LIVRE IV. SECTION VIU. S
se trouve, dans chaque pays» ligué avec l'agriculture, pour garantir les producteurs des fourberies et rapines du commerce libre, et entrer on partage des énormes bé* nëfices qui passent aujourd'hui entre les mains des intermédiaires improductifs, nommés marchands, ban-^ quiers, etc.
D'après le retard de ces dlivers traités, ma théorie d'équilibre doit sembler bien incomplète : il y manque d'ailleurs une analyse des passions, dont j'ai donné le plan (III, 357), et beaucoup d'autres détails théoriques sur les caractères. Dans l'impossibilité de traiter tant de su-^ jets dès la l^^. livraison, j'ai dû m'en tenir aux problèmes d'équilibre interne, dont certaines portions peuvent sembler trop peu détaillées. J'y suppléerai dès qu'on m'aura fait à cet égard des observations régulières* (Ce n'est guère par là qu'on débute en France. )
Au reste, ce premier traité, quoique bien incomplet, suffit à ramener tout lecteur à des opinions judicieuses sur la destinée ; à lui prouver, !<>. que léS nations industrielles sont faites pour l'Association , et non pour le morcellement ; S9. que le Sauvage a raison de refuser l'industrie , tant qu'on ne la lui présente pas en ordre sociétaire et attrayant; S^. qu'il n'est pas d'autre méthode compatible avec l'Attraction industrielle, que celle des Séries, adoptée par Dieu dans toute la distribution de l'univers , et dont l'introduction peut seule élever le mécanisme social à l'unité d'action avec le système de l'univers.
FIN DE Là HUITIÈME SECTION.
560 ASSOCIATION COMPÙSÉE.
POST-LOGUE.
Le bon sens banni, dans l'âge moderne, par le bel esprit.
Enfin les voiles d'airain sont enlevées, la théorie des destinées matérielles et sociales est évidemment découverte : la nature n'a plus de mystères ; elle nous en livre tout le grimoire. Adieu les verbiages d*impossibiiHé et d'impénétrabilité derrière lesquels se relranchaU le sophisme : plus de profoDdes fcofondeurs, pius d'épaisse épaîsseor.
Il est maintenant avéré que Dieu ne voulait rien nous cacher suites causes et les fins du système de la nature. Je dis LES CAUSES ET LES FfNS^ puisque notis ne connaissons jusqu'ici que dès EFFETS, sans pouvoir expliquer les causes ni déterminer les fins du mouvement et de ses désordres actuels , sans prévoir dans quel cas ni à la suite de qu£lles opérations l'Harmonie succéderait à cet état de subversion matérielle et sociale de notre globe.
Que nous servent des sciences bornées à Vanaiyse des effets , aux tableaux du règne du mal ? Vaines lumières, tant que nous ne savons pas nous élever au calcul des voies du bien ! J'ai suffisamment établi , dans ces premiers volumes, qu'il^ faut se défier de ces sciences : mais il est un piège que je n'ai pas assez signalé , et oU tomberont la plupart des lecteurs; c'est le piège de la rhétorique, non moins dangereux que celui du sophisme.
Battus par le raisonnemmt et hors d^état de luUer à cette arme, les sophistes attaqueront sur le style ; comme si un inventeur était un prétendant à f Académie, obligé de s'éiayer de faconde oratoire. Il faut, en terminant, prémunir encore le lecteur contre ces prestiges de style et de méthode.
Je le répète , les méthodes employées jusqu'à présent sont nécessairement vicieuses , puisqu'elles n'ont rencontré que des impénètrabUités là où ma théorie a pénétré d'emblée, sans autre effort que de suivre les douze principes [II, 139), recommandés par les savants mêmes qui s'obstinent à n'en faire aucun usage.
Quant à la magie du style, il n'est pas de leurre dont on doive plus se défier en fait de découvertes; elles sont plus que douteuses, lorsqu'elles n'ont que le style pour recommandation. Exiger d'un inventeur
P08T~L0GUE. 56f
te fard de ta rhétoHque , ce terait lui donner le privUége de jonglerie et de déraison , dont usent tous les favoris de Pol^mnie, Ce n'est pas eUe qu'on doit prendre pomr arbitre dans une affaire d'où dépend le sort du numde : il faut des preuves expérimentales , et non des illusions oratoires.
