrogne une crédulité d'enfant ; son ingénuité confiante est sans défense contre le racolage des meneurs. On le plaint, on le flatte.
:.çinzeaoïGoOQlc
onradinire,onrexalte,onrafroie, et la tétedumalheureux, qui n'avail jamais vu plus loin que le bout de sa pioche ou de sa pelle, chavire sous la pression des appétits formidables qu'on éveille en lui. !1 avait fait jusque-là son métier de machine humaine, muette, passive et résignée, sans autre idée que d'épargner son salaire, sans autre curiosité que d'assister sa vieillesse avec ses économies. misère de l'ignorance 1 II faisait de l'or, et c'est un autre qui empochait le fruit de son travail t On le traitait en serf, et c'était un maftre ! Mais il ne savait pas I Maintenant qu'il a pris conscience de ses droits de citoyen et qu'il a les yeux ouverts, c'est fini de cette exploitation inique. Il attendra pour travailler que la société soit retournée de fond en comble etque toutes choses soientremises àleur place. Il travaillera quand il sera reconnu propriétaire de la mine ou de l'usine qu'il fait valoir, et pour le devenir il commence par se mettre en grève. Il boit, dans ces longs jours de paresse, le sophisme ctl'alcool avec le même délice, et de cette double intoxication sort un réfraclairc du travail, qui crève de faim sur son outil, quand il ne tombe pas sous les balles. Le meneur qui lui a préparé cette destinée ramasse dans l'aventure un mandat de député. C'est généralement à cela que servent les grèves.
C'est à cela qu'elles servent : mais ce n'est pas à cela qu'elles s'arrêtent. Elles ont des lendemains qui devraient inquiéter les apôtres du prolétariat, s'ils avaient un réel souci de leur peuple. La multiplicité des grèvesapour conséquence immédiate la raréfaction du travail, et pour fin le chômage forcé. Lorsqu'une grève se résout par une hausse du salaire, elle oblige le patron à vendre ses produits plus cher, afin de rétablir l'équilibre, ce qui revient à dire qu'elle favorise la concurrence étrangère aux dépens de notre industrie ; car à produit égal, le client achètera toujours à celui qui vend le meilleur marché. C'est ainsi que l'Allemagne, où la main-d'œuvre est moins élevée que chez
384 TMËOBIE DE L'ORDRE
nous, noue évince peu à peu de tous les marchés du monde, et la répercussion fatale de cette éviction toujours croissante sera pour l'ouvrier français de travailler à prix réduit ou de ne plus travailler du tout Lorsque la grève n'aboutit àrien, elle n'en a pas moins sur les conditions du travail en France un retentissement du plus fâcheux effet. Elle effraye les capitaux ot frappe l'industrie d'uo mal qui est mortel : le sentiment de l'insécurité. Or, le phénomène lo plus inquiétant de cette époque est la tendance de l'épargne à s'écarter des entreprises induslrielles et commerciales pour s'accumuler dans les caisses de l'Ëtat. Cependant te capital est l'aliment nécessaire de l'activité sociale, et la production du travail se mesure à l'abondance de l'argent. Lorsqu'il manque ou se refuse, il Faut que le travail s'arrête et que l'ouvrier chôme.
Ces vérités élémentaires sont malheureusement peu comprises aujourd'hui. Elles pAtissent de la déchéance générale el progressive donti'ordreestalteint, Nousvîvons à une époque oJi les notions les plus claires et les plus sûres s'obscurcissent et se perdent dans la sophistique révolutionnaire comme dans un brouillard. S'il est un principe universellement accepté, et qui paratt hors de conteste, c'est la liberté du travail. On le nie publiquement aujourd'hui; on lui oppose victorieusement la grève obligatoire, et il s'est rencontré jusque sur les bancs du gouvernement un ministre qui patronne celte monstruosité. Il serait téméraire de vouloir ramener dans le droit chemin des gens qui se laissent aller à de telles déviations. Hais, s'il est dans leur destinée de nous conduire à l'anarchie, il n'est pas en leur pouvoir de nous y acclimater. La vie sociale répugne au chaos. Il est donc conforme aux lois éternelles qui régissent l'huraanilé de prévoir des réactions qui ramèneront l'Etat, la société et les pouvoirs publics en dérive dans les voies de l'ordre, et la France verra reaaître de sa ruine un gouvernement réparateur
:.çinzeaoïGoOQlc
LA QUESTION SOCIALiC 38S
qui connaîtra ses devoirs et lea saura remplir. On peut tout oser contre les principes : ils ne se défendent pas. On peut marcher avec des bottes d'égoutier sur les choses les plus augustes et les plus chères : sur la religion, sur le droit, sur la justice, sur la liberté, sur la morale, sur l'honneur même, sans que la société se lève pour les venger. On ne peut rien contre les intérêts. La conscience dort, mais l'argent veille, et c'est parce qu'il veille qu'il commence à s'émouvoir. U sait à merveille qu'une société ne peut résister longtemps à de pareilles expériences : il Faut qu'elle se défende ou qu'elle périsse.
