CHAPITRE V
Du quadrille des ralliements d'ambition.
Nos facultés en ambition sont sans bornes ; aucune passion n'est plus insatiable. Celle-ci, dans ses deux éléments, intérêt et gloire (379), n'admet de limite que le monde entier : on veut une gloire et une influence qui s'étendent à la terre entière, n'en déplaise aux modérés.
L'artiste veut être admiré de toutes les régions poli-
cées; le conquérant veut que son autorité soit reconnue chez tous les peuples, que son monopole mercantile s'étende chez les Barbares et Sauvages : on voit jusqu'au plus sot moraliste vouloir que sa morale fasse te tour du monde (note, III, 420) ; la propagande religieuse et la propagande révolutionnaire , dans leurs plans de prosélytisme, ne sont pas moins immodérées; elles ne veulent s'arrêter qu'aux limites du monde. 11 n'y a donc point de hornes à l'ambition : elle est immense chez ceux même qui croient ne souhaiter que la médiocrité ; parvenus à ce point , ils veulent s'élever par degrés , et s'arrêteraient à peine sur le trône.
Chaque passion ne pouvant s'équilibrer que par un quadrille de vastes essors, ainsi qu'on l'a vu en amitié, ouvrons à l'ambition quatre carrières immenses en intérêt et en gloire , selon le principe d'essor proportionnel aux facultés qui ne veulent admettre en ambition aucune limite. Mais dirigeons ce quadruple essor selon les règles du ralliement des extrêmes (386, 392), alliance entre riches et pauvres, etc.
Ralliements ascendants de l'ambition.
Titre dominant, la gloire (379).
J'ai préludé sur ce sujet au grand Intermède (H, 348). Des 4 moyens dont il se compose, les 2 premiers (II, 352 et 368) sont, en équilibre d'ambition, les deux ralliements ascendants , voies d'affection ambitieuse de l'inférieur au supérieur.
Si, dans l'état sociétaire, les liens entre inégaux se bornaient aux quatre gages de ralliement amical déjà décrits, l'affection générale ne s'élèverait pas au degré nécessaire en débats d'intérêt : il faut la renforcer (386)
par de quadruples liens d'ambition, d'amour, de famillisme; établir ces liens du supérieur à l'inférieur, et de l'inférieur au supérieur.
On a vu ( II , 552) que les magnifiques récompenses décernées aux savants et artistes ouvrent à tout individu , homme ou femme, la plus vaste carrière de gloire, avec pleine garantie contre les injustices quelconques. Cette carrière sera indirectement précieuse a tout le monde; car tel qui ne peut briller ni dans les sciences ni dans les arts, voit ou espère voir un de ses parents ou amis obtenir une des palmes unitaires.
La longévité des Harmoniens leur permettant de spéculer sur plusieurs générations, chaque individu tiendra du plus au moins à quelqu'un de ceux qui auront remporté ces prix, ou qui y prétendront. Chacun d'ailleurs adhère avec plaisir a des actes de munificence et d'équité si peu coûteux (Il , 554). Ils seront donc Ralliement ascendant de l'inférieur au supérieur; art d'intéresser l'inférieur, l'homme peu instruit , aux luttes de gloire , aux prix où il aura concouru de son vote, et dont il espérera l'honneur pour ses proches ou ses amis.
Ce mécanisme est l'opposé de celui de nos mesquines récompenses qui, par l'injustice qu'on y voit régner, ne sont qu'un sujet de haine entre les savants , de critique sur la partialité des distributeurs , sur les torts de l'opinion, et d'insouciance du citoyen pour des débats dont il ne tire aucun fruit , des prix où il n'a aucune participation indirecte. Ces prix intéressent tout au plus quelques privilégiés de capitale ; mais , dans le régime décrit ( II , 354), ils intéressent le moindre citoyen du moindre canton. Dès lors, les dernières classes de la société se trouvent ralliées , par le mobile de gloire , avec les pre-
miéres classes du monde savant. Le plus pauvre des hommes y voit une chance de brillante fortune, sinon pour lui , au moins pour son fils ou sa fille , pour son frère ou son ami.
