CITRA. ÉTAT CRITIQUE DE LA CIVILISATION
Le monde policé n eut jamais un besoin plus pressant d'inventions utiles. Il est affligé de quatre fléaux tout récents, qui viennent aggraver ses antiques misères. Ce sont :
M. La nouvelle peste et ses croisements (0 ;
(r) La pcsre, qui n'était que simple, est a présent quadruple :
4°. L'ancienne peste ottomane , ou peste du Levant ;
2°. La fièvre jaune , ou nouvelle peste d'Amérique ;
5'. Lo typhus y qui tient rang de peste européenne ;
4°. Le cholèra-morbus , ou peste indienne , qui fait des progrès et gagnera bientôt la Turquie et l'Afrique.
Ce quadrille de peste démontre que si la civilisation tend à la perfectibilité , comme elle s'en flatte , elle y tend à la manière de l'écrevisse, en affaires matérielles ainsi qu'en affaires politiques. 11 est évident qu'elle recule devant le but, en croyant y arriver.
M. L'intempérie continue, effet du déboisement; P. L'esprit révolutionnaire , difficilement comprimé; P. L'accroissement des dettes publiques et de l'agiotage.
A ce quadrille de calamités matérielles et politiques, il faut ajouter un fléau pire encore; c'est la charlatanerie scientifique , vice plus fâcheux à lui seul que les quatre précédents , car il entrave la découverte des remèdes, et même la recherche, en décorant du titre de perfectionnement l'état civilisé qui engendre tant de maux.
Une secte, qu'on peut nommer la coterie des perfectibiliseurs , ne cesse de vanter les progrès de la raison moderne. À en croire ses jactances, il semble que le génie social soit parvenu aux dernières limites de la science , parce qu'il a raffiné les controverses d'idéologie et d'économisme.
Pour toute réponse aux chantres de perfectibilité , ne suffit-il pas de leur citer Te quadrille de fléaux très-récents que je viens d'énumérer ? A ne parler que d'un seul des quatre , de la pénurie financière , où en trouver le remède? Sera-ce dans les sciences politiques? Leurs subtilités n'aboutissent qu'à accroître les dettes publiques. Aussi les pays qui ont le plus produit d'économistes sontils les plus endettés. Voyez la France et l'Angleterre.
La dette de France, en budget fiscal, ne s'élève qu'à A ou 5 milliards; mais si on veut consulter l'opinion qui réclame une indemnité pour les propriétaires dépossédés et les classes froissées par les révolutions, l'on verra qu'aux 4 ou 5 milliards de dette fiscale, il faut ajouter 7 a-8 milliards de dette révolutionnaire; total, 12 milliards.
On se dissimule celte vérité , parce qu'on ne sait où puiser la somme nécessaire à combler un tel déficit. Une
nouvelle science va résoudre ce problème. L' Asiociation domestique-agricole garantit le triplement du produit effectif de l'industrie générale; c'est-à-dire que si la France, en régime de culture morcelée ou civilisée, produit en* viron 4 1/2 milliards, elle donnera, je l'ai dit plus haut, de 45 à 14 milliards effectifs en régime sociétaire. Dans ce cas, il sera plus aisé d'imposer et prélever 2 milliards, qu'aujourd'hui un seul.
Ainsi , dès que l'industrie sociétaire sera organisée , la France éteindra facilement, en douze années, sa dette évaluée 12 milliards. On l'acquittera tout en procurant à la masse un dégrèvement relatif de moitié sur l'impôt habituel; car le tribut de 2 milliards sur un produit annuel de 14, est inférieur d'environ moitié au tribut d'un milliard et plus, imposé sur 4 1/2 milliards.
Ce n'est là qu'un des bienfaits qu'on va devoir à l'Association , dont nos sciences philosophiques ont si longtemps retardé la découverte, par leurs prestiges d'impossibililé. On verra dans cet ouvrage qu'il y avait seize voies d'avènement à l'état sociétaire. Quelle duperie à J'âge moderne, d'ajouter foi à ces sophistes qui, pour soutenir leurs théories de morcellement et de subdivision ruineuse, persuadent que les découvertes nécessaires sont impossibles, et, sous ce prétexte, détournent de toute recherche quand il y a 16 moyens d'arriver au but.