Il en est des syndicats ouvriers comme de la loi sur les coalitions ; c'est un des grands dangers qui menacent aujourd'hui la paix sociale. L'institution des syndicats était, dans son principe, une œuvre de solidarité bienfaisante ; la sophistication révolutionnaire l'a détournée de ses fms pour en faire un instrument de politique démagogique, aussi funeste à l'ouvrier qu'au patron. Ce sont deux facteurs que les meneurs du socialisme ont le parti pris d'opposer, alors que leurs intérêts sont étroitement solidaires et qu'il est impossible à l'un de se passer de l'autre. Seulement les ouvriers sont le nombre, et c'est le nombre qui fait les députés. Comme il est ignorant et crédule, soupçonneux etborné, impulsif et déréglé, on éveille aisément en lui des passions terribles que le commerce quotidien du sophisme révolutionnaire rend irréductibles. C'est ainsi que les syndicats ouvriers sont devenus presque partout des foyers de conspiration contre le patronat.
Comme ils n'ont pas été institués pour cet objet, il convient à l'intérêt bien entendu des parties, c'est-à-dire des ouvriers, des patrons et de l'État, de les ramener k leur fonction et de les y maintenir. Que faut-il faire pour cela? Simplement veiller à ce que les syndicats ouvriers soient strictement des syndicats ouvriers et ne soient pas des
syndicats politiques. Ils sont présentement des s}-ndicats politiques et même des foyers démagogiques, parce qu'on en a permis l'accès à toutes sortes de gens qui n'avaient pas ie droit d'y entrer. Tout syndicat ouvrier doit se composer exclusivement d'ouvriers travaillant ensemble à la même industrie et pour la même maison. C'est l'esprit, et c'est aussi la lettre de la loi. La perversion des syndicats ouvriers tient uniquement à ce que cette obligation primordiale n'a pas été observée. Si l'on examine la composition des syndicats qui ont pris, en ces dernières années, la part la plus active et la plus large aux manifestations révolutionnaires suscitées par voie de grève, on y trouvera force gens qui n'avaient ni qualité ni titre pour y figurer, anciens ouvriers en rupture d'usine, ayant même abandonné la profession, politiciens en quête de mandat, cabareLiers, courtiers, fournisseurs, comptables, secrétaires et autres écomineurs de même aloi, qui ne rêvent qu'à troubler l'eau pour y pécher une proie. La loi ne pei^ met pas l'accès des syndicats aux gens de cette catégorie, par cette raison suffisante qu'étant étrangers au métier, ils n'ont pas qualité pour débattre les intérêts de ceux qui l'exercent. C'est donc au mépris de la loi, et grâce à l'inconcevable tolérance des pouvoirs publics, que les éléments perturbateurs se sont introduits dans les syndicats. Il faut les en expulser, et si la loi ne semblait pas suffisamment expresse à cet égard, c'est une lacune qu'on peut aisément combler.
Il convient à l'ordre général que ces syndicats ouvriers ne soient que des syndicats ouvriers, c'est-à-dire des associations purement et exclusivement professionnelles, dont tous les membres attachés à une œuvre commune ne puissent et ne doivent avoir que des intérêts communs à défendre. Quiconque est en dehors ou simplement en marge de cette catégorie est, de droit, exclu de l'association.
