POLITIQUE DE LHOMME DES CHAMPS
Il va régénérer les campagnes. Il doit, en politique ainsi qu'en morale, débuter par se contredire. On n'est pas bon philosophe sans cette condition de souffler à la fois le chaud et le froid. Delille s'y montre Adèle ; aussi nous peint-il d'un côté :
« Ces enfants dans leur fleur desséches par la faim,
• Et ces filles sans dot, et ces vieillards sans pain.
Puis d'un autre côté :
• Là des vieillards buvant content avec délices ,
• L'un ses jeunes amours, l'autre ses vieux services. •
Il faudrait que les vieillards, dans un hameau si vertueux, employassen t à un achat de pain pour les enfants desséchés , cet argent qu'ils prodiguent au cabaret. Mais on en serait la philosophie , si on lni disputait le droit de se contredire à chaque page ?
Avant de nous dépeindre ces enfants, ces filles, ces vieillards desséchés par la faim , il nous avait montre l'homme des champs répandant autour de lui son bonheur, assurant la vertu de la vieillesse et de l'enfance : voyons par quels moyens.
D'abord par la toi agraire, selon l'avis de Stentor (47*) : c'est le
secret de tous les moralistes. Celui-ci, en parlant de la pauvreté qui dégrade» et des privations du pauvre, dit aux sages amis des champs :
« Partagez avec lui votre riche récolte. «
Précepte qui sera bien goûté par les pauvres : si le seigneur veut partager avec eux, tout le hameau arrivera à la douce fraternité. Mais où trouver ces seigneurs disposés à partager leur récolte avec les paysans? On en trouvera plus aisément de ceux qui veulent dépouiller les paysans du nécessaire.
Ce n'est pas là un obstacle pour notre sage; sa politique va remédier à tout en s'associant aux concerts sublimes de la nature, et appelant au secours de ses bienfaisants projets, toutes les autorités du hameav , composées de deux personnes, le curé et le magister; il ne dit rien do maire, du juge de paix, du percepteur, des gardes-chasses, des rats de cave ni des gendarmes. Ceux-là sont exclus de participer aux concerts sublimes de la nature : tout va rouler sur le curé et le magister. Toutefois notre sage ne veut pas d'un curé,
« Qui sua l' esp bit do jour compose sa morale. »
Il veut donc un curé libéral, un esprit indépendant et philosophe, «'affranchissant des doctrines régnantes. Reste à savoir si les grandsvicaires du diocèse voudront former de pareils curés , ni même les placer en cas qu'il en existe. Je ne m'arrête pas à discuter cette affaire qui n'est point de ma compétence; mais je gagerais que tout seigneur dira au curé de son hameau : « Gardez-vous de suivre ces principes de l'homme » des champs; n'allez pas croire, d'après lui, qu'un curé doive fronder » l'esprit du jour, s'isoler de la politique dominante , ni qu'il doive
• Des préjugés aussi préserver le jeune âge : »
» lui enseigner philosophiquement ,
» que les hommes naissent libres et égaux en droits;
» que les grands ne nous paraissent grands que parce que nous
• sommes à genoux; » que les prêtres ne sont pas ce qu'un vain peuple pense, etc.
• Loin de là, opposez à toutes ces maximes indépendantes, des pré-
• jugés salutaires, gravez-les dans l'esprit de l'enfance, eteomposet
• soigneusement vos leçons morales sua l'esprit du joue, si vous voulez » être promu à quelque poste avantageux. •
Telles sont les instructions de tout seigneur ou curé du hameau ; le contraire des préceptes du bel esprit Delille, qui a oublié de donner à ses curés de hameaux des revenus d'archevêques. Il n'en faudrait pas moins pour l'exercice des vertus qu'il leur assigne. Us vont secourir
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tous les pauvres, concilier tous les débats, établir partout la douce fraternité philosophique! ! 1 On pourra supprimer les juges de paix, les procureurs et les gendarmes, dès qu'on aura des curés endoctrinés par on homme des champs, et dotés d'un revenu de vingt mille francs.
