PLAN DE LTLTER-PAUSE
Simplisme et fausse position de la politique moderne.
Supprimant la 5e. section , je dois supprimer la pause qui en était une appendice : il est bon d'en donner le canevas.
La 5e. section devrait traiter de la convenance des harmonies composées avec la nature humaine, et de l'aveuglement de ceux qui cherchent dans les méthodes simples, des voies d'Harmonie sociale.
On voit l'Europe s'engager de plus en plus dans celte fausse route : aussf, depuis 7 ans est-elle en décadence interne et externe; déchirée à l'intérieur par l'esprit de parti , et bafouée à l'extérieur par les Barbares qui viennent supplicier les chrétiens sous les fenêtres de leurs ambassadeurs (I).
Exposons brièvement l'erreur commise par la politique européenne, et la route qu'elle aurait dû suivre.
Après la chute de Bonaparte, on parla vaguement de la restauraùon> sans déterminer le mode à suivre dans cette opération qui devait être bi-composée et non pas simple.
Une restauration bi-coiuposée eût exigé que les confédérés Européens servissent à la fois l'intérêt et la globe en affaires extérieures, l'intcrit et la gloire en affaires intérieures. 11 fallait un plan qui pût remplir ces A conditions. L'on va voir qu'en accomplissant les deux externes , on eût accompli les deux internes.
A l'extérieur se présentaient deux carrières d'intérêt et de gloire : d'une part, mettre un terme à l'anarchie qui ensanglantait l' Amérique, et lui donner des princes européens ; d'autre part, morigéner les Barbares Africains et Orientaux. Ces deux entreprises d'une extrême facilité assuraient intérêt et gloire externe aux confédérés, et presque sans coup férir.
A l'intérieur se présentait aussi une carrière d'intérêt et de gloire; la perspective d'éteindre l'esprit de parti par un nouveau charme politique ; une substitution adsobbante (III, 552 et 553), et de donner aux peuple»
(1) L'«uteur iemil ceci eo 1821. <Ut 44iU*„.)
civilisés, sous des dynasties légitimes, les biens que la révolution avait promis en vain.
Que d'entreprises vont s'écrier les hommes a courte vue. Ils ignorent que le succès est plus facile dans une opération bi-composée que dans une simple. Ici toutes les tentatives auraient réussi l'une par l'aulre : il eût suffi de les toutes mener de front ; tandis que la tentative isolée dune seule restauration devait les faire avorter toutes.
C'est ce qui a eu lieu : l'Europe n'a envisagé qu'une seule affaire sur quatre , que l'intérêt interne ou répression des partis. Les mesures ont été si maladroitement conduites, qu'au bout de 7 ans on voit, à l'intérieur de l'Europe, les partis plus envenimés que jamais; et à l'extérieur, la chrétienté avilie par les Barbares , l'Amérique échappant à ses envahisseurs , et les finances périclitant de plus en plus dans tous les empires, dont chacun accumule emprunts sur emprunts.
Expliquons comment une politique judicieuse eût réussi sans efforts, en menant de front toutes les opérations indiquées.
L'Europe , à l'époque appelée restauration , avait en tout pays un superflu de troupes qu'il eût été bien plus sage d'occuper utilement que de licencier. C'est en partie le licenciement qui a développé ou attisé les germes de discorde.
L'Europe avait de plus une masse de vaisseaux inutiles, notamment les 40 pris à la France dans le port d'Anvers.
Il y avait donc surabondance de matériaux pour une expédition d'tntertt cl de gloire externes : on va voir comment elle eût garanti les deux avantages à'intcnl et gloire internes.
L'Europe devait débuter parla punition des pirates barbaresques , bourreaux des chrétiens. Mais pour attaquer le mal à sa source, il fallait expulser d'abord les Scythes campés en Europe , et renvoyer le Sultan turc à Bagdad. Il n'avait aucun moyeu de résistance, ni flottes, ui armées. La confédération, en l'attaquant brusquement par terre et par mer, l'aurait en une campagne relancé au delà d'Alep, et confiné entre ses ennemis naturels, les Persans et Vahabis, et les Druses chez qui on aurait rétabli un roi chrétien à la résidence de Damas et Jérusalem.
Les biens confisqués sur les Turcs auraient payé les frais de l'expédition. La seule population grecque aurait suffi à contenir les Turcs d'Europe, après l'évacuation de Constautinople.
Ensuite les Barbaresques intimidés auraient été astreints à livrer des postes sur la côte, pour les garnisons destinées à observer le pays.
Après cette restauration externe , l'Europe aurait envoyé, aux étafs espagnols d'Amérique, sa flotte pour leur donner une organisation
régulière , mettre un terme aux guerres civile», et installer des princes tirés des diverses maisons d'Europe.