Lorsque les syndicats auront été ainsi ramenés à la vérité de l'institution, ils y trouveront les avantages professionnels en vue desquels elle fut créée, c'est-à-dire l'inestimable bienfait d'une solidarité organisée pour le service et la défense de la collectivité. Mais ils n'y trouveront plus les diversions malfaisantes de la politique, ni les excitations fallacieuses, ni les revendications chimériques, ni le tumulte révolutionnaire, ni le bas charlatanisme auqu^ ils ont sacrifié jusqu'ici leur raison d'être, et <]ui ne rapporte à ses dupes que misère et désolation.
Il conviendrait aussi d'accorder aux syndicats ouvriers la personnalité civile d'oîi dérive le droit de posséder. La propriété est un admirable instrumcntde discipline sociale. Qui ne possède rien est naturellement enclin à tout détruire. Cen'estpas que la destruction du bien d'autrui doive avancer ses propres affaires. Elle a, au contraire, des répercussions économiques dont il sera lui-même victime. Mais il n'en sait rien. Il n'écoute que sa haine impatiente, sans regarder au lendemain ; c'est pour cela que les suggestions révolutionnaires vont si facilement au cœur des ouvriers. Elles caressent l'instinct de révolte, qui est le vice corollaire de la misère envieuse, et cet état d'âme perlîdcment exploité par les meneurs a fait du prolétariat l'instrument aveugle de la révolution sociale. La propriété est, au contraire, ua élément moralisateur. Elle initie son homme à des façons de penser et de sentir toutes nouveUes, et même à des vertus qu'il ne soupçonnait pas. Il apprend d'elle le prix de l'ordre et l'instinct de conservation, qui est la meilleure sauvegarde des sociétés. C'est bien pourquoi les factions purement démagogiques répugnent si furieusement à ce mode d'éducation de la démocratie ouvrière. Tous les prophètes du collectivisme se sont insurgés à l'envi contre l'idée de conférer la personnalité civile aux syndicats. Ils ne veulent pas que les syndicats possèdent, parce qu'ils craignent avec raison que le
:.çinzeaoïGoOQle
souci de la propriété ne fasse écheo k l'entraînement révolutionnaire. Il importe essentiellement au succès de leur industrie que l'ouvrier reste leur dupe, leur serf. Tins trument aveugle et sourd de leurs desseins, sans lien d'aucune sorte avec la société et d'autant plus empressé h 1b détruire qu'il n'a rien à perdre dans le sac universel. Mais une opposition fondée sur de pareilles raisons est particulièrement suggestive. Elle est la leçon de ceux qui ont la société à défendre. Ils seraient inexcusables de n'en pas faire leur profit.
C'est un cas où l'intervention est indispensable. Mais, en règle générale, il n'y faut recourir qu'avec une extrême précaution. La plupart des réformateurs de l'économie sociale chargent l'État de réaliser leurs réformes, eti'école socialiste fait de l'État un maftre universel. Elle dépossède l'individu, non seulement de ce qui lui appartient en propre, mais encore du libre usage de ses forces pour en faire remise à l'État; et c'est l'État devenu propriétaire unique de la matifere première, des instruments de travail et des forces créatrices du produit, qui distribue souverainement à chacun sa part. Cette conception monstrueuse, qui fait reculer l'humanité à la barbarie primitive, nous est enseignée comme la loi fatale qui régira les sociétés de demain . Tous les réformateurs ne vont pas jusque-là, mais tous demandent à l'État de substituer son inter\'ention a la liberté des parties pour modifier les rapports actuellement existants entre le capital et le travail. C'est de ce recours téméraire à l'intervention de l'État que sont sorties ces lois, plus généreuses en leur principe que louables en leurs effets, qu'on appelle lois ouvrières. C'est également à l'interventian de l'État que certains réformateurs demandent la réglementation des heures de travail pour les adultes, et même la réglementation des salaires. Or, cette mainmise de l'État surla propriété et surla liberté des citoyens n'est pas seulement une détestable erreur,