Plaisant égarement du bel esprit ! Mais la civilisation ne se repaît que de ces contes ridicules ; elle veut qu'on lui montre, en vers et en prose , des torrents de vertus et de bonheur dans les innocentes campagnes ou chacun, sans avoir des yeux aussi exercés que notre ami des champs, voit de toutes parts comme ce sage l'a vu plus haut ;
» Des enfants dans leur fleur desséchés par la faim, • Et des filles sans dot , et des vieillards sans pain. •
Est-ce avec des rimes et des phrases qu'on remédie à tant de misères? Est-ce avec un triumvirat de médecins tels que le sage des champs, fe ouré et le magister? Voyons ce que Delille nous dira du troisième.
Il nous apprend que les enfants ou fils du hameau lui lancent des boulettes au menton. Sur ce, le pervers ami de» champs se joint aux polissons du hameau, pour ricanner le magister, et dit ironiquement :
« U sait, le fait est sûr, lire, écrire et compter. »
N'est-ce donc pas assez et doit-il encore être poète et académicien ? S'il enseigne aux paysans à lire, écrire et compter, c'en sera déjà plus que n'en sait votre caravane d'amis des champs rassemblés au château , et dont la plupart ne sauront pas faire une division complexe.
Amorcé par l'appât dune description, le poète ne manque pas de faire un portrait de mentor pèdantesque, sans oublier la verge pliante doot il étrille moralement les fils du hameau. Il termine par dire : encovragez-U donc : — mais à quoi ? à fustiger les enfants? — Non, non : à répandre les saines doctrines de l'amour des champs :— eh 1 quel succès faut-il espérer, si vous, seigneur, et vos 80 gouailleurs, tournez sa science en ridicule, et souriez à la tourbe de polissons qui lui lancent des boulettes au menton ? Là où l'instituteur est insulté, ha! par les enfants et raillé en secret par les grands, il n'y a ni institution, ni moralité.
Après avoir ainsi préludé à la régénération des hameaux, notre sage \a consommer l'œuvre par un coup de haute politique. Il transforme d'un trait de plume tous les grands seigneurs en apothicaires de canton.
« Dans les appartements du logis le moins vaste,
» Qu'il en soit un où l'art, avec ordre et sans faste,
» Arran gc le dépôt des remèdes divers ,
» A ses infirmités (du paysan) incessamment offerts.
» Menez-y vos enfants , etc., etc.:
■ Que surtout votre fille amenant sur vos traces
» La touchante pudeur, la première des grâces, etc. »
Ainsi , pères et enfants du château doivent devenir apothicaires, g* ils veulent suivre le sentier de l'amour des champs. Cependant il ne faut pas moins de 6 ans d'étude pratique et théorique pour former un bon pharmacien. Dès lors les grands seigneurs qui se destinent à la robe ou à l'épée , devront laisser en suspens leur instruction , négliger la jurisprudence et la stratégie , pour étudier la pharmacie très-complètement ; car le villageois ne sait rien manutentionner ; il faudra lui préparer ses drogues dans l'officine du château. Quel doux charme pour la demoiselle qui , avec sa touchante pudeur, est spécialement chargée de l'apothicairerie par notre sage ! Quelle facilité pour l'amant, qui enverra la matrone demander ostensiblement une prise de rhubarbe , et remettre un billet doux ! On pourra à volonté s'introduire, lier une intrigue avec la châtelaine devenue pharmacienne : quelle vasle carrière aux vertus champêtres l Notre poète s'en extasie, et apostrophant tous les seigneurs qui ne se font pas apothicaires, il leur dit :
« Cœurs durs, qui payez cher de fastueux dégoûts , t Ah I voyez ces plaisirs , et soyez-en jaloux. ■
Il y aura ici des jaloux de plus d'une espèce, et je ne répoudrais pas que les pharmaciens de profession ne fulminassent contre cette nouvelle morale, qui sera pour eux un signal de ruine totale; car du moment où les grands seigneurs seront tous apothicaires, donnant gratuitement ou à crédit les drogues au paysan, il est clair quel» apothicaires patentés [seront réduits à plier bagage. Cette révolution pharmaceutique sera accompagnée de plusieurs autres qu'il est bon d'indiquer.
