‹ Théorie de l'unité universelle (volume 3)Chapitre 157 sur 163 · POLITIQUE DE L HOMME DES CHAMPS · texte numérisé non relu

POLITIQUE DE L HOMME DES CHAMPS

Il Ta régénérer les campagnes. Il doit, en politique ainsi qu'en morale, débuter par se contredire. On n'est pas bon philosophe sans cette condition de souffler à la fois le chaod et le froid. Delille s'y montre fidèle; aussi nous peint-il d'un côté :

« Ces enfants dans leur fleur desséchés par la faim, » Et ces flUes sans dot, et ces Tieillards sans painë

Puis d'un autre côté :

« Là des Tieillards buTant content aTec délices,

* L'un ses jeunes amours, l'autre ses Tieux serrices . »

Il faudrait que les Tieillards, dans un hameau si Tertueux, employassen f à un achat de pain pour les enfants desséchés , cet argent qu'ils prodiguent au cabaret. Mais où en serait la philosophie , si on lui disputait le droit de se contredire à chaque page ?

ATant de nous dépeindre ces enfants, ces fifles, ces Tieillards desséchés par la faim , il nous aTait montré l'homme des champs répandant autour de lui son bonheur, assurant la Tertu de la Tieillesse et de l'enfance : TOyons par quels moyens.

D'abord par la loi agraire, selon Tavis de Mentor (478) : c'est le

secret de toas les moralistes. Celui-ci, en parlaat de la pauvreté qui dégrade, et des privations du pauvre» dit aai sages amis des champs :

« Partagez avec lui votre riche récfUte, »

Précepte qui sera bien goûté par les paavres : si le seigneor veut partager avec eux, tout le hameau arrivera à la douce fraternité. Mais où^ouTer ces seigneurs disposés à partager leur récolte avec les paysans? On en trouvera plus aisément de ceux qui veulent dépouiller les paysans du nécessaire.

Ce n'est pas là un obstacle pour notre sage; sa politique va remédier à tout en s'associent aux concerts sublimes de la nature, et appelant au secours de ses bienfaisants projets, toutes les autorités du hameau, composées de deux personnes , le curé et le magister ; il ne dit rien du maire, du juge de paix, du percepteur, des gardes-chasses, des rats de cave ni des gendarmes. Geui-là sont exclus de participer aux concerts sublimes de la nature : tout va rouler sur le curé et le magister. Toutefois notre sage ne veut pas d'un curé ,

« Qui sua l'bs9bit do joiib compose sa morale. »

U veut donc un curé libéral, un esprit indépendant et philosophe, s'affranchissent des doctrines régnantes. Reste à savoir si les grandsvicaires du diocèse voudront former de pareils curés , ni même les placer en cas qu'il en existe. Je ne m'arrête pas à discuter cette affaire qui n'est point de ma compétence; mais je gagerais que tout seigneur dira au curé de son hameau : «Gardez-vous de suivre ces principes de Thomme » des champs ; n'allez pas croire, d'après lui, qu*un curé doive fronder » Tesprit du jour, s'isoler de la politique dominante , ni qu'il doîTO

» Des préjugés aussi préserver le jeune âge : »

» lui enseigner philosophiquement ,

» que les hommes naissent libres et égaux en droit»;

» que les grands ne nous paraissent grands que parce que nous

* sommes à genoux; » que les prêtres ne sont pas ce qu'un vain peuple pense , etc.

» Loin de là, opposez à toutes ces maximes indépendantes, des pré- » jugés salutaires, gravez-les dans l'esprit de l'enfance, et composez » soigneusement vos leçons morales sor l' esprit du jolr, si vous voulez » être promu à quelque poste avantageux. » .

