‹ Théorie de L'unité UniverselleChapitre 3 sur 74 · ANTIENNE · texte numérisé non relu

ANTIENNE

De toutes les bévues de notre siècle , il n'en est pas de plus funeste que l'esprit de liberté , bon et très-louable abstractivement, mais si mal dirigé , en application , qu'il a rallié aux bannières du despotisme ceux même qui avaient penebé pour la liberté. Une fâcheuse épreuve a démontré qu'il n'y a qu'illusion et péjoranlisme dans ces belles théories.

Pourquoi donc les nations civilisées ne sont-elles pas aptes à jouir d'un bien qui est l'objet des désirs collectifs et individuels? Question bien digne de notre attention 1 C'est la première qui doit nous occuper dans une analyse de la Civilisation : il faut d'abord démontrer dans le mécanisme civilisé aberration spéculative, ignorance des conditions de liberté collective et individuelle. Ce sera l'objet de la l re . section, d'où nous passerons à l'analyse des erreurs pratiques et des ressorts dont le jeu mal dirigé L A

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condamne la Société civilisée au rôle de servitude permanente , quelque forme qu'elle puisse donner à ses codes et institutions, en pays populeux, l'exception ne portant que sur pays neufs.

L'asservissement du Civilisé, même dans les républiques où il est souvent bien plus esclave que sous un roi , témoin les oligarchies de Venise, Berne et Fribourg; cet asservissement, dis-jc, est si bien constaté que toute preuve à cet égard serait superflue; mais il reste à l'orgueil quelque retranchement où il fait résistance , et à défaut de libertés politiques et matérielles, il se targue de quelques libertés spirituelles et notamment du Libre Arritre , que chacun s'accorde à admettre , pour obvier aux croyances de prédestination et de fatalisme qui , faisant de l'homme un automate, élèvent le crime au niveau de la, vertu. Je ne prétends pas traiter ces abstruses questions, mais seulement la partie qui est relative à l'Attraction.

Lorsque le roi Louis XVI , bloqué aux Tuileries par les conventionnels, était obligé de signer tous les décrets qu'on lui proposait , une gravure le représenta enfermé dans une prison et passant sa main à travers les barreaux pour écrire : Je mis libre.

Telle est l'indépendance dont nous jouissons en Civilisation sur l'exercice de nos passions : nous sommes libres de souffrir , mais non pas libres de nous plaindre. L'animal a, non-seulement le droit de jouir sans qu'on lui intente un procès de larcin ou d'adultère, mais il a le droit de se plaindre si on l'empêche de jouir. Un chien renfermé a le droit de hurler dans sa cage; un conscrit n'a pas le même privilège , et il faut qu'arraché par les sbires à sa famille et a ses habitudes, il s'écrie comme Louis XVI : Je

suis libre : je me pâme d'amour pour la personne sacrée de Bonaparte ; je jouis de mon libre arbitre, etc., etc.

^Tol sont los o rrê ts do lâ philosophie^ c t do It\ théologie ^ on ne les amènera pas à confesser que le Civilisé soit un vil esclave , bafoué dans ses vertus malheureuses, exalté dans ses crimes heureux : c'est, disent-elles, un être qui a Je libre arbitre d'opter entre le bien et le mal. Entretemps, on prend de bonnes mesures pour qu'il n'hésite pas sur l'option.

S'il est une question à laquelle on doive appliquer le précepte de Bacon, • refaire l'entendement humain et out blier tout ce que l'on a appris , » c'est bien celle du Libre Arbitre. Il faut toute l'effronterie de nos sophistes pour prétendre que l'homme est libre d'opter entre le bien et le mal quand on lui persuade que, s'il opte pour ce qu'on appelle mal , il sera torturé en ce monde par les bourreaux ou sicaires de la philosophie ; en l'autre monde par les démons ou sicaires de la théologie. L'animal même, quoique dépourvu de raison, n'oserait pas en pareille chance opter pour le prétendu mal.

Placez un chien affamé près d'un pâté, son premier soin sera de commettre le mal, voler et manger l'objet convoité; mais faites-lui voir le fouet suspendu sur sa tête, le pauvre animal s'éloignera et semblera vous dire : Si j'étais libre, je mangerais le pâté , mais tu me rouerais de coups ; j'aime mieux souffrir la faim.