D'autres sciences, les mathématiques, la physique, la chimie , font des progrès réels ; et loin de s'enorgueillir, elles avouent qu'il reste encore beaucoup à faire. La philosophie moderne adopte une marche contraire ; plus elle voit les fléaux s'envenimer, plus elle vante son orviétan de perfectibilité dont l'épreuve , après 50 ans de révolutions, prouve qu'on n'a rien à en espérer, et qu'il
faut chercher dans quelque science neuve des antidotes efficaces contre les nouvelles calamités.
Il est des inventeurs qui mettent à prix la communication de leur découverte : en livrant gratuitement la mienne , je suis hien fondé à imposer au lecteur une condition facile à remplir, c'est de se soumetire à des instructions préparatoires.
Elles sont indispensables : tous les esprits sont plus ou moins viciés par les idées philosophiques; ceux mômes qu'on pourrait croire antagonistes de cette science et qui l'attaquent dans leurs écrits, sont encore tout infatués des préjugés d'impossibilité et autres qu'elle a accrédités.
Des hommes bien pensants et qui se prononcent franchement contre la philosophie, ont donné tete baissée dans ses doctrines sur l'insuffisance de la Providenoe, et sur l'incompétence de Dieu en direction du mécanisme social. On ne s'aperçoit pas de cette bévue, où tombent innocemment les personnages les plus religieux : ils sont eux-mêmes fort éloignés d'entrevoir cette erreur, dont ils se convaincront, II e . tome, l re . partie, 3 e . notice.
S'ils croyaient pleinement à l'universalité de la Providence , ils seraient persuadés qu'elle a dû pourvoir à lous nos besoins . qu'elle n'a pas pu oublier le plus urgent , celui d'un mécanisme régulateur de nos relations industrielles et domestiques.
Je ne parle pas de relations administratives : le tort de la science est de s'être depuis 5000 ans engagée dans les controverses d'administration, qui ne servent qu'à exciter des troubles. Elle devait s'exercer exclusivement sur l'organisation domestique, sur l'art d'associer les ménages isolés , et d'atteindre aux économies colossales ,
aux énormes bénéfices que produirait cette association? (III e . volume, 2 e . partie, 4 e . notice).
Une telle étude n'aurait porté ombrage à aucun gouvernement 5 tous désirent de voir l'industrie se perfectionner, augmenter le produit, et par suite les voies et moyens d'imposition.
Il est assez connu que l'Association domestique-agricole r si elle était possible , donnerait des bénéfices gigantesques ; le Créateur ne Ta pas ignoré : or, quelle peut être à cet égard son intention ? Lorsqu'il a statué sur nos relations industrielles, il n'a pu opter qu'entre l'état sociétaire ou l'état morcelé (T. IV, 124). Lequel des deux modes nous a-t-il assigné ? S'il a opté pour l'état sociétaire , comme on devait le présumer, il fallait procéder à la recherche des lois qu'il a dû faire sur l'Association. Pour peu qu'on se fût exercé sur ce problème , on serait bien vite parvenu à la découverte (II, 442).
Mais cette recherche ne convenait point aux sophistes, dont elle aurait fait suspecter les 4 sciences, politique, métaphysique , moralisme et économisme. Pour sauver cette controverse , ils ont enseigné l'insuffisance de la Providence , et persuadé qu'elle n'a réglé nos destinées sociales qu'à demi , qu'elle n'a rien statué sur l'ordre des relations domestiques -industrielles.
De là vient que personne n'a songé à faire des études sur l'Association , qui est nécessairement le mode voulu par une Providence économe. Les esprits civilisés sont obstrués de préjugés sur cette question et sur une foule d'autres qui en dépendent, notamment sur l'unité de l'univers ou analogie universelle, dont la théorie, indiquée à l'article pivot inverse (III, 212), fera tomber dans l'oubli les controverses philosophiques , par sa propriété
de plaire et instruire sans exciter ni troubles, ni débats
sophistiques.
x o hë! n^^ïi s us n ci 1 8i 1 le s ( j u ^\ r^î ^1 o ^ u r t> o ç n ^ d'où je conclus à l'urgence d'une découverte qui vienne au secours du monde matériel et du monde politique , l'un et l'autre également déclinants. .
