Théorie de la démarche
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DE
A quoi, si co ii'ost à une substance électrique, peut-on attril)Uor la magie avec laquelle la volonté s'intronise si majestueusement dans le regard pour foudroyer les obstacles aux commandements du génie, ou filtre, malgré nos liypoerisies, au travers de l'enveloppe humaine.
Histoire inlellectueile de Louis Lambert.
Dans l'état actuel des connaissances humaines, cette théorie est, à mon avis, la science la plus neuve, et partant la plus curieuse qu'il y ait à traiter. Elle est quasi -vierge. J'espère pouvoir démontrer la raison coefficiente de cette
précieuse vii'ginité scientifique par des observations utiles à riiistoire de l'esprit humain. Rencontrer quelque curiosité de ce genre, en quoi que ce soit, était déjà chose très-difficile au temps de Rabelais; mais il est peut-être plus difficile encore d'en expliquer l'existence aujourd'hui : ne faut-il pas que tout ait dormi autour d'elle, vices et vertus? Sous ce rapport, sans être M. Ballanche, Perrault aurait, à son insu, fait un- mythe dans la Belle au bois dormant. Admirable privilège des hommes don' le génie est tout naïveté ! Leurs œu\Tcs sont des diamants taillés à facettes, qui réfléchissent et font rayonner les idées de toutes les époques. Lautour-Mézeray, homme d'esprit, qui sait mieux que personne traire la pensée, n'a-t-il pas découvert dans le Chat botté \c mythe de l'annonce, celle des puissances modernes qui escompte ce dont il est impossible de trouver la valeur à la Banque de France, c'est-à-dire tout ce (ju'il y a d'esprit dans le public le plus niais du monde, tout ce qu'il y a de crédulité dans l'époque la plus incrédule, tout ce qu'il y a de sympathie dans les entrailles du siècle le plus égoïste ?
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Or, dans un temps où, par chaque matin, ii se lève un nombre incommensurable de cerveauxaffamés d'idtk'S, parce qu'ils savent peser ce qu'il y a d'argent dans une idée ; et pressés d'aller ù la cliaise aux idées, parce que chaque nouvelle circonstance sublunaire crée une idée qui lui est propre ; n'y a-t-il pas un peu de mérite à trouver à Paris, sur un terrain si bien battu, quelque gangue dont se puisse extraire encore une paillette d'or?
Ceci est prétentieux; mais pai'donnez à l'auteur son orgueil : faites mieux , avouez qu'il est légitime. N'cst-il pas réellement bien extraordinaire de voir que, depuis le temps où l'honnne marche, personne ne se soit demandé pourquoi il marche, comment il marche, s'il marche, s'il peut mieux marcher, ce qu'il fait en marchant, s'il n'y aurait pas moyen d'imposer, de cBanger, d'analyser sa marche : questions qui tiennent à tous les systèmes phUosophiques, psychologiques et politiques dont s'est occupé le monde ?
Eh quoi ! feu M. Mariette, de l'Académie des sciences, a calculé la quantité d'eau qui passait, par chaque minime division du temps, sous cha-
cune des arches du pont Royal, en observant les différences introduites par la lenteur des eaux, par l'ouverture de Tarchc, par les variations atmosphériques des saisons ! et il n'est entré dans la tête d'aucun savant de rechercher, de mesurer, de peser, d'analyser, de formuler, le binôme aidant, quelle quantité fluide l'homme, par une marche plus ou moins rapide, pouvait perdre ou économiser de force, de vie, d'action, de je ne sais quoi que nous dépensons en haine, en amour, en conversation et en digression!...
Hélas ! une foule d'hommes, tous distingués par l'ampleur de la boite cérébrale et par la lourdeur, par les circonvolutions de leur cervelle ; des mécaniciens , des géomètres enfin ont déduit des milliers de théorèmes, de propositions, de lemmes, de corollaires sur le mouvement appliqué aux choses, ont révélé les lois du mouvement céleste, ont saisi les marées Mans tous leurs caprices et les ont enchainées dans quelques formules d'une incontestable sécurité marine ; mais personne , ni physiologiste , ni médecin sans malades, ni savant désœuvré, ni fou de Bicêtre, ni statisticien fatigué de compter ses grains de blé, ni quoi que ce soit d'hu-
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main, n"a voulu penser aux lois du mouvement appliqué à Ihomme î
Quoi ! vous trouveriez plus facilement le de PASTOCFLis VETERUM, invoqué par Charles Nodier, dans sa raillerie toute pantagruélique de V Histoire du roi de Bohême, que le moindre volume DE RE AMBCLVTORIa! ...
Et cependant, il y a deux cents ans, le comte Osenstiern s'était écrié : — C'est les marches qui usent les soldats et les courtisans !
Un homme déjà presque oublié, homme englouti déjà dans l'océan de ces trente mille noms célèbres au-dessus desquels surnagent à grand'peine une centaine de noms, ChanipoUion, a consumé sa vie à lire les hiéroglyphes, transition des idées humaines naïvement configurées à l'alphabet chaldéen trouvé par un pâtre, perfectionné par des marchands; autre transition de la vocalisation écrite à Timprimerie, qui a définitivement consacré la parole ; et nul n'a voulu donner la clef des hiéroglyphes perpétuels de la démarche humaine !.. .
A cette pensée, à l'imitation de Sterne, qui a l)ien un peu copié Archiniède, j'ai fait craquer mes doigts; j'ai jeté mon bonnet en l'air, et
je me suis écrié : — Eurêka (fai trouvé!)
Mais pourquoi Jonc cette science a-t-ellc eu les honneurs de l'oubli? N'est-elle pas aussi profonde, aussi frivole, aussi dérisoire que le sont les autres sciences? N'y a-t-il donc pas un joli petit non-sens, la grimace des démons impuissants, au fond de ces raisonnements ? Ici, l'homme ne ï^era-t-il pas toujours aussi noblement bouffon qu'il peut l'être ailleurs? Ici, ne sera-t-il pas toujours M. Jourdain, faisant de la prose sans le savoir, marchant sans connaître tout ce que sa marche soulève de hautes questions? Pourquoi la marche de l'homme a-t-elle eu le dessous, et pourquoi s'est-on préférablemcnt occupé de la marche des astres? Ici, ne serons-nous pas, comme ailleurs, tout aussi heureux, tout aussi malheuieux (sauf les dosages individuels de ce fluide nommé si improprement imagination), soit que nous sachions, soit que nous ignorions tout de cette nouvelle science?
Pauvre homme du dix-neuvième siècle! En effet, quelles jouissances as-tu définitivement extraites de la certitude oi!i tu es d'être, suivant Cuvier, le dernier venu dans les espèces, ou l'être progressif, suivant Nodier ? do Tassu-
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rance qui t'a été donnée du séjour authentique de la mer sur les plus hautes montagnes ? de la connaissance irréfragable qui a détruit le principe detdutesles religions asiatiques, le bonheur passé de tout ce qui fut, en déniant au soleil, par l'organe d'Heischell, sa chaleur, sa lumière? Quelle tranquillité politique as-tu distillée des flots de sang répandus par quarante années de rerolution? Pauvre homme 1 tu as perdu les marquises, les petits soupers, l'Académie française; tu ne peux plus battre tes gens et tu as eu le choléra. Sans Rossini, sans Taglioni, sans Paganini, tu ne l'amuserais plus; et tu penses néanmoins, si tu n'arrêtes le froid esprit de tes institutions nouvelles, à couper les mains à Rossini, les jambes à Taglioni, l'archet à Paganini. Après quarante années de révolutions , pour tout aphorisme politique, Bertrand Barrère a naguère publié celui-ci :
— N'inteiTomps pas ime femme qui danse pour lui donner un avis.
Cette sentence m'a été volée. N'apparteuaitelle pas essentiellement aux axiomes de ma théorie ?
