‹ Théorie de la démarcheChapitre 2 sur 3 · EXEMPLE · texte numérisé non relu

EXEMPLE

Ilenri Monnicr aurait certainement fait la caricature de ce gros monsieur, en mettant une .tète au-dessus d'un tambour et dessous les baguettes en X. Cet inconnu semblait, en marchant, avoir peur d'écraser des œufs. Assurément, chez cet homme, le caractère spécial de la démarche était complètement aboh. Il ne marchait pas plus que les vieux canonniers n'enlendent. Autrefois il avait eu le sens de la locomotion, il avait sautillé peut-être ; mais aujourd'hui le pauvre homme ne se comprenait plus marcher. Il me fit l'aumône de toute sa vie et d'un monde de réflexions. Qui avait amolli ses jambes ? D'oii provenaient sa goutte ? son embonpoint ? Etaicnt-ce les vices ou le travail qui

raraicnt déformé ? Triste réflexion ! le travail qui édifie et le vice (\iù détruit produisent en riiorame les mêmes résultats. Obéissant à son ventre, ce pauM'ei'iche semblait tordu. 11 ramenait péniblement ses jambes, Tune après l'autre, par un mouvement traînant et maladif, comme un mourant qui résiste à la mort, et se laisse traîner de force par elle sur le bord de la fosse.

Par un singuber contraste, derrière lui venait un homme qui allait, les mains croisées derrière le dos, les épaules effacées, tendues, les omoplates rapprochées ; il était semblable à un perdreau servi sur une rôtie. Il paraissait n'avancer que par le cou, et l'impulsion était donnée à tout son corps par le thorax.

Puis, une jeune demoiselle, suivie d'un laquais, vint, sautant sur elle-même à l'instar des Anglaises. Elle ressemblait à une poule dont on a coupé les ailes, et qui essaye toujours de voler. Le principe de son mouvement semblait être à la chute de ses reins. En voyant son laquais, armé d'un parapluie, vous eussiez dit qu'elle craignait d'en receviir un coup dans la partie d'où partait son qua5i-vol. C'était une

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fille de bonne maison, mais très-gauche, indécente le plus innocemment du monde.

Après, je vis un homme qui avait l'air d'être compose de deux compartiments. 11 ne risquait sa jambe gauche, et tout ce qui en dépendait, qu'après avoir assuré la droite et tout son système. Il appartenait à la faction des binaires. Evidemment, son corps devait avoir été primitivement fendu en deux par une révolution quelconque, et il s'était miraculeusement, mais imparfaitement ressoudé. 11 avait deux axes, sans avoir plus d'un cerveau.

Bientôt ce fut un diplomate, personnage squelettique, marchant tout d'une pièce comme ces pantins dont Joly oublie de tirer les ficelles ; vous l'eussiez cru sei'ré comme une momie dans ses bandelettes. Il était pris dans sa cravate comme une pomme dans un ruisseau par un temps de gelée. S'il se retoiu'ne, il est clair qu'il est fixé sur un pivot et qu'un passant l'a heurté.

Cet inconnu m'a prouvé la nécessité de formuler cet axiome :

Le mouvement humain se décompose en TEMPS bien dùtincts; si vous les confondez, vous arrivez à la roideur de la mécanique.

Une jolie femme, se défiant de la proéminence de son buse, ou gênée je ne sais par quoi, s'était transformée en Vénus Callypige, et allait comme une pintade, tendant le cou, rentrant son buse, et bombant la partie opposée à celle sur laquelle appuyait le buse.

En effet, rintelligence doit briller dans les actes impciTeptibles et successifs de notre mouvement, comme la lumière et les couleurs se jouent dans les losanges des changeants anneaux du serpent. Tout le secret des belles démai'ches est dans la décomps sition du mouvement.

Puis venait une dame qui se creusait également comme la précédente. Vraiment, s'il y en avait eu une troisième, et que vous les eussiez observées, vous n'auriez pas pu vous empêcher

Dt LA DESlAllClIt;. 6->

de rire des dcmi-luncs toutes faites par ces protubérances exorbitantes.