Fléaux matériels. 1°. La nouvelle peste et ses croisements. L'on se croit à l'abri en voyant le fléau confiné en Espagne , borné à ravager les côtes de Cadix à Barcelone; mais en dépit des quarantaines, la fièvre jaune arrivera quelque jour au Havre ou à Douvres, et le lendemain à Paris et Londres, car elle règne de plus en plus dans les deux Amériques , sans que la médecine ait acquis de connaissance fixe ni sur la nature du mal, ni sur le remède à y appliquer.
D'autre part , la peste du Levant doit se renforcer par l'influence qu'on vient de rendre aux Ottomans , qu'il eût été si aisé de détruire en 1821 , et presque sans coup férir.
Le typhus des Nègres et des Blancs est une perfectibilité naissante. Il prendra de l'activité quand il se sera croisé avec les autres pestes. On assure que déjà il redouble, par ses croisements, la malignité de la fièvre jaune.
Le chole'ra-morbus arrive d'Orient ; il a déjà pénétré à Bagdad ; il marchera à pas de géant sous la tutelle de nos aimables alliés les Ottomans, qui, par fatalisme et malpropreté, auront bientôt croisé cette peste indienne avec l'égyptienne, et toutes deux, réunies à la fièvre jaune et au typhus , formeront des mariages de perfectibilité. Entretemps, l'Europe chante le perfectionnement : il suffirait de cette seule calamité pour la désabuser; nous allons en signaler 3 autres.
A cette perspective on oppose une ombre de bien ; on observe que la petite vérole est combattue avec succès par la vaccine. C'est un petit avantage à mettre en balance avec d'énormes désastres : nous opérons comme un général qui ferait mille prisonniers sur l'ennemi , quand l'ennemi lui enlèverait 3 et 4 mille hommes. Comment notre siècle, sans cesse raisonnant de balance et d'équilibre, ne s'aperçoit-il pas qu'en matériel comme en politique, si le bien fait un pas en avant, le mal en fait quatre et souvent dix? J'aurai souvent occasion de lui rappeler ce plaisant résultat de ses théories de balance, contre-poids , garantie , équilibre.
2°. L'intempérie croissante , effet du déboisement. Les saisons n'ont plus de cours régulier ; elles ne présentent que des excès monstrueux, des transpositions pernicieuses qui font décliner les cultures , et relèguent par degrés l'olivier vers le Midi. La cause de ce désordre, la dévastation des forêts, s'acerojt en tout pays, et l'agriculture est menacée du plus sinistre avenir.
On a tant publié de jérémiades sur ce sujet , que je n'ai rien à ajouter aux tableaux du mal , sinon qu'il natt des incidents mêmes qu'on juge favorables. Après une série d'années rigoureuses depuis 1816, l'hiver trèsdoux de 1822 et le printemps précoce donnaient lieu de croire à une restauration climatérique : ce n'est qu'un désordre de plus. La planète , après plusieurs hivers prolongés jusqu'en juin , depuis 1816 à 1821, a fini par sauter un hiver entier en 1822; nouvelle ealamitè qui nous a valu des légions de rats, de chenilles, etc., des sécheresses prématurées et obstinées, des ouragans multipliés» dont les ravages ont frappé non pas en ou deux cantons „ selon l'usage , mais 20 et 50 à la fois sur un. même poinl>
AVAHT-PROPOS. 15
et donné , après tant de belles apparences , une récolle des plus médiocres.
Ce fléau, joint au précédent, suffit à constater le désordre matériel et l'urgence d'un moyen de restauration générale du matériel : mais comment nos physiciens le découvriraient-ils, quand ils n'ont pas même posé en principe la nécessité de le chercher, pas même spéculé sur l'hypothèse de restauration générale composée, dont je donne les tableaux à l'Introduction (note À, H, 91,98)? Qui d'entre les savants songerait à chercher les voies du bien matériel, quand aucun d'entre eux n'a su s'élever à en calculer les effets, ni en matériel , ni en politique ?