Vous demanderez pourquoi tant d'emphase
pour celte science prosaïque, pourquoi emboucher si fort la trompette à propos de l'art de lever le pied ? Ne savez-vous donc pas que la dignité en toute chose est toujours en raison inverse de l'utilité?
Donc cette science est à moi 1 Le premier j'y plante la hampe de mon pennon, comme Pizarre, en criant : — Ceci est au roi d'Espagne! quand il mit le pied sur l'Amérique. Il aurait dû cependant ajouter quelque petite proclamation d'investiture en faveur des médecins.
Cependant Lavater a bien dit, avant moi, que, tout étant homogène dans l'homme, sa démarche devait être au moins aussi éloquente que l'est sa physionomie ; la démarche est la physionomie du corps. Mais c'était une déduction naturelle de sa première proposition : Tout en nous correspond à une cause interne. Emporté par le vaste cours d'une science qui érige en art distinct les observations relatives à chacune des manifestations particulières de la pensée humaine, il lui était impossible de développer la théorie de la démarche, qui occupe peu de place dans son magnifique et très-prolixe
DE LA Dli.MAIÏCIli:. iô
ouvnigf. Aussi les prol)l("'incs à résoudre en ('(>tte matière restent tout entiers :'i examiner, ainsi que les liens qui unissent cette partie de la vitalité à l'ensemble de notre vie individuelle, sociale et nationale.
El vpra inrossu
l'.iliiit ilca
« La déesse se révéla par sa démarehe. »
Ces fragments de vers de Virgile, analogues d'ailleurs à un veis d'Homère, que je ne veux pas citer de pour d'être accusé de pédantisme, sont deux témoignages tpii attestent l'importance attachée à la démarche par les anciens. Mais i[m de nous, pauvres écoliers fouettés de grec, ne sait pas que Démosthèncs reprochait à Nicobule de marcher à la diable, assimilant une pareille démarche, comme manque d'usage et de bon ton, à un parler insolent?
La Bruyère a écrit quelques lignes curieuses sur ce sujet; mais ces quelques lignes n'ont rien de scientifique, et n'accusent qu'un de ces faits qui abondent [lar milliers dans cet art.
f< il y a, dit-il, chez quelques fenunes. une
« graiuleiir artificiolle allachéc au moiivoment « des yeux, à un air de tète, aux façons de « marcher, etc. »
Cela dit, pour témoigner de mon soin à rendre justice au passé, feuilletez les bibliographes, dévorez les catalogues, les manuscrits des bibliothèques ; à moins d'un palimpseste qui soit récemment gratté, vous ne trouverez rien de plus que ces fragments, insouciants de la science en elle-même. 11 y a bien des traités sur la danse, sur la mimique ; il y a bien le Traité du mouvement des animaux, par Borelli ; puis quelques articles spéciaux faits par (les médecins récemment effrayés de ce mutisme scientifique sur nos actes les plus importants; mais, à l'exemple de Borelli, ils ont moins cherché les causes que constaté les efft^ts : en cette matière, à moins d'être Dieu même, il est bien difficile de ne pas retourner à BorelU. Donc rien de physiologique, de psychologique, de transcendant, de péripatéticiennement philosophique, rien! Aussi donneraisje pour le cauris le plus ébréché tout ce que j'ai dit, écrit, et ne vendrais-je pas, au prix d'un globe d'or, cette théorie toute neuve,
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jolie 0011)1110 tout ce qui est neuf. Une idée neuve est plus qu'un monde : elle donne un monde, sans compter le reste. Une pensée nouvelle ! quelles richesses pour le peintre, le iiiiisicien, le poëte !
Ma préface finit là. Je commence.
Une pensée a trois àgcs. Si vous l'exprimez dans toute la chaleur prohfique de sa conception, vous la produisez rapidement par un jet plus ou moins heureux, mais empreint à coup sur d'une verve pindarique. C'est Daguerre s'enfermant vingt jours pour faire son admirable tableau de l'ile Sainte-Uélène, inspiration toute dantesque.
Mais si vous ne saisissez pas ce premier bonheur de génération mentale, et que vous laissiez sans produit ce sublime paroxysme de l'intelligence fouettée, pendant lequel les angoisses de renf.intement disparaissent sous les plaisirs de la surexcitation cérébrale, vous tombez soudain dans le gâchis des difficultés : tout s'abaisse, tout s'affaisse ; vous vous blasez ; le sujet s'amolht ; vos idées vous fatiguent. Le fouet de
li TlltUlilF.
Louis XIV, que vous a^iez naguère pour mener volrc sujet en poste, a passe aux mains de ces fantas;ues eivatures; alors ce sont vos idées qui vous Ijiisent, vous lassent, vous sanglent des cou|is sifilauts aux oreilles, et contre lesijuels vous regimbez. Voilà le poëte, le peintre, le musicien qui se promène, flanc sur les boulevards, marchande des cannes, achète de vieux bahuts, s'éprend de mille passions fugaces, laissant là son idée, comme on abandonne une mai tresse plus aimante ou plus jalouse qu'il ne lui est permis de l'être.
Vient le dernier âge de la pensée. Elle s'est implantée, elle a pris racine dans votre âme ; elle y a mûri ; puis, un soir ou un matin, quand le poëte ôte son foulard, quand le peintre bâille encore, lorsque le musicien va soufller sa lampe, en se souvenant d'une délicieuse roulade, en revoyant un petit pied de femme ou l'im de ces jr; ne sais quoi dont on s'occupe en dormant ou en s'éveillant, ils aperçoivent leur idée dans toute la grâce de ses frondaisons, de ses floraisons, l'idée malicieuse, luxuriante, luxueuse, belle comme une femme magnifiquement belle , belle comme un cheval sans défaut! Et alors
DE LA DEMAliCHt. il
le jieintii' doniic un coii|t de iiicd à sou édredoii, s'il y a un cdredon, et s'ctric : ,
— CVst fiiii! je ferai mou tableau !
Le poëte n'avait ([u'uue idée, et il se \(iit à la tète d'un ouvrage.
— Mallieur an siècle!... dit-il en lançant une (le SCS bottes à travers la chambre.
Ceci est la théorie de la démarche de nos idées.
Sans m'eiigager à justifier l'ambition de ce progranune pathologique, dont je renvoie Iv système anx Dubois, aux Alaygrier du cerveau, je déclare «ne la Théoiue de la démarche m'a prodigué toutes les délices de cette conception première, amour de la pensée ; puis tous les chagrins d'un enfant gâté dont l'éducation coûte cher et n'en perfectionne que les vices.
Quand un homme rencontre un trésor, sa seconde pensée est de se demander par quel hasard il l'a trouvé. Voici donc où jai rencontre la théorie de la démarche, et voici pourquoi personne jusqu'à moi ne l'avait aperçue...
Un honmie devint f tu pour avoir réfléchi trop profondément à l'action d'ouvrir ou de fermer une porte. Il se mit à comparer la conclusion
i^ TUÉOr.IL
ili'î cliscusM(>ii>> huniainos ii ce iiiouveiiiL'iit qui, dans les doux cas, est absolument le nicine, quoique si divers en résultats. A côté de sa loge était un autre fou qui cherchait à deviner si l'œuf avait précédé la poule, ou si la poule avait précédé l'œuf. Tous deux parlaient, l'un de su poi-te, l'autre de sa poule, pour interroger Dieu sans succès.
Un fou est un homme qui voit un abimc et V tombe. Le savant l'entend tomber, prend sa toise, mesure la distance, fait un escalier, descend, remonte, et se frotte les mains, après avoir dit à l'univers : « Cet abîme a dix-huit cent deux pieds de profondeur, la température du fond est de deux degrés plus chaude que celle de notre atmosphère. » Puis il vit en famille. Le fou reste dans sa loge. Ils meurent tous deux. Dieu seul sait, qui du fou, qui du savant, a été le plus près du vrai. Empédoclc est le premier savant qui ait cumulé.