- Tel est le Libre Arbitre dont jouit l'homme civilisé et barbare : il est libre d'opter pour le plus ou le moins de privations et de supplices, et non pour le bien-être dont il voit les éléments autour de lui. S'il répugne à être pendu, il peut opter pour le petit inconvénient de se laisser mourir de faim , selon les principes de la perfectibilité

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sociale qui condamnent le pauvre au gibet, quand il ose demander du travail, du pain et un minimum social (1).

Les deux sciences philosophie et théologie, qui assurent au pauvre tant de bonheur, s'affublent des masques de balance , contre- poids , équilibre , g arantie , perfectibilité. On peut comparer ces verbiages à celui des jacobins de 1795, qui, à chaque mot, faisaient retentir les principe*, les faits, h justice et le bien de la patrie, elc. Admirable chose en Civilisation que l'ojbus des mois ! Lorsque Condillac nous dit : « Les mots sont les véritables signes de nos idées, » n'aurait-il pas mieux fait de dire : Les mots sont les véritables masques de nos idées.

Venons au sujet. 11 s'agit d'établir que si l'homme ne jouit pas du Libre Arbitre, Dieu n'en jouit pas non plus sur notre Globe. En effet l'Attraction vient de Dieu, et si elle est étouffée par un huitième de privilégiés comprimant les 7/8, les salariés, esclaves et autres classes, l'impulsion de Dieu est réellement et complètement entravée, puisque les 7/8 , en calcul de mouvement , signifient l'ensemble, et que l'exception de 4/8 confirme là règle. Ce n'est donc pas l'homme seul , mais Dieu et l'homme, qui sont privés du Libre Arbitre sur tout globe où l'Attraction est entravée. Cette privation est composée et non pas simple,

(i) En marge, phraie ébauchée: La législation répondra qu'on ne voit guère de gens mourir de foiui. N'en vît-on qu'un par siècle, comme ceux de Scignelay et Bruxelles , ce serait assez pour condamner la législation qui n'assure point de minimum au pauvre et prétend qu'il jouit du Libre Arbitre. D'ailleurs, souffrir la faim, les privations, n'est-ce pas être victime comme celui qui meurt de fjim : il n'y a de différence que celle d'un long supplice à un trépas subit.

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puisqu'elle s'étend aux deux agents primordiaux du mouvement social, à Dieu et à l'homme.

Nous avons donc sur le Libre Arbitre un double problème à résoudre. Il faut garantir les libertés de Dieu et celles de l'homme , assurer le concours des deux libertés, leur action unitaire, par Fessor de l'Attraction. Tel est le vrai sens de la question dont nos philosophes et nos théologiens n'ont envisagé que la moitié : car ils n'ont songé qu'au Libre Arbitre de l'homme , sans acception de celui de Dieu qui est opprimé sur un Globe si l'Attraction n'y jouit pas du plein exercice.

Opprimer Dieu! qu'on ne s'étonne pas de cette expression. Les théologiens prétendent bien que l'homme peut tenter Dieu, c'est-à-dire lui faire commettre le mal : car la tentation suppose la chance de faire succomber l'individu tenté. Mon assertion n'est point incongrue comme celle des théologiens ; je prétends seulement que l'homme peut entraver Dieu dans ses mesures bienfaisantes, en paralyser l'effet et tomber dans le malheur en voulant se diriger sans l'intervention de Dieu. Tel est sur notre Globe le résultat du défaut de Libre Arbitre. Il n'y existe en aucun sens : deux circonstances concourent à nous en priver. Ce sont, l'ignorance des lois de la nature et la perversité des sciences qui s'en disent interprètes. Elles attribuent le défaut de Libre Arbitre au despotisme des gouvernements. Rien n'est plus erroné , et la preuve en est que les philosophes sont encore plus despotes que les princes quand on leur confie l'administration. Il est donc très-faux que la philosophie ait l'intention sincère de rendre aux nations des libertés.