Fléaux politiques. Les plus récents et les plus saillants, dettes publiques et révolutions, naissent l'un de l'autre. Les Esculapes sociaux n'ont su jusqu'ici qu'aggraver ce double mal; ils n'ont inventé,
Contre les dettes nationales, que le gouvernement représentatif, qui, d'après l'expérience, a la propriété d'accroître les impôts, les dettes et les commotions politiques ;
Contre les révolutions , qu'un système répressif qui les fait renaître de leurs cendres. Il eût fallu absorber l'esprit révolutionnaire dans de nouveaux intérêts , assez puissants pour faire tomber dans le mépris les chimères démocratiques : tel sera l'effet de l'Association,
Loin de procéder ainsi contre l'esprit révolutionnaire, la politique ne sait lui opposer que la science du dey d'Alger, la répression, quoique divers opérateurs (III, 353), aient prouvé qu'on peut employer avec succès le mode mixte ou fusion. Il restait aux uns et aux autres à s'instruire sur le mode harmonique ou substitution (III, 353).
Ce n'est que dans le régime sociétaire qu'ils en peuvent
trouver les voies. Dès le moindre essai de l'Association, et môme dès l'apparence de tentative , on verra tomber à plat ce faux libéralisme, contre lequel s'escriment les cabinets et les congrès. Il sera frappé de ridicule comme trahissant les intérêts personnels et collectifs de tous. La classe qui s'attribue des vues libérales sera convaincue de n'avoir pas même connaissance de l'esprit libéral , caractère très-honorable, mais dont la civilisation n'offre aucun type. On en verra la preuve aux articles II , 385 , III , 86, 269 , IV, 422 et autres , où il est démontré que le vrai libéralisme doit se concilier avec toutes les formes de gouvernements civilisés, ne spéculer que sur les améliorations industrielles, et jamais sur les changements administratifs ni sur les déplacements de fonctionnaires. C'est l'opposé du libéralisme civilisé, qui ne tend qu'à décréditer l'administration, s'installer à sa place, et laisser la besace au peuple, après l'avoir leurré de régénération.
Le 4 e . fléau, l'art de décimer et dévorer l'avenir.
L'accroissement des dettes publiques et de f agiotage est une calamité si notoire et dont les progrès sont si rapides , qu'elle suffirait seule à confondre tes sciences économiques. J'aurai lieu d'en traiter dans une foule d'articles ; suspendons jusque-là.
Un vice qui se rattache à ces 4 fléaux , c'est de prétendre y remédier par un fléau pire encore , la charlatanerie scientifique ou licence accordée aux systèmes incertains , qui , loin d'être compatibles avec l'expérience, engendrent tous les maux opposés aux biens qu'ils ont promis. Le tort principal de la politique moderne est de ne pas astreindre les sophistes à une responsabilité expérimentale, à une peine afflictive en cas de démenti donné par l'expérience.
àyaht-propos. 17
La philosophie, qui a lant disserté sur la responsabilité des ministres, n'a jamais dit mot de celle qu'on devrait imposer à ses légions de sophistes. Un code pénal sophistique aurait guéri le siècle de la manie des systèmes incertains, et dirigé les écrivains à la recherche des inventions utiles. Notre siècle, riche de bel esprit et de subtilités , s'est montré bien pauvre de sagacité dans la police des sciences.
Je me suis borné à citer pour symptômes de périclitalion matérielle et sociale, 4 fléaux récents; j'aurais pu décupler le tableau, ainsi qu'on le verra dans le cours de l'ouvrage : mais c'en est assez pour une première apostrophe aux champions de perfectibilité, qui ne sauraient nier cette quadruple dégénéralion. J'en signalerai une foule d'autres, dont les analyses tendront à ramener sans cesse l'attention sur l'objet spécial qui doit être de vériher (Prœ) :
1°. S'il est «probable que l'Association puisse donner en effectif le triple produit, selon les estimations des Cis-Légomènes; . .
2°. Si la méthode que je décris aux III®. et IV e . tom., sous le nom de Série passionnelle et Phalange de Séries, est apte è former et consolider le lie» sociétaire.
