ET LES FORMES
127. Entre toutes les formes ouvrées et les ornementations que les hommes ont créées et façonnées collectivement et spontanément, sans avoir conscience de la part qu'ils prenaient au travail commun, il faut distinguer celles qui ont été transmises en se modifiant ou en se dénaturant pour révêtir un caractère nouveau plus ou moins éloigné du caractère originel et primitif. C'est Tobjet propre de ï ornementation comparée de reconnaître les affinités originelles, les emprunts inconscients et les imitations réfléchies qui caractérisent ethnologiquement et historiquemiînt les styles des différentes races et des différents peuples.
On est habitué à regarder le dessin comme le principe et la condition nécessaire de la culture des arts, de sorte que Tidée de dessin serait inséparable de l'idée de culture artistique; mais quoique les faits soient inséparables, les idées ne le sont pas. Il est important de distinguer les formes et les ornementations que rinfluence du dessin a plus ou moins modifiées, des
formes et des ornementations que l'élaboration esthétique, corrélative aux modes d'ouvrer, a développées spontanément et naturellement. Ainsi, dans Tart égyptien, le dessin a une importance considérable, et certainement le dessin ou plutôt le trait fut d'un emploi général ; mais il faut entendre qu'il était essentiellement intermédiaire entre l'impulsion esthétique et l'exécution technique. Le dessin n'existait pas chez les Égyptiens à l'état de langue, ils avaient le génie du trait plutôt que l'art de dessiner qui suppose une culture bien autrement complexe et dérivée, et dont la simplicité de vie et d'allures de ce peuple extraordinaire ne pouvait leur faire concevoir l'idée. Chez les Grecs, le dessin n'était que l'intermédiaire entre l'inspiration souveraine de leur génie plastique et l'exécution incomparable de leur ciseau. Le génie des Grecs n'était rien moins qu'unilatéral, il avait cette ampleur totale qui cadre si bien avec leur imagination puissante et leur raison profonde, et c'est comprendre ce peuple admirable, d'une étrange manière, que de lui prêter quelque chose de nos habitudes scolastiques si laborieuses, si monotones et si traînantes. Le dessin proprement dit, considéré comme le principe et la condition de la culture artistique, ne date véritablement que de la Renaissance, et les Italiens en assimilant le dessin à l'art lui-même dans ce qu'il a déplus fondamental et de plus persistant, fondèrent une langue éminemment expressive et qui, s'adaptant naturellement aux conditions très-particulières d'une culture délibérée et réjQéchie, soumettait et contraignait leur génie d'un chaud idéalisme, et le faisait se plier aux exigences inéluctables que lui impose le spectacle des merveilleux antiques de l'art gréco-romain. Chez les modernes Européens , enfin, devenus raisonneurs , industriels et pratiques, le dessin n'est plus qu'une écriture comme une autre, un instrument de métier, qui dans sa sécheresse abstraite ne reflète plus ni l'âme des artistes, ni l'âme des choses. C'est alors que nos gouvernants se mettent en tête d'encourager l'enseignement professionnel du dessin, et stimulant le zèle
étrange des municipalités, ne craignent pas d'endosser la responsabilité d'une besogne singulièrement dommageable aux enfants, aux jeunes esprits sains et vivaces que Dieu fait.
Lorsqu'on rapproche les différents styles d'ornementation pour les comparer et finalement saisir leur affinité ou leur dissemblance originelle, on s'aperçoit qu'ils présentent un certain nombre de procédés systématiques, particuliers à chacun d'eux, ou bien communs à un groupe de styles analogues qui n'auraient plus alors entre eux que ce que les grammairiens appellent des différences dialectiques qui portent seulement sur la facture ou le dessin des motifs et sur quelques détails secondaires de la construction ou de la syntaxe. Ces procédés particuliers constituent ce qu'on pourrait appeler la Syntaxe des styles d'ornementation. En général, les différences dans le mode de construction syntaxique des ornementations n'ont de valeur et d'importance que par leurs rapports avec le génie propre des races, et leur netteté et leur rigueur logique ou géométrique ne sont nullement la mesure de la supériorité d'un style sur l'autre. Mais si l'on appelle du nom de construction cette syntaxe plus relevée qui est propre aux races supérieures et aux peuples éminents, et qui porte spécialement sur l'ordre, le rhythme et la mesure, ce qui constitue pour l'ornementation une métrique fort analogue à la prosodie des langues classiques, et dont l'art grec fournit d'admirables modèles ; si, d'autre part , on appelle du nom de grammaire, l'ensemble des règles ou des procédés propres à chacun des styles et qui déterminent le thème des motifs 'et leurs formes particulières, qui considère dans ces motifs leur forme et le détail de leur composition, qui classe enfin ces motifs ou ces figures suivant qu'ils sont de formation régulière, ou qu'ils sont au contraire des altérations ou des modifications de la formation régulière, on sera amené à considérer la grammaire et la construction comme ayant une importance de premier ordre dans la caractéristique des styles, c'est ce qui ressortira de la comparaison
rapide et très-abrégée établie entre trois styles très-particuliers d'ornementation :
1*^ L'ornementation disjointe des Japonais est détachée, éparse, sans coordination régulière et comme éparpillée au hasard. Elle se compose de motifs empruntés à la nature, aux arts et à la société. Tous ces motifs, qui ont des silhouettes très-vives et très-accentuées, se heurtent les uns les autres sans lien d'aucune sorte et dans un désordre piquant. C'est le caractère particulier de ce peuple, à l'imagination sautillante et incisive, d'imprimer aux motifs de son ornementation une netteté et une précision qui traduisent d'une manière expressive le mode de perception qui lui est propre et qui consiste en la détermination immédiate des motifs dans leur à-plat et sous une échelle ^ corrélative à sa myopie congéniale .