La saillie prodigieuse de ces choses, que je ne saurais nonimer, et qui dominent singulièrement la question de la démarche féminine, surtout à Paris, m'a longtemps préoccupé. Je consultai des femmes d'esprit, des femmes de bon goût, des dévotes. Après plusieurs conférences où nous discutâmes le fort et le faible, en conciliant les égards dus à la beauté, au malheur de certaines conformations diaboliquement rondes, nous rédigeâmes cet admirable aphorisme :

En marchant, les femmes penvent tout montrer, mais ne rien laisser voir.

« Mais certainement! s'écria l'une des dames consultées, les robes n'ont été faites que pour cela. »

Celle femme a dit une grande vérité. Toute notre société est dans la jupe. Otez la jupe à

titj TUliOIilE

la femme, adieu la coquetterie ; plus de passions. Dans la robe est toute sa puissance : li où il y a des pagnes, il n'y a pas d'amour. Aussi , bon nombre de commentateurs , les Massorcts surtout , prétendent que la feuille de figuier de notre mère Eve était une robe de cachemire. Je le pense.

Je ne quitterai pas cette question secondaire sans dire deux mots sur une dissertation vraiment neuve qui eut lieu pendant ces conférences :

Une femme doit-elle retrousser sa robe en marchant?

Immense problème, si vous vous rappelez combien de femmes empoignent sans grâce, au bas du dos, un paquet d'étoffe, et vont en faisant décrire, par en bas, un immense hiatus à leurs robes ; combien de pauvres filles marchent innocenmient en tenant leurs robes transversalement relevées, de manière à tracer un angle dont le sommet est au pied droit, dont l'ouverture arrive au-dessus du mollet gauche, et qui laissent voir ainsi leurs bas

bien blancs, bien tendus, le système de leurs cothurnes, et quelques autres choses. A voir les jupes de femmes ainsi retroussées, il sem])le que Ton ait relevé par un coin le rideau d'un théâtre, et qu'on aperçoive les pieds des danseuses.

Et d'abord il passa en force de chose jugée qne les femmes de bon goût ne sortaient jamais à pied par un temps de pluie ou quand les rues étaient crottées ; puis il fut décidé souverainement qu'une femme ne devait jamais toucher à sa jupe en public et ne devait jamais la retrousser sous aucun prétexte.

« Mais cependant, dis-je, s'il y avait un ruisseau ù passer?

— Eh bien, monsieur, une femme comme il faut pince légèrement sa robe du côté gauche, la soulève, se hausse par un petit mouvement, et lâche aussitôt la robe. Ecco. »

Alors je me souvins de la magnificence des plis de certaines robes ; alors je me rappelai les admirables ondulations de certaines personnes, la grâce des sinuosités, des flexuosités mouvantes de leurs cottes, et je n'ai pu résister à consigner ici ma pensée.

Il y a des mouvements de jupe qui valent tm prix Monthyon.

Il demeure prouvé que les femmes ne doivent lever leur robe que très-secrètement. Ce principe passera pour incontestable en France.

Et pour en finir sur l'importance de la démarche en ce qui concerne les diagnostics, je vous prie de me pardonner une citation diplomatique.

— La princesse de Ilesse-Damstadt amena ses trois filles à l'impératrice, afin qu'elle choisit entre elles une femme pour le grand-duc, dit un ambassadeur du dernier siècle, M. Mercy d'Argentau. Sans leur avoir parlé, l'impératrice se décida pour la seconde. La princesse étonnée lui demanda la raison de ce bref jugement. « Je les ai regardées toutes trois de ma fenêtre pendant qu'elles descendaient de carrosse, répondit l'impératice. L'ainée a fait un faux pas; la seconde est descendue naturellement ; la troisième a franchi le marchepied. L'aînée

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doit T'ire gauclio ; la plus jeune étourdie. » C'était vrai.

Si le mouvement trahit le caractère, les habitudes de la vie, les mœurs les plus secrètes, que direz-vous de la marche de ces femmes bien corsées, qui ayant des hanches un peu fortes, les font monter, descendre alternativement, en temps bien égaux, comme les leviers d'une machine à vapeur, et qui mettent une sorte de prétention à ce mouvement systématique ? Ne doivent-elles pas scander Tamour avec une admirable précision ?

