‹ Théorie de l'unité universelle (volume 2)Chapitre 80 sur 105 · CHAPITRE VIH · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIH

Des Testaments harmoniens, et de leurs propriétés ralliantes.

A la suite des ralliements par adoption, il reste à traiter de ceux de consanguinité : ce sont des coutumes qui ne naîtront que par la suite des temps , au bout de quatre à cinq générations , lorsque les hommes seront devenus franchement amis des richesses, et voudront élever leur revenu au septuple effectif, par un développement général de toutes les passions.

Il est donc peu nécessaire de faire connaître ces usages à la génération actuelle qui , modérée en ambition , préférera être moins riche , se borner à tripler son revenu , et conserver ses usages répressifs. D'ailleurs, elle n'aura ni la politesse nécessaire aux moeurs de l'Harmonie, ni le secours subit des quatre voies de ralliement (387).

Elle souhaitera néanmoins de corriger quelques-uns de ses vices, entre autres l'égoïsme des enfants qui, pressésde jouir, souhaitent en secret la mort du détenteur. Tel est le problème à résoudre dans ce chapitre.

Pour créer une vertu si étrangère à nos coutumes, pour habituer les héritiers à désirer la longévité du testateur, on devra sans doute recourir à des méthodes bien opposées aux nôtres. En traitant ce sujet, il faut, je l'ai dit, transporter le lecteur dans la planète Rer&chel.

Cet astre n'étant pas favorisé des lumières de la philosophie, ne connaît pas la coutume du mariage : les unions sexuelles s'y opèrent librement, comme nous l'avons vu à

452 AsaocuitoN composée.

Otanïti, et comme on. le voit encore chea divers peuples, tels que Javanais, Népauliens [Hamiliens, Lancé rot iens , femmes un mari par mois], etc.

Ladite planète étant depuis longtemps en pleine harmonie, ses habitants jouissent d'une longévité qui permet souvent à l'homme de voir son septième descendant.

Telles sont les deux voies d'équilibre en consanguinité, rlans Herschel et aslres de pleine harmonie :

Polygamie étendue aux femmes comme aux hommes.

Longévité atteignant de V aïeul au 7e. descendant.

Les successions sont réparties par 1/3 ou 1/2 1 aux enfants de tous degrés; 1/4 aux adoptifs, 1/4 aux amis, épouses, collatéraux.. On lègue fort peu aux épouses (femmes dont on a des enfants); elles ont leur fortune h part , et n'ont pas besoin de legs dans un âge avancé , où il est rare qu'un harmonie» soit pauvre : dans ce cas r le testateur les doterait.

Un homme âgé de 150 ans, n'ayant d'ordinaire que deux ou trois épouses, distribue à ses enfants qui , en cumulant les sept générations , peuvent bien s'élever au nombre de 250, dont moitié vivants y selon la progression

le., 2^., 3e., 4*., 5«., 6e., 7*.

J'ai supposé moitié de vivants , car il ne faut qu'entretenir la population, et non pas la doubler.

Analysons dans cet ordre de choses un résultat fort intéressant, qui est la fréquence des héritages, le plaisir de recevoir de petites hoiries non-seulement chaque année, mais presque chaque saison.

Ilhuriel, décédé à 150 ans, n'a pas donné, selon l'usage civilisé, tout à sa lre. génération : il a un fils et

une fille de IStô ù 150 ans, qui sont déjà enrichis ; H donne de fortes parts aux septièmes et sixièmes descendante, selon leur mérite et selon ses préférences. En «léguant tout à sa première génération, il exciterait les six inférieures à désirer la mort de la première. Son testament contient donc pour ia lignée directe une série d'environ 120 legs auxquels il affecte moitié de sa for Lune. Les deux autres quarts sont de même subdivisés entre une centaine d 'adoptifs continuateurs , et une centaine d'amis et collatéraux, y compris ses épouses.

Sur une planète comme la nôtre , où la vie est trèscourte (elle Test dans tous Jes modes en lr*«. phases de subversion), le testateur peut d'autant moins léguer aux 2°. et 3e. ^générations , que d'ordinaire il ne voit pas la 5e., et qu'elle est d'ailleurs trop jeune pour qu'on puisse lui rien confier. Mais en Harmonie, où la jeunesse ne peut être victime d'aucune fourberie, on lui fait des legs comme aux générations supérieures. On va voir que sans celte coutume d'hoiries disséminées , le ralliement ascendant , d'inférieur à supérieur, ne serait pas possible ; on n'amènerait pas les enfants de tous degrés à souhaiter la longévité des aïeux.