Du moment où l'homme recouvrerait l'usage du Libre Arbitre ou seulement du gros bon sens, il ne manquerait

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pas de reconnaître qu'il est dupe des deux sciences qu'il a choisies pour guides, et s'il ne s'en est pas encore aperçu » il faut que des incidents quelconques entravent chez lui le plein exercice du jugement; c'est par l'examen de ces entraves que nous allons commencer.

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IM vision du Libre Arbitre en actif et en paftslf.

Nous avons à démontrer que le Libre Arbitre , dans l'état civilisé, est illusoire , passif et subordonné aux impulsions de l'intrigue ou du préjugé, enfin dangereux pour les masses comme pour les individus, parce qu'il n'est communément qu'une suggestion plus ou moins trompeuse , sauf des exceptions si rares qu'elles confirment la régie et réduisent le prétendu Libre Arbitre des Civilisés en privation réelle.

Pour expliquer celte privation, il faut se rattacher à l'influence des deux causes assignées en Antienne : ignorance des lois de la nature et perversité des sciences qui s'établissent nos guides. Aucune des deux causes ne pourrait, isolément, opérer le mal dont il s'agit; mais les deux causes réunies y réussissent pleinement. Leur action combinée prive le Libre Arbitre de facultés actives ou directes et le réduisent au rôle passif ou subordonné. Cet exercice illusoire est un état de nullité, ainsi qu'on va en juger par la définition de Y actif et du passif.

Pour opter activement sur le bien ou le mal, il faut être capable de juger, et celui qui manque soit de judiciaire, soit de lumières spéciales, n'a plus qu'un arbitrage subordonné aux impulsions étrangères , comme le serait un enfant de dix ans auquel on donnerait sa fortune à gérer. Userait, à l'instant, cerné d'intrigants, dupé, ruiné, en cédant à leurs impulsions. Son intention ne serait pas de se faire spolier : il le serait pourtant, parce qu'un Libre Arbitre qui n'est que passif et non ètayé de lumières et de judiciaire équivaut à une servitude réelle; et l'ar-

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bitrant, malgré sa faculté d'option, n'est que l'instrument mis enjeu par les opinions d'autrui. II n'a plus de liberté directe : on en voit fa preuve dans les rois faibles que l'histoire nomme fainéants. Ils font dans quelques occasions le bien sans le savoir : leur liberté en administration n'étant point un arbitrage du bien ou du maf , mais seulement une fantaisie, réglée sur les suggestions accidentelles. Or, par le mot Libre Arbitre, ou option pour le bien ou le mal, on n'entend pas licence, fantaisie aveugle, mais jugement éclairé, motivé aussi fixément que celui du géomètre.

Toute autre liberté d'arbitre n'est qu'un exercice de la déraison et de {'arbitraire opposé à Y arbitrage. Or, nous avons à spéculer sur l'ex4irpatk>u de V arbitraire si (l'instauration) de Y arbitrage ou détermination libre, fondée en théorie sur l'évidence de justice, et en pratique sur l'utilité d'application. Telle est la faculté dont l'homme civilisé est privé par double cause, par l'ignorance des règles de justice ou lois de la nature , et par l'influence des deux sciences trompeuses, la philosophie et la théologie, qui mettent leurs insinuations arbitraires à-la place de la justice et de la nature.

Je crains de fatiguer les lecteurs par ces principes abstraits, et je vais recourir à une comparaison familière-, d'où je passerai à l'application.

Représentons la société barbare par un aveugle égaré pendant la nuit. Il a contre lui double cécité : le défaut d'yeux et les ténèbres qui l'empêchent de rédamer assistance. Jefais allusion parcelle double cécité à l'ignorance des lois de la nature et au despotisme, qui, chez les barbares, s'oppose à tout progrés des lumières.

A la pointe du jour (c'est l'origine de la Civilisation),

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«près de vains tâtonnements , l'aveugle se trouve engagé dans une prairie marécageuse; ses cris excitent l'attention de deux hommes placés aux deux rives opposées du marécage. Tous deux s'offrent à le diriger par leurs avis, mais sans s'exposer avec lui dans les marais. Tels sont nos philosophes et nos théologiens, qui veulent bien diriger les peuples dans le dédale de la pauvreté, mais non pas s'y engager eux-mêmes.

