LES AFFECTIONS ESTHÉTIQUES
62 . Toutes les particularités énumérées précédemment, suivant leur espèce, leur nombre, leur échelle ou leur grandeur, et par suite leur accent, suivant aussi le mode architectonique d'ouvrer qui les emploie ou les traduit, sont autant d'affections esthétiques qui caractérisent les délinéations, les profils, les contours, les hnéaments, les délimitations, les silhouettes, etc. Ces affections sont de deux espèces, ou linéaires, ou figuratives : elles sont linéaires quand, subordonnées de très-loin à Tallure de la ligne, elles y introduisent la variété par une discontinuité toute d'agrément qui en rompt la monotonie ; elles sont figuratives quand, très-accentuées et à une échelle déterminée, elles valent par elles-mêmes et déterminent des délinéations ornementales, telles que les engrêlures, les enlacements, les tresses, etc., etc.
Il nous faut particulièrement insister sur la nécessité esthétique de la discontinuité, de l'agrément, à introduire dans les ornements et les formes. Si l'on conçoit la continuité comme inhérente essentiellement au type de'la forme, on conçoit au contraire la discontinuité comme inhérente essentiellement aux exemplaires réels de ce type . La détermination de l'exemplaire artistique introduit une discontinuité réelle, tantôt en accentuant la courbure et passant brusquement à une courbure
non plus adoucie, mais à un trait rectiligne; tantôt en rompant la continuité linéaire pour y introduire des angulations, par la rencontre brusque de segments de lignes. C'est le propre du génie artiste, d'introduire ainsi des diversités, des accents vifs et précieux, là où la nature des choses adoucit les contours et ménage les transitions. Sans cette accentuation, il n'est point d'art véritable, et pour répugner à cette grossièreté relative, on va se perdant dans une monotonie, un effacement laborieux, qui sont un véritable attentat à la liberté de l'homme. Pourquoi me condamner ainsi à xine constatation sèche et précise, à un procès- verbal exact et rigoureux? C'est de l'ennui cela, et de la fatigue ; je ne puis être satisfait et m'intéresser aux choses du dehors, qu'autant que mon imagination y trouve son compte, et qu'il m'est donné d'enchérir sur le spectacle auquel on me convie.
63. Pour se rendre compte de l'allure d'une ligne, d'un contour ou d'une forme, on y détermine instinctivement des points attractifs qui suivent dans leur rapprochement et leur espacement relatif la loi même de la forme . A mesure que celle-ci s'accentue, les points se resserrent. Ces points, reliés par des droites, déterminent une ligne polygonale qui, dans les limites de notre perception, équivaut à une ligne parfaitement suivie, c'est-à-dire à une variation continue. On substitue donc une variation discontinue à une variation continue . Il en est de même pour les surfaces : les dernières facettes planes dont la réunion constitue la surface se heurtent les unes les autres, et là où on pourrait avoir une surface continue, on a, en définitive, une surface discontinue ou polyédrique, avec des facettes, des arêtes, des pointes, des sillons, etc. Cette discontinuité nécessaire est réalisée par l'artisan dans les formes taillées, tournées ou martelées. Dans les formes soufflées du verrier, la continuité de la courbure est inhérente à l'homogénéité de la matière et^au mode d'ouvrer. C'est ce qui explique l'aspect particulier des formes du verrier, aspect mou et incertain, si
So THKORIE DE L^ORNEMENT.
ces formes n'empruntent pas à la décoration (émaillée ou gravée) de quoi devenir une forme décorative.
La solution inverse, celle de la substitution d'une variation continue à une variation discontinue, est réalisée dans Tirnage psychologique ou intérieure que nous percevons des formes ouvrées. Notre esprit substitue à une variation discontinue qui est dans les choses, une variation continue qui est dans rimage. Si Ton voulait que cette variation continue fiit aussi dans les choses, on y arriverait par l'emploi et à Faide de moyens industriels très-perfectionnés, tels que les tracés mécaniques, le moulage, le polissage, etc., et en général, au moyen de toutes les opérations mécaniques, si nombreuses et si envahissantes, qui réduisent l'œuvre d'art à n'être plus qu'un produit industriel, et l'artisan à n'être plus qu'un ouvrier.
L'œuvre d'art comporte une liberté de conception et d'exécution absolument nécessaire pour que la forme ait tout son caractère et soit facilement perçue : les yeux voient mal, et l'on ne garde pas souvenir d'une forme où rien n'accroche, où rien ne ponctue l'image. Ces variations discontinues sont comme autant d'accents, autant de points de repère par où l'image se détermine, et qui accusent à l'esprit une matière vraie, une mise en œuvre simple et tout entière dans les limites de l'objet à ouvrer, qui révèlent enfin l'œuvre et la main d'un artisan.
MATÉRIAUX ANALYTIQUES. Si