Sur ce plan d'expédition tm/e H glorieuse , chacun se hâte d'objecter la difficulté de concilier les intérêts des diverses couronnes. Mais comment se fait-il qu'on les ait toutes conciliées depuis sept ans ponr faire l'opposé de ce qu'exigeaient leur intérêt et leur gloire ? Continuons l'examen des résultats de cette opération , dont je ne dois donner ici que l'aperçu.
Elle aurait produit d'emblée l'effet tenté pendant sept ans par les princes confédérés, la destruction du faux libéralisme et la substitution du vrai.
Que sont ces chimères de libéralisme dont l'Europe s'effraie au point de se jeter dans les bras de ses ennemis naturels? ressusciter la puissance ottomane qui tombait de caducité? la recréer pour l'opposer au pygmée qu'on nomme libéral i suie ? L'Europe, lorsqu'elle s'en fait un épouvantail , n'est-elle pas l'image de Dora Quichotte se battant contre des moulins à vent, et autres ennemis imaginaires que lui crée son esprit déréglé?
La révolution et le demi-grand homme qu'elle éleva sur le pavois avaient habitué les esprits à des illusions de liberté , puis à des fumées de grandeur. Les peuples une fois engagés dans un sentier de chimères n'en sortent pas au gré d'un nouveau maître. Les illusions, vicieuses ou non , sont un aliment qui devient, comme le tabac, besoin impérieux pour qui en a contracté l'habitude ; et c'est bien mal connaître le monde social, que de penser qu'on le fera rétrograder à volonté. I) fallait le satisfaire, outrepasser même ses désirs, en l'élevant à la vraie liberté, à la vraie grandeur, qui se trouvaient réunies dans l'opération indiquée. Elle eût électrisé les nations et absorbé le faux libéralisme. Les agitateurs sont impuissants quand l'esprit des peuples dédaigne leurs doctrines et en reconnaît la fausseté. Chacun aurait vu la véritable grandeur dans l'affranchissement des terres et des mers, la répression des Turcs, Barbaresques et bourreaux des chrétiens, l'ouverture des deux Amériques et de l'Egypte au commerce général.
Auteurs d'un tel bienfait, les princes confédérés seraient devenus les dieux de l'opinion. Bonaparte avec ses folles conquêtes et sa tjrannie aurait semblé un avorton de grandeur, à côté des entreprises utiles et glorieuses de la confédération. Qu'ensuite elle eût donné aux Européens et Américains ces hochets qu'on nomme constitutions représentatives, qui ne sont qu'une ruse pour augmenter les impôts , elle n'aurait eu à redouter aucun agitateur, et parce que l'imagination des peuples eût été électrisée , et parce que les bénéfices de cette restauration auraient satisfait les ambitions particulières, tout en servant la justice.
Une création de plusieurs empires et de nombreux royaume» ('), dans l'Orient, l'Afrique et les deux Amériques, aurait été suffisante pâture pour les prétendants et les personnages à indemniser. Tons les princes d'Europe et tous les ambitieux auraient été pourvus. Telle devait être la TBAtsmoN composée iscENDAMTB de l'état révolutionnaire à l'état de restauration. (Observons que je ne parle pas ici de voies ultra-civilisées, voies de garantisme, etc. ; je ne spécule que sur les méthodes et moyens essentiels de la civilisation.)
Au lieu de suivre cette marche, les confédérés ont spéculé sur une transition simple descbndantc ; une méthode qui ressuscite et retrempe les Barbares et qui transforme en ennemis les classes de civilisés qu'on pouvait employer pour l'intérêt et la gloire des souverains et des nations.
D'où vient cet aveuglement? De ce que les philosophes qui régentent le monde civilisé n'ont jamais connu que la politique simpliste qu'ils ont enseignée à tout ce qui existe. Imbus sans le savoir des doctrines philosojrfiiques, les souverains et leurs ministres ne rêvent que des plans de simplisme, et tombent en tous sens dans la duplicité d'action inhéreutr au simplisme. Observons-la seulement sur quatre points.
1°. 7Vatfe. 2°. Légitimité. 5°. Religion. 4°. Révolution.
1°. Trajtb. Les souverains , sur l'invitation de l'Angleterre, signent à Vienne l'abolition de la traite des nègres. Depuis ce temps , il arrive que la traite se fait ouvertement sous le pavillon des signataires, avec redoublement de cruauté; que la puissance qui avait proposé l'abolition de la traite , en tolère la continuation , pouvant l'empêcher à volonté; qu'elle protège en outre la trait* des Mânes, faite par les Turcs dans tous les pays grecs , dont ils emmènent les femmes et les enfants en esclavage.
2°. Légitimité. Ce titre est donné à un gouvernement où la soldatesque joue aux boules avec les têtes de ministres, massacre ses souverains, et tout récemment Sélim et Bairadar.
D'autre part on méconnaît les familles les mieux fondées en titres ; le
(*) Eipnies : Constantinople , Alep ; le Caire ( suzerain des Barbaresques ) ; les Antilles , le Mexique ; Buénos-Aures pour toute l'Amérique méridionale.