J'ai traité d'une autre carrière de gloire qui ne sera pas moins immense (2e. moyen, II, 368, récompenses de souveraineté); elle intéresse les moindres des humains par un mécanisme semblable à celui de la précédente. Les 10 couples de sceptres (275), et leurs 15 degrés (II, 376), sont une voie de grandeurs ouverte à tout le monde , et flatteuse pour ceux mêmes qui n'y prétendent qu'indirectement, dans la personne de leurs enfants, ou parents, ou amis.
La difficulté de parvenir en civilisation aux grandes dignités, couronne, ministère, fait naître dans toutes les elasses une jalousie graduée. Chacune hait les possesseurs d'un rang dont elle se Yoit privée à perpétuité. Les dignitaires, de leur côté, haïssent une légion d'envieux convoitant leurs places : ainsi la société est en discorde par le motif qui devrait l'unir, par la soif des grandeurs qui, dans l'état sociétaire, devient un des plus puissants moyens de ralliement entre les inégaux. Chaque individu y a quelqu'espoir d'obtenir ou sceptres ou magnatures des 13 degrés (II, 376), pour lui ou les siens; cette perspective attache tous les inférieurs au système de souverainetés graduées (II, 376), en décuple titre (II, 443).
Le dividende qu'alloue chaque Phalange aux traitements de ces 10 couples est de tous les tributs celui qui est voté avec le plus d'empressement , parce que ces souverainetés et magnatures graduées ont pour chacun le charme d'une loterie perpétuelle , où l'on peut espérer fréquemment d'énormes bénéfices en y jouant fort peu de
chose, infiniment peu. J'en'lraiterai dans un article spécial. Bornons-nous ici à observer le second ralliement ascendant des inférieurs aux supérieurs; l'art d'intéresser les moindres classes aux dignitaires et aux dignités, qui ne sont aujourd'hui pour la masse du peuple que des objets de haine bien fondée, par l'oppression qu'exercent en tous lieux les grands sur la multitude civilisée de qui ils se disent adorés, dans les gazettes.
J'indiquerai plus loin (note H) comment l'état sociétaire amène peuples et individus à une affection réelle pour le souverain et la souveraineté , pour l'homme et la chose , et comment les monarques obtiennent véritablement des inférieurs celte affection dont les apparences, exigées aujourd'hui, ne produisent en réalité que l'indifférence, pour ne pas dire plus.
Ralliements descendants.
Titre dominant, V intérêt.
L'un de ces deux ralliements est la protection fédérale inverse, dont on voit déjà quelques germes.
Qu'un colonel ait un soin particulier de sa troupe , elle s'affectionne à lui; mais si, au combat, il paie bien de sa personne, s'il enlève un drapeau ennemi à la face du régiment, c'est faire le métier du soldat ; dès lors il est l'idole de ses inférieurs, à titre d'émule de leur industrie; il se plairait avec eux , si les convenances de ton et de . manières venaient à l'appui.
Rien n'est plus flatteur pour un grand que l'éloge de subalternes qu'il égale en talent. Un académicien français voyageait dans les montagnes de Dalmalie , conduit par un guide morlaque (demi-sauvage du pays); l'abbé gravissait les rochers de marbre glissant, aussi lestement
que son guide ; le Morlaque étonné de sa dextérité s'arrête, et lui dit : Seigneur, vous n'êtes pas un français , vous êtes un Morlaque. L'abbé rapporte qu'il fut bien plus flatté de ce franc compliment que d'un éloge académique.
Latour-d'Auvergne pouvant être général préfère le rang de premier grenadier, combat et meurt à la tête des grenadiers. Tout homme qui se passionne ainsi pour les fondions des inférieurs , est leur zélé protecteur; fier de leur estime bien méritée, il ferait d'eux ses intimes amis , sans les inconvénients d'intimité avec le peuple civilisé ; mais il épouse chaudement leurs intérêts : c'est protection fédérale descendante.