:.çinzeaoïGoOQle
LA Q(IE6T10H SOCIALK 389
même lorsqu'elle paraîl bienfaisante, mais encore constitue un immense péril pour l'ordre social. Elle inaugure le socialisme d'État, précurseur du collectivisme dans le domaine économique, trouble l'équilibre des forcea, substitue la contrainte, c'est-à-dire l'impossible, aux rapports normaux du capital et du travail, et aboutit, en lin de compte, à la faillite du patron, au chflmage de l'ouvrier. Il n'y a point de bon socialisme, parce qu'il n'existe pas de bons sophismes; mais il y a force grands cœurs, parce que le socialisme procède d'un souci légitime et pressant: c'est le désir de supprimer le mal social en supprimant SCS causes. Or, la cause essentielle du mal social, c'est l'incgalilé des conditions. Elle est la mère de cette sei^ vilude douloureuse qu'on appelle le prolétariat. II est donc naturel que tes meilleurs parmi les hommes se soient ligués contre les tyrannies économiques qui leur apparaissent comme la cause essentielle et chronique de l'iniquité sociale, et de Ik vient que le socialisme a recruté une certaine catégorie d'adhérents parmi les défenseurs les plus zélés de l'ordre, notamment parmi les catholiques. L'amour a produit chez eux le même effet que la haine chez les socialistes révolutionnaires, et comme eux ils demandent à l'État d'intervenir pour régler par voie législative les rapports entre ouvriers et patrons. Maïs s'ils sont d'accord sur le principe de cette intervention, ils ne s'entendent plus dès qu'il s'agit de passer à l'appHcation . M. de Mun, qui va jusqu'au bout de sa doctrine, réclame la réglementation du travail non seulement pour les enfants et les femmes, mais aussi pour les adultes, et comme la réglementation du travail implique la réglementation des salaires, il ne recule pas devant cette conséquence. Seulement, ce n'est plus à l'État qu'il en appelle. Il n'admet pas que le salaire puisse être réglé par une loi. Il cherche la solution du problème « dans l'accord formé au sein de la profession par un conseil d'arbitrage représentant
:.çinzeaoïGoOQle
les parties intéressées, ou mieux encore, par la corporation régulièrement organisée ».
Ce postulat, sous quelque forme qu'on prétende le réaliser, est une pure cliimère. Qu'on recoure à l'intervention impérative de l'État, ou au consentement des parties, on ae heurte à une difficulté initiale qui rend, dÈs la première heure, l'expérimentation impossible. En effet, toute réforme impliquant la réglementation du travail et des salaires exigerait, pour être applicable, une communauté de législation qui ferait au travail les mêmes conditions dans touslespays du mondc,et procéderait par nivellement. C'est à cela qu'avait songé, il y aquetques années, l'empereur Guillaume II, lorsqu'il appela les principales nations d'Europe à tenir les grandes assises du travail à Beriin. Son dessein n'a été qu'une manifestation platonique sans réalité et sans avenir, ]1 en sera toujours ainsi. L'identité de législation est impraticable et le nivellenient impossible, parce qu'il y a, de peuple à peuple, des inégalités de climat et de tempérament impossibles à combler. Il serait déraisonnable de vouloir égaler le salaire de l'ouvrier italien au salaire de l'anglais, parce qu'ils n'ont pas de besoins égaux et ne produisent pas la même somme de travail. Et si l'on passe d'Europe en Asie, on constatera que le Chinois, par exemple, donne à peu près pour rien la force que nous payons très cher en France. Quel moyen pratique de niveler de pareilles inégalités? EstH;e une convention internationale qui décidera que, dorénavant, l'ouvrier de Palerme travaillera autant que l'ouvrier de Manchester ou d'Oldham, et que le Chinois recevra six francs de salaire quotidien, au lieu des cinq sous qui lui sufiîsent? Il suffit d'énoncer de pareilles propositions pour en reconnaître l'extravagance.