L'héritage d'Ithuriel distribué, comme on l'a vu, se répartira indirectement sur la Phalange entière, car il a légué a plus de 500 personnes [y compris les parcelles que recueilleront les amis et les adoptifs], dont chacune peut bien avoir dans la Phalange môme, soit en consanguins, soit en adoptifs, « cinq à six » héritiers autres que les 300 mentionnés au susdit testament. Au moyen de ce ricochet, la succession d'Ithuriel se répartit avec le temps sur la Phalange entière, estimée de 15 à 4800 personnes, dont 500 ont hérité directement, et 1500

hériteront indirectement au décès des 500 hoirs titulaires.

Et lors môme que le 4/8, au nombre de 202, serait excepté de cette participation , l'hoirie serait toujours distribuée unitairement, puisqu'elle s'étcndraitaux7/8es. , qui en mouvement sont comptés pour le tout. D'ailleurs , ce l/8«. exclu participera aux héritages de quelques autres magnats.

Dans un tel ordre social , si la Phalange contient 40 riches , tout pauvre les considère en masse comme ses donateurs ; car il peut espérer de 55 d'entre eux une portion d'hoirie, soit directement, soit indirectement ; et il devient partisan zélé des gens riches , quand il peut se croire participant à l'hoirie de 55 riches sur 40.

C'est le point où il faut atteindre pour établir l'équilibre dans la passion de famillisme , en faire une voie de ralliement affectueux entre inégaux. Il y a équilibre partout où une passion est développée de manière à contenter la masse de population , collectivement et individuellement.

La morale civilisée nous invite à nous considérer comme une famille de frères [tous unis par l'amour du commerce et de la charte]. Plaisant verbiage ! Lazare, jeune homme très-pauvre , peut-il considérer comme frère le riche patriarche ithuriel, s'il n'obtient pas de sa grande fortune la moindre parcelle, ni en héritage, ni en prestations quelconques pendant sa vie? Lazare peut, en Harmonie, espérer ces avantages : il est peut-être des descendants directs, ou des adopdfs continuateurs, ou des collatéraux, ou tout au moins des héritiers indirects, ceux de ricochet : en attendant, Lazare se rencontre avec Ithuriel dans divers groupes de culture , de fabrique , et dans les repas

de corps que ce vieux magnat donne à ses groupes, à titre de vétéran et doyen d'une industrie où il a brille , dont il aime à s'entretenir, à soutenir les cabales et prétentions.

Lazare qui, aujourd'hui, n'obtiendrait pas les miettes de la table de ce riche , devient donc participant à sa fortune; il aura pour lui des sentiments de frère, et de même pour d'autres magnats de la Phalange , sur qui il fonde pareille espérance. Quant à présent, Lazare peut-il ressentir quclqu'affeclion fraternelle pour des égoïstes de qui il n'a rien à attendre ni au présent ni à l'avenir?

Cet ordre ne s'établira point dans l'Harmonie hongrée, ni même dans les premières générations d'Harmonie composée; mais il est nécessaire de le décrire, pour initier les lecteurs au calcul de ralliement, dont le thème est,

Que l'état sociétaire, en donnant àune passion le plus vaste développement, l'essor en tous degrés de gamme ( selon la table, 111, 356) est assuré d'en voir naître des gages de concorde générale, et des ralliements entre classes les plus opposées.

La thèse appliquée aux familles est d'autant plus digne d'examen, que le groupe familial est parmi nous le plus discordant des 4, et le principal foyer d'égoïsme. Continuons donc à analyser ses relations dans l'ordre sociétaire, notamment en ce qui concerne l'hoirie disséminée sur 7 générations.

Démontrons d'abord que le plaisir d'hériter, si rare en civilisation, devient en Harmonie un charme périodique, et presqu'aussi fréquent que le retour des quatre saisons.

Quelle que soit la longévité des harmoniens, il en meurt chaque année : ne fût-ce que 16, il s'en trouvera,

2 de haute fortune ,

3 de moyenne fortune,

4 de basse fortune, et 7 pauvres.

Chacun aura des parcelles d'hoirie à recueillir sur 4 des 16 défunts, et chacun pourra recueillir au moins sur 14, y compris la chance des ricochets : dès lors les héritages en Harmonie sont une aubaine périodique répétée plusieurs fois par an; elle s'étend aux pauvres comme aux riches, aux enfants comme aux pères. Il faut bien cette périodicité d'héritage, dans un ordre de choses qui doit élever à l'infini tous les plaisirs.