Il n'y a pas un seul de nos mouvements, ni une seule de nos actions qui ne soit un abime, où l'homme le plus sage ne puisse laisser sa raison, et qui ne puisse fournir au savant l'occasion de prendre sa toise et d'essayer à mesurer
l'infini II v a de l'infini dans le moindro gramen.
Ici, je serai toujours outre la toise du savant et le vertige du fou. Je dois en prévenir lova ■ loment celui (|ui veut me lire ; il faut de Tintrépiditc pour rester entre ces deux asymptotes. Cett(! théorie ne pouvait être faite que par un homme assez osé pour côtoyer la folie sans crainte et la science sans peur.
Puis je dois encore accuser, par avance, la vulgarité du premier fait qui m'a conduit, d'inductions on inductions, à cette plaisanterie lyco|)hronique. Ceux qui savent que la terre est pavée dabimes, foulée par dos fous et mesurée par des savants, me pardonneront seuls l'apparente niaiserie de mes observations. Jo parle pour les gens habitués à trouver de la sagesse dans la feuille qui tombe, des problèmes gigantesques dans la fumée qui s'élève, des théories dans les vibrations de la lumière, de la pensée dans les marbres, et le plus horrible des mouvements dans l'immobilité. Je me place au point précis où la science touche à la folie, et j<ne puis mettre de garde-fous. Continuez.
En 1850, je revenais de cette délicieuse Ton-
raine, où les femnios ne vieillissent pas aussi vile que clans les autres pays. Jetais au milieu de la grande cour des messageries, rue Nolre- Damc-des-Victoires, attendant une voitur.', et sans me douter que j'allais être dans ralternative d'écrire des niaiseries ou de f.iire d'immortrlles découvertes. De toutes les courtisanes, la pensée est la plus impérieusi-mcnt capricieuse : elle fait son lit, avec une audace sans exenqile, au bord d'un sentier; couche au coin dune rue ; suspend son nid, comme l'hirondelle, à la corniche d'une fenè'.re ; et, avani que l'amour ait jjensé à sa flèche, elle a Ciuçu, pondu, couvé, nourri un géant. Papin allait von- si son bouillon avait des yeux quand il changea le inonde industriel en voyant voltiger un papier que ballottait la vapeur au-dessus de sa marmite. Faust trouva 1" imprimerie en regardant sur le Sol l'empreinte des fers de son cheval, avant de le monter. Les niais appellent ces foudroiements de la pensée un hasard , sans songer que le hasard ne visite jamais les sots.
J'étais donc au milieu de cette cour, où trône le inouveiiient, et j'y regardais avec insouciance les di féri'iites scènes qui s'v passairnt. h.n-
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qu'un voyagi:ur "tombe de la rotonde à terre, comnie une grenouille effrayée qui s'élance à l'eau. Mais, en sautant, cet lionuuc fut forcé, pour ne pas choir, de tendre les mains au unir du bureau près duquel était la voiture, et de s'y appuyer légèrement. Voyant cela, je me demandai pourquoi. Certes, un savant aurait répondu : — Parce qu'd allait perdre son centre de gravité. Mais pourquoi 1 homme partaget-il avec les dibgences le privilège de perdre son centre de gravité ? Un être doué d'intelligence n'est-il pas souverainement ridicule quand il est à terre, par quelque cause que ce soit ? Aussi le peuple, que la chute d'un cheval in- Icicsse, rit-il toujours d'un homme qui tombir. Cet homme était un simple ouvrier, un de ces joyeux faubouriens, espèce de Figaro sans mandoline et sans résille, un homme gai, même en sortant de dibgence, moment où tout le monde grogne. Il crut reconnaître un de ses amis dans le groupe des flâneurs qui regardent toujours l'arrivée des diligences, et il s'avança pour lui appliquer une tape sur l'épaule, à la façon de ces gentilshommes campagnards ayant peu de nutnicres, qui, pendant que vous rêvez
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;t vos chères amours, vous frappent sur la cuisse
en vous disant :
— Chassez-vous?...
En cette corijondure, par une tic ces déterluinalions qui restent un secret entre rhomnie et Dieu, cet ami du voyageur fit un ou deux pas. Mon faubourien londja, la main en avant, jusqu'au mur, sur lequel il s'appuya; mais, ai)jès avoir parcouru toute la distance qui se trouvait entre le mur et ,1a hauteur à laquelle arrivait sa tète quand il était debout, espace que je représenterais scientiliquemeut par un angle de quatre-vingt-dix degrés, Tourner, emporté par le poids de sa main, s'était plié, pour ainsi dire, en deux. 11 se releva la face turgide et rougie, moins par la colère que par un effort inattendu.
— Voici, me dis-je, un phénomène auque' personne ne pense, et qui ferait bouquer deux savants.
Je me souvins en ce moment d'un autre fait si vulgaire dans son éventuaUté, que nous n'en avons jamais esgoussé la cause, quoiqu'elle accuse de sublimes merveilles. Ce fait corrobora l'idée <pii me frap|)ait alors si vivement, idée
à laquelle la science des riens est redevable aujourd'hui de la THÉORIE de ia démarche.
Ce souvenir appartient aux jours heureux de mon adolescence, temps de délicieuse niaiserie, pendant lequel toutes les femmes sont des Virginies, que nous aimons vertueusement, comme aiuiait Paul. Nous apercevons plus tard une infinité de naufrages, où, comme dans l'œuvre de Bernardin de Saint-Pierre, nos illusions se noient; et nous n'amenons qu'un cadavre sur la grève.
Alors, le chaste et pur sentiment que j'avais pour ma sœur n'était troublé par aucun autre, et nous portions à deux la vie en riant. J'avais mis trois ou quatre cents francs en pièces de cent sous dans le nécessaire où elle serrait son fil, ses aiguilles, et tous les petits ustensiles nécessaires à son métier de jeune fille essentiellement brodeuse, parfileuse, couseuse et festonneuse. N'en sachant rien, elle voulut prendre sa table à ouvrage, toujours si légère; mais il lui fut impossible de la soulever du premier coup, et il lui fallut émettre une seconde dose de force et de vouloir pour enlever sa boite. Ce n'est pas la compromettre que de dire combien
elle mit de précipitation à l'ouvrir, tant elle c!ait curieuse de voir ce qui T alourdissait. Alors je la priai de me garder cet argent. Ma conduite cachait un secret, je n'ai pas besoin d'ajouter que je fus obligé de le lui confier. Bien involontairement, je repris l'argent sans l'en prévenir ; et, deux heures après, en reprenant sa boîte, elle l'enleva presque au-dessus de ses cheveux, par un mouvement de naïveté qui nous fit tant rire, que ce bon rire servit précisément à graver cette observation physiologique dans ma mémoire.
En rapprochant ces deux faits si dissemblables, mais qui procédaient de la même cause, je fus plongé dans une perplexité pareille à celle du philosophe à camisole qui médita si profondément sur sa porte.
Je comparais le voyageur à la cruche pleine d'eau qu'une fille curieuse rapporte de la fontaine. Elle s'occupe à regarder une fenêtre, reçoit une secousse d'un passant, et laisse perdre une lame d'eau. Cette comparaison vague exprimait grossièrement la dépense de fluide vital que cet homme me parut avoir faite en pure perte. Puis, de là, jaillirent mille questions qui
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me furent adressées, dans les ténèbres do Tintolligence, par un être tout fantastique, par ma Théorie de la démarche déjà née.
En effet, tout à coup mille petits phénomènes jijurnaliers de notre nature vinrent se grouper autour de ma réflexion première, et s'élevèrent c-n foule dans ma mémoire comme un de ces essaims de mouches qui s'envolent, au bruit de nos pas, de dessus le fruit dont elles pompent les sucs au bord du sentier.