Supposez que le tsar, qui est le plus autocrate des souverains d'Europe et dispose, en un certain sens, de la propriété privée de ses sujets, puisqu'il peut leur en retirer
:.çinzeaoïGoOQle
LA QUESTION SOCFALE 391
le revenu, proclame un beau malin, par voie d'ukase, que dans tout le terriloire de l'empire les ouvriers d'industrie ne devront à l'avenir travailler que dix heures à la journée et que les patrons devront servir à ces ouvriers un salaire fixe d'un rouble par jour. Que pensez-vous qu'il arriverait? D'abord, il n'est pas un honune de bon sens en Europe, fût-il socialiste, qui ne tînt cet ukase non seulement pour un abus de pouvoir inouï', mais encore pour une monstrueuse insanilé. Mais ce ne serait rien que de le juger théoriquemeni, il faudrait le voir dans la pratique. D'abord, les ouvriers seront les premiers à se plaindre de cette limitation, el ce sont les plus laborieux qui protesteront avec le plus de force. S'il leur convient de travailler douze heures au lieu de di,\, afin de gagner davantage, c'est leur affaire, et non celle du tsar. Ils le croient, du moins, La notion inslinctivc qu'ils ont du droit naturel leur dit qu'ils sont les seuls maîircs de leurs bras, el qu'ils en font ce qu'ils veulent. Ensuite les patrons opposeront à l'ukase impérial les nécessités économiques, qui leur commandent plus impérieusement que la volonté du souverain. Ils lui diront et lui monireront qu'il manque h son ukase un complément essentiel : c'est la fixation du prix de vente. Une quantité moindre de produit pour un salaire égal augmente nécessairement le prix de revient. Il faut donc vendre plus cher. Mais si l'on vend plus cher, où sera l'acheleurî Voilà le facteur final, indispensable, pour qui toutes choses sont faites, et qui échappe, lui, à toute réglementation, parce que nulle puissance au monde n'en peut disposer. On peut, à la rigueur, par le système de la prohibition absolue, soustraire la production indigène à la concurrence étrangère. Mais outre que ce système est barbare, et par conséquent précaire, quel est le mode de coercition qui peut contraindre le consommateur indigène à payer le produit de l'usine ainsi réglementée plus cher que ne le veulent ses ressources ou ses goûts?
Une telle conception ne se discute même pas, tant elle apparaît monstrueuse. Mais comment telle mesure, qui est, à bon droit, considérée comme une monstruosité lorsqu'elle émane du bon plaisir du prince, serait-elle réputée légitime et bienfaisante, lorsqu'elle est l'oeuvre de l'État? L'abus est le même, et la chimère aussi. L'État n'a ni plus de pouvoir ni plus de droit que le tsar contre les fatalités économiques. Tout ce qu'il pourra décréter ne saurait empêcher que le prix de revient et le prix de vente ne se commandent solidairement . Une industrie , petite ou grande, ne peut vivre que si elle est rémunératrice. Car aucun patron, ce patron fât-il l'État lui-même, devenu, suivant la théorie collectiviste, propriétaire et directeur unique de tous les instruments de travail, ne consentira jamais à travailler à perte. Il faut nécessairement que la vente du produit rémunère, dans une juste mesure, et le travail de l'ouvrier, et le capital qui alimente ce travail, sans quoi la failUte est inéluclable. C'est, en définitive, à la fermeture préventive ou subséquente de l'usine, c'està-dire au chômage force, qu'aboutitfatalement toute législation économique qui rompt l'harmonique coopération de CCS deux facteurs essentiels, sans laquelle il n'y a que ruine pour l'un et misère pour l'autre.