Le premier guide, la théologie, crie à l'aveugle : tirez à droite et venez vers moi , c'est le bon chemin. L'aveugle obéit, mais il se trouve plus engagé dans la fange : il n'en avait qu'à mi-jambe, il enfonce jusqu'aux genoux et recule précipitamment»

On vous trompe, lui crie l'autre guide, la philosophie, tirez à gauche, venez de mon côté , c'est te bon chemin. L'aveugle s'y engage et retombe jusqu'aux genoux dans la fange ; il rétrograde une seconde fois , puis après de nouveaux essais, selon les avis de l'un et de l'autre, s'embourbant de plus en plus et ne sachant plus à qui des deux se fier, il reste immobile au plus épais du marécage. Tel est l'effet des lumières acquises depuis le point du jour social ou origine de la civilisation. Ces lumières en sens philosophique ou théologique sont un cercle vicieux si bien constaté, les intrigues jésuitiques et clubiques, les empiétements du sacerdoce et du philosophisme, ont tellement fatigué les souverains et répandu tant de déGance, que chacun flotte entro les deux flambeaux sans confiance pour aucun. Revenons à l'aveugle embourbé par ses guides

Un troisième s'avance et lui crie : Puisque ces deux hommes vous ont égaré, et qu'en vous portant vers l'un ou vers l'autre vous tombez également dans la fange,

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n'écoutez aucun des deux , revenez sur vos pas dont je vois la trace, et quand vous aurez regagné la terre ferme , je vous conduirai à mon logis où je vous ferai l'opération de la cataracte; après quoi vous aurez pour vous diriger les deux moyens qui vous manquent, le positif ou jouissance de la lumière, et le négatif ou absence des guides maladroits qui vous égarent.

Tel est en substance l'avis donné à l'esprit humain dans le Traité de l'Harmonie (i). On lui prouve que ses deux guides le jettent de Charybde en Scylla, qu'en suivant leurs ineptes conseils il ne jouit que d'un Libre Arbitre illusoire'; car son intention est d'atteindre au bonheur et les deux sciences ne le conduisent qu'à l'indigence. 11 doit débuter par revenir sur ses pas , se dégager du bourbier de six cent mille volumes où sa raison est enfoncée. Après qu'il aura, selon l'avis de Bacon, oublié de ce fatras tout ce qu'il en a appris, refait son entendement en élaguant les insinuations des deux sciences, leurs prestiges sur une destinée malheureuse et limitée aux échelons civilisé, barbare et sauvage, on pourra lui lever la cataracte, l'initier à la théorie des autres voies sociales, à l'étude de la Nature ou Attraetion, foulée aux pieds par les deux sciences. L'homme, après ce traitement, aura surmonté les deux obstacles qui le réduisent au Libre Arbitre passif; ce sont l'ignorance des lois de la nature et la perversité des guides qui s'emparent de lui dans son aveuglement. Jusque-là sa raison n'est qu'un dédale et son arbitrage qu'une illusion.

(i) L'ouvrage dont ces manuscrits étaient l'ébauche, et que Fourier se proposait d'intituler Traite de l'Harmonie ou Traité de l'Unité universelle,

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Passons au rôle aclif ou exercice direct du Libre Arbitre, qui suppose l'indépendance des préjugés et les connaissances exactes sur la destinée. Quelle règle devra suivre l'homme pourvu de ces nouvelles lumières? La règle de s'astreindre aux lois de la nature en développant les cinq passions sensitives et les quatre affectives, selon l'ordre indiqué par les trois distributives. 11 ne peut pas exister de bonheur collectif et individuel hors de cette méthode, aucun être ne pouvant être heureux positivement sans l'essor de sa nature ou développement de ses attractions. Nous ne pouvons donc nous flatter de connaître les lois de la nature passionnelle qu'autant que nous aurons découvert un moyen de développer dans cet ordre nos douze passions, et nous ne pouvons arriver àcette découverte qu'en oubliant les dogmes de nos 600,000 volumes philosophiques et théologiques, plus ou moins opposés à l'essor des passions.