D'abord les seigneurs obligés de former chez eux une pharmacie, sons peine d'être déclarés cceurs durs, achèteront leur assortiment chez le droguiste de la ville voisine. Ils seront attrapés, Dieu sait : on leur glissera tous les rebuts de magasin, vieilles drogues sans vertu et fausses drognes malfaisantes; écoree de cerisier en place de kina, etc. ; les pauvres paysans pâtiront de ces duperies ; les malades paieront le tribut à la nature; et les apothicaires de la ville, furieux de voir leurs boutiques abandonnées, diront que les campagnards immolés ont bien mérite leur sort en prenant des remèdes chez les intrus.
Entretemps : les seigneurs désappointés par ce début maladroit, aviseront à mieux opérer; ils formeront un comité pour diriger les achats et aller aux sources. On écrira à Marseille et Livourne pour se mettre au cours des mannes et du séné; à Londres et Amsterdam pour connaître les mouvements des jalaps et des ipécacuanhas , et peu à peu nos grands seigneurs se trouveront engagés dans le tripot commercial ; car du moment où l'on saura que ces nouveaux amis du commerce pré-
POST-LOGUE.
sentent bonne garantie, on les amorcera comme dans les maisons de jeu , par nn débnt engageant ; d'abord une petite spéculation en follicules de séné; puis un accaparement de jalaps ou de casses; ensuite un plus grand, et peu à peu on les lancera dans le haut tripotage des cafés et des grains. On en a vu cent, dans le cours de la révolution , dissiper de cette manière de superbes fortunes patrimoniales. Voilà 1« piège où les conduirait le songe creux de notre philanthropique homme des champs. MM. les seigneurs , quoi qu'en dise le sage , laissez aux apothicaires le soin de préparer potions , loques et pilules. Un adage dit : que chacun fasse son métier, et les vaches seront bien gardées.
(Nota.) Je n'ai cité dans cet article que les ridcules du premier chant, dont encore j'ai omis la majeure partie.
Dans le 2e. chant, notre sage se fait ministre de l'intérieur ou peu s'en faut; il construit des canaux, s'empare des travaux publics, dirige la province entière. De sorte qu'avec un pareil sage dans chaque psovince, le ministre n'aurait plus rien à faire. Mais ce n'est plus trois cent mille francs de rente, c'est un million au moins qu'exige ce rôle moral.
Combien de pervers se convertiraient à l'amour des champs, si on voulait leur assurer un tel revenu , indispensable pour exercer cette nouvelle sagesse champêtre.
Le poète nous la définit : « Une heureuse habitude des sentiments doux et modérés, d'où résultent ces émotions paisibles, également nécessaires au bonheur et à la vertu. Quel roucoulement moral et quel plaisant écrivain , avec ses émotions de vertu paisible et modérée qui exige un million de rente! Quelqu'un a dit que, pour éteindre un incendie, il faudrait y jeter le Bèlisaire de Marmontel; ajoutons-y rUomme des champs, ouvrage d'autant plus fade, que l'auteur l'a composé pour se justifier du reproche de ne pouvoir rien imaginer, ne savoir ni voler de ses propres ailes , ni faire choix d'un sujet intéressant.
Laissons l'homme des châteaux avec son chantre glacial et ses lieux communs de morale épicurienne ; je ne m'occupe pas ici de littérature, mai* des empiétements qu'ont faits la littérature et le bel esprit sur le raisonnement ; c'est le snjet de conclusion.
