‹ Théorie de l'ornementChapitre 10 sur 149 · L ORNEMENTATION · texte numérisé non relu

L ORNEMENTATION

4. La décoration surajoutée, quoique naturellement inhérente à la forme (en ce sens que Y espèce de la forme ouvrée détermine le mode de décoration), comporte cependant en soi

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des caractères tellement définis qu'on la désigne sous une dénomination particulière et très-générale : Y ornementation.

Sous le nom générique à! ornements, on entend désigner et considérer à part cette variété innombrable de dessins, de formes, de reliefs, d'enluminures...- etc., que Thomme a répandus, et en profusion, tout à Tentour de lui, et qui témoignent si expressément de son pouvoir d'invention et de création.

L'ornement est purement et privativement l'œuvre d'art, c'est-à-dire l'œuvre de l'artisan, par la raison que rien dans l'ordre des choses pratiques et usuelles ne rend compte de sa création. On pourrait évidemment supprimer dans les formes ouvrées tout ce qui est pure ornementation, tout comme on pourrait négliger cette part de la forme qui est de pure recherche esthétique, sans que cela fît tort en rien à la forme nécessaire et de destination prosaïque. On ramènerait seulement ainsi l'œuvre d'art à n'être plus qu'un produit industriel.

Non-seulement l'ornement est une création, une invention par-dessus la forme nécessaire et utile, et un développement luxuriant par delà la forme esthétique, mais c'est encore ime œuvre géniale et privativement humaine, au delà de la création et sans lien nécessaire avec les êtres de la nature*

Il n'est point d'ornements en dehors de l'homme. Toutes les impressions vagues et confuses, fortuites et variables qu'il reçoit du spectacle de la nature sont reprises, transformées et dénaturées pour les faire entrer dans ce cadre d'inventions humaines qui est l'art.

5. L'idée de la nature, c'est l'idée d'une puissance et d'un art divins, hors de pair avec la puissance et l'art des hommes.

A la faveur de cette maîtresse idée, les matérialistes et les spiritualistes, les naturalistes et les panthéistes, devenus les prêtres de ce nouveau culte, convient la foule à l'admiration béate de ces œuvres pleines de majesté et de grâce, de grandeur et de beauté, qui s'épanouissent dans le sein de la nature. Les plus purs d'entre les profès, ceux-îà qui refrènent leurs appétits

et toute velléité d'indépendance, sont plus intimement initiés à la connaissance des secrets de cette puissance infinie, à la divination de ce grand mystère : leur initiation accomplie, ils rentrent dans le monde avec des ranieaux fleuris et s'en vont répandre Fart nouveau.

Chose étrange ! c'est cet art rénovateur que les déclassés de la littérature et de Fart offrent, comme consolation ineffable à ce frère esclave de l'artisan d'autrefois, à l'ouvrier. C'est à cet homme rude et enfant, qu'une barbarie savante condamne au dur labeur de forger les engins démesurés qui trimbalent de par le monde les modernes Européens et leur fortune, que les délicats, tout alanguis d'un commerce amoureux avec la nature et les herbes des champs, se proposent de révéler les mystères infinis de la structure d'un myosotis, d'une libellule ou d'un caillou du Rhin.

Combien plus humaine et plus fière était l'idée qu'en notre siècle si français, le dix-huitième, nos pères se faisaient de cette puissance devenue aujourd'hui si formidable.

« La nature, c'est tout ce qui est ou que nous concevons comme possible; et pour expliquer ceci nettement, il faut distinguer quatre mondes : le monde existant, c'est l'univers actuel, physique, moral, politique, dont nous faisons partie; le monde historique, qui est peuplé de grands noms et rempli de faits célèbres; le monde fabuleux, qui est rempli de dieux ou de héros imaginaires; enfin le monde idéal, ou possible, où tous les êtres existent dans les généralités seulement, et d'où l'imagination peut tirer des individus qu'elle caractérise par tous les traits d'existence et de propriété. » (L'abbé Batteux.)