Toute philanthropie n'est pas bienfaisante, et les réformateurs ne le savent pas assez. Rien, à coup sûr, n'est plus humain que de compatir aux misères que les iniquités de la nature ont versées dans le monde, et rien n'est plus beau que de travailler à les guérir. Ce n'est pas seulement une bonne action que le sociaUsme en son principe, c'est le plus impérieux et le plus saint des devoirs. Mais encore faut-il s'attacher à ce qui est juste et possible, et se défendre du sophisme et de la chimère comme d'une peste plus redoutable encore que le mal social auquel on veut remédier. Or, le défaut le plus ordinaire de la philanthropie réformiste est précisément de ne pas accommoder ses concep-
:.çinzeaoïGoOQle
lions humanitaires aux justes et indéclinables exigences de la réalité. Elle se penche généreusement sur la misère sociale et cherche en ses instincts secourables les moyens de l'atténuer et peut-être de la guérir. Or, ses instincts sont nobles, mais ils sont courts. Elle ne s'embarrasse pas des répercussions fatales que doivent avoir les réformes qu'elle conseille sur la condition même des ouvriers. Elle s'aperçoit qu'en certains cas le capital réalise des bénéfices énormes sur le travail, et elle propose de réglementer le salaire, afin de rétablir l'équilibre. Mais elle ne s'aperçoit pas qu'en légiférant pour ces cas particuUers, devenus d'ailleurs fort rares, elle institue contre l'industrie en général une tyrannie inique, vexatoire et ruineuse, qui aboutit à sa mort. Elle trouve qu'il est abusif, même inhumain, de faire travailler des hommes douze et quatorze heures par jour, et elle propose de fixer à dix et même à huit les heures de travail. Mais elle ne voit pas que cette limitation du travail, en réduisant la production, oblige nécessairement le patron à relever ses prix de vente, autant dire à se faire ruiner par la concurrence étrangère. Elle se dit qu'il est monstrueux de faire travailler les enfants dans les manufactures, et elle interdit loutnet cette exploitation barbare de l'enfance. Mais elle ne se dit pas que l'enfant, au gré de ses parents, est infiniment mieux à l'usine que dans la rue, libre et sans tutelle d'aucune sorte, exposé, par conséquent, à s'a.ssimiler par contagion les maladies elles vices des jeunes polissons de la ville, et que le peu qu'il gagne, pour un travail proportionné à ses forces, allège d'autant les charges du ménage. Elle prétend que la place de la femme est à son foyer, et elle lui interdit le travail de nuit. Mais elle ne supplée pas à la privation de salaire que cette interdiction enlratne, et elle ne renvoie la femme à son foyer que pour y connaître la misère et la faim.
A Paris, notamment, où le nombre de travailleuses à
:.çinzeaoïGoOQle
l'aiguille est considérable, la loi du 3 novembre 1K92, qui a réglementé le travail de jour des femmes et interdit le travail de nuit, a soulevé les plus violentes protestations. Les femmes ont trouve que la loi qui les protège a supprimé bel et bien leur gagne-pain. Aussi, dès le lendemain de sa promulgation, la Chambre syndicale en réclamait l'abrogation, au nom et dans l'intérêt des femmes, si étrangement protégées. M. d'Haussonville a fait ressortir avec autant de force que d'esprit l'absurdité de cette philanthropie imprévoyante et mal avisée. 11 en cite un exemple vraimenttopique. — « Le métier d't'm/inmniM, dit-il, auquel les femmes s'adonnent depuis un certain nombre d'années, est pour elles un excellent métier, lucratif, sain, exigeant de l'intelligence, de l'adresse et point de force. Elles y touchent des salaires très élevés. La directrice du journal la Fronde, qu'on n'accusera certainement pas de n'avoir point suffisamment à cœur les intérêts des ouvrières, avait eu l'idée de faire imprimer son journal par des femmes. Mais ce journal s 'imprime entre huit heures du soir et deux heures du matin. Elle avait oublié que laloi prolectrice des femmes lui interdit le travail de nuit. Le parquet l'a rappelée brutalement au respeclde cette loi. Elle va être obligée de congédier, si ce n'est déjà fait, son équipe d'imprimeuses à cinq ou six francs, qui vont retourner k leur modeste métier de pUeuses à 2 fr. 50 ou 3 francs. Cela s'appelle, àce qu'il parait, protéger les femmes dans leur travail. i — On ne s'étonnera pas, après cela, que le congrès féministe de 1900 ait voté à l'unanimité l'abrogation de la loi sur le travail des femmes. Et ce vote est d'autant plus euggeatif que les congressistes' èe réclamaient toutes des opinions les plus chères à la démocratie révolutionnaire.