Ces deux points une fois démontrés , l'acquittement prochain des dettes publiques et l'indemnité des lésions de révolution seront pleinement garantis. Sans l'Association l'on ne pourrait atteindre aucun des deux buts , et les indemnités que l'on allouerait s'élèveraient à peine au quart delà véritable dette, qu'on n'oserait pas reconnaître en plein , faute de moyens pour y faire face et l'amortir.
Par exemple, en acoordant à un émigré le prix de vente de ses domaines, on ne lui donnerait peut-être que
f8 AVANT-PROPOS.
le 40 e . de sa créance réelle ; car ces sortes d'immeubles ont été la plupart vendus pour le montant du produit de deux récoltes, ou pour la valeur des coupes de forêt, des matériaux d'édifices démolis. Le dédommagement, en le stipulant à prix de vente, serait donc borné au 10 e .; encore que de délais à redouter si une guerre venait absorber les ressources fiscales!
Tout injustes que seraient ces évaluations , l'on y aurait été réduit sans la découverte inespérée du mécanisme sociétaire. Combien ceux qui ont de pareilles réclamations à former doivent bénir l'invention qui va fournir des moyens d'indemniser complètement toutes les parties lésées, y compris les ecclésiastiques et les créanciers spoliés par des remboursements en assignats, hors de transactions commerciales.
Mais pour s'initier à cette précieuse théorie de l'Association, je répète qu'il faut s'affranchir des préjugés philosophiques répandus partout, et dominants jusque chez ceux qui s'en croient les ennemis. Ces préjugés sont vraiment un péché originel dans tous les esprits civilisés, une souillure qu'il faut effacer par d'amples instructions préliminaires, objet de ces Prolégomènes.
A part la nécessité d'attaquer les doctrines philosophiques, on peut dire que la théorie d'Association est une science toute conciliante, en ce qu'elle enseigne l'art d'enrichir la masse sans froisser aucun individu. Elle servira les sophistes mêmes, qui feront aisément le sacrifice de leurs 400,000 volumes en considération des bénéfices rapides qu'ils vont obtenir dans l'état sociétaire, et du charme de connaître le calcul des destinées , le système de la nature, dont ils n'osaient pas même espérer la découverte.
Quant aux autres classes, elles pourront , après la lecture de cet ouvrage, se convaincre que le plus riche Sybarite ne peut pas, en civilisation, s'élever un seul jour au degré de bonheur dont jouira, dans l'état sociétaire , le inoindre cultivateur; thèse qui sera démontrée à la rigueur, T. IV, liv. 4, Son. 8 e . On peut, au tome III, chap. 24, page 185, s'assurer que je ne me trompe pas en estimation de bonheur.
Le moindre essai de l'Association sur une centaine de familles et un tiers de lieue carrée , suffira à prouver que les sophistes n'ont jamais eu aucune notion régulière sur le bonheur social, non plus que sur la vérité , la liberté et l'économie dont ils se disent les oracles. Après cet essai, eux-mêmes seront si confus de leur prétendue science et de l'industrie morcelée dont elle est l'apôtre, que le nom de philosophe sera renié par quiconque pourra s'en défendre.
Au reste, l'épreuve de l'Association ramènera tous les partis à l'indulgence et à la modestie, en prouvant que si les philosophes sont pauvres de génie inventif, leurs antagonistes le sont de même, pour n'avoir pas suremplir la lâche qu'esquivaient les sophistes, ni déterminer la destinée industrielle et domestique, l'Association, où seize routes pouvaient les conduire (H, 142) (indépendamment de diverses voies secondaires que je n'ai pas dù mentionner (II, 142), en tableau des voies primordiales).
Et le siècle, après de telles négligences, après ce retard de l'étude la plus urgente, ose vanter ses progrès vers la perfectibilité! opposons-lui sans cesse l'humilité de ses propres chefs (Devises en tête de l'avant-propos). Tous confessent l'inanité de leur science, et l'égarement de cette raison qu'ils ont cru perfectionner; tous, enfin,
s accordent à dire , avec leur compilateur Barthélémy : « Ces bibliothèques, prétendus trésors, etc. »
Il n'est que trop vrai : depuis 25 siècles qu'existent les sciences politiques et morales, elles n'ont rien fait pour le bonheur de l'humanité ; elles n'ont servi qu'à augmenter la malice humaine , perpétuer l'indigence , et reproduire les mêmes fléaux sous diverses formes. Après tant d'essais infructueux pour améliorer l'ordre social, il ne reste aux philosophes que la conviction de leur impéri Lie ; le problème du bonheur public est un écueil insurmontable pour eux.