J'ai démontré à V Ultra-Pause le danger de ces utopies étayées . comme le Télémaque , des charmes du style. Je vouUns étendre cette critique à une gamme de sophistes ; le parallèle de leurs contradictions aurait pu dissiper beaucoup de préventions philosophiques : mais Migé d'abréger cette facétie, j'insiste une seconde fois sur le tort d'exiger, en politique sociale et surtout en matière de découvertes, ce bel esprit qu'on exige en lUtérature.
Je vais Vanalyser dans un des coryphées de la littérature moderne , Delille , digne par sa déraison de prendre place à cùté de Fénélon , déjà cité sur le même sujet. C'est JOelitte qui va faire les honneurs du second article. J'examinerai quelques pesanteurs de son premier chant de rhomnoe des champs : elles nous fourniront d'importantes conclusions sur l'influence du bel esprit en aberrations moreles et politiques, et sur la duperie du siècle, qui exige des inventeurs le talent des rhéteurs. Suum caique.
MORALE DE l'hOMME DES CHAMPS.
Selon l'usage des moralistes , eelui-el débnte par les cootradictions et l'intolérance ; il dit, aux premières lignes :
« Mais quoi, l'art de jouir et de jooih des champs,
I» Se peut-il enseigner? Non sans doute , et mes chants,
» Des austères leçons fuyant le ton sauvage,
» Viennent de la nature offrir la douce image;
» Inviter les mortels à s'en laisser charmer.
n Apprendre à la bien voir, c'est apprendre à l'aimer. »
On croirait, à ce début, qu'il va tr^er de la nature champêtre; il n'en dit pas un mot; il ne met en scène que ses fantaiùes morales auxquelles il veut astreindre tout le monde, seos peine d'être déclaré endenti des champs , ennemi des saines docliriDes , eMMini des torrents
de lumières.
Après avoir dit que l'art de jouir des champs ne se peut enseigner, il veut l'enseigner dès la page suivante, oii il gourmande Hondor sur ce qu'il ne sait pas jouir des champs ; il. le raillé amèrement, prouvant qu'il va s'ennuyer parce qu'il veut finre bonne chère à la campagne , et qu'il veut au sortir du dioé repartir pour aller à l'^ra.
II y bdUlera, dit notre moralifte : j'en doate; quelques nympties du théâtre Tiendront égayer sa loge, et on y l>AiUem moins que dans le salon moral de YOtre homme des champs ,
à côté ... « Vu piquet des graves douairières ,
• Du loto du grand oncle et dû wisk des grands-pères, •
Mondor est pen tenté de cette cotterie surannée ; il réunit dans son cbâtean une compagnie fort différente; dès-lors c'est un ennemi des champs qu'on crible charitablement de quolibets.
Dans son château .... Vennui Le reçoit à la grUle et se traitie avec tut,
Au dire du poète, qui en a menti, comme dans tout le cours de son poème : les mondors ou flnancieps sont des gens qui , à la campagne comme en ville, sarent jouir de la vie aussi bien qu'on le puisse en civilisation.
Que d'intolérance et de contradictions ? Il a promis de fuir le ton sauvage des austères leçons ; et le voilà diffamant tous ceux qui ne veulent pas imiter son sage; dictant ses lois en pédagogue, sans vouloir permettre que chacun jouisse des champs comme bon loi semble , et s'en aille lorsqu'il est rassasié de ce médiocre plaisir. A l'en croire , nos sens grossiers ne savent pas apprécier les charmes de la nature.
« Apprendre à la bien voir, c*est apprendre à Vaimer. •
Ehl que nous fera-t-il voir de neuf dans cette nature champêtre? La fantasmagorie morale; vingt rêves de bonheur dont pas un n'est compatible avec le sens commun. Lisons-en l'avant-goût dans sa préface contenant le plan de l'ouvrage.