Rouîmes : Damas, Valachie , Servie . Albanie , Épire, Morée, et divers en Amérique méridionale.
Cessions diverses aux princes d'Europe; Moldavie et Mingrélie aux Russes; Bosnie à l'Autriche; Candie à l'Angleterre, \ .500.000 habitant» à la France . en contiguité, etc. , sauf détails.
descendant de Gustave-Adolphe. Il n'était rien de plus légitime que la dynastie Vm : elle a commis le crime de résistance à Bonaparte; elle n'est ni légitime, ni indemnisée. On objecte des convenances politiques : mais si on avait bien opéré, le jeune Vas* serait aujourd'hui placé sur l'un des trônes d'Orient ou d'Amérique, et ne regretterait pas celui de ses ancêtres.
5°. Rbliciom. Elle nous enseignait à préférer les chrétiens aux infidèles. Aujourd'hui pour être dans le sens de la religion , il faut révérer les Scytbesvjnassacrant les chiens de chrétiens , fumant la pipe sur les cadavres de leurs prélats crucifiés, et enlevant leurs enfante pour les élever au mahoniétisme.
4°. Révolution. 11 s'agissait de la terminer; on travaille à l'organiser chez les Barbares qu'on vient de révolutionner et retremper. On leur a enseigné tout le grimoire de 1795 ; les lev ées en masse , l'art de battre monnaie en coupant les têtes des riches chrétiens ; aujourd'hui les Grecs. à demain les Francs : qui sait comment se terminera la crise, quand toutes ces hordes levées en Turquie rentreront chez elles sans le pillage promis?
C'est le simplisme qui a conduit l'Europe à toutes ces duplicités d'action ; la politique engagée dans ces fausses positions en est venue au point de ne pouvoir plus s'entendre elle-même , ni sur les principes, ni sur les résultats , ni sur les voies.
On se comprend fort bien, réplique-t-ellc : on n'a que faire de tant de principes; on veut à tout prix se délivrer de ces agitateurs qui coupromettent la sûreté des trônes. Sans doute c'est bien vu ; mais il ne fallait pas opérer à contre-sens; imiter l'ours de la fable, qui, pour ihasser une mouche du uez de son ami, lui lance un pavé et • Casse la tête à l'homme , en écrasant la mouche. » Ainsi a fait l'Europe , en opérant par voie répressive, au lieu d'opérer par substitution absorbante. Elle a donné depuis 7 ans de la consistance à un parti qui n'aurait pas même paru en scène, si on eût su employer l'absorption au lieu de la répression; si on eût su mettre en jeu une transition composée ascendante , au lieu d'une simple descendante qui a pour résultat évident l'accroissement des Barbares, l'humiliation des Civilisés et leur unité pour la seule duperie.
D'où vient que l'âge présent ne produit ni grands hommes, ni grandes choses ? que la confédération européenne , en pleine paix et pourvue d'immenses moyens, se trouve paralysée par la fausse position où elle s'est placée; tremblant devant des partis qu'elle a maladroitement créés; tremblant devant un Sultan dont elle devait sans coup férir se partager les états; tremblant devant l'Angleterre , qui elle-même fléchit devant les pirates et les négriers, et tombe en double avortement, après
une tentative contre Alger, aussi inutile que les élucubratioos et bills du parlement contre la traite?
Tant d'impéritie provient, je l'ai dit , de ce que les princes et diplomates ont tous été élevés par des philosophes, qui les ont façonnés au simplisme, aux mesquines conceptions, à une politique étroite, répressive, incapable d'aspirer à de nobles trophées, ni d'exciter aucun enthousiasme.
Il eût fallu qu'un prince moins petit que son siècle méditât le» moyens de conquérir l'opinion au lieu de l'étouffer; reconnût qnc tout est à créer en mécanique civilisée; que le continent, dupé par une puissance qui attise les factions , devrait opposer la politique magnanime à la machiavélique; enfin, que l'Europe, en spéculant sur de glorieuses et utiles conquêtes , n'aurait pas fait le quart des dépenses qu'il en a coûté pour paralyser le continent par ses divisions internes , pour asservir le monde au monopole, à l'obscurantisme et à la barbarie, pour entretenir le volcan des révolutions, l'ulcère des dettes publiques , et le mal-être général.
Tel était le sujet à traiter dans cet entracte : il devient invraisemblable, suspect d'illusions et de vues exaltées, n'étant pas étayé des calculs que cette section y aurait appliqués.
Entre-temps : il est bon de remarquer que la théorie des passions peut être utile même à ses détracteurs , même aux partisans de la civilisation , puisqu'elle donnera à ceux qui douteraient de la possibilité de passer à l'Harmonie, des méthodes pour régulariser les opérations les plus importantes de la politique civilisée, tout-à-fait fourvoyée et dupe d'elle-même, pour n'avoir pas su absorber le libéralisme, opposer les grandes actions aux grands verbiages, et les hautes combinaisons d'utilité et de gloire, aux petitesses de l'esprit de parti,