‹ Théorie de l'ordreChapitre 3 sur 5 · INTRODUCTION III · texte numérisé non relu

INTRODUCTION III

gue Tancienne France, ont subi cette fatalité. Mais il n'est pas, dans Thistoire du monde, un autre exemple d'une déchéance aussi rapide et aussi complète. En moins de vingt années, elle a tout perdu : sa gloire, sa primauté, sa puissance, son crédit, son rang, son rôle, le respect des autres, sa confiance en elle-môme et sa santé. Elle siège officiellement encore, dans le conseil des grandes puissances; mais elle n"est plus un Étal de premier plan ; elle est au rang de l'Autriche et de l'Italie, c'est-à-dire une puissance d'appoint qui n'a pas d'autorité propre et ne s'emploie qu'à suivre la politique des autres. L'épisode de Fachoda a douloureusement retenti dans les consciences françaises, et c'est l'humiliation dont l'amourpropre national a le plus souffert. Mais il y a d'autres phénomènes qui, pour avoir eu moins d'éclat, accusent avec une bien autre certitude notre débilité; tel notre effacement volontaire ou forcé dans les événements d'Orient et d'Extrême-Orient.

Naguère encore, de Constantinople à Aden, et de Saigon à Pékin, la France était réputée la première nation du monde. Elle y exerçait une hégémonie morale qu'aucune puissance, même l'Angleterre, n'osait lui disputer. Cette prépondérance avait des causes lointaines et profondes que les gouvernements successifs entretenaient avec un soin jaloux. C'était, d'une part, le protectorat catholique dont elle était investie, à l'exclusion des autres, par les traités intervenus entre elle et le Saint-Siège, et, d'autre part, l'empressement généreux qu'elle savait mettre à

défendre les obligations dont elle avait la charge. Aussi la qualité de Français égalait-elle le titre de citoyen romain dans les temps antiques, et nul droit ne s'imposait plus fièrement au respect des autres que lorsqu'il s'abritait sous notre pavillon. Tout cela maintenant a péri; il n'en reste au dehors ni trace, ni souvenir.

A l'intérieur, la déchéance est plus sensible encore. La France aies formes d'un gouvernement: elle n'en a pas la réalité. Toute autorité est avilie ou morte. Les principes dont elle émane sont bafoués ou proscrits. La souveraineté réside dans une démocratie sans direction, sans conseil et sans frein, vouée par son infirmité à toutes les suggestions du mal. Comme elle ne confesse aucun principe et ne reconnaît aucune règle qui soit au-dessus d'elle, c'est d'elle-même et d'elle seule qu'elle tire toute sa destinée. Los pouvoirs qu'elle crée procèdent des éléments les plus grossiers et les plus malsains qui soient en elle. Car il faut lui plaire pour être élu, et on ne lui plaît généralement qu'en caressant ses vices. Il en résulte que le parlement qui la représente et les ministres qui la gouvernent concourent fraternellement à sa dépravation. La législation qu'on lui applique est une conspiration méthodique et suivie contre sa constitution économique et sa santé morale. Ses maîtres la corrompent, et ses intendants la ruinent. L'Etat miné par les abus se décompose à vue d'œil, et sur cette décomposition germent et se développent des vices

:.çinzeaoïGoOQlc

INTRODUCTION v

jusqu'à ce jour inconnus : le népotisme, la concussion, la vénalité, comme des plantes vénéneuses sur un sol empoisonné. L'administration n'est plus qu'un commerce de places entre le pouvoir et ses clients; l'armée se dissout et la justice se vend. Il n'est pire misère que celle qui s'accuse par la disparition progressive de ces deux grands services d'Ëtat. Ils contenaient toute la défense sociale. Lorsqu'une nation n'a plus ni soldats, ni juges, elle est vouée à l'anarchie prochaine. Nous touchons à ce lendemain, et comme dans le voisinage des volcans certains phénomènes sismiques annoncent l'éruption prochaine, on peut discerner à certaines éruptions du mal social la menace d'une Jacquerie.

On peut contester la gravité du mal et l'imminence du péril. Ceci est affaire de diagnostic, et chaque consultant a le sien. Mais personne ne saurait contester le mal lui-même, ni les conséquences qu'il comporte et qu'il doit fatalement produire, plus tôt ou plus tard, suivant la marche plus ou moins accélérée de l'affection. Or, ce ma! a ses causes, comme il a ses remèdes. L'objet de ce livre est de reconnaître les unes et d'indiquer les autres.