Telles sont les instructions de tout seigneur ou curé du hameau ; le contraire des préceptes du bel esprit Delille, qui a oublié de donner à ses curés de hameaux des revenus d'archevêques. Il n'en faudrait pas moins pour l'exercice des vertus qu'il leur assigne. Ils vont secourir

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tous les pauvres, concilier tous les débîits, établir partout la douce fraternité philosophique 1 1 1 On pourra supprimer les juges de paix, les procureurs et les gendarmes, dès qu'on aura des curés endoctrinés par un homme des champs^ et dotés d'un revenu de vingt mille firancs.

Plaisant égarement du bel esprit I Mais la civilisation ne se repait que de ces contes ridicules; elle veut qu'on lui montre, en vers et en prose , des torrents de vertus et de bonheur dans les innocentes campagnes où chacun, sans avoir des yeux aussi exercés que notre ami des champs, voit de toutes parts comme ce sage l'a vu plus haut ;

« Desenfantsdanslenr fleur desséchés par la faim > » Et des Allés sans dot , et des vieillards sans pain. »

Est-ce avec des rimes et des phrases qn'on remédie à tant de misères T Est-ce avec un triumvirat de médecins tels que le sage des champs, le curé et le magister? Voyons ce que Delille nous dira du troisième.

Il nous apprend que les enfants ou fils du hameau lui lancent de» boulettes au menton. Sur ce, le pervers ami des champs se joint aux polissons du hameau, pour ricanner le magister, et dit ironiquement :

« Il sait, le fait est sûr, lire, écrire et compter. »

;N'est*ce donc pas assez et doit-il encore être poète et académicien ? S'il enseigne aux paysans à lire, écrire et compter, c'en sera déjà plus que n'en sait votre caravane d'amis des champs rassemblés au château, et dont la plupart ne sauront pas faire une division complexe.

Amorcé par l'appât d'une description, le poète ne manque pas dé faire un portrait de mentor pèdantesque, sans oublier la verge pliante dont il étrille moralement les flls du hameau. Il termine par dire : eRC€uragez-le donc : — mais à quoi ? à fustiger les enfants ? — ?ïon, non : à répandre les saines doctrines de l'amour des champs i^eh I quel succès faut-il espérer, si vous, seigneur, et vos 80 godailleurs, tournez sa science en ridicule, et souriez à la tourbe de polissons qui lui lancent des boulettes au menton ? Là où l'instituteur est insulté, haï par les enfants et raillé en secret par les grands , il n'y a ni institution , ni moralité.

Après avoir ainsi préludé à la régénération des hameaux, notre sage va consommer l'œuvre par un coup de haute politique. Il transforme d'un trait de plume tous les grands seigneurs en apothicaires de canton.

« Dans les appartements du logis le moins vaste,

» Qu'il en soit un où l'art, avec ordre rt sans faste,

» Arrange le dépôt des remèdes divers>

» A ses infirmités (du paysan) incessamment offerts.

» Menez-y vos enfants , etc., etc. :

» Que surtout votre fille amenant sur vos traces

» La touchante pudeur, la première des grâces, etc. »

573 ASSOCIATION OOMPOSÉC.

Ainsi , pères «t eninits dn diàtean doivent devenir afMittiJeaireSy s'iift* veolent suivre le sentier de Tanioor des champs. Cependant il ne faut pas notais de 6 ans d*étude pratique et théorique pour former un bon pbannacien. Dès lors les grands seigneurs qui se destinent à la robe ou à Tépée , devront laisser en suspens leur instruction , négliger la jurispmdence et la stratégie , pour étudier la phannacie frès^omplétcmait; car le villageois ne sait rien manutentionner ; il faudra lui préparer ses droguesjdans rofficine du château. Qud doux charme pour la demoiseUe q ui , avec sa touchante pudeur, est spédatement chargée de l'apo» thicairerie par notre sage 1 Quelle facilité pour l'amant, qui enverra la matrone demander ostensiblement une prise de rhubariie , et remettre un billet doux I On pourra à volonté s'introduire, lier une intrigue avec la châtelaine devenue pharmacienne : quelle vaste carrière aux vertus champêtres I ^otre poète s'en extasie, et apostrophant tous les seignenrs qui ne se font pas apothicaires , il leur dit :