Pour avoir une idée juste et vraie de la nature, il la faut donc considérer tout entière comme renfermée dans les limites trèsexclusives que lui imposent et le génie et les pouvoirs de l'homme. Les hommes ont un horizon très-limité, ni trop haut, ni trop bas, tout près d'eux; et il importe essentiellement, dans l'intérêt de l'art comme dans celui des artisans, que cet horizon

de règle ne soit pas dépassé. Tout ce qui est hors d'échelle avec rhomme, c'est-à-dire le monde télescopique ou l'iniîniment grand et le monde microscopique ou F infiniment petit, l'accable et le réduit-, cela peut être un grave sujet de méditations pour le théologien, le moraliste ou le savant doctrinaire, qui vivent sur l'être souffreteux et lassé que l'ascétisme spéculatif imagine, mais, au vrai, la préoccupation de ce monde transcendant est une véritable infirmité et dénote un appauvrissement réel de la vie vraiment humaine et vaillante qui fait les poètes, les artistes et les sages.

L'homme subit la nature, mais lui résiste justement parce qu'il met l'ordre là où la nature, abandonnée à elle-même, s'épanouirait en un désordre incessant et toujours renouvelé d'où finalement l'homiBe devrait disparaître.

6. Il n'y a point, dans la forme ouvrée, de forme esthétique possible sans le support préalable de la forme nécessaire, née de la matière ouvrée et du mode de manutention.

11 n'y a point non plus, dans la décoration, d'ornements possibles sans le support préalable du mode technique de décoration, immédiatement corrélatif à l'espèce de la forme ouvrée.

Voilà pour la réalité; mais^ derrière la forme réelle ou sensible, on conçoit une forme purement intelligible, ou l'exemplaire d'un type dont les individus sont variables à l'infini. Ce type est déterminé par les conditions nécessaires de l'organisation pour les formes naturelles, et par les conditions nécessaires de la connexion esthétique pour les formes ouvrées. Derrière ce type intelligible enfin, notre raison conçoit une forme purement géométrique, qui ne consiste plus qui en des rapports d'ordre et de situation, lesquels déterminent la constitution du type.

Cette dernière conception est celle qui domine et prime, par sa généralité, abstraite, toutes les phases subséquentes de l'élaboration définitive. De telle sorte que la forme ouvrée et par-

faite, étant dépouillée de tous ses attributs réels et tangibles, est imagiîiéé par les données de l'intuition immédiate, qui relèvent de là géométrie, et conçue comme engendrée par l'association de Tidée de mouvemetit aux idées géométriques pures.

7. Cette idée de mouvement, qui se cache sous Temploi des termes de description, de génération, de progression, d'enchaînement, de variation, etc., est une intuition primitive et qui, déterminée par les voies ordinaires de la logique, devient le fondement d'une science intermédiaire entre la géométrie pure' et la mécanique proprement dite.

Cette science abstraite et purement rationnelle est la cinémaf-' tiqfue, ou la théorie de la transformation et de la composition desmouvements.

L'idée de mouvement, dans sa pureté abstraite^ et exclusivement intelligible, s'associe aux intuitions esthétiques fondamentales et rend compte, par l'emploi des mots nécessaires de généraftiony de déelination , . de variation, etc., de Y état naissdffff des formes.

L'idée de mouvement, isolée de la notion de vitesse, s'associe aux intuitions immobiles de la géométrie et rend compte de l'emploi des mots nécessaires de description, de génération, dé* progi'ession, etc., par lesquels on explique les formes géométriques.

L'idée de mouvement, associée à l'idée de vitesse, mais isolée de l'idée de force, est le fondement de la cinématique pratique, ou de la mécanique des artisans.

L'idée d'équilibre, isolée de l'idée de force et de l'idée de mouvement, s'associe aux intuitions esthétiques et fend compte, par Pempioi nécessaire des mots de balancement, de pondération, de proportion, etc;, de la détermination esthêliqué des formes.

L'idée d'équilibre, isolée de l'idée de mouvement, mais â'ssôdée à ridée de force, ou plutôt à Tidée d'effort occulte et per-

manent, c'est-à-dire la stabilité, est le fondement de la statique pratique ou de la mécanique des architectes.

Enfin ridée de force disponible ou épuisable, c'est-à-dire ridée économique d'une consommation et d'une dépense de force, est le fondement de la dynamique pratique ou de la mécanique des ingénieurs.

A partir de ce point, l'idée de force se cache à son tour derrière des idées plus relevées, plus vagues et devenues indéterminables par les voies ordinaires de la logique et de la construction scientifique, mais que le langage traduit par des métaphores nombreuses et expressives : telles sont les idées de force vitale, d'activité, d'attraction, d'intensité, de vigueur, etc., etc. Le tableau suivant résume les considérations précédentes et quelques autres qui vont suivre.

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