Pour mon bonheur, un agent de change ne manqua pas à passer sur ce boulevard oi'i trône la Spéculation. C'était un gros homme enchanté de lui-même, et tâchant de se donner de l'aisance .et de la grâce. 11 imprimait à son corps un mouvement de rotation qui faisait pt'-riodiquement rouler et dérouler sur ses cuisses les pans de sa redingote, comme la voluptueuse jaquette de la Taghoni quand, après avoir achevé sa pirouette, elle se retourne pour recevoir les bravos du parterre. Cet rut un mouvement de circulation en rapport svec ses habitudes. Il roulait comme son argent.

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11 était suivi par une grande demoiselle qui, Us pieds soirés, la bouche pincée, tout pincé, décrivait une légère courbe, et allait par petites secousses, comme si, mécanique imparfaite, ses ressorts étaient gênés, ses apophyses déjà soudées. Ses mouvements avaient de la roideur, elle faillait à mon huitième axiome.

Quelques hommes passèrent, marchant d'un air agréable. Véritables modèles d'une reconnaissance de théâtre, ils semblaient tous retrouver un camarade de collège dans le citoyen paisible et insouciant qui venait à eux.

Je ne dirai rien de ces paillasses involonlain s qui jouent des drames dans la rue ; mais je les prie de réfléchir à ce mémorable axiome :

Quand le corps estenmouvemeut, leritagidoit être immoMle.

Aussi vous peindrais-jc difficilement mon mépris pour l'homme affairé, allant vite, tdanl comme une anguille dans sa vase, à travers li"»

i)i: LA ih:maiu:iii;. ti

rangs sen-és des flâneurs. Il se livre à la marche comme un soldat qui fait son étape. Généralement il est causeur, il parle haut, s'absorhe dans ses discours, s'indigne, apostrophe un adversaire absent, lui pousse des arguments sans réplique, gesticule, s'attriste, s'égaye. Adieu, délicieux mime, orateur distingué !

Qu'auriez-vous dit dun inconnu qui communiquait transversalement à son épaule gauche le mouvement de la jambe droite, et récipro- (luement celui de la jambe gauche à l'épaule droite, par un mouvement de flux et de reflux si régulier, qu'à le voir marcher vous l'eussiez compai'é à deux grands bâtons croisés qui auraient supporté unh.ibit. C'était nécessairement un ouvrier enrichi.

Les hommes condanmés à répéter le même mouvement par le travail auquel ils sont assujettis ont tous dans la démarche le principe locomotif fortement déterminé; et il se trouve soit dans le thorax, soit dans les hanches, soit dans les épaules. Souvent le corps se porte tout entier d'un seul coté. Habituellement, les hommes d'étude inclinent la tète. Quiconque a lu la Physiologie du goût doit se souvenir de cette

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expression : le nez à l'ouest, connue M. Villemain. En effet, ce célèbre professeur porte sa tète avec une très-spirituelle originalité, de droite à gauche.

Relativement au port de la tète, il y a des observations curieuses. Le menton en Tair à la Mirabeau est une attitude de fierté qui, selon moi, messied généralement. Cette pose n'est permise qu'aux honmies qui ont un duel avec leur siècle. Peu de porsomies savent que Mirabeau prit cette audace théâtrale à son grand et immortel adversaire, Beaumarchais. C'étaient deux hommes également attaqués ; et, au moral comme au physique, la persécution grandit ua homme de génie. N'espérez ricu du malheureux qui baisse la tète, ni du riche qui la lève : l'un sera toujours esclave, l'autre la été; celui-ci est un fripon, celui-là le sera.

Il est certain que les hommes les plus imposants ont tous légèrement penché leur tète à gauche. Alexandre, César, Louis XlV^ Newton, Charles XII, Voltaire, Frédéric II et Byron aflectaient cette attitude. Napoléon tenait sa tète droite et envisageait tout rectangulairement. Il V avait habitude en lui de voir les hommes.

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les champs de halaillc et le monde moral en lace. Robespierre, homme qui n'est pas encore jugé, regardait aussi son assemliléc en face. Danton continua l'attitude de Mirabeau. M. de (Ihàteaubriand incline la tète à gauche.

Après un mùr examen, je me déclare i>our cette attitude. Je l'ai trouvée à l'état normal chez toutes les femmes gi'acieuses. La grâce (et le génie comporte la grâce) a horreur de la ligne droite. Cette oitservation corrol)ore notre sixième axiome.

11 existe deux natinos ilhonmics dont la démai'che est incommutablement viciée : ce sont les marins et les militaires.

