II faut distinguer trois genres de délinéations
1® Les délinéations des profils et des contours des formes;
2^ Les délinéations qui cernent et délimitent les à-plats et qui les relient ;
3® Les délinéations proprement dites.
Les profils et les contours des formes sont des délinéations conventionnelles et abstraites, elles n'ont point d'existence réelle et qui serait indépendante de la forme; le nombre des affections y est donc fort réduit, puisqu'elles sont subordonnées à la corporéité des formes. Les caractéristiques fondamentales sont les raccords, les inflexions et les angulations. Ici les raccords sont des points de station qui accusent la construction linéaire; les inflexions ne sont plus réduites seulement à un point, elles peuvent être courtes ou prolongées, selon que les deux courbes fondamentales sont rapprochées brusquement, ou qu'au contraire une droite plus ou moins longue les éloigne Tune de l'autre. Les angulations deviennent les saillants du profil.
Les délinéations qui délimitent les à-plats et qui les relient entre eux peuvent être inventionnelles , conventionnelles ou imitationnelles, selon qu'on fait la part plus ou moins grande à l'imitation ou à l'invention. Ces': dans ces délinéations que
s'accuse fortement le génie et les habitudes des races. Ainsi les délinéations arabesques (géométriques et ornementales) des Arabes; les délinéations rectiiignes, ou les contours-cachemires des Indiens, les délinéations cursives et chiffonnées des Japonais et des Chinois ; les délinéations conventionnelles des races supérieures, les Égyptiens, les Grecs et les Italiens; les délinéations imitationnelles effacées et ennuyeuses des Européens modernes, etc. On sent bien qu'il est impossible de traiter de toutes ces choses, en Tabsence des œuvres elles-mêmes, et il faut se contenter ici de dire en gros, que toutes les particularités essentielles qui caractérisent Tétendue et les formes linéaires, se retrouvent dans ces délinéations, avec des accentuations infiniment variées, soit qu'elles aient été cherchées expressément, soit qu'au contraire elles ressortent naturellement du mode technique de décoration. Ce sont ces délinéations qui constituent le dessin (dessein) des ornements et des formes. Suivant que les particularités essentielles abondent ou se raréfient, suivant que les unes dominent et l'emportent sur les autres, le dessin varie de caractère, il est beau ou expressif, vigoureux ou efféminé, lâche ou serré, énergique ou mou, etc., sans qu'il en faille conclure, bien entendu, que ce caractère est obtenu par l'emploi exprès et voulu de ces particularités écloses obscurément et qui ne sont démêlées qu'après coup; mais enfin, voulues ou non, ce sont ces particularités essentielles qui caractérisent l'oeuvre d'art et qu'il est important de signaler.
Dans l'ornementation proprement dite, ces particularités elles-mêmes, dans leur nature essentielle et propre, sans accession aucune d'idées esthétiques accessoires, et par conséquent exclusivement soumises aux principes abstraits de la coordination ornementale, donnent lieu à une infinité de dispositions. Tant que ces dispositions sont traduites par un mode général de décoration, et que le crayon, le pinceau, le burin les créent, il n'est point de restriction à l'emploi intégrant de
toutes les caractéristiques linéaires , aucune n'en est exclue, et toutes participent, à des degrés divers, à la variété et à la richesse de nos œuvres. Mais quand ces dispositions sont réalisées, par le mode très-particulier de la décoration brodée, le nombre des particularités se restreint, et celles-là seules interviennent qui découlent naturellement de la souplesse, de la continuité et de la matérialité inhérentes essentiellement au fil du brodeur. Ces particularités fondamentales sont Tinflexion et le bouclement, quelques autres qui s'y joignent sont secondaires.
Tout cela est un peu bien subtil, peut-être; maïs que Ton se représente combien le monde moderne va s'efFaçant tous les jours, avec quelle hâte il s'empare des productions de l'humanité tout entière, pour se les approprier, les dénaturer et finalement les anéantir en les noyant dans ces produits incertains et médiocres dont il inonde les marchés de la terre. Que l'on remonte, d'autre part, tout ce passé déjà si loin de nous, où s'épanouissent tant de civilisations si grandes et si magnifiques, où tant d'hommes obscurs ont produit, dans la sincérité de leur vie, ces œuvres simples, franches et naïves qui nous font encore le peu que nous sommes, on en conclura qu'il doit être utile d'accorder à toutes ces manifestations quelque peu de l'attention que l'on prodigue si aisément à la première herbe venue, et qu'il doit être nécessaire de sauver à tout prix la moindre parcelle de ces œuvres lointaines, que l'on ne peut plus recommencer. Il faut tenter de retenir et de fixer les moindres détails de ces œuvres originales, qui demeurent encore au milieu de l'indifférence regrettable qui atteint de plus en plus nos sociétés vieillies. Ce sont ces petites choses qui racontent les grandes, et c'est aussi leur disparition qui annonce la décré* pitude et la décadence des arts.
SECTION TROISIEME