Ainsi je me souyns en un moment, rapidement, et avec une singulière puissance de vision intellectuelle :
Et des craquements de doigts, et des redres-
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senients de muscles, et des sauts de carpe que, pauvres écoliers, moi et mes camarades, nous nous permettions comme tous ceux qui restent trop longtemps en étude, soit le peintre dans son atelier, soit le poëte dans ses contemplations, soit la femme plongée dans son fauteuil ;
Et de ces courses rapides subitement arrêtées comme le tournoiement d'un soleil fini, auxquelles sont sujets les gens qui sortent de chez eux ou de chez elles, en proie à un grand bonheur;
Et de ces exaltations produites par des mouvements excessifs, et si actives, que Henri III a été pendant toute sa vie amoureux de Marie de Clèves, pour être entré dans le cabinet où elle avait changé de chemise, au milieu d'un bal donné par Catherine de Médicis ;
Et de ces cris féroces que jettent certaines personnes poussées par une inexplicable nécessité de mouvement, et pour exercer peut-être une puissance inoccupée ;
Et des envies soudaines de briser, de frapper quoi que ce soit, surtout dans des moments de joie, et qui rendent Odrv si naïvement beau
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dans son rolc du maréchal foirant de VEginhard de campagne, quand il tape, au milieu d'un paroxysme de rire, son ami Vernet, en lui disant : — Sauve-toi, ou je te tue.
Enfin plusieurs observations, que j'avais piccédennnent faites, m'illuminèrent, et me tenaillèrent rintelligence si vigoureusement, que, ne songeant [ilus ni à mes paquets, ni à ma voiture, je devins aussi distrait que Test M. Ampère, et revins chez moi, féru par le principe lucide et vivifiant de ma Théorie de la démarche. J'allais admirant une science, incapable de dire quelle était cette science, nageant dans cette science, comme un homme en mer, qui voit la mer et n'en peut saisir qu'une goutte dans le creux de sa main.
Ma pétulante pensée jouissait de son premier
Sans autre secours que celui de l'intuition, qui nous a valu plus de conquêtes que tous les sinus et les cosinus de la ^cience, et sans m'inquiéter ni des preuves, ni du qu'en dira-t-on, je décidai que l'homme pouvait projeter en dehors de lui-même, par tous les actes dus à son mouvement, une quantité de force qui devait
produire un effet quelconque dans sa sphère
d'activité.
Que de jets lumineux dans cette simi)le fornuile !
L homme aurait-il le pouvoir de diriger l'action de ce constant phénomène auquel il ne pense pas ? Pourrait-il économiser, amasser linvisible fluide dont il dispose à son insu, comme la seiche aspire et distille, par un appareil inconnu, le nuage d'encre au sein duquel elle disparait? Mesmer, que la France a traité d'empirique, a-t-il raison, a-t-il tort?
Pour moi, dès lors, le mouvement comprit la Pensée, action la plus pure de l'être humain ; le Verhe, traduction de ses pensées ; puis la Démarche et le Geste, accomplissement plus ou moins passionné du Verbe. De cette effusion de vie plus ou moins abondante, et de la manière dont l'honnne la dirige, procèdent les merveilles du toucher, auxquelles nous devons Paganini, Raphaël, Michel-Ange, llueila le guitariste, Taglioni, Litz, artistes qui tous transfusent leui-s âmes par des mouvements dont ils ont seuls le secret. Des transformations de la pensée dans la voix, qui est le toucher [av le-
i)i: L \ htM Anciii;. -j'.t
t[iK'l ràiiir ajrit le plus sitijiitaïK'iiiiiit, décoiik'iit les iniraclrs d ' l\'lo(jiuiico et les eélestcs eiiclianteineiits de la iiiiisi(jiie vocale. La parole irest-elle pas en (;urli;ue sorte la déniarelie du cœur et du cerveau ?
Alors, la DJmartlic êlaiît piise eoiiiiiie l'ex- [iressioii des mouveuieiils corporels, et la Viiiv coiiiiiie celle des iiiouvemeiits intell eiuels, il me parut iinpossible ih faire menti;' le iiiouveincnt. Sous ce rapport, la connaissance approfondie de la Déniaiche devenait une science complète.
N"y avait-il pas des formules algébriques à trouver pour déterminer ce qu'une cantatrice dépense d"àmc dans ses roulades, et ce que nous dissipons d'énergie dans nos mouvements.' Quelle gloire de pouvoir jeter à l'Europe savante une aritlunéliquo morale ave c les solutions de problèmes psycliologi(iues aussi iniporlants à résoudre que le sont ceux-ci :
La cavatine Di tanti polpiti i:st à la vie de la Pasta coji):k 1 kst à X.
Les pieds de Veslris sommIs à sa lèle co.MMt 100 LSTà 2?
Quels pleins j>' versai sur le loliu-bcltu de
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mes cuimaissaiices, d'où je n'avais extrait que de misérables contes, tandis qu'il pouvait eu sortir une physiologie humaine 1 Etais-je en état de rechercher les lois par lesquelles nous envoyons plus ou moins de force du centre aux extrémités ; de deviner oii Dieu a mis en nous.le centre de ce pouvoir ; do déterminer les phénomènes que cette faculté devait produire dans latmosphère dé chacp'.e créature.
En effet, si, comme l'a dit le plus beau génie analytique, le géomètre qui a le plus écouté Dieu aux portes du sanctuaire, une balle de pistolet lancée au bord de la Méditerranée cause un mouvement qui se fait sentir jusque sur les cotes de la Chine, n'esl-il pas probable que, si nous projetons «en dehors de nous un luxe de force, nous devons, ou changer autour de nous les conditions de l'atmosphère, ou nécessairement influer, par les effets de cette force vive qui veut sa place, sur les êtres et les choses dopt nous sommes entourés?
Que jette donc en l'air l'artiste qui se secoue les bras, après renfantement d'une noble pensée qui l'a tenu longtenq)s immobile '.' Où va cette force dissipée par la femme nerveuse qui fait
DE LA DKMARCnE. 51
craqiior les tlt'licatos et puissantes nrticulations lie son cou, qui se tord les inains, en les agitant, après avoir vainement attendu ce qu'elle n'aime pas à trop attendre ?
Enlin, de quoi mourut le fort de la halle qui, sur le port, dans un déli d'ivresse, leva une pièce de vin; puis qui, gracieusement ouvert, sonde, déchi<|neté brin à brin par messieurs de l'IIôtel- Dieu. a complètement frustré leur science, filouté leur scalpel, trompé leur curiosité, en ne laissant apercevoir la moindre lésion, ni dans ses muscles, ni dans ses organes, ni dans ses fibres, ni dans son cerveau? Pour la première fois peutèlre, M. Dupuvlren, qui sait toujoui-s pourquoi la mort est venue, s'est demandé pouripioi la vie était absente de ce corps. La cruche s'était vidée.
Alors il me fut prouvé que l'homme occupé à scier du marbre n'était pas bète de naissance, mais bète parce qu'il sciait du marbre. Il fait passer sa vie dans le mouvement des bras, comme le poète fait passer la sienne dans le mouvement du cerveau. Tout mouvement a ses lois. Kepler, Newton, Laplace et Legendre sont tout entiers dans cet axiome. Pourquoi donc la science a-t-elle
,-2 THEORli:
ilinlaignc tic i ochcidicr les lois d'im inonvcniont qui transporte à son gré la vie 'lans telle on telle portion du inécanisine humain, et qui peut c<^i\lement la projeter en dehors de Thonnne ?
Alors il me fut p'.ouvé que les clieieheuis d'autographes, et ceux qui prétendent jugin- le earaetère des hommes sur leur écriture, étaient des gens supérieurs.
Ici, ma Théorie de la démarche acquérait des proportions si discordantes avec le peu de place que j'occupe dans le grand râtelier d"où mes illustres camarades du dix-nenviènie siècle tirent leur provende, que je laissai là cette grande idée , comme un homme efTrayé d'aperc voir un gouffre. J'entrais dans le second âge de la pensée.