« Dans le premier chant, dit-il, c'est le sage qui, avec des sens » plus délicats et des yeux plus exercés que le vulgaire , parcourt , • dans leurs innombrables variétés , les riches décorations des scènes » champêtres, et multiplie ses jouissances en multipliant ses sensa- » tiens. »
Que de raffinement sensuel pour un sage moraliste I ne ferait-il pas mieux de modérer ses passions, selon tant de fameux auteurs? Mais où tronvera-t-il cette innombrable variété de riches décorations » si sa campagne est située de Paris à Oriéans, où l'on ne voit que de tristes plateaux , toujours uniformes, nus et désolants par leur immensité et leur monotonie? Notre sage , dira-t-on , saura choisir un meilleur site : cela est douteux, car de tant de sages qui abondent à Paris, aucun n'a su choisir le seul local où l'on puisse trouver VinnomhraMe variété de riches décorations naturelles; c'est l'amphithéâtre de Poissy. Continuons sur les prouesses du sage
POST-LOGDE. o63
« Sachant se rendre heureax dans son habitation champêtre, il trait vaille à répandre autour de lui son bonheur d'autant plus doux, qu'il » est pliAS partagé. » Mais s'il yent répandre parmi les paysans qui l'entourent, cette manie de raffiner ses sensalions, multiplier ses jouissances, et par suite ses dépenses , il en fera des voisins très-dangereux et très-fripons; plus ils acquerront en délicatesse des sens, plus ils inclineront à griveler sur le seigneur à cent mille écus de rente pour se rapprocher de son bonheur sensationnel. Aussi un seigneur prudent ne cherche-t-il point à exciter chez le paysan cette sensualité, cette avidité de sensations perfectibilisées.
Je doute que la religion et la politique s'accordent sur ce point avec notre sage ami des champs ; elles ne veulent pas de paysans si recherchés, si perfectionnes; on ne leur laisse pas même l'enseignement mutuel , de peur qu'ils n'apprennent trop tôt à lire et à raisonner sur le budget, sur les lacunes de 20, 40, 60 millions.
■ L'exemple de la bienfaisance lui est donné par la nature même * » qui n'est à ses yeux qu'un échange éternel de secours et de bienfaits. n II s'associe à ce concert sublime, appelle an secours de ses vues » bienfaisantes toutes les autorités du hameau qu'il habite (le curé et R le magister), et par ce concours de bienveillance et de soins, assure » le bonheur et la vertu de la vieillesse et de l'enfance ! 1 1 »
On est étourdi, après avoir hi ce pathos oratoire, ce déluge de pensées libérales , véritable enfilade de mots dénués de sens. La nature n'est rien moins que bienfaisante ; elle ne donne rien à celui qui n'a rien. Les seigneurs ne s'associent point aux concerts sublime» de la nature; ils ne s'associent qu'aux ligues de féodalité pour pressurer le paysan ; ils ne voient pas des autorités dans le curé et le magister; ils com^ mandent au magister comme à un pied-plat; et quant au curé, s'il veut être admis au château , il faut qu'il suiv« l'ordre. D'ailleurs, le seigneur ne veut pas tant d*acolytes pour assurer le bonheur du hameau, il ne veut que lui, les gardes-chasses et le percepteur ^ il exige que la vieillesse et l'enfance mettent leurs vertus à bien obéir et bien payer; fort éloigné en cela de les appeler au partage de ses richesses et de ses sensations , comme le prétend notre poéte^
Et c'est avec ces balivernes morales que Delille veut nous enseigner à connaître la nature champêtre, en disant :
• Apprendre à la bien voir, c'est apprendre à l'aimer. »■
Nous l'iivons vue de plus près que lui, qui ne Fa aperçue que dés balcons du château, et c'est pour l'avoir vue de très-près, que nous ne l'aimons pas, et que nous préférons la nature des château à cell» des champs.
564 ASSOCIATlOIf COMPOSÉE.
« Soyez rhofflme des champs , Tofre rôle est snbliine. «
Ouais I analysons les sublimités du rôle de .cet honune qui , dit-on , aime la campagne en yrai sage, et qui sait
« Qu'il vaut mietix, sous ses humbles lambris,
» Vivre heureux au hameau, qu'intrigant à Paris. »
Le poète nous apprend que le Trai sage a sous ses humbles lambris . une meute immense et fait de grandes chasses au cerf. Il fallait bien cela pour amener une description de la chasse, car DeliUe n'a jamais qu'un seul but, c'est de faire des descriptions souvent hors de propos. Aussi, en traitant de plaisirs des champs, débute-t41 par décrire tons les jeux de la Tille: billard, wisk, échecs, trictrac. Il a la manie de rhypotypose, comme Perrin-^andin a celle de juger. Hors du genre descriptif et des traductions, il devient, quoique bon phrasier et bon rimeur, le dernier des écrivains en imagination et en raison.