Les marins ont les jambes séparées, toujours prêtes à fléchir, à se contracter. Obhgés de se dandmer sur les tillacs pour suivre l'impulsion de la mer, à terre il leur est impossible de marcher droit. Ils louvoient toujours : aussi commence-t-on à en faire des diplomates.

Les militaires ont une démarche parfaitement reconnaissable. Presque tous campés sur leurs reins comme un buste sur son piédestal, leurs jambes s'agitent sous l'abdomen, comme si elles étaient urnes par une âme subalterne

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chaijiée de veiller au parfait gouveiMiement des choses d'en bas. Le haut du corps ne parait point avoir conscience des mouvements inférieurs. A les voir marcher, vous diriez le torse de THeiTule Farnèse posé sur des roulettes, et qu'on amène .iu miheu d'un atelier. Voici pourquoi : le militaire est constamment forcé de porter la somme totale de sa force dans le thorax ; il le présente sans cesse et se tient toujours di'oit. Or, pour emprunter à Amyot l'une de ses plus belles expressions , tout homme qui se dresse en pied pèse vigoureusement sur la terre, afin de s'en faire un point d'appui, et il y a nécessairement dans le haut du corps un contre-coup de la force qu'il puise ainsi dans le sein de la mère commune. Alors l'appareil locomotif se scinde nécessairement chez lui. Le foyer du courage est dans sa poitrine. Les jambes ne sont plus qu'un appendice de son organisation.

Les marins et les militaires appliquent donc les lois du mouvement dans le but de toujours obtenir un même résultat, une émission de force par le plexus solaire et i)ar les maius, deux organes que je nommerais volontiers les

seconds cerveaux de rhomme, tant ils sont intolIcclUL'lloinent sensibles et fluidement agissants. Or, la direction constante de leur volonté dans ces deux agents doit déterminer une spéciale atrophie de mouvement, d'où procède la physionomie de leur corps.

Les mihtaircs de terre et de mer sont les vivantes preuves des problèmes physiologiques qui ont inspiré cette théorie. La projection fluide de la volonté, son appareil intérieur, la pariété de sa substance avec celle de nos idées, sa mobilité flagrante, ressortent évidemment de ces dernières observations. Mais l'apparente futilité de notre ouATage ne nous permet pas d'y bâtir le plus léger système. Ici notre but est de poursuiM'e le cours des démonstrations physiques de la pensée, et de prouver que l'on peut juger un homme sur son habit pendu à une tringle, aussi bien que sur l'aspect de son mobilier, de sa voiture, de ses chevaux, de ses gens; et de donner de sages préceptes aux gens assez riche pour se dépenser eux-mêmes dans la vie extérieure. L'amour, le bavaixlage, les diners en ville, le bal, l'élégance de la mise, l'existence mondaine, la frivolité, comportent

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plus de grandeur qiio los liommrs ne lo pensent. De là cet axiome :

Tout mouvement exorbitant est une prodigalité suhhme.

Fontcnelle a touché barre d'un siècle à l'autre par la stricte économie qu'il apportait dans la distribution de son mouvement vital. Il aimait mieux écouter que de parler ; aussi passait-il pour infiniment aimable. Chacun croyait avoir l'usufruit du spirituel académicien. 11 disait des mots qui résumaient la conversation, et ne conversait jamais. 11 connaissait bien la prodigieuse déperdition fluide que nécessite le mouvement vocal. Il n'avait jamais haussé la voix dans aucune occasion de sa vie ; il ne parlait pas en carrosse, pour ne pas être obligé d'élever le ton. Il ne se passionnait point. Il n'aimait personne ; on lui plaisait. Quand Voltaire se plaignit de ses critiques chez Fonte-

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nulle, le boiihoinmo ouvrit une graude malle pleine de pamphlets non coupés :

« Voici, dit-il au jeune Arouet, tout ce qui a été écrit contre moi. La première épigraramo est de M. Racine le père. »

Il reforma la lioite.