L'amour familial ne serait plus réciproque, s'il excitait à de viles spéculations sur la mort du testateur. Aujourd'hui, l'homme qui jouit le plus du plaisir d'hériter est celui dont les .parents sont frappés d'une mort prématurée. En Harmonie, au contraire, chacun voit les héritages se .multiplier pour lui , en raison de la longévité générale : il en résulte que chacun désire longue vieillesse à tous ceux dont il veut partager l'hoirie. Effet assez inconcevable pour des civilisés , à qui le délai d'héritage inspire une impatience dévorante, bientôt transformée en malveillance , quand le détenteur est tardif à trépasser.

Cette soif d'héritages est entièrement calmée par la dissémination que je viens de décrire ; elle habitue le jeune homme à recueillir annuellement des lots de lignée ou d'adoption : la fréquence de ces récolles le rend d'autant moins avide, qu'il a très-peu de besoins en Harmonie où il trouve, sans dépense, la plupart des plaisirs de son âge. Il s'habitue à considérer les héritages comme fruits successifs dont on attend patiemment les récolles consécutives . On n'est guère désireux de raisins ni de pommes , quand on jouit de la cerise et de la fraise ; mais si on n'avait

dans le cours de l'année qu'un seul fruit d'une semaine de durée , on aurait cinquante semaines de violente impa^ lience : telle est la situation des héritiers civilisés ; la chance est bien pire pour le grand nombre , qui n'a aucune hoirie à espérer.

La jeunesse, en Harmonie, n'a rien de ce caractère ignoble et rapace des légataires actuels qui, attendant tout ou presque tout d'un seul côté, sont réduits à souhaiter la mort de celui dont l'existence prolongée les prive du total. Un harmonien, recueillant chaque année quelque legs, patiente sans peine sur les hoiries différées; il les considère comme une réserve assurée ; il se plott à voir quelques patriarches prolonger leur carrière , amasser, grossir le trésor dont portion lui est garantie. Il spécule sur cette réserve, comme un homme aisé sur les bois dont il diffère la coupe, afin qu'ils gagnent en hauteur et maturité. Tel un héritier harmonien souhaite, pour son intérêt même, la longévité des testateurs; et lorsque l'hoirie lui échoit, il peut dire avec sincérité : J'aurais désiré qu'elle fût différée de 20 ans. [Il les aime réellement.]

(Nota. I/aflluence de dignités et fonctions publiques produit, en Harmonie, même générosité chez tous les prétendants, aujourd'hui si impatients de la mort de leurs supérieurs.)

C'est donc dans la grande subdivision des héritages , et dans la coutume des 5 è A ordres de legs, ceux de lignée directe, ceux d'adoption industrielle, ceux de collatéraux, ceux d'amis, amantes, etc. , que réside le germe de ralliement entre les jeunes héritiers et les vieux donateurs. Cette dissémination est impraticable hors de f'état sociétaire : l'état civilisé, en forçant à concentrer les héritages sur un très-petit nombre de têtes, fait éclorede part et IV. 20

d'autre les germes de haine. S'il faut attendre d'un seul point le tout ou majeure partie de son bien-être , le jeune bomme, en butte aux privations, ne peut pas aimer les détenteurs de son futur patrimoine.

Aussi tous les vieillards opulents de civilisation sont-ils plutôt hais qu'aimés de leurs hoirs; ils le savent; ils se défient d'eux et cherchent ailleurs des amis. Ils sont d'autant moins aimés, que le lot est plus copieux. L'héritier se dissimule cette ingratitude ; il se persuade qu'il ne les hait pas : mais est-ce aimer un homme , que de lui souhaiter en secret un prompt départ pour le grand voyage? Effet inévitable des hoiries concentrées et limitées à un petit nombre de successeurs!

Ainsi l'ordre civilisé, en comprimant l'essor des passions, en les restreignant dans un cercle étroit, transforme en germes de haine tout ce qui serait gage d'affection dans le cas de vaste essor. Notre système social crée à chaque père , dans ses enfants , une troupe de conspirateurs intentionnels : ils le sont même involontairement , et les exceptions confirment la règle. D'ailleurs, il n'y aura jamais de franche piété filiale, tant que l'état des choses poussera à désirer prompte jouissance de la succession , désir qui implique celui de la mort du père ou détenteur de la proie convoitée. Les rois sont plus que d'autres sujets à cette disgrâce, leur place étant, pour l'héritier, l'objet d'un violent désir.