Parvenus à ce nouveau mécanisme social , notre Libre Arbitre sera actif par deux raisons, parce qu'il ne sera impulsion d'aucune secte, mais de Dieu par l'Attraction, de nous-mêmes par la raison convergente ou coïncidente avec les lois de la nature et de ses harmonies matérielles. Ce n'est qu'en marchant dans cette voie que nous pourrons nous flatter d'un exercice positif de la raison, qui tendra alors à raffiner continuellement nos plaisirs. Elle est négative dans l'ordre actuel, où ses impulsions les plus sages ne nous poussent qu'au mal et ne remplissent aucunement leur destination qui est de nous diriger dans Us plaisirs, d'en étendre le cercle, d'en accroître l'intensité par l'emploi des trois passions distributives.

Concluons, en récapitulant sur celle thèse, qu'il n'existe pas aujourd'hui de Libre Arbitre, et que le rôle

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passif auquel il est réduit est une liberté illusoire, ainsi qu'il a été précédemment démontré.

Voilà pour la théorie. Il nous reste à l'appliquer a quelques détails de la pratique civilisée , aux formes vicieuses que prend le Libre Arbitre dans cette société, où il ne nous pousse qu'à rencontre de la destinée , qu'aux mécanismes : simple au lieu du composé;

négatif au lieu du positif; passif au lieu de l'actif; qu'au duplicisme au lieu de l'unitéisme :

qu'au subversif au lieu de l'harmonique.

Nous allons débuter par une thèse mixte sur l'engorgement ou perclusion du Libre Arbitre ; de là nous passerons à ses développements civilisés, où nous trouverons en tout sens les vices dont nous venons de l'accuser.

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De» ca» de percluslon du Libre Arbitre.

Nous allons sonder la raison sur un point des plus délicats, et lui réitérer une de ces accusations que lui firent Newton et Copernic, celle d'être à rebours du bon sens. 11 faut se garder là-dessus des répliques à la française, de la manie de renvoyer, l'accusation à son auteur, en disant que c'est lui sans doute qui n'a pas de bon sens. Ces ripostes sont pure duperie, et pour preuve il n'est rien de plus heureux pour le genre humain que les débats où on lui démontre qu'il manque de raison depuis plusieurs mille ans. C'est ce que lui ont prouvé Copernic, Newton, Galilée, Colomb et tant d'autres. N'est- il pas à souhaiter qu'on lui donne sans délai pareil camouflet sur toutes ses erreurs? Et la vérité tant désirée peut-elle apparaître sans que sa lumière soit un affront pour le préjugé qu'elle dissipe? C'est donc se déclarer ennemi de la vérité que de s'offenser de ce qu'un homme débute par dire que le genre humain a manqué de sens commun sur telle question. Ce prétendu outrage, s'il choque les petits esprits, doit être un sujet de joie pour les amis de la lumière. J'oserai donc leur dire, sans crainte de les indisposer, que l'esprit humain s'est à plaisir perclus l'entendement et fermé la voie des découvertes, quand il a méconnu qu'il doit entrer en participation de puissance avec Dieu, en vertu du titre d'infiniment petit et dernier en chaîne d'harmonie.

Pour bien nous convaincre de sa passivité dans l'état actuel, observons que les deux causes qui le réduisent au rôle passif (ignorance des lois de la nature et perver^

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site de nos deux guides) ont souvent assez d'influence pour perdure de jugement l'humanité tout entière sur diverses questions. C'est ce qui arrive de toutes les questions de Destinée et d'Attraction, et même de beaucoup d'autres sur lesquelles le genre humain , dans sa pleine liberté , tombe en crétinisme spécial. ; >