Fonlenclle a peu marché, il s'est fait porter pendant toute sa vie. Le président Rose lisait pour lui les éloges à l'Académie ; il avait aiusi trouvé moyen d'emprunter quelque chose à co célèbre avare. Quand son neveu, M. d'Aube, dont llulhière a illustré la colère et la manie de disputer, se mettait à parler, Foutenellc fermait les yeux, s'enfonçait dans son fauteuil, et restait calme. Devant tout obstacle, il s'arrêtait. Lorsqu'il avait la goutte, il posait son pied sur un tabouret et restait coi. Il n'avait ni vertus ni vices ; il avait de l'esprit. Il fit la secte des philosophes et n'en fut pas. 11 n'avait jamais pleuré, jamais couru, jamais ri. Madame du Deffaut lui dit un jour :

« Pourquoi ne vous ai-je jamais vu rire ?

— .'e n'ai jamais fait ah! ah! ah! comme vous autres, répondit-il, mais j'ai ri tout doucement, en dedans. »

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(Jflte iietile inachiuc délicate, tout dahoril condamnée à mourii", vécut ainsi i)lus de cent ans.

Voltaire dut sa longue vie aux conseils de Fontenelle.

« Monsieur, lui dit-il. faites peu d'enfantillages, c'est des sottises. »

Voltaire n'oublia ni le mot, ni lliomme, ni le principe, ni le résultat. A quatre-vingts ans, il prétendait n'avoir pas fait plus de quatre-vingts sottises. Aussi madame du Chàtelet remplaçât-elle le portrait du sire de Ferney par celui de saint Lambert.

Avis aux hommes qui virvouchent, qui parlent, qui courent, et qui, eu amour, pindariscnt. sans savoir de quoi il s'en va.

DE I,V DF-MAnClli:. 79

Ce qui nous use le plus, ce sont nos convictions. Ayez des opinions, ne les défendez pas, gardez-les ; mais des convictions, grand Dieu ! Quelle effi'oyable débauche! Une conviction politique ou littéraire est une maîtresse qui finit par vous tuer avec Tépée ou avec la langue. Voyez le visage d'un homme inspiré par une conviction forte : il doit rayonner. Si jusqu'ici les effluves d'une tête embrasée n'ont pas été visibles à l'œil nu, n'est-ce pas un fait admis en poésie, en peinture? Et s'il n'est pas encore prouvé physiologiquement, certes, il est probable. Je vais plus loin et crois que les mouvements de l'homme font dégager un fluide animique.Sa transpiration est la fumée d'ime flamme inconnue. De là vient la [irodigiouso éloquence (le la démarche, prise cniiiine ensemble des mourrments humains.

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Voyez.

Il y a des liommes qui vont la tète baissée, comme celle des chevaux de fiacre. Jamais un riche ne marche ainsi, à moins qu'il ne soit misérable ; alors, il a de Tor, mais il a perdu ses fortunes de cœur.

Quelques hommes marchent en donnant à leur tète une pose académique. Us se mettent toujours de trois quarts, comme M. le comte Mole, l'ancien ministre des affaires étrangères, ils tiennent leur buste immobile et leur cou , tendu. On croirait voir des plâtres de Cicéron, de Démosthènes, de Cujas, allant par les rues. Or, si le fameux Marcel prétendait justement que la mauvaise grâce consiste à mettre de l'effort dans les mouvements, que pensez-vous de ceux qui prennent l'effort comme type de leur attitude ?

D'autres paraissent n'avancer qu'à force de bras ; leurs mains sont des rames dont ils s'aident pour naviguer : ce sont les galériens de la démarche.

Il y a des niais qui écartent trop leiu's jambes, et sont tout surpris de voir passer sous eux les chiens courant après leurs maîtres. Selon Phi-

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vinel, lt*s pons ainsi conformés font (l'i'xoi'llt'uls cavaliers.

Quelques porsoinies marchent en faisant rouer, à la manière d'Arlequin, leur tête, comme si elle ne tenait pas. Puis il y a des hommes qui fondent comme des tourbillons; ils font du vent, ils paraphrasent la Bible; il semble que Tesprit du Seigneur vous ait passé devant la face si vous rencontrez ces sortes de gens. Us vont comme tombe le couteau de l'exécuteur. Certains marcheurs lèvent une jambe précipitamment et l'autre avec calme : rien n'est plus original. D'élégants promeneurs font une parenthèse en appuyant le poing sur la hanche, et accrochent tout avec leur coude. Enfin, les uns sont courbés, les autres sont déjetés ; ceux-ci donnent de la tète de côté et d'autre, comme des cerfs-volants indécis; ceux-là portent le corps en arrière ou en avant. Presque tous se retournent gauchement.