Le sage qu'il nous dépeint est un épicurien qui, pour vivre heureux au hameau, imite la frivolité des libertins, ne cherche que nouveauté et rafOnement dans les plaisirs champêtres.
« Levulgaireauhasard jouit de leur beauté;
• Le sage veut choisir : tantôt la nouveauté
» Embellit les objets; tantôt leur déclin même,
» Aux objets fugitifs prête un charme qu'on aime.
» Le cœur vole an plaisir que l'instiCnt a produit,
» Et cherche à retenir le phiisir qui s'enfuit. »
Eh I comment concilier ce sage avec la morale qui vent qu'on réprime ses passions, et qu'au lieu de cet amour de nouveauté et de voluptés sans nombre, on se borne à aimer la vertu et la constitution? Gomment DeHlle ne s'aperçoil-îl pas qife , sous le masque d'un sage . il n'a peint autre chose qu'un sybarite renforcé?
Pour en juger, voyons les prouesses de la cohue que ce sage assemble sons ses humbles lambris, où pendant l'hiver il n'amène pas moins de 80 individus et 40 chevaux; total, 120 bouches à nourrir. Tous ces grands-pères jouant au wisk, ces grand-mères jouant au piquet, et ces grands-oncles jouant au loto, sont escortés d'une foule de neveux et petits-neveux, fils et petits-fils. Les jeunes gens forment, dit-il ,
« Un essaim étourdi, » Poussant contre l'ivoire nn ivoire arrondi, >
G'est-à-dire , faisant la poule au billard. 11 se trouve nécessairement dans cette cohue, bon nombre de jeunes sœurs, nièces et cousines. On voit que les familles sont arrivées par volées de trois générations, depuis
POST-LOGUE. 565
les grandf-pères jusqu'aux marmots; qu'elles ont amené chevaux, cochers, laquais et soubrettes ; de sorte que VhaMtoHon champêtre du vrai sage contient, en étrangers seulement, au moins 80 amis des
champs avec leurs chcTaux; car la belle compagnie ne va pas à pied.
Pour exercer ce genre d'amour des champs , il ne faut pas moins de trois cent mille francs de rente. Ces 80 parasites ne Tiyent pas de peu , selon notre poète; ils font sauter les bouchons des flacons délectables , et leur carayane morale n'est pas moins amie des vignes que des champs.
L'étiquette régnera jusqu'au soupe; mais une fois la séance levée et l'heure du coucher sonnée, quel joli manège moral va commencer l Chacun fera semblant d'aller se livrer au doux sommeil , aux pavots de Morphée, puisque c'est une congrégation de poètes : mais, selon l'usage de la campagne où règne une honnête liberté, chacun se tromp<*ra de lit, et les jeunes amies des cliamps verront arriver, comme par hasard , de jeunes amis des vignes un peu échauCTés par les fumées du Champagne. Ayant suffisamment joui des champs pendant la journée. Ils voudront, pendant la nuit, répandre autour d'eux leur bonheur, d'autant plus doux qu'il sera plus partagé.
D'avance ils se seront entendus pour un partage des belles, selon l'usage des innocentes réunions de la campagne. C'est, nous dit le poète , un essaim d'étourdis» Ils brusqueront l'affaire et entreront en tapinois dans vingt chambres que vingt dames ou demoiselles n'auront [ pas fermées à clef. ]
Plus d'une Alix aura négocié, dans la soirée, ces partages de bonheur, ce commerce épicurien dont elle recueillera de bonnes étrennes. Je ne doute pas que chaque nymphe ainsi surprise ne rappelle ces jeunes amis des vignes aux lois de la sagesse. Chacun d'eux répondra selon Delille :
« Que le sage doit multiplier ses jouissances en multipliant ses senn saiions ; qu'il doit se laisser charmer des douces images de la nature, » et parcourir dans leurs innombrables variétés ses riches attraits; » la bien voir pour apprendre à l'aimer; savourer les voluptés avec des « sens délicats. » (Telles sont les expressions du moral rimeur.)
Pour peu que les belles soient amies de la sagesse champêtre, elles se rendront à ees excellents préceptes, et emploieront leurs sens délicats à échanger les secows et les bienfaits, s^associer aux sublimes concerts de la nature, et mullipUer lès sensations pour multiplier les jouissances. Tout se passera au mieux et sans bruit à l'étage des marquis et des comtesses; tandis qu'au bas et au voisinage des cuisines, ce ramas de cochers et de soubrettes amenés par les amis des champs , feront chorus des scènes champêtres, et multiplieront eurs sensations par leurs jouissances. Ainsi les sensations multipliées d'étage en étage»
élèvcftmt tonte oette cohoe morale m faite de la perfectibilité perfectible et des innoceates vertns dei hameaux.