Néanmoins, je fus si curieusement affriandé par la vue de cet ahinie, que, de temps en temps, je venais goûter tontes les joies de la peur, en le contemplant au bord, et m'y tenant ferme à (juelques idées bien plantées , bien feuillues. Alors je commençai des travaux immenses et qui eussent, selon l'expression de mon élégant ami Eugène Sue, décorné un ho'uf moins habitué que je ne le suis à mareliM- dans me? sillons.
ni: LA DiiMARciii:. 0.-.
miil et joui", par tons les temps, nonchalant de la bise qui sonfllc, des coups, et du fourrage injurieux que le journalisme nous dislriliue.
Comme tous ces pauvres prédestinés de savants , j'ai compté des joii s pures. Parmi ces fleurs d'étude, la pi'emière, la plus belle, parce qu'elle était la première, et la plus trompeuse, parce qu'elle était la plus belle, a été d'apprendre, par M. Savary de l'Observatoire, que déjà l'Italien BorcUi avait fait un grand ouvrage de actu animaliiim ( du mouvement des animaux).
Combien je fus heureux de trouver un Borelli sur le quai 1 Combien peu me pesa rin-4"à rapporter sou s le bras 1 En quelle ferveur je l'ouvris; en quelle hâte je le traduisis ! Je ne saurais vous dire ces choses. Il y avait de l'amour dans cette étude. Borelli était pour moi ce (pie Baruch fut pour la Fontaine. Comnir un jeune honnne dupe de son premier amour, je ne sentais de Borelli ni la poussière accumulée dans ses pages par les orages parisiens, ni la senteur équivoque de sa couverture, ni les grains de tabac qu'y avait laissés le vieux médecin auquel il appartint jadis, et dont je fus jaloux en lisant ces mots écrits
.ïi THEORIE
d'une main tromblante : Ex Hiris Angara.
Brst! qiinnd j'eus lu Borelli, je jetai Borelli, je maudis Borelli, je méprisai le vieux Borelli, (|ui ne me disait rien dr actu, comme plus lard le jeune honnne Laisse la tète en reconnaissant sa première amie, l'ingrat! Le savant Italien, doué de la patience de Malpighi, avait passé des années à éprouver, à déterminer la force dos divers, appareils établis par la nature dans notre système musculaire. Il a évidemment prouvé que le mécanisme intérieur de forces réelles, constitué par nos muscles , avait été disposé pour des efforts doubles de ceux que nous voulions faire.
Certes, cet Italien est le macliiniste le pins liabile de cet opéra changeant nommé l'iiounne. A suivre, dans son ouvrage, le mouvement de; nos leviers et de nos contre-poids, à voir avec (|uelle prudence le Créateur nous a donné des balanciers naturels pour nous soutenir en toute espèce de pose, il est impossible de ne pas nous considérer comme d'infatigables danseurs de corde. Or je me souciais peu des moyens, je voulais connaître les causes. De quelle importance ne sont-elles pas? Jugez. Borelli dit bien
DE LA DÈMAUCHU. S5
jioiinjiioi l'hoiiiiiio, emporte lims tlii centre île gravité, tombe; mais il ne dit pas pourquoi souvent l'homme ne tombe pas, lorsqu'il sait user d'une force occulte, en envoyant à ses pieds une incroyable puissance de rétraction.
Ma première colère passée, je rendis justice à Borelli. ^'ous lui devons la connaissance de Vairc humaine : en d'autres termes, de l'espace ambiant dans lequel nous pouvons nous nicuvoir sans perdre le centre de gravité. Certes, la dignité de la démarche humaine doit singulièrement dépendre de la manière dont un homme se balance dans cette sphère au delà de laquelle il tombe. Nous devons également à l'illustre Italien des recherches curieuses sur la dynamique intérieure de l'homme. Il a compté les tuyaux par lesquels passe le fluide moteur, cette insaisissable volonté, désespoir des penseurs et des physiologistes; il en a mesuré la force; il en a constaté le jeu ; il a donné généreusement à ceux qui monteront sur ses épaules pour voir plus loin que lui, dans ces ténèbres lumineuses, la valeur matérielle et ordinaire des ell'ets produits par notre vouloir; il a pesé la pensée, en montrant que la machine uuisculaire ei-t en
36 TUEOlîlE
ilis|iro[)oiiiuii avfc les iésult;ilb ubleiiu^. jwr riiommo, et (ju'il se trouve en lui des forcer «]ui iiortent cette machine à une pui^Siince incomparablement plus grande que ne l'est sa puissance intrinsèque.
Dès lors je quittai BorcUi, certain de ne ]ias avoir fait une connaissance inutile en convei'sant avec ce beau génie; et je fus attiré vers les savants qui se sont occupés récemment des forces vitales. Mais, hélas tous ressemblaient au géomètre qui prend sa toise et chiiïre l'abime; moi je voulais voir l'abime et en pénétrer tous les secrets.
Que de rétlcxions n'ai-je pas jetées dans ce gouffre, comme un enfant qui lance des pierres dans un puits pour en écouter les retentissements 1 Que de soii-s passés sur un mol oreiller à contempler les nuages fantastiquement éclairés par le soleil couchant ! Que de nuits vainement employées à demander des inspirations au silence 1 La vie la plus belle, la mieux remplie, la moins sujette aux déceptions, est certes celle du fou sublime qui cherche à déterminer l'inconnu d'une équation à racines imaginaires.
Quand j'i us tout appris, je ne savais rien, et
[)t LA DKM AliC.IIK. 57
jt' nuircliais !... Un liûiniiie (|iii n'aurait pas eu mon thorax, mon cou, ma boite ct'rél)rali', ont pi'iilu la raison en cUscspoir do cause. Ileurcnsomont ce second âge de mnii idée vint à finir. En entendant le duo de Tandjurini et de Rubiiii, dans le premier acte du Mosè, ma théorie m'apparut pimpante, joyeuse, frétillante, jolie, et vint se coucher ccmplaisanuuenl à mes pieds, comme une courtisane fàcliée d'avoir abusé de la coquetterie et q'ii craint d'avoir tué l'amour.
Je résolus de constater simplement les effets produits en dehors de l'homme par ses mouvements, de (|nel(pie nature qu'ils fussent, de les nolef, de les classer; puis, l'analyse achevée, de rechercher les lois du beau idéal en fait tie mouvement, et d'en rédiger un code pour les personnes curieuses de domier une bonne idée d'elles-mêmes, de leurs mœurs, de leurs habitudes : la démarche étant, selon moi, le prodrome exact de la pensée et do la vie.
J'allai donc le lendemain m'asseoir sur une chaise du boulevard de Gand, afin d'y étudier la démarche de tous les Parisiens qui, pour leur malheur, passeraient devant moi pendant la journée.
Et co jour-là. jo récoltai les obsorvalioiis los plus profondénicnt curieuses que j'aie faites dans ma vie. Je revins chargé comme un botaniste qui, en herborisant, a pris tant de plantes qu'il est obligé de les donner à la première vache venue. Seulement la Théorie de la démarche me parut impossible à publier sans dixsept cents planches gravées , sans dix ou douze volumes de texte, et des notes à effrayer feu l'abbé Barthélémy ou mon savant ami Parisot.
Trouver en quoi péchaient les démarches vicieuses ;
Trouver les lois à l'exacte observation desquelles étaient dues les belles démarches ;
Trouver les moyens de faire mentir la démarche, comme les courtisans, les ambitieux, les gens vindicatifs, les comédiens, les courtisanes, les épouses légitimes, les espions, font mentir leurs traits, leurs yeux, leur voix;
Rechercher si les anciens marchaient bien, quel peuple marche le mieux entre tous les peuples ; si le sol, si le climat est pour quelque chose dans la démarche.
Brrr ! les questions jaillissaient comme des sauterelles! Sujet merveilleux! Le gaslionome.