Elle est d'autant plus fréquente en Harmonie, que le régime sériaire et ses 4 propriétés (386) lèvent tout obstacle à l'intimité des grands avec le peuple. Elevés à l'industrie qu'ils pratiquent passionnément dans trente séries, en divers sens aux yeux de leurs collègues inférieurs en fortune , les grands sont fiers de ce trophée industriel ; c'est un lien puissant des supérieurs aux inférieurs, sauf accomplissement des 4 conditions dites colonnes de ralliement (386).
Ainsi la passion de l'orgueil, qui, aujourd'hui, entretient une constante aversion entre les grands et le peuple, devient, chez les harmoniens, gage de leur union dans la plus délicate des relations, celle de l'intérêt. Le riche est ligué par amour-propre avec ses inférieurs ; par orgueil d'exceller dans leurs travaux , il les soutient dans l'importante affaire de leur bénéfice industriel, dans la séance de répartition annuelle.
Etrange parallèle à faire avec notre mécanisme social ! Chez nous , l'intérêt transforme chaque riche en vautour
du pauvre; en Harmonie, l'intérêt devient chez le riche un moyen de gratitude envers le pauvre; et ce prodige est dû à l'éducation sériaire, qui a dés l'enfance habitué le riche à exceller dans les travaux du pauvre.
Du moment où l'amour-propre des grands se portera dès le bas âge sur la pratique de l'industrie, ils seront ligués pour soutenir leurs co-sectaires d'atelier. Un roi s'intriguera pour faire briller et surtout faire amplement rétribuer 20 groupes, appuis de sa renommée ; il en sera de même de tous les grands , parce que tous, dans l'éducation unitaire dont j'ai donné le plan , auront en divers sens pris parti dans l'industrie ; et c'est à une branche d'ambition, & l'orgueil, qu'on devra ce puissant ralliement, ce dévouement des grands à l'intérêt du peuple, qu'ils ne cherchent qu'à pressurer dans la philosophique civilisation.
Ce beau moyen de ralliement , par orgueil industriel , deviendrait nul si les vocations n'étaient pas secondées , et si l'Harmonie ne favorisait pas le penchant de l'enfant aux fonctions subalternes qui n'auront plus rien d'abject, en compagnie de sectaires polis, comme le seront les ouvriers élevés dans l'ordre sociétaire.
Répétons qu'on trouve chez tous les grands les germes d'industrie descendante , engouement pour des fonctions inférieures. Le czar Pierre II prit du service dans l'armée prussienne, et s'enorgueillissait du litre d'officier prussien. Un empereur d'Allemagne s'épuisa en intrigues pour être nommé coadjuleur du pape, et se tint plus fier de sa coadjutorerie que du sceptre de Charlemagne. D'où il appert que les grands ont du penchant pour les fonctions inférieures, et pour de très-subalternes , comme celle de marguillier qu'exerçait le prince de Parme. Ainsi un mois*
narque d'Harmonie sera plus flatté de figurer en banneret des choutistes ou ravistes, qu'aujourd'hui en grand cordon d'une douzaine d'ordres , dont l'étalage ne dénote en lui aucun mérite personnel; car ces décorations sont privilège de naissance dans son pays, et pièges diplomatiques en insignes de l'étranger.
Les ralliements produits par l'amitié, ceux des intrigues de série et autres, chap. 5, ne suffiraient peut-être pas à passionner le riche pour le pauvre dans l'important débat des intérêts et répartitions pécuniaires : on vient de voir le but atteint par un levier d'orgueil ou ambition ; effet auquel concourront plus loin les ralliements mineurs d'amour et de famillisme.
C'est assez insinuer que les seize ralliements (386) sont une mécanique dont les rouages n'ont de force que par leur ensemble , par l'effet combiné des impulsions. Je viens de prouver que l'ambition ne fournit pas les moins puissantes : quel est donc l'aveuglement de celte morale qui veut supprimer l'ambition, ou ne l'appliquer qu'à l'amour du trafic et de l'agiotage? N'est-ce pas imiter un joaillier qui voudrait éliminer le rubis du nombre des pierreries , ou ne permettre cet ornement qu'aux charbonniers ?
La gastrosophie serait le 4e. ralliement d'ambition, le complément du quadrille : mais comment disserter sur un sujet que les civilisés tournent en dérision , bien que ce soit leur péché mignon , et qu'on voie la gourmandise régner même chez le philosophe qui prêche l'amour du brouet noir , même chez le prélat qui déclame en chaire contre les plaisirs de la table ? Envisageons ces plaisirs selon les convenances de l'état sociétaire.