Arrêtons-nous.

Autant d'hommes, jutant de démarches!

Tenter de les décrire complètement, ce serait vouloir rechercher toutes les désinences du vice,

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tons los ridicules do la société ; parcourir le monde dans ses sphères basses, moyennes, élevées. JV renonce.

Sur deux cent cinquante-quatre personnes et demie (car je compte un monsieur sans jambes pour une fraction) dont j'analysai la démarche, je ne trouvai pas une personne qui eût des mouvements gracieux et naturels. Je revins chez moi désespéré.

« La civilisation corrompt tout ! elle adultère tout, même le mouvement ! Irai-je faire un voyage autour du monde pour examiner la démarche des sauvages? »

Au moment où je me disais ces tristes et amères paroles, j'étais à ma fenêtre, regardant l'arc de triomphe de l'Étoile, que les grands ministres a petites idées qui se sont succédé depuis M. Montalivet le père, jusqu'à M. Montalivet le fds, n'ont encore su comment couronner, tandis qu'il serait si simple d'y placer l'aigle de Napoléon , magnifique symbole de l'Empire, un aigle colossal aux ailes étendues, le bec tourné vers son maître. Certain de ne jamais voir faire cette subhme économie, j'abaissai les veux sur mon modesti' jardin, (onuiie uu

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hoiijiuu qui perd une espérance. Sterne a, le premier, oljservé ce mouvement funèbre chez les hommes obligés crensevclir leurs illusions. Je pensais à la magnificence avec laquelle les aigles déploient leurs ailes , démarche pleine d'audace, lorsque je vis une chèvre jouant en compagnie d'un jeune chat sur le gazon. En dehors du jardin se trouvait un chien qui, désespéré de ne pas faire sa partie, allait, venait, jappait, sautait. De temps à autre, la chè^Te et le chat s'arrêtaient pour le regarder par un mouvement plein de commisération. Je pense vraiment que plusieurs bêtes sont chrétiennes pour compenser le noml^re des cbrétiens qui sont bêtes.

Vous me croyez sorti de la Théorie de la démarche. Laissez-moi faire.

Ces trois animaux étaient si gracieux, qu'il faudrait pour les peindre tout le talent dont Charks Nodier a fait preuve dans la mise en scène de son Iczai'd, son joli Kardououn, allant, venant au soleil, traînant à son trou les pièces d'or qu'il prend pour des tranches de carottes séchécs. Aussi, certes, y renoncerai-je ! Je fus stupéfait en admirant le feu des mouvements de celle

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clit'vro, la lincsse alerte du cliat, la délicatesse des contours que le chien iiupriinait à sa tètç et à son corps. Il n'y a pas d'animal qui n'intéresse plus (pi'im homme quand on l'examine un peu philosophiquement. Chez lui, rien n'est faux! Alors je fis un retour sur moi-même; et les observations relatives à la démarche que j'entassais depuis plusieurs jours furent illuminées par une lueur. bien triste. Un démon moqueur me jeta cette horrible phrase de Rousseau : —

l'homme QLI pense est U.\ A.M5IAL DÉPRAVÉ!

Alors, en songeant derechef au port constamment audacieux de laigle, à la physionomie de la démarche en chaque animal, je résolus de puiser les vrais préceptes de ma théorie dans un examen approfondi de actu animaUiim. J'étais descendu jusqu'aux grimaces de Thomme, je remontai vers la franchise de la nature.

Et voici le résultat de mes recherches anatomiques sur le mouvement .

Tout mouvement a une expression qui lui est propre et qui vient de l'àme. Les mouvements faux tiennent essentiellement à la nature du caractère; les mouvements gauches viennent dos habitudes. La grâce a été définie par Monttb-

DE LA ULMAKCllE. 83

fjuicu, (jui, ne croyant parler que de l'adresse, a dit en riant : « C'est la bonne disposition des forces que l'on a. »

Les animaux sont gracieux dans leurs mouvements, en no dépensant jamais que la somme de force nécessaire pour atteindre à leur Lut. Ils ne sont jamais ni faux, ni gauches, en exprimant avec naïveté leur idée. Vous ne vous trompei'ez jamais en interprétant les gestes d'un chat : vous voyez s'il veut jouer, fuir ou sauter.

Donc, pour bien marcher, l'homme