Que fait notre sage pendant cetle bacchanale? Eéfléchit-il sur Tamonr des champs on snr Tamonr des prés? Mon; le bonupôtre saura bien prendre part au gâteau ; il ne ferait pas les frais d'une telle bonrdifaiUe ' s'il n'était pas sûr de tirer son enjeu; quelque tante officieuse lui aura ménagé une nièce accommodante. C'est donc un chef d'orgie, un directeur de bastringue champêtre que Delille nous a dépeint sous le nom d'ami des champs. Voilà à quoi se réduit la morale douce et pure, quand on veut en soumettre les visions à un sérieux examen; les apprécier selon les notions du sens commun; ne pas se laisser prendre au cliquetis d'expressions» au fatras d'illusions; confondre l'histrion moral par ses principes mêmes, et le renvoyer à l'école sur cette nature champêtre qu'il prétend nou5 apprendre à bien voir,
ObserTons-la donc telle qu'elle est, en comparant les vertus de notre sage et de sa séquelle de bombanciers, avec les torts imputés à leurs antagonistes, à ce Mondor, cet ennemi des champStCe Béelzébuth moral que le poète accuse en ces termes :
« Avec pompe on l'habille , on le couche , on le sert , > Et Mondor au village est à son grand couvert. »
C'est donc pour se mettre au petit couvert que notre sage épicurien rassemble sous ses hnmbles lambris 80 godaillenrs et 40 chevaux : quel petit couvert t Toilà bien les moralistes : quand ils déclament contre un vice, croyez qu'ils en sont beaucoup plus entadiés que celui qu'ils dénigrent pour cacher leurs turpitudes.
Ce petit couvert de 80 amis des champs est un choix de beaux esprits et de joueurs, à en juger par le tableau de leurs amusements pastoraux; échecs, trictrac, wisk, piqtiet, loto, billard; jeux trèschampêtres, auxquels il adjoint le plaisir de lire Voltaire et Racine. Aucun sot n'est admis dans ce congrès à prétention ,
« Ainsi fermant la porte au sot qui, de Paris , » S'en vient tuer le temps , la joie et vos perdrix. » Voilà les chasseurs en disgrâce et traités de sots. Tout à l'heure le poète les vantait pour acheminer à des descriptions; elles sont faites, on n'a plus besoin d'eux, on se moque de leurs longs et assommants récits : ce sont des sots, tuant la joie et les perdrix. Notre sage leur ferme sa porte : voyons de quels beaux esprits il a fait choix hors de Paris.
« Ce sont de vieux voisins , des proches , des enfants , » Qui visitent des lieux chers à leurs premiers ans. »
Précieux choix i Les vieux voisins de campagne sont de vieux chicaneurs
POST^LOGVE. 567
qui, après avoir grugé le sage, lui feront vingt procès , et qui , au lieu de s'amuser à relire tout Racine, liront Gi^aset Barthole pour y trouver quelque rubrique de chicane. Et qui voit-on encore arriver avec ces vieux voisins et vieux plaideurs?
«i C'est un père adoré qui vient, dans sa vieillesse, etc. »
Adoré ou non adoré, si ce père est homme prudent, que pensera-t-il en voyant le train de vie que mène son fils, assemblant chez lui , comme le Dissipateur du théâtre, non pas 40, mais 80 dévorants, avec leur escadron de chevaux à l'écurie ; le tout sous prétexte d'étudier l'art de jouir des champs.