Après la production des subsistances, il n'est pas
d'affaire plus importante que le régime hygiénique. Ce régime , chez les harmoniens , est l'objet de calculs fort opposés aux nôtres : l'hygiène, chez eux, a deux buts, savoir, l'équilibre en régime sanitaire et en régime politique.
Elle tend à élever l'appétit du peuple au degré suffisant pour consommer l'immensité de denrées que fournit le nouvel ordre. Si les harmoniens étaient limités à la dose d'appétit des civilisés, quel emploi feraient-ils d'une masse de denrées septuple de la nôtre ( en harmonie composée)? Ils arriveraient à peine à tripler la consommation, et dés l'année suivante chaque Phalange offrirait , en commerce , des masses de denrées qui s'accroîtraient d'autant la seconde année. Le tout serait condamné à pourrir en magasin, car il n'y aurait point d'acheteur là où tout le monde serait vendeur.
De là naîtra la nécessité de la nouvelle sagesse hygiénique ; art d'accroître la santé et la vigueur, en raison du septuple produit ; science qui sera merveilleusement secondée par l'exercice continu et varié sans excès, résultant des courtes séances de Série pass.
Aujourd'hui l'état des choses, la stagnation des citadins, la pauvreté des villageois et la pénurie de subsistances, obligent à spéculer sur la sobriété que nécessite encore la faiblesse des tempéraments formés par l'éducation civilisée. Un système social tout opposé exigera une marche tout opposée dans l'hygiène des harmonies.
Nos modernes, en affaire de subsistance, placent la raison dans l'art d'approvisionner sans acception des convenances individuelles : ils savent que leur peuple affamé consommera les denrées quelconques dont on l'aura pourvu. Les harmoniens heureusement n'ont pas cette
chance de famine et d'emploi confus : pour assurer la consommation de leur superflu , ils sont obligés de descendre aux détails de convenances individuelles , différenciées selon les tempéraments; théorie qui exige le concours des quatre sciences chimique, agronomique, médicinale et culinaire.
N'examinons, dans cette quadruple science, que les voies de ralliement. Si sur les gastrosophes repose le problème de la consommation intégrale, chacun d'eux doit s'intriguer pour exciter chez la masse du peuple un appétit fréquent, une prompte digestion par application judicieuse des mets aux tempéraments.
Les gastrosophes, par cette fonction , deviennent médecins officieux de chaque individu, conservateurs de sa santé par les voies du plaisir: il y va de leur amour-propre que le peuple , dans chaque Phalange , soit renommé par son appétit et l'énormité de ses consommations.
Sous ce rapport , les savants se trouvent en ralliement descendant avec la classe populaire ; ils soignent individuellement et activement ses intérêts en ce qui louche à la santé et aux plaisirs des sens : le peuple répond à ces soins par son affection pour eux.
Tel est le canevas du 2e. rail. desc. qui complète le quadrille. 11 rallie les savants au peuple , objet de leur mépris actuel , et rallie le peuple aux savants , qui aujourd'hui ne sachant rien faire pour son bonheur , ne lui procurant que l'indigence et les ateliers de charité, méritent la dérision dont il paie leurs vaines lumières.
J'ai analysé quatre voies d'accords sublimes et de liens universels , dans cette ambition que proscrivent les philosophes : résumons sur les rapports du quadrille , sur sa régularité.
Ralliements d'ambition (583 h Mode.
E L 1. Les récompense*» unitaires. I Ascendant Pos. E L 2. Les souverainetés graduées. ( Entrave levée.
I C 5. La protection industrielle. \ Descendant Nég. I G 4. La gastrosophie hygiénique, j Illusion créée.
Le premier dégage le génie d'une foule d'entraves , du besoin de protections , du risque de passe-droits , du danger de pauvreté , disgrâce , etc. .
Le 2*. dégage l'ambition d'une fouie d'entraves; chacun peut aspirer à plusieurs trônes du monde ; l'essor est illimité.