« Cœurs durs, qui payes cher de fastueux dégoàts, » Ah I voyes ces plaisirs, et soyez-en jaloux. •

Il y aura ici des jaloux de plus d'une espèce, et je ne répondrais pas que les pharmaciens de profession ne ftilminassent contre cette nouvelle morale , qui sera pour eux un signal de mine totale; car dn moment où les grands seigneurs seront tons apothicaires, donnant gratuitement ou à crédit les drogues au paysan, il est clair que les apothicaires patentés seront réduits à plier bagage. Cette révolution pharmaceutique sera accompagnée de plusieurs autres qu'il est bon d'indiquer.

D'abord les seigneurs obligés de former ches eux une phannacie . sous peine d'être déclarés cteurs durs, achèteront leur assortiment ches le droguiste de la ville voisine. Ils seront attrapés, Dien sait : on leur glissera tons les rebuts de magasin, vieilles drogues sans vertu et fausses drogues malfaisantes; écoroe de cerisier en place de Idna, etc. : les pauvres paysans pâtiront de ces duperies ; les malades paieront le tribut à la nature; et les apothicaires de la ville, furieux de voir leurs bontiqnes abandonnées, diront que les campagnards immolés ont bien mérité lenr sort en prenant des remèdes chei les intrus.

Entretemps : les seigneurs désappointés par ce début maladroit, aviseront à mieux opérer; ils formeront un comité pour diriger les achats et aller aux sources. On écrira à Marseille et Livourne pour se mettre au cours des mannes et du séné; à Londres et Amaterdam pour connaître les mouvements des jalaps et des ipéeacuanhas , et peu à peu nos grands seigneurs se trouveront engagés dans le tripot commercial ; car dn moment où l'on saura que ces nouveaux amis dn cominerGe pré-

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sentent tM>nne garantie « on les amorcera comme dans les maisona de jea, par an débat engageant; d'abord une petite spécahition en foUicoles de séné; pais un accaparement de jalaps ou de casses; ensuite un plus grande et peu à peu on les lancera dans le haut tripotage des cafés et des grains. On en a yu cent, dans le cours de la réyolution , dissiper de cette manière de superbes fortunes patrimoniales. Voilà le piège où les conduirait le songe creux de notre philanthropique homme des champs. MM. les seigneurs , quoi qu'en dise le sage , laissez aux apothicaires le soin de préparer potions , loques et pilules. Un adage dit : que chacun fasse son métier, et les vaches seront bien gardées.

(Nota.) Je n'ai cité dans cet article que les ridcules du premfer chant, dont encore j'ai omis la majeure partie.

Dans le 2". chant, notre sage se fait ministre de l'intérieur ou peu s'en faut; il construit des canaux, s'empare des traTaux publics, dirige la proTince entière. De sorte qu'avec un pareil sage dans chaque province, le ministre n'aurait plus rien à faire. Mais ce n'est plus trois cent mille francs de rente, c'est un million au moins qn'exige ce rôle moral.

Combien de peryers se converth*atent à l'amour des champs, si on Toulait leur assurer un tel reyenu, indispensable pour exercer cette noureUe sagesse champêtre.

Le poète nous la définit : « Une heureuse habitude des sentiments doux et modérés, d'où réstUteni ces émotions paisibles, également nécessaires au bonheur et à la i>ertu. Quel roucoulement moral et quel plaisant écrivain , avec ses émotions de vertu paisible et modérée qui exige lin million de rente! Quelqu'un a dit que, pour éteindre un incendie, il faudrait y jeter le Bélisaire de Marmontel; ajoutons-y V Homme des champs, ouvrage d'autant plus fade, que l'auteur l'a composé pour se justifier du reproche de ne pouvoir rien imaginer, ne savmr ni voler de ses propres ailes , ni faire choix d'un sujet intéressant.

Laissons l'homme des châteatix avec son chantre glacial et ses lieux cooununs de morale épicurienne; je ne m'occupe pas ici de littérature, mais des empiétements qu'ont faits la littérature et le bel esprit sur le raisonnement ; c'est le sujet de conclusion.