DL LA DliJIAUCllE. 5!»
suit (iii'il saisisse sa liu.'ll' pcursuuL'vu' la })('au iruii lavaret du lac tl'Aix, c Ui; irun snrimilct de Cherbourg, ou d"iine perche de llndre; soit qu'il plonge son couteau dans un filet de chevreuil, comme il s'en élabore (juelquefois dans les forêts et s'en perfectionne dans ks cuisines; ce susdit gastronome n'éprouverait pas une jouissance comparable à celle que j'eus en possédant mon sujet. La friandise intellectuelle est la passion la plus voluptueuse, la plus dédaigneuse, la plus hargneuse ? elle comporte la critique, expression de l'amour-proprc jaloux des jouissances (lu'il a ressenties.
Je dois à l'art d'expli(iuer ici les véritables causes de la délicieuse virginité littéraire et philosophique qui recommande à tous les bons esprits la T/iPoriV (le la démarche; puis la franchise de mon caractère m'oblige à dire que je ne voudrais pas être comptable de mes bavardages, sans les faire excuser par d'utiles observations.
Un moine de Prague, nounné ReucHin, dont l'histoire a été recueillie par Marcomarci, avait un odorat si fin, si exercé, qu'il distinguait une jeune fille dune fenuiie, et une mère d'un;*
.'.0 TlIKUliir.
foniaïc inloconde. Je rapporte ces résultats entre ceux que sa l'acultc sensitivc lui Taisait ()i)teiiir, parce qu'ils sont assez curieux pour ilonner une idée de tous les autres.
L'aveugle qui nous a valu la belle letlrc de Diderot, faite, par parenthèse, en douze heines de nuit, possédait une connaissance si ap[irofondie de la voix humaine, qu'il avait renq)lacé le sens de la vue, relativement à l'appréciation des caractères, par des diagnostics pris dans les intonations de la voix.
La tincsse des perceptions correspondait chez ces deux honnn(>s à une égale finesse d'esprit, à un talent particulier. La science d'observation tout exceptionnelle dont ils avaient été doués nie servira d'exemple poiu- expliquer pourquoi certaines parties de la psychologie ne sont pas suf- Jisamnient étudiées, et pourquoi les hommes sont contraints de les déserter.
L'observateur est incontestablement homme de génie au premier chef. Toutes les inventions humaines procèdent d'une observation analytique dans laquelle l'esprit procède avec une incroyable rapidité d'aperçus. Gall, Lavater, Mesmer, Cuvier, Lagrange. le docteur Mcreaux, que
DK LA bLMAIICIIi;. 41
nous avons récemment perdu, Bcrnaid tlo Falissy, le précurseur de BuU'on, le niar(|uis de Worcestcr, Newion enfin, le grand peintre et le grand musicien , sont tous des observateurs. Tous vont (le TefTet à la cause, alors que les autres lionmies ne voient ni cause ni efl'et.
Mais ces sublimes oiseaux de proie qui, tout en s'élevant à de bautes régions, possèdent le don de voir clair dans les choses d'ici-bas, qui peuvent tout à la fois abstraire et spécialiser, faire d'exactes analyses et de justes synthèses, ont, pour ainsi dire, une mission puiement métapbysi(inj. La nature et la force de leur génie les contraint à reproduire dans leurs œuvres leurs propres qualités. Ils sont emportés par le vol audacieux de leur génie, et par leur ardente recherche du vrai, vers les formules les plus siinples. Us observent, jugent et laissent des principes que les hommes minutieux prouvent, expliquent et commentent.
42 tiil;ui;ji:
L'observation des phénoiiiènos relatifs à 1 homme, l'art qui doit en saisir les mouvements les plus cachés, l'étude du peu que cet être privilégié laisse involontairement deviner de sa conscience, exigent et une somme de génie et un rapetissement qui s'excluent. Il l'aut être à la fois patient comme Tétaient jadis Muschenhrock et Spallanzani , comme le sont aujourd'hui M\I. Nobili, Magendic, Flourens, Dutrochet et tant d'autres ; puis il faut encore posséder ce coup d'œil qui fait converger les phénomènes vers un centre, cette logique qu les dispose en rayons, cette j)erspicacité (|ui voit et déduit, cette lenteur qui sert à ne jamais découvrir un des points du cercle sans
obspi'vor les ;nitros, ot colto promptitude qui mène d'un seul bond du pied à la tête.
Ce génie multiple, possédé par quelques tètes héioïques justement célèbres dans les annales des sciences naturelles, est beaucoup plus rare cliez l'observateur de la nature morale. Uécrivain, chargé de répandre les lumières qui brillent sur les hauts lieux, doit donner à son œuvre un corps littéraire, et foire lire avec intérêt les doctrines li-s plus ardues, et parer la science. Il se trouve donc sans cesse dominé par la forme, par la poésie et par les accessoires de l'art. Etre un grand écrivain et un grand observateur, Jean-Jacques et le bureau des longitudes, tel est le problème, problème insoluble. Puis, le génie qui préside aux découvertes exactes et physiques n'exige que la vue morale ; mais l'esprit de l'oltservation psychologique veut impérieusement et l'odorat du moine et l'ouïe de l'aveugle. 11 n'v a pas d'observation possible sans une éminente perfection de sens et sans une mémoire presque divine.
Donc, en mettant à part la rareté particulière des observateurs qui examinent la nature
n ï UEO rut
luiniaiiie sans scalpel et voiilont la prendre sur le fait, souvent rhonime doué de ce microscope nioial, indispensable pour ce genre d'étude, manque de la ])uissance qui exprime, comme celui qui saurait s'exprimer manque de la puissance de bien voir. Ceux qui ont su formuler la nature, comme le fit Molière, devinaient vrai. sur simiile échantillon ; puis ils volaient leuis contemporains et assassinaient ceux d'entix- eux (jni criaient trop fort. Il y a dans tous les temps un homme de génie qui se fait le secrétaire de son époque : Homère, Aristote, Tacite, Shakespeare, l'Arétin , Machiavel, Haheiais, Bacon, Molière, Voltaire, ont tenu la plume sous la dictée de leurs siècles.
Les plus habiles observateurs sont dans le monde; mais, ou paresseux, ou insouciants de gloire, ils meurent ayant eu de cette science ce qu'il leur en fallait pour leur usage, et pour rire le soir, à minuit, quand il n'y a plus que trois personnes dans un salon. En ce genre, (lérard aurait été le littérateur le plus spirituel s'il n'eût pas été grand peintre ; sa touche est aussi fine quand il fait un portrait que lorsqu'il le peint.
DE LA DÉMAKCHE. 45
Enfin, souvent ce sont des hommes grossiers, des ouvriers en contact avec le monde et forces de l'obseiiÇer, comme une femme faible est contrainte d'étudier son mari pour le jouci', (|iii, possesseurs de reniartjucs prodigieuses, s'en vont, faisant Ijan(|ncroute de leurs découvertes au monde intellectuel. Souvent aussi la fennne la plus artiste, qui, dans une causerie familière, étonne par la profondeur de ses aperçus, dédaigne d'écrire, rit des hommes, les méprise, et s'en sert.
Ainsi le sujet le ])lus délicat de tous les sujets psychologiques est resté vierge sans être intact. Il voulait et trop de science et trop de frivolité peut-être.
Moi, poussé par cette croyance en nos talents, la seule qui nous reste dans le grand naufrage de la Foi, poussé sans doute encore par un jiremier amour pour un sujet neuf, j'ai donc obéi à cette passion ; je suis venu me placer sur une chaise ; j'ai regardé les passants ; mais, après avoir admiré les trésors, je me suis sauvé d'abord, pour m'en amuser en emportant le secret du Sésame ouvre-toi!...
dur il ne s'agissait pas de vnir -A de rire ;
46 TllÉOIUE
ne fallait-il pas analyser, abstraire et elasser?