La cause générale de notre déchéance est une dérogation chronique aux régies constitutives ou préservatrices de l'ordre. L'ordre est proprement l'hygiène des gouvernements et des sociétés. Il a, comme l'hygiène, des lois rigoureuses et sûres, consacrées par l'expérience des siècles, codifiées par les

hommes d'Etat de tous les pays et de tous les temps. Il a ses ennemis aussi, qui peuvent être classés en deux catégories : d'une part, les idéologues, comme les appelait Napoléon, c'est-à-dire les esprits purement spéculatifs qui se déterminent par des raisons abstraites et sacrifient à la cliimère; d'autre part, les charlatans démagogues qui exploitent les appétits de la bête démocratique.

Il est aussi dangereux de surfaire l'homme que de lé dépraver. Le « sur-homme » annoncé par Nietzsche sera toujours un mythe. Il n'y a pas de mal, d'ailleurs, à rêver du perfectionnement indéfini de l'espèce et à concevoir des hommes qui seront bons et justes, beaux et purs comme des dieux. Cette philanthropie idéaliste est sans péril, tant qu'elle reste dans le domaine de la spéculation philosophique. Le mal commence à la part qu'on lui fait dans la politique proprement dite, c'est-à-dire dans les institutions, dans l'éducation, dans la législation, dans le gouvernement. C'est par le cerveau que les nations périssent. Le danger le plus redoutable aux civilisations raffinées est l'anarchie qui vient d'en haut, c'est-à-dire d'esprits chimériques qui prétendent substituer leur métaphysique aux vérités d'expérience, les seules, en somme, qui conviennent à la conduite des affaires humaines. Les cénacles Uttéraires ou scientifiques regorgent de ces métaphysiciens politiques qui se croient en avance sur le reste des hommes, parce qu'ils opposent superbement le culte de l'Idée pure aux vieilles servitudes

Dçinz.aoïGoOQle

INTRODUCTION Vlï

de l'empirisme. Mais que valent ces idées, si nobles et si hautes qu'elles soient, dans le gouvernement des sociétés et dans le conflit éternel des intéri^ts qui se disputent le monde?

Qui nous dira ce qu'il entre de chimère ou de mensonge dans les compliments que l'on fait à la civilisation? On la célèbre, par habitude, comme l'avènement progressif du droit, de la justice, de la paix et de la fraternité sur la terre. Elle n'est, en réalité, qu'une barbarie savante et raffinée. En matérialisant la destinée humaine par l'éviction des anciennes croyances, elle développe l'égoïsme des individus et des peuples jusqu'à la férocité, et rend leurs appétits d'autant plus redoutables aux faibles qu'elle leur met aux mains, pour les assouvir, des instruments perfectionnés. Les Boërs, qui vivent suivant la loi de l'Évangile et font leur prière en commun après la bataille, sont réputés barbares par les civilisés qui les massacrent. Aht les lieux communs sur l'émancipation de la conscience humaine et le rayonnement des idées, sur ta philanthropie, sur la justice, sur la paix éternelle et sur le désarmement général, sur le rôle privilégié de la France démocratique et républicaine dans la conquête de ces nobles destinées, en avonsnous assez entendus, depuis vingt-cinq ans? Peset aujourd'hui ces balivernes sonores, et vous verrei qu'en regard des périls accumulés qui menacent les États et les sociétés, toute cette rhétorique ne vaut pas un sabre aux mains d'un illettré.

La conscience du monde, c'est le respect de la;

force. Être fort, voilà l'essentielle vertu. Qui possède la force obtient le reste par surcroît. Or, la force d'un peuple ne doit pas s'entendre uniquement de ses instruments de guerre, mais aussi et surtout de sa vertu morale, de son éducation, de son patriotisme, de son ardeur martiale, de ses aptitudes au sacrifice. C'est peu de dire que le régime présent n'a jamais témoigné le moindre souci de tout cela : il n'a été, dans les principes dont il s'inspire et dans l'action qu'il exerce, que la dissolution systématique de la force. Et la faute initiale de ses aberrations est précisément cette anarchie intellectuelle qui prétend substituer les conceptions abstraites aux vérités d'expérience.

Demandez, par exemple, aux maîtres les plus qualifiés de l'Etat républicain par quel principe nouveau ils prétendent remplacer, dans la conscience populaire, la morale évangélique démodée ou proscrite? Ils vous répondront superbement : — Par la solidarité I C'est, à coup sur, une très haute vertu que la solidarité, et rien n'est plus souhaitable que son acclimatation. Si tous les hommes se sentaient solidaires, ils réaliseraient le plus beau rêve de paix et d'amour qui soit jamais éclos dans l'imagination des philosophes ou des saints, et l'on pourrait alors abroger le Code pénal, parce qu'il serait sans objet. Malheureusement ce rêve est une foHe. La solidarité est une vertu surhumaine, par conséquent, inaccessible à la collectivité des hommes. Car la nature a fait l'homme antisolidaire, c'est-à-dire individualiste forcené, foncièrement égoïste, jaloux de son propre bien ou du

:.çinzeaoïGoOQlc

Page 1