En résumé, il n'est pas un seul de ces problèmes qui se puisse résoudre par l'intervention de l'État, non point seulement parce que cette intervention est attentatoire à la
:.çinzeaoïGoOQle
liberté des parties, mais aussi et surtout parce qu'elle est, en fait, irréalisable. Il en est du mal social comme du mal physique, it est d'essence surhumaine, et par cela même incoercible. Il paraîtrait extravagant de légiférer contre la douleur, la maladie, la vieillesse et la mort, puisque ce sont des fatalités que ni la science ni la volonté des hommes ne peuvent abolir. Il est tout aussi vain de faire des lois contre l'inégralité des conditions, parce que c'est la nature éternelle, plus durable et plus forte que les lois, qui les crée et les entretient. Ces constatations sont de principe. I! est utile de les faire pour confondre les dangereux sophismes qui défèrent la solution de tous les problèmes économiques à l'omnipotence de l'État. Mais, d'autre part, comment opposer cette seule raison de principe, qu'on a justement appelée la loi d'airain, à la plainte immense et toujours grossissante do ceu.x qui soulîrent et crient leur souffrance, et demandent justice aux hommes contre la loi de Dieu? 11 ne suffit pas de déclarer la question sociale insoluble pour qu'elle disparaisse. Les malheureux à qui l'on opposera ce non possumus économique refuseront d'y croire, et ils ne manqueront jamais d'excitateurs pour exaspérer leur révolte, ni de spéculateurs qui leur promettront de tout arranger à leur gré.
Que faire alors contre ce mouvement d'ensemble qui monte des profondeurs de la démocratie, grossit, s'étend, s'irrite et menace de submerger le vieux monde sous le flot trouble de ses revendications? Les oracles se consultent et se répondent les uns aux autres : — Il faut faire quelque chose. Mais quoi? Voilà le problème, et ce sont les solutions pratiques qui nous manquent le plus. Le plus grand service que l'on pût rendre à la classe ouvrière serait de discuter devant elle les rêves ou les promesses dont elle se berce, et de lui en faire sentir tout le néant. Le malheur est qu'il y a dans le socialisme autre chose que des travailleurs : il y a surfout des char-
Dçinz.aoïGoOQle
latans qui exploitent ces redoutables problèmes comme une industrie, éveillent dansTâme populaire des aspirations chimériques et des espérances insensées, et ne consentent à cesser ce commerce de sophisraes et de mensonges que lorsqu'ils en ont touché le prix sous la forme d'un mandat de député ou d'un portereuiUe de ministre. Je sais des régimes qui osent considérer cette industrie comme per nicieuse à la santé publique, et la supprimer tout nel. Mms on ne peut raisonnablement demander à la repu blique d'élrc à ce point ci-uelle à sa propre famiUe.
Et que reste-t-jl alors? Des palliatifs, tels que les sociétés de prévoyance, les caisses de retraite, les sociétés de secours mutuels, les systèmes d'assurance, et autres institutions philanthropiques du même genre, qui constituent une atténuation marquée du mal social. Mais, quant à la question sociale elle-même, c'est-à-dire au conflit Wvace et de plus en plus aigu entre le capital et le travail, le patron et l'ouvrier, les lois n'y peuvent rien. Si elle doit se résoudre un jour, ce sera par une collaboration mieux réglée de ces forces rivales, ou par l'usage mieux entendu de la liberté ; j'entends par là une participation plus large du travail aux bénéfices du capital, et la multiplication des sociétés coopératives. Lorsque des ouvriers également laborieux, également économes, réunissent dans une entreprise commune les capitaux dont ils peuvent disposer et les talents qu'ils possèdent, il font du socialisme pratique le seul qui soit acceptable et mérite de réussir; de même, le patron, lorsqu'il associe ses ouvriers à l'industrie qu'il exploite et leur accorde une part proportionnelle au produit net de leur travail. C'est en ce sens et par ces voies que l'on peut entrevoir et prédire, sans opprimer personne, la disparition progressive du salariat. Mais il n'est pas besoin pour cela de réglementer le salaire ou la lâche. Ces lois, d'apparence libératrice, ne seraient qu'une gêne et un danger. C'est seule-
:.çinzeaoïGoOQle
LA QUESTION SOCIALE ment par la pratique de la liberté, par l'économie, par l'entente plus nette et plus sûre des inlérêta de l'ouvrier, par l'épuration graduelle de ses idées, jusqu'ici perverties par tous les sophismes révolutionnaires, que se réalisera l'harmonie sociale et que le socialisme atteindra des fins légitimes. En dehors de cette évolution lente, méthodique et volontaire, il n'y a que chimirc, violence, ruine et deuil.