Cependant une inquiétude universelle atteste que le genre humain n'est point arrivé au but où la nature veut le conduire, et cette inquiétude semble présager quelque grand événement qui changera notre sort. Les nations* harassées par le malheur et trompées cent fois par les jongleurs politiques, espèrent encore et ressemblent à un malade qui compte sur une miraculeuse guérison. La nature souffle à l'oreille du genre humain, c qu'il est réservé » a un bonheur dont il ignore les routes, et qu'une décou- > verte merveilleuse viendra tout à coup dissiper les » ténèbres de la civilisation, i
La théorie sociétaire va justifier cet espoir, assurer à chacun celte aisance graduée qui est l'objet de tous les désirs. Les sciences n'ont rien fait pour le bonheur social, tant qu'elles n'ont pas pourvu au besoin principal, au besoin de richesse graduée , assurant au pauvre un minimum décent. La théorie sociétaire ne serait qu'un nouvel opprobre pour la raison , si elle ne nous donnait que de la science et toujours de la science , au lieu de nous donner la richesse qui est notre premier besoin , notre ygsu le plus unanime.
Quant à la civilisation d'où nous allons enfin sortir, loin d'être destinée sociale de l'homme , elle n'est qu'un fléau passager dont les globes sont affligés durant leurs premiers ftges : elle est pour le genre humain une maladie d'enfance , comme la dentition ; maladie qui s'est prolongée sur notre globe au moins 20 siècles de trop, par l'inadvertance et l'orgueil des philosophes anciens qui dédaignèrent toute étude sur l'Association et l' Attraction passionnée. Bref, les sociétés sauvage, patriarcale, barbare et civilisée, ne sont que des sentiers de ronces, des échelons (II, 33) pour s'élever à un meilleur ordre, à l'Harmonie sociétaire qui est destinée industrielle de l'homme, et hors de laquelle les efforts des meilleurs princes ne peuvent aucunement remédier aux malheurs des peuples.
C'est donc en vain, Philosophes, que vous auriez amoncelé des bibliothèques pour chercher le bonheur, tant qu'on n'aurait pas extirpé la souche de tous les malheurs sociaux, le morcellement industriel ou travail non sociétaire , qui est l'antipode des vues économiques de Dieu.
Vous vous plaignez que la nature vous refuse la connaissance de ses lois : eh! si vous n'avez pas pu, jusqu'à ce jour, les découvrir, que tardez-vous à reconnaître l'insuffisance de vos méthodes, comme l'ont fait les auteurs cités plus haut , et invoquer une nouvelle science , un nouveau guide? Ou la nature ne veut pas le bonheur des hommes , ou vos méthodes sont réprouvées de la nature, puisqu'elles n'ont pu lui arracher ce secret que vous poursuivez.
Voit-on qu'elle soit rebelle aux efforts des physiciens comme aux vôtres? Non, parce que les physiciens élu-
dient ses lois au lieu de lui en dicter; et vous n'éludiez que l'art d'étouffer la voix de la nature, d'étouffer l'Attraction qui est interprète de la nature , et dont la synthèse conduit en tout sens à la formation du lien sociétaire.
Aussi , quel contraste entre vos bévues et les prodiges des sciences fixes ! chaque jour vous ajoutez, Philosophes, des erreurs nouvelles à d'antiques erreurs, tandis qu'on voit chaque jour les sciences physiques avancer dans les roules de la vérité, et répandre sur l'âge moderne autant de lustre que les billevesées philosophiques ont répandu d'opprobre sur le dix-huitième siècle.
CIS- PAUSE. — Les partis concilies aux dépens des
bibliothèques.