Le 3e. fait naître chez les grands une illusion tutélaire pour le peuple qu'ils protègent par orgueil industriel.
Le 4e. fait naître chez les savants une illusion tutélaire pour la passion dominante du peuple, la gourmandise.
Ces quatre accords établissent, en rapports de gloire et d'intérêts (éléments d'ambition, 579), des liens d'affection universelle. A ne parler que des deux premiers, ils rallient entre eux ces savants et artistes si haineux , si jaloux, donnant par leurs dissensions un scandale perpétuel dont ils sont les premières victimes. Ils s'aimeront entre eux quand ils seront assurés que l'état social garantit à chacun d'eux d'immenses récompenses; et ils seront aimés du peuple qui espérera participer , par ses enfants, ou parents, ou amis, à ces voies de fortune (II, 354), aux souverainetés du monde (275, *2, *3), aux souverainetés graduées (II, 376).
Nos savants sont donc bien mal avisés , lorsqu'ils déclament contre l'ambition qui doit réaliser tous leurs souhaits réels et apparents ; souhaits réels de gloire immense et fortune sans bornes ; souhaits apparents de fraternité et d'unité, dont le gage se trouve dans le quadrille
des ralliements d'ambition , plus que dans aucun des trois autres quadrilles.
C'est pourtant contre cette passion que la philosophie veut armer les autorités divines et humaines. A la vérité , l'ambition n'est qu'une source de crimes et d'horreurs en civilisation; cela s'explique par la propriété d'essor dualisé (H, 56), inhérente au mouvement, et selon laquelle toute passion doit produire , en périodes lymbiques , autant de fléaux qu'elle répandra de bienfaits en périodes sociétaires. Or, comme c'est de l'ambition que naîtront les plus immenses concerts , les accords les plus grandioses , il est juste qu'elle cause en civilisation les plus épouvantables fureurs.
On n'a pas encore pu juger de la sublimité de ces accords d'ambition : je renvoie cet examen au chapitre suivant , celui-ci étant affecté à la construction du quadrille de ralliement.
Sans aller plus loin, nous pouvons déjà évaluer la profonde ignorance des publicistes et régénérateurs , en mécanisme d'ambition. Pour en juger, arguons des deux buts que se proposent les sectes opposées en philosophie.
Leurs théories tendent , comme tout ce qui est faux , à la duplicité d'action. Elles protègent d'eux corps d'agitateurs identiques en but, malgré leur inimitié apparente; ce sont (403) les clubistes et les commerçants,
La philosophie turbulente , celle du contrat social et du Yote populaire , protège les clubs et les agitateurs de forum, qui ne tendent qu'à renverser le gouvernement.
La philosophie modératrice protège la fausse industrie, le commerce , qui ne tend , par d'autres voies , qu'aux désordres sociaux et aux commotions politiques.
Amalgame choquant , répondront les marchands! quel
rapport entre des agitateurs exécrés et les estimables amis du commerce? Un rapport des plus saillants; le contact des extrêmes. Démontrons par application à la table des castes (588).
Les amis de l'égalité veulent spolier les hautes castes , la cour ou pivot , et la caste I , haute noblesse , grand propriétaire. Les amis du commerce veulent spolier les basses castes , la 42e. ou peuple , par les accaparements , famines factices, [ falsiûcation des qualités], pénuries de matières, obstacles à l'industrie et à la subsistance du peuple; puis par les famines d'armée , qui frappent sur le contre-pivot (588). Tel est le but des fournisseurs et amis du commerce d'armée , qui ne gagnent qu'en affamant et pillant le soldat.
Les uns attaquent l' infiniment grand , la cour X , et la classe I contiguë au pivot.
Les autres attaquent l'infiniment petit, le soldat X , et la classe 12e. contiguë au contre-pivot.
Il y a , entre ces deux sortes d'agitateurs , contraste de forme et identité de fonds, malfaisance égale, même tactique pour attaquer le système social sur l'un des points extrêmes.