Classer, pour pouvoir codifier !
Codifier, faire le code de la démarche ; en d'autres termes, rédiger une suite d'axiomes pour le repos des intelligences faibles ou paresseuses, afin de leur éviter la peine de réflccliir et les amener, par l'observation de quelques principes claire, à régler leur mouvement. Eu étudiant ce code, les hommes progressifs, et ceux qui tiennent au système de la perfectibilité, pourraient paraître aimables, gracieux, distingués, bien élevés, fashionables, aimés, instruits, ducs, marquis ou comtes, au lieu de sembler vulgaires, stupides, ennuyeux, pédants, ignobles, maçons du roi Louis-Philippe ou barons de l'empire. Et n'est-ce pas ce qu'il y a de plus important chez une nation dont la devise est: Tout pour l'enseigne'!
S'il m'était permis de descendre au fond de la conscience de l'incorruptible journaliste, du philosophe éclectique, du vertueux épicier, du délicieux professeur, du vieux marchand de moussehne, de l'illustre papetier, qui, par la grâce moqueuse de Louis-Phihppe, sont les derniers paii-s de Fr;mcc venus, je suis per-
DE LA DÉMARCHE. Hl
siiadé d'y trouver ce souhait écrit on lettres d'or :
— Je voudrais Ijion avoir l'air noble !
Ils s'en défondront, ils le nieront, ils vous diront : — Je n'y tiens pas ! cela m'est égal ! Je suis journaliste, philosophe, épicier, professeur, marchand de toiles, ou de papier !
Ne les croyez pas ! Forcés d'être pairs de France, ils veulent être pairs de France ; mais s'ils sont pairs do France au lit, à table, à la chambre, dans le Bulletin des lois, aux Tuileries, dans leurs portraits de famille, il leur est impossible d'être pris pour dos pairs de Franco lorsqu'ils passent sur le boulevard. Là, ces messieurs redeviennont Gros-Jean comme devant. L'observateur ne cherche même pas ce qu'ils peuvent être, tandis que si M. le duc de Laval, si M. de Lamartine, si M. le duc de Rohan viennent à s'y promener, leur qualité n'est un doute pour personne ; et je ne conseillerais pas à ceux là de suivre ceux-ci.
Je voudrais bien n'offenser aucun amourpropre. Si j'avais involontairement blessé l'un
des derniers pairs venus, dont j'improuve l'intronisation patricienne, mais dont j'estime la science, le talent, les vertus privées, la probité commerciale, sachant hien que le premier et le dernier ont eu le droit de vendre, Tun son joiimal, l'autre son papiey, plus cher qu'ils ne leur coûtaient, je cr.iis pouvoir jeter quelque haume sur cette égi'atignure, en leur faisant observer que je suis obligé de prendre mes exemples en haut lieu pour convaincre les bons esprits de l'importance de cette théorie.
Et, en effet, je suis resté pondant quelque temps stupéfié par les observations que j'avais faites sur le boulevard de Gand, et surpris de trouver au mouvement des couleurs aussi tranchées ; de là ce premier aphorisme :
La démarche est la physionomie du corps.
IS 'est-il pas effrayant de penser qu'un observateur profond peut découvrir un vice, mi remords, une maladie en vovant un homme en
mouvement? Quel riche langage dans ces effets immédiats d"unc volonté traduite avec innocence ! L'inclination plus ou moins vive d'un do nos membres ; la forme télégra[!liique dont il a contracté, malgré nous, l'habitude ; l'angle ou le contour que nous lui faisons décrire, sont empreints de notre vouloir, et sont d'une effrayante signification. C'est plus que la parole, c'est la pensée en action. Un simple geste, un involontaire frémissement de lèvres peut devenir le terrible dénoimient d'un drame caché longtemps entre deu\ cœurs. Aussi de là cet autre aphorisme :
Le regard, la voir, la respiration, la démarche sont identiques; mais, comme il n'a pas été donné à Vhommc de pouvoir veiller à la fois sur ces quatre expressions diverses et simultanées de sa pensée , cherchez celle qui dit vrai : vous connaitrc:- l'homme tout evticr.
50 THEORIR
M. S. n'est pas seulement chimiste et capitaliste, il est profond observateur et grand philosophe.
M. 0. n'est pas seulement un spéculateur, il est homme d'État. Il tient et de Toiseau de proie et du serpent ; il emporte des trésors et sait charmer les gardiens.
Ces deux hommes aux prises ne doivent-ils pas offrir un admirable combat, en luttant ruse contre ruse, dires contre dires, mensonge à outrance, spéculation au poing, chiffre en tête?
Or ils se sont rencontrés un soir, au coin d'une cheminée, sous le feu des bougies, le mensonge sur les lèvres, dans les dents, au front, dans l'œil, sur la main ; ils en étaient armés de pied en cap. Il s'agissait d'argent. Ce duel eut heu sous l'Empire.
31. 0., qui avait besoin de 500,000 fr. pour le lendemain, se trouvait, cà minuit, debout à côté de S.
Voyez-vous bien S., homme de bronze, vrai Shylok cpii, plus rusé que son devancier, pren-
dl; la dkmauche. si
(Irait lu livre de chair avant le prêt? Le voyezvous accosté par 0 , TAlcibiade de la banque, riiomnie capable d'emprunter successivement trois royaumes sans les restituer, et capable de persuader à tout le monde (ju'il les a enrichis? Suivez-les: M. 0. demande légèrement à M. S. 500,000 fr, pour vingt-quatre heures, en lui promettant de les lui rendre en telles et telles valeurs.
— Monsieur, dit M. S. à la personne de qui je tiens cette précieuse anecdote, quand 0. me détailla les valeurs, le bout de son nez vint à blanchir, du coté gauche seulement, dans le léger cercle décrit par un méplat qui s'y trouve. J'avais déjà eu Toccasion de l'emarquer que mes 500,000 Ir. seraient compromis pendant un certain temps...
— Eh bien ! lui demanda-t-on.
— Eh bien ! reprit-il.
Et il laissa échapper un soupir.
— Ëhbien, ce serpent me tint pendant une demi-heure; je lui promis les 500,000 francs, et il les eut.
— Les a-t-ils rendus ?. . .
S. pouvait calomnier 0. Sa haine bien connue
lui en donnait le droit, à une époque où Ton tue ses ennemis à coups de langue. Je dois dire, à la louange de cet homme bizarre, qu'il répondit : — Oui. 3Iais ce fut piteusement. Il aurait voulu jiouvoir accuser son ennemi dune tromperie de plus.
Quol(|ues personnes disent M. 0. encore plus fort en fait de dissinudation que ne Test M. le prince de Bcnévent. Je le crois volontiers. Le diplomate ment pour le compte dautrui, le banquier menl pour lui-même. Eh bien ! ce moderne Bourvalais, qui a pris l'habitude d'une admirable immobilité de traits, d'une complète insignifiance dans le regard, d'une imperturbable égahtédans la voix, d'une habile démarche, n'a pas su dompter le bout de son nez. Chacun de nous a quelque méplat où triomphe l'àme, un cartilage d'oreille qui rougit, un nerf qui tressaille, une manière trop significative de déplier les paupières, une ride (|ui se creuse intempcstivement, une parlante pression de lè\Tes, un éloquent tremblement dans la voix, une respiration qui se gêne. Que voulez-vous? le Vice n'est pas parfait.
Donc mon axiome subsiste. 11 domine toute
lit LA DliMAUClli;. 55
celle Ihéuiic ; il en prouve riinpoilaiico. La ])eiisce est comme la vapeur. Quoi que vous fassiez, et quelipie subtile tprelle puisse être, il lui faut sa place, elle la veut, elle la prend, elle reste même sur le visage d'un houune mort. Le premier srpielette que j'ai vu était celui d'une jeune fille morte à vingt-deux ans.