Sur ce point la politique familiale se trouve , comme l'administrative , en état de simplisme et fausse position. ( Ullerpause , 532. ) Elle met aux prises les deux ressorts, affection et intérêt. C'est vouloir que l'un des deux étouffe l'autre; or, ce ne sera pas, en civilisation , l'intérêt qui cédera le pas aux devoirs d'affection; il faut un méra-

nisme qui les concilie, et qui fasse trouver les convenances d'intérêt dans la longévité même. Il n'est d'autre moyen que les hoiries disséminées en 3 ou 4 ordres ; effet résultant des deux conditions de Polygamie bissexuelle et longévité septigénère. A ce prix, le descendant ressent pour l'ascendant une affection composée, ou le vœu de l'intérêt coïncide avec celui de l'amour filial , et milite spéculativement pour la longévité.

Quelle cacophonie, quelle duplicité d'action dans tout le système des affections familiales civilisées! La fausseté en est si avérée, que chacun, après la mort d'un père , félicite hautement et crûment le fils héritier sur ce qu'il va enfin jouir. Cet enfin est synonyme du tandem custode remoto : on s'avoue nettement, après la mort du père , que le fils était impatient de cette mort , comme le jouvenceau d'Horace l'est du départ de son pédant.

A la vérité, ce n'est ni au fils, ni en sa présence, qu'on tient ce langage , mais en son absence ; on raisonne sur ce ton dans les compagnies les plus morales , dans celles où l'héritier viendra, un quart-d'heure après, jouer la comédie et assurer qu'il aurait voulu que celte jouissance fût différée de 20 ans. On sait ce qu'il faut en croire.

Je ne saurais trop accuser cet odieux mécanisme des hoiries concentrées, qui excite l'héritier à souhaiter la mort du bienfaiteur, même d'un père, et à plus forte raison d'un frère, d'un oncle, et d'un parent éloigné. Ainsi, le civilisé est poussé dans la tombe par ceux mêmes dont il fera le bonheur : juste représaille de la nature contre cet ègoîsme paternel qui donne aux chefs de famille un cœur de fer pour tout le reste du genre humain, et leur persuade qu'ils ne doivent de sollicitude qu'à leurs enfants ! Si chacun est vertueux pour accorder sa tendresse à l'ob-

jet de sa passion exclusive , il s'ensuivra qu'une dévergondée comme Messaline, une empoisonneuse comme Locuste, seront des âmes sensibles, parce qu'elles sont affectueuses pour leur enfant ou leur amant.

Il reste à parler d'un 2e. ralliement en titre de consanguinité; c'est le descendant, du supérieur à l'inférieur t par les lignées en majorité.

Sur 1 ,600 individus dont se compose la Phalange, le patriarche Ithuriel est parent de la majorité : en effet ses descendants vivants en ligne directe s'élèvent à 120 au moins ; sesadoptifs au même nombre ; total 240 : soit 200, formant le 8e. du canton; en ajoutant les collatéraux de cette lignée directe, on aura au moins le quadruple, 800 et 200 ; total 1,000 : c'est plus de moitié de la Phalange; de sorte qu'Ithuriel, par esprit de famille, est forcé à désirer le bien public, le bien de la Phalange entière, dont les 5/8es. sont ses parents, et les 3/8". sont d'anciens amis ou jeunes co-sectaircs en industrie, d'anciennes maîtresses ou leurs enfants. Cette impulsion est ralliement descendant, établi du supérieur en âge à tous ses inférieurs.

Ici , comme dans le régime des hoiries disséminées , le mécanisme devient composé : le même esprit familial qui porte un civilisé à désirer le bien de sa famille aux dépens du bien de la masse , portera Ithuriel à ne désirer que le bien de la Phalange qui est en majorité sa famille, et en minorité son amie. Ici enfin l'intérêt familial se trouve d'accord avec l'intérêt public dont il est sans cesse isolé dans le mécanisme civilisé. Ce ralliement par majorité de lignée pourrait être le sujet d'un ample chapitre, si le défaut d'espace ne me forçait à abréger, il resterait à ajouter, sur ce quadrille de liens familials d'Harmonie, quelques

observations générales qui seront mieux placées aux Post-alables.

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