J'insiste par noie spéciale sur l'assertion précédente , savoir : t que l'Association est toule conciliante , garan- » lissant la prompte fusion, et qui plus est, l'absorption » des partis. »
On pourra me reprocher des indices contraires, un début très-hostile, qui , dès les premières pages, heurte un parti nombreux, celui des philosophes et des libéraux. « Il fallait, diront les Aristarques, vous en tenir à des » thèses bien suffisantes ; vous borner à prouver qu'un » domaine du produit de 1,000 écus en rendra 3,000 en* » Association , et que cet accroissement colossal de > richesse est le seul moyen de cicatriser les plaies de ré- » solution, en indemnisant les parties lésées. »
Une telle circonspection serait duperie en France, où l'on prodigue le titre de philosophe à tout auteur d'idées neuves. Je ne veux point être confondu avec les sophistes
quo je combats , et j'ai dû, dès la l re . page, faire scission avec de faux savants qui se dénoncent eux-mêmes (Devises, plus haut).
Dans cette préface, comme dans tout le cours du livre, j'attaque la science et non les auteurs, à qui ma théorie ménage les capitulations les plus favorables sous les rapports de l'amour-propre (II, 120), et de la fortune subite (II, 352).
Ils y verront que l'Association leur vaudra cent fois plus de richesses et d'honneurs qu'ils n'en eussent osé désirer : n'est-ce pas se concilier pleinement avec eux, que de combler ainsi leurs vœux? Il en est de même des libéraux dont j'attaque les erreurs, les duperies, et non les intentions expresses : désirent-ils sincèrement d'améliorer le sort des peuples, ils seront ravis d'apprendre qu'il existait une voie sûre pour atteindre au bien social, et que la philosophie nous avait caché depuis 3000 ans cette planche de salut enfin découverte, voie toute pacifique, purement industrielle , et étrangère aux affaires de politique administrative.
Quant aux bibliothèques philosophiques, il n'est aucun moyen de les sauver. Les philosophes cherchent, disenty ils , la vérité ; ils ont dû s'attendre que son apparition serait un coup de foudre pour des systèmes dont euxmêmes déplorent la vanité, espérant qu'un jour la lumière DESCENDRA.
En leur apportant cette lumière, dois-je à leur science plus d'égards qu'ils n'en ont pour elle? Serai-je obligé de vanter 400,000 tomes qu'ils proscrivent, en disant (Devises, plus haut) : « Ces bibliothèques, prétendus trésors
> de connaissances sublimes, ne sont qu'un dépôt humi-
> liant de contradictions et d'erreurs ? »
24 AVAHT-PROPOS.
Il faudra cent fois le leur répéter pour les disposer à subir uoe déchéance dont eux-mêmes ont prononcé l'arrêt, pensant que l'exécution en était renyoyèe à milliers d'années, et que la philosophie, tout en s'j trompeuse et impuissante contre les désordres sociaux , allait régner encore bien des siècles avant qu'on n'obtînt la lumière invoquée par ses coryphées, Socrate , Montesquieu, Voltaire, etc.
On ne peut espérer celte lumière que d'une science opposée en tous points aux quatre corps de sophisme qui ont égaré l'esprit humain , engouffré le monde social dans l'indigence, la fourberie, la civilisation et la barbarie. Il est donc nécessaire que l'inventeur du calcul des destinées se déclare en pleine contradiction avec les 4 facultés phi-
Si j'hésitais dans ce rôle, si je ménageais quelque voie d'accommodement avec leurs 400,000 tomes, le lecteur serait fondé à concevoir des déûances, ne voir en moi qu'un sophiste de plus. Celui qui apporte réellement la vérité , et qui s'engage à en fournir les preuves mathématiques, doit rompre en visière à l'erreur et déclarer sans réserve aux quatre sciences fausses, que leur règne est fini; annonce qui, loin d'être alarmante pour les écrivains, leur présente un gage d'immense fortune (268), une moisson de nouvelles palmes scientifiques et littéraires (Pivot inverse, 111,212).
Peut-être auront-ils à se plaindre de l'aspérité des formes , de l'amertume des reproches : mais si la nature m'eût donné la souplesse des caméléons littéraires, elle ne m'aurait pas accordé le génie inventif, et je n' pas su