Un auteur dit que l'espbit est due sobte de luxe , qui dbtbcjit le bon sens comme lb luxe détbcit la fortune. Telle est l'influence de l'esprit sur notre sitcle, oii il envahit tout. On ne veut plus , même sur les sujets les plus graves, que du bel esprit, sans acception du sens commun. Le siècle n'a pas la sagesse de faire à chacun son lot distinct, d'assigner au bel esprit le domaine littéraire, et d'exiger en politique sociale du sens commun , c'est-à-dire des théories compatibles avec l'expérience.
If après ce travers de noire siècle, c'est au tribunal littéraire que sont jugés les inventeurs: on n'examine pas s'ils apportent des procédés utiles, des voies de prompte restauration, l'on exige pour titre exclusif, les charmes du style. Qu'un tivre contienne autant d'absurdités que de phrases, peu importe ; chacun, sur ce reproche, répond . cela est bieu écrit; le charme du style, Yoyez-yous, il n'y a que ça. Tel est le refrain général en France; le bel esprit n'avait pas empiété de la sorte, à l'époque où Boileau le plaçait au second rang , mime en poésie , disant aux poètes :
• Aimez donc la raison ; que toujours tos écrits
» Empruntent d'elle seule, et leur luslre et leur pris. »
Aujourd'hui la raison n'est plus comptée pour rien , mime en fait de sciences utiles, et le traité de la plus importante des découvertes w* sera jugé que sous les rapports du style, de la méthode, de la distribution des matières.
Encore une fois, il n'y a ici que deux choses à examiner, la théork abstraite et la théorie concrète de l'Association.
En abstbut , il faut discuter la thèse de dualité du destin social . (II, 36); disserter sur cette possibilité de deux mécanismes industriels, l'incohérent ou état morcelé et faux actuellement régnant, et le sociétaire ou combiné encore inconnu.
En concret, il faut discuter si l'auteur a vraiment froncé le procédé d'Association , si la Série passionnelle est la voie efficace ; il faut, en cas de doute, sommer les sceptiques d'en rechercher un meilleur, et provisoirement soumettre celui-ci à une épreuve : quel qu'en soit le style, fùt-il expliqué en patois, il n'est pas moins le premier et l'unique procédé sociétaire qui ait été proposé , et le seul d'accord avec les vues de la nature, puisqu'il est le seul conforme à l'Attraction, le seul adapté à toutes les impulsions naturelles de tous sexes et de tous dges.
Les faux jitgements sur cette opér ation et les délais qui en peuvent résulter seront si préjudiciables au genre humain, qu'on ne saurait trop le prémunir contre le tort de traiter et juger en affaire littéraire V exposé de la plus précieuse découverte. Répétons que ceux qui veulent des charmes de style , en peuvent assez trouver dans iOO.000 tomes de sciences incertaines et de romans. Quelle bizarrerie à la nation qm passe pour la plus amie de la variété, de tomber dans l'excès contraire sur ce qui touche aux écrits scientifiques, et vouloir partout de la muscade, partout du beau style! J'en ai suffisamment démontré les abus, dans cette analyse partielle des visions de Delille et Fénélon. N'est-ce pas assez prouver qu'un inrenfeur gui se recommanderait comnm eux, par cet étalage de faux brillants, serait suspect d'être comme eua un champion de déraison? Est-ce là ce qu'on doit rechercher dans un traité de mécanique passionnelle? Et après tant de malheurs qui ont pesé sur la génération présente, n'est-il pas lemps enfin qu'elle apprenne è distinguer entre les emplois de bel esprit et de raisonnement, et qu'elle reconnaisse 'l'inutilité de la rhétorique, et le besoin exclusif de la justesse, dans une théorie d'où dépend le changement de sort de l'humanité.
ÉPI-SECTIOiY.