Cette manœuvre a deux fois réussi dans notre génération. Les clubistes ont renversé Louis XVI , par attaque directe contre le pivot ou trône. Les mercantiles ont renversé-Napoléon par attaque inverse faite sur le contrepivot, sur le peuple et l'armée. La famine factice de 1812, en retardant la campagne , donna aux Russes le temps d'accommoder avec les Turcs : ce délai, en faisant avorter l'expédition, amena la chute de l'usurpateur. L'ami du commerce qui organisa cette famine contre Bonaparte, l'aurait de même organisée conlre Louis XVI. Le corn-
merce ne connaît ni Dieux (0 ni princes, et ne se guide que par un aveugle instinct de rapine : s'il n'organise pas chaque année la famine, c'est qu'il ne le peut pas.
Ainsi l'ambition, même sous la bannière des philosophes modérés dits mercantiles, en revient toujours à sa nature, à l'essor illimité en monopole, en accaparement, en conquête, etc.
Naturam espellas furoa tamen usgue recurret.
En stricte analyse, il y a donc identité entre les deux philosophies , Y agitatrice ou la modérée; entre les amis de V égalité et les amis du commerce; entre les agresseurs de V infiniment grand ou trône, et de Vinfinimenl petit ou peuple. Toutes deux sont le même vice en essor et contreessor (164) : comparables à la lunette qui, en donnant d'une part l'extrême rapprochement, et d'autre part l'extrême éloignement, n'est toujours que le même instru-
(i) « Les Arméniens, dit Peuchet (Dictionn. de géographie » commerciale), ont une dissimulation active et profonde, une » bassesse industrieuse, des manières aussi fausses que persua- » sives , tous les petits moyens que la fraude et l'artifice peuvent » suggérer. Façonnés au despotisme, humiliations, parjures, rien » ne leur coûte pour parvenir à leur but. La religion même n'est » qu'un instrument de plus entre leurs mains, pour cimenter leurs • intérêts et leurs tromperies : en Russie ils suivent le rit grec , » en Perse le mahométisme , etc. »
Les Hollandais au Japon foulent aux pieds la croix pour obtenir le droit de trafiquer. Les Juifs sont, par principe de commerce, les espions de toutes les nations, et au besoin les dénonciateurs et les bourreaux , comme on le voit aujourd'hui en Turquie, ou ils signalent, a tant par tête, les proscrits cachés, et commettent mille autres infamies. Quel ulcère social que cet esprit de commerce, et quelle dépravation dans la philosophie moderne qui s'en fait l'apologiste !
ment. On verra , section de l'équilibre externe, que le commerce, avec son attirail de monopole, banqueroute, usure , agiotage , est , en contre-marche , le même fléau que les affiliations jacobites , et que de toutes les inepties scientifiques , la plus honteuse, la plus éloignée de la modération, est l'esprit mercantile, antipode de la vérité.
Ce parallèle des extrêmes philosophiques disposera à reconnaître la fausseté de nos théories sur l'ambition , et de nos doctrines d'essor modéré , sur une passion faite pour l'essor illimité. C'est de quoi l'on va juger dans quelques détails de la magnificence des accords qu'en obtient l'ordre sociétaire , par un essor illimité , inspirant à chaque individu une ambition plus vaste que celle de tous les conquérants civilisés.
L'expérience de tous les siècles a démontré qu'il est impossible d'amener l'ambition à l'essor modéré; qu'elle ne tend qu'aux envahissements illimités , soit chez les agitateurs, soit chez les prétendus modérateurs, qui veulent modérer l'ambition d'aulrui et non pas la leur.
II devient donc évident que, pour se concilier avec la nature, il faut spéculer sur l'ambition illimitée, dont je vais décrire une merveille sociale entre mille, celle de l'affection composée du peuple pour le souverain. Sur ce sujet, on va reconnaître que l'ambition est la plus philanthropique de nos douze passions, et qu'en lui donnant la haute influence en mécanique sociale , Dieu a bien fait
TOUT CE QU'lL A PAIT.
Bref, le tort des civilisés est d'avoir trop peu , et non pas trop d'ambition; d'aimer la simple, celle $ intérêt qui désunit tout , et d'ignorer la composée , l'impulsion A* intérêt et gloire qui concilie tout. C'est le sujet du chap. suivant.