Par exemple : quand le genre humain tout entier s'insurgeait contre Colomb qui annonçait un nouveau continent, quand la philosophie et la théologie l'accablaient de leurs foudres, n'y avait-il pas sur ce sujet perclusion de jugement ehez la masse entière? Il est clair aussi que tout le genre humain déraisonnait , qu'aucune de ses répliques ne pouvait être valable. Cependant il n'avait pas l'intention de se tromper lui-même, d'être rebelle à tout indice de lumière ; il l'était pourtant et il l'est de même aujourd'hui sur la destinée heureuse et l'issue de limbes. Il est donc des cas où l'influence des deux sciences, jointe à l'ignorance des lois de la Nature, amène le genre humain à une perclusion totale du Libre Arbitre, puisqu'on entend par arbitrage libre la faculté de porter un jugement sain et dégagé de suggestions mensongères. 1

Appellera-t-on préjugé cette erreur collective, ce crètinisme universel ? Le mot de préjugé ne suffit pas à (a qualifier. On en tend par préjugé une opinion sans examen. 11 s'agit ici d'une rébellion réfléchie et voulue par tout le genre humain, contre des vérités dont l'examen et Fépreuve tendent à la satisfaction collective et individuelle. Quand les deux scienees perfides ont assez d'empire pour le liguer tout entier contre son propre vœu , il ne jouit' plus de sa liberté de jugement, mais seulement d'une libre adhésion à l'hébétement intellectuel , et il y a perclusion du Libre Arbitre qui suppose entremise de raison,

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. et préalablement existence de raison. Distinguons entre l'entrave et la privation : un homme que la peur a glacé et qui croit voir un fantôme, n'a pas la force d'avancer -, un tel homme n'est qu'entravé et non pas paralysé comme celui qui serait perclus des deux jambes. Même distinction doit être faite sur les facultés mentales. Elles ne sont qu'entravées quand un préjugé les arrête ; mais elles sont percluses quand l'obstacle naR d'une force presque in» surmontable, d'une vraie paralysie , comme le prestige philosophique et thèologique contre la découverte des destinées et l'issue de Civilisation.

Tel est le degré d'abrutissement où nous ont conduits la philosophie et la théologie sur toutes les questions relatives à la Destinée. L'esprit humain, sur ces questions, n'est pas maître de douter, éprouver, vérifier. Le despotisme philosophique l'a façonné à repousser obstinément toute voie de vérification, tout indice de (découverte): aussi l'esprit humain est-il novice jusqu'au crélinisme sur toutes les branches d'études de la Destinée. Appuyons ceci d'un indice tiré de ces (considérations).

Je choisis la destination des infiniment petits et leurs rapports avec les infiniment grands, thèse qui comprend les rapports sociaux de l'homme avec Dieu , tous deux étant les extrêmes de petitesse et de grandeur en chaîne d'harm on i c *

Le nom de Dieu n'inspire malheureusement parmi nous que terreur chez les opprimés, dédain chez les oppresseurs. Aucune de ces deux classes ne peut s'élever à juger sensément de Dieu, à voir en lui un protecteur, un ami qui veut nous associer à sa puissance, et l'on peut dire que, sur ce sujet, les savants mêmes ne jouissent pas de leur Libre Arbitre. L'aspect des misères du monde, l'es-

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prit de rébellion secrète qu'elles excitent chez l'homme . jusle, s'opposent à un rapprochement amical entre la créature et le Créateur. Si l'on n'arrive pas à cet esprit, il est impossible de juger sainement des vues de Dieu sur notre sort.

On a voulu nous inspirer pour lui une tendresse filiale, sous prétexte qu'il est le père de la nature. Fausse application! car l'autorité paternelle, parmi nous, est nécessairement coërcitive et non pas amicale. Dans l'harmonie, au contraire, cette autorité n'existe pas et se transforme en adulation , en déférence continuelle du père pour l'enfant : or si nous ne devons pas , comme l'insinuent nos sciences, nous ravaler devant Dieu, nous ne devons pas non plus nous croire ses supérieurs. Le véritable ton de nos relations avec lui doit être l'amitié. — Si j'en juge de la sorte , c'est que, mieux instruit qu'un autre de ses desseins sur nous, je vois que toutes ses dispositions sont celles d'un ami libéral, généreux, qui veut partager franchement avec nous son bonheur et son empire sur le mouvement. Tel est l'esprit dont il convient de se pénétrer pour bien concevoir Je calcul des destinées.