2° L'ornementation multipliée des Asiatiques proprement dits est régulière et s'étale continûment sur toutes les surfaces. C'est une ornementation indéfiniment multipliée et luxuriante, qui n'est pas précisément le désordre, mais qui n'est pas l'ordre non plus, car cet épanouissement continu d'une ornementation incessante ne laisse point de repos et noie l'attention .
3^ L'ornementation ordonnée des Grecs, ou plus généralement l'ornementation classique, est essentiellement ordonnée et régulière, non pas seulement conformément à la syntaxe de symétrie qui existe aussi dans l'ornementation asiatique et même dans l'ornementation japonaise, et à un degré extraordinaire de développement dans l'art syro-arabe des peuples de l'Islam, mais en vertu des conditions supérieures de l'ordonnance claire et sobre qui se traduisent par l'intervention de la mesure, du rhythme, de la proportion, de l'harmonie, etc. Cette ornementation, au lieu de s'épancher en un revêtement somptueux et d'un luxe tout asiatique, au lieu de s'interrompre en détails piquants et d'une finesse toute japonaise, est contenue et distribuée en général sous la forme de rangées au rhythme lent et grave qui suivent les grandes lignes des édi-
L'ORDRE ET LA DISPOSITION. 2i3
fices, encadrent les surfaces et les nus, et se limitent et s'arrêtent pour orner les différentes stations d'une ordonnance monumentale.
L'art chinois ou japonais étonne par cette caractéristique très-particulière qui consiste en ce que, simplement en renonçant à un avantage commun à tous les autres styles, par cette privation seule, il en acquiert un qui ne se trouve dans aucun. En dédaignant , autant que la nature même de Tornementation le permet, la construction des motifs, leur disposition syntaxique et leur enchaînement rhythmique et harmonieux, il les fait ressortir, en les répartissant les uns indépendamment des autres, de manière que leurs conformités et leurs oppositions ne soient pas seulement senties et. aperçues comme dans les autres styles, mais qu'elles frappent chacune avec leur accent propre et entier. La manière libre et isolée dont les motifs tous expressifs d'une décision entière sont répartis en supprimant hardiment tout ce qui pourrait leur servir de liaison, est cause du plaisir vif et spirituel que nous procurent les œuvres originales et souvent bizarres de ce peuple singulier si éminemment fin et artiste.
Dans l'art grec, au contraire, toutes les relations qui naissent des rapports qu'ont les motifs entre eux dans une disposition contribuent à l'expression en ajoutant par ce moyen des modifications qui ne sont pas absolument requises par le fond essentiel du motif ou de la disposition à laquelle on le soumet. Les Grecs assimilent les motifs de leur ornementation à des formes plastiques, les douent des qualités corporelles et esthétiques de ces dernières, et par là interviennent la mesure, la proportion, le rhythme et les différentes sortes d'harmonie d'où ressort enfin cette beauté de forme et cette richesse d'expression qui font de chacun de leurs ornements une création complète et achevée.
Ces quelques remarques très-abrégées et très-incomplètes parce que ce n'est point ici le lieu de les développer et de les
étendre, font partie d'un ensemble de vues entièrement comparable, pour Tesprit et la méthode, à celui qui coordonne, à propos de Tétude générale des langues, les remarques qu'ont recueillies et que recueillent encore le logicien et le philosophe, l'ethnologue et le linguiste, le grammairien et le philologue.
128. Nous plaçant ici au seul point de vue du logicien, nous ferons remarquer que tous les procédés systématiques dont il va être question, et qui sont résumés en une classification rationnelle et abstraite, constituent ce qu'on peut appeler la grammaire générale, ou la syntaxe théorique de l'ornementation ; non la grammaire naturelle et vraiment géniale, produit spontané du génie du peuple qui la possède , mais la gram- . maire artificielle établie et coordonnée en un corps de doctrine scientifique et qui domine sans les contenir expressément toutes les grammaires particulières. Cette grammaire générale n'a pas et ne peut avoir la vertu opérative de solliciter et de construire les styles particuliers d'ornementation ; il y a dans ceux-ci trop de complication, trop de mélange des influences constitutionnelles et des influences fortuites, surtout trop de vague dans les nuances et d'obstacles dans la précision de l'analyse pour qu'on les puisse ramener à la construction purement artificielle des faits ou des principes très-généraux et très-abstraits qui constituent la grammaire générale. .