On n'en finirait pas sur les ridicules du sage, et du poète qui le prône. Intolérant comme tout moraliste, Delille subordonne les 80 élus à ses fantaisies, il leur défend de jouer la comédie de société. Il eu résulterait selon lui certains inconvénients d'amourettes ;
« Et quelquefois les mœurs s'y sentent des coulisses. »
Pour correctif il leur fait jouer un jeu d'enfer, et sabler le vin mousseux au diné, à la suite de quoi ces désœuvrés feront bien pis dans leur soirée, que s'ils eussent été occupés par une comédie de société. J'ai expliqué plus haut quelles scèoes de morale ils machineront pour la nuit suivante, sauf à mystifier le sage en feignant, ponr lui plaire, de
« Relire tout Racine et choisir dans Voltaire. »
Ils y choishront la Pucelle et les pièces de même acabit; car, quel antre choix peut faire un esbaim d'èlourdis que le Champagne a mis en gaité? En nous peignant cette cohue de bombanciers, menant joyeuse vie dans le château d'un homme opulent, l'auteur a raison de dire :
■ Ce sont les vrais plaisirs , les vrais biens que je chante , » Mais peu savent goûter leur volupté touchante. >»
Et vraiment il est peu de gens assez riches pour monter leur maison sur nn tel pied, soit aux champs, soit en ville. Toutefois on ne voit pas quel rapport ont ces joyeux ébats d'une légion d'oisifs , avec les fonctions agricoles et les scènes champêtres, dont le titre Georgiques annonçait le tableau , titre auquel s'était conformé Virgile, parce que dans Rome et Athènes le bel esprit ne dispensait pas, comme en France, de la justesse des idées.
Au résumé y voith un sage gui y déclarant ennemis des champs et de la morale tous ceux qui ne seront pets de son avis , emploie une fortune de cent mille écus de rente à organiser des orgies, et sous ses humbles lambris ^ en-
568 ASSÔCIATIOII COMPOSÉE.
ekérif sur le luxe de la ville. Teh sont les moralistes; ils ne sauraient écrire quatre pageSy sans jouer le rSle des médecins, Tant pis et Tant mieux. Toutes ces contradictions aident à rincer et arrondir des périodes. Un avocat en plaidant successivement le pour et le contre , a chanoe double de celui qui ne plaiderait qu^une seule cause.
Plaisante sagesse que celle qui exige pour première condition y trois cent mille francs de rente! Car il n'est pas possible d'organiser à plus bas pris ces bourdifailles morales et champêtres^ véritable sentier de la vertu.
<« Qui sait aimer les champs^ sait aimer la vertu : »
mais il faut les aimer à la manière de notre sage ; entretenir chez soi une pétaudière de 80 godailleurs; tout autre genre de vie est immoral; car, nous dit -il ^
« Le dous plaisir des champs fuit une pompe vaine. »
C*est-^-dire goûtez-le en petit comité ; n'assemblez pas plus d^une centaine d^amis et une cinquantaine de chevaux dans ces dmotions paisibles, ces sentiments doux et modëre's , ne'cessaircs a la vertu.
« Pour les bien savourer, cest trop peu que des sens , » // faut une âme pure et des goûts innocents, »
Et puis, QUELQUES MILLIONS DE FORTUNE ; précaution utile pour purifier une âme, la mettre en état d'acheter un im^ mense château , y rassembler et goberger cette légion de parasites, et y savourer la morale des champs, comme le faisait
« Dans Frênes, d'Aguesseau goûtant tranquillement » Vun repas occupé le doux recueillement, >»
On ne voit guère comment concilier ce doux recueillement avec une compagnie de 80 hôtes bruyants , faisant sauter les bouchons et poursuivant toute la nuit les marquises et les soubrettes. Mais en morale on ne doit pas y regarder de si près, ni se montrer exigeant sur le bon sens .* pourvu que l'auteur sache rimer et enfiler des mots^ le lecteur doit se pâmer de tendresse; ^savourer avec des sens dé-
POST-LOGtE. 569
» lieats , avec une âme innocente et pure^ les innombrables » variétés de riches décorations des scènes champêtres ; n multipliant ses Jouissances en multipliant ses sensations, » et assurant par un concert sublime avec la bienfaisante » nature, le bonheur et la vertu de la vieillesse et de Ven- » fance. » '
C'est avec de pareils verbiages gu^on fait aujourd'hui la conquête de r opinion. Sans blâmer ses goûts y je signale ce travers pour en déduire le principe suivant :
« On doit eœiger d'un inventeur non pas ces prestiges M oratoires^ cette faconde ennemie du bon sens,* mais des » raisonnements bien suivis, des théories compatibles avec » V expérience. Tout prétendant aux inventions, qui aurait » le style de ces verbeux écrivains, serait suspect de » spéculer comme eux sur l'art de mystifier les lecteurs , » de leur donner des amplifications de rhétorique en place » des découvertes promises. »