— Llle avait la taille fine et devait être gracieuse, dis-je au médecin.
Il parut suqtris. La disposition des côtes et je ne sais quelle Ijonne grâce de squelette trahissaient encore les habitudes de la démarche. 11 existe une anatomie comparée morale, comme une anatomie comparée [ihysique. Poiu' l'àmo, comme pour le corps, un détail mène logiquement à l'ensemhle. Il n'y a certes pas deux s(iuelettes semblables; t^t, de même que les poisons végétaux se retrouvent en nature, dans un tenq)s voulu, chez l'honune empoisonné, de même les habitudes de la vie reparaissent aux yeux du chimiste moral, soit dans les sinus du crâne, soit dans les attachements des os de ceux qui ne sont plus.
Mais les lionmies sont beaucoup \^^l•- naïfs (;u'ils ne k' croient; et ceux qui se llallent do
•ii THEORIE
dissimuler leur- vie intime sont des faquins. Si vous voulez dérober la connaissance de vos |>ciisées, imitez l'enfant ou le sauvage, ce sont vos maîtres.
En effet, pour pouvoir cacher sa pensée, il faut nen avoir qu'une seule. Tout homme complexe se laisse facilement deviner. Aussi tous les grands hommes sont-ils joues par un être qui leur est inférieur.
L'àme perd en force centripète ce qu'elle gagne en force centrifuge.
Or, le sauvage et l'enfant font converger tous les rayons de la sphère dans laquelle ils vivent à une idée, à un désir ; leur vie est monophile, et leur puissance git dans la prodigieuse unité de leurs actions, '
L'homme social est oblige d'aller continuellement du centre à tous les points de la circonférence ; il a mille passions, mille idées, et il existe si peu de proportion entre sa base et l'étendue de ses opérations, qu'à chaque instant il est pris en flagrant délit de faiblesse.
De là le grand mot de William Pitt : — Si j'ai fait tant de choses, c'est que je n'en ai jamais voulu qu'une seule à la fois.
Do rinobservation de ce précepte ministériel procède le naïf langage delà démarche. Qui de nous pense à marcher en marchant? personne. Bien plus, chacun se fait gloire de marcher en pensant.
Mais lisez les relations écrites par les voyageurs qui ont le mieux observé les peuplades improprement nommées sauvages; hsez le baron de la llontan, qui a fait les Mohicans avant que Cooper n'y songeât, et vous verrez, à la honte des gens civilisés, quelle importance les sauvages attachent à la démarche. Le sauvage, en présence de ses semblables, n'a que des mouvements lents et graves ; il sait, par expérience, que plus les manifestations extérieures se rapprochent du repos, et plus impénétrable est la pensée. De là cet axiome :
m Le repos est le silence du corps.
Le mouvement lent est essentiellement majestueux.
ôti THÉORIE
Cro\ f z-TOiis que l'hoiTuno dont parle Virgile, et dont Tapparition calmait le peuple en fureur, arrivait devant la sédition en sautillant ?
Ainsi nous pouvons établir en principe que l'économie du mouvement est un moyen de rendre la démarche et noble et gracieuse. Un homme qui marche vite ne dit-il pas déjà la moitié de son secret? Il est pressé. Le docteur Gall a observé que la pesanteur de la cervelle, le nombre de ses circonvolutions, étaient, chez tous les êtres organisés, en rapport avec la lenteur de leur mouvement vital. Les oiseaux ont peu d'idées. Les hommes qui vont habituellement vite doivent avoir généralement la tète pointue et le front déprimé. D'ailleurs, logi- (juement, l'homme qui marche beaucoup arrive nécessairement à l'état intellectuel du danseur de l'Opéra.
Suivons.
Si la lenteur bien entendue de la déninrche annonce un homme qui a du temps à lui, du loisir, conséquemment un riche, un noble, un penseur, un sage, les détails doivent nécessairement s'accorder avec le principe ; alors les
frfstos seront peu fn'quonts et lonts; de l;i col ;uiln> aphorisme :
Tout mouvement saccadé trahit un vice, nu une viauvaise éducation.
N'avez -vous pas souvent ri dos gens ipii virrouchent ?
Yirvoiicher est un admirable mot du vioux français, remis en lumière par Latour-Mézorai. Virvouchor exprime l'action d'aller et de venir, de tourner autour de quelqu'un, de toucher à tout, de se lever, de se rasseoir, debourdunner, de tatillonner ; virmoucber, c'est faire nne certaine quantité de mouvements qui n'ont pas de but ; c'est imiter les mouches. Il faut toujours donner la clef des champs aux virvoucheurs ; ils vous cassent la tète on quelque meuble précieux.
N'avez-vous pas ri dune femme dont tous les mouvenuMits de bras, de tète, de pied ou de ce.rps, priidnisenl des angh'S aigus?
Des femmes qiii vous tiMiilontla main comme si quelque ressort faisait partir leur coude ?
Qui s'asseyent tout il" une pièce, ou qui se lèvent comme le soldat d'un joujou à surprise ?
Ces sortes de femmes sont très-souvent vertueuses. La vertu des femmes est intimement lice à l'angle droit. Toutes les feuunes qui ont fait ce que l'on nomme des fautes sont remarquables par la rondeur exquise de leurs mouvements. Si j'étais mère do famille, ces mots sacramentels du maître à danser : — An ondissez les coudes, me feraient trembler pour mes tilles. De là cet axiome :
La grâce veut des formes rninlcs.
Voyez la joie d'une femme qui peut dire de sa rivale : — Elle est bien anguleuse !
Mais, en observant les différentes démarcbes, il s'éleva dans mon ànie un doute cruel, et qui me prouva qu'en toute espèce de science, même dans la plus frivole, l'iiomme est arrêté jiar
DE LA DEMAUCHE. Ô'J
(riiicxtiicables diflicultcs ; il lui ost aussi impossible de connailie la cause et la fin de ses nioumeuls que de savoir celles des pois chiches.
Ainsi, tout d'abord, je me demandai d'où devait procéder le mouvement ? Eh bien ! il est aussi difficile de déterminer où il commence et où il finit en nous, que de dire où commence et où finit le grand sympathique, cet organe intérieur qui, jusqu'à présent, a lassé la patience de tant d'observateurs. Borclli lui-même, le grand Borelli, n'a pas abordé cette immense question. N"est-il pas effrayant de trouver tant de problèmes insolubles dans un acte vulgaire, dans un mouvement que huit cent millaaParisiens font tous les jours !
Il est résulté de mes profondes réilexions sur cette difficulté l'aphorisme suivant, que je vous prie de méditer :
60 IHtuKlL
Tout en nous participe au mouirmciU :
mais Une doit prédominer nulle part.
Eli clVct. la uiiture a coiiblruit rapjiaix-il do notre mobilité d'uue façon si ingénieuse et si siniiile, qu'il en résulte, couiuie en toutes ses créations, une aduiiiahle harmonie ; et, si vous la dérangez par une habitude quelconque, il y a laideur et ridicule, parce que nous ne nous moquons jamais que des laideurs dont Ihommc est coupable : nous sommes impitoyables pour des gestes faux, connue nous le sommes pour l'ignorance ou pour la sottise.
Ainsi, de ceux qui passèrent devant moi et m'apprirent les premiers principes de cet art jusqu'à présent dédaigné,
Le premier de tous fut un gros monsieur. Ici, je ferai observer qu'un écrivain éminemment spirituel a favorisé plusieurs eiïeurs, en les soutenant par son sulTrage. Brillai-Savarin a dit <;u"il était possible à un bomme gros de contenir son rentre au majestueux. Non. Si la majesté
ne va pas sans une certaine amplitude de chair, il est impossible de prétendre à une démarche dès que le ventre a rompu Féquilibre entre les parties du corps. La démarche cesse à robésité. Un obèse est nécessairement forcé de s'abandonner au faux mouvement introduit dans son économie par son ventre qui la domine.