Un auteur dit qub l'espbit est dne sobte de luxe , qui détbdit le BON SENS GOMME LE LUXE DETRUIT LA FORTUNE. Telle cst Vinflucnce de l'esprit sur noire siècle, oii il envahit tout. On ne vent plus , même sur les sujets les plus graves, que du bel esprit, sans acception du sens commun. Le siècle n*a pas la sagesse de faire à chacun son lot distinct, d'assigner au bel esprit le domaine littéraire, et d'exiger en politiqtte sociale du sens commun , c'est-à-dire des théories compatibles avêc Vexpérience.

D'après ce travers de notre sièele, c'est au tribunal littéraire que sont jugés les kiventeurs; en n'examine pas s'ils apportent des procédés utHes, des voies de prompte restauration» Von exige pour titre exclusif, les charmes du style. Qu'un livre contienne autant d^cLbsurdites que de phrases, peu importe; chacun, sur ce reproche, répond, cela est bien écrit; le charme du style, Toyez-yous, il n'y a qae çà. Tel est le refrain général en France ; le bel esprit n'avait pas empiété de la sorte, à l'époque où BoUeau le plaçait au second rang, même en poésie » disant aux poètes :

4 Aimez donc la raison ; que toujours vos écrits

> Empruntent d'elle seule, et leur lustre et leur prix. •

Aujourd'hui la raison n'est plus comptée pour rien , même en fait de sciences utiles . et le traité de la plus importante des découvertes ne sera jugé que sous les rapports du style, de la méthode, de la distribution des matières.

Encore une fois, il n'y a ici que de\kx choses à examiner, la théorie abstraite et la théorie concrète de V Association.

Eif ABSTEAiT , il faut discutcr la thèse de duaiité du destin social . (//, 36): disserter sur cette possitnlité de deux mécanismes industriels, Cincohérent ou état moirelè et faux actuellement régnant . et le sociétaire ou combiné encore inconnu.

En GONCBET, il faut discuter si l'auteur a vraimient trouvé le procédé d'Association,. si la Série passionnelle est la voie efficace; il faut, en cas de doute, sommer les sceptiques d'en rechercher un meilleur, et provisoirement soumettre celui-ci à une épreuve : quel qu'en soit le stijle, fût^il expliqué en patois, il n'est pas moins le premier et Vunique procédé sociétaire qui ait été proposé , et le setU d'accord avec les vues de la nature, puisqu'il est le seul conforme à l'Attraction, le seul adapté à toutes les impulsions naturelles de tous sexes et de tous âges.

Les faux jugemeuts sur cette opération et les délais qui en peuvent réstUter seront si préjudiciables au genre humain, qu'on ne saurait trop le prémunir contre le tort de traiter et juger en affaire littéraire l'exposé de la plus préciet^e découverte. Répétons que ceux qui veulent des charmes de style , en peuvent assez trouver dans 400,000 tomes de scienees incerlaines et de romans. Quelle bizarrerie à la nation qui passe pour la plus amie de la variété, de tombei- dans l'excès contraire sur ce qui touche aux écrits scientifiques, et vouloir partout de la muscade , partout du beau style l J'en ai suffisamment dénumtré les abus, dans cette analyse partielle des visions de DeliUe et Fénélon. N'est-ce pas assez prouver qu'un inventeur qui se recommanderait comme eux, par cet étalage de faux l)riUants, serait suspect d'être comme eux un champion de déraison ? Est-ce là ce qu'on doit rechercher dans un traité de mécanique passionnelle? Et après tant de malheurs qui ont pesé sur la génération présente, n'est-il pas temps enfin qu'elle apprenne à distinguer entre les emplois de bel esprit et de raisonnement, et qu'elle reconnaisse l'inutilité de la rhétoriqm, et le besoin exclusif de la justesse, dans une théorie d'oii dépend le changement de sort de l'humanité.

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