Nos deux guides, philosophie et théologie, nous poussent aux deux excès opposés à cet esprit , et d'abord la théologie nous inspire, dans nos rapports avec Dieu, la stupeur du villageois qui , introduit à la table d'un empereur, ose à peine goûter des mets qui lui sont présentés : tout préoccupé de l'idée de la puissance du monarque, il perd l'usage de ses facultés mentales et devient le plus insipide personnage ; mais s'il écoute l'esprit philosophique , il insultera à l'empereur, lui débitera quelque bouffissure démagogique, de la force de celle-ci : « Pour être plus qu'un roi tu te crois quelque chose! > Qu'arrivera-t-il de

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ces deux excès? Que ni le souverain ni le villageois n'auront joui de l'agrément que celte rencontre pouvait réciproquement leur procurer si le villageois, évitant ces deux excès, eût conservé dans le dialogue son aplomb et le ton aisé qu'il prend avec un homme égal À lui ou légèrement supérieur.

Nous tombons dans les deux excès que je viens de décrire, lien résulte des deux côtés une perte réelle et pour Dieu et pour l'homme. Celui-ci, à la vérité, éprouve le plus grand dommage -, mais Dieu perd de son côté par la privation de régie active sur notre Globe et par les retards d'une foule d'opérations matérielles : c'est double {entrave), dont la cessation dépend de nous, de notre retour au sang-froid, aux calculs d'attraction, sans lesquels nous ne pouvons ni juger la destination du mouvement, ni procéder à remplir la tâche qui nous est assignée : l'Association aux travaux de Dieu et l'initiative en divers emplois.

Mais vous parlez de bouleversements gigantesques , diront les critiques ; vous voulez anéantir les trois sociétés civilisée, barbare, sauvage, déplacer les astres et les univers ! Pourquoi non , si cela est utile et que l'homme soit réellement appelé à celte coopération ? Voilà sur quoi il faut disserter avec calme : si la prétention est outrée , on s'en convaincra par l'examen des moyens et leur facile épreuve. Après quoi l'on sera à temps de rejeter ces belles espérances. Mais tant que la raison humaine n'osera pas s'élever à l'idée d'association avec Dieu dans la gestion de l'univers, selon la loi du contact des extrêmes, elle n'aura pas le Libre Arbitre rationnel, ou libre exercice de ses facultés intellectuelles. Un respect stupide pour les grandeurs de Dieu rendra l'homme incapable déjuger

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sa propre grandeur, sa propriété de contael d'extrêmes et participation de régie à titre d'infiniment petit et dernier chatnon d'harmonie* Nous n'aurons que de fausses idées sur l'immensité de Dieu si nous pensons qu'elle soit simple; qu'il ne soit immense qu'en direct et non en inverse, qu'il ne puisse pas attacher d'immenses effets au mouvement d'un atome fonctionnant à propos. Nousmêmes jouissons de cette propriété, et nous savons, au moyen d'une étincelle', faire sauter une ville -, doutera-t-on que Dieu ne puisse faire pour le bon ordre ce que nous savons faire pour le désordre? et que dans ses vastes plans, ou tout se lie du grand au petit, le déplacement d'un atome ne puisse devenir l'initiative d'une métamorphose universale?

Lorsqu'un immense feu d'artifice est disposé, et la foule rassemblée pour le voir, & quoi tient le commencement du spectacle ? à une étincelle , qui enflammera successivement toutes les pièces, en les supposant liées par des veines inflammables.

Tel est le secret de la destinée actuelle de notre univers : tout y est préparé pour un brillant coup de théâtre dont notre globule doit prendre l'initiative par un grain d'aromeen titre pur qu'il versera au soleil; mais pour le verser pur, il faut se mettre en mesure de le fabriquer, et en fournir à la planète les moyens longtemps retardés.

« Ne suffit-il pas de Dieu pour opérer? diront les théologiens, et pourquoi entremettre un ver de terre qui n'est que cendre et poussière? » Cette suffisance de Dieu est une hérésie en Mouvement. C'est donner à Dieu une essence incohérente, des attributions simples; il veut des associés en tous genres de fonctions et ne fait comme nous emploi du simple qu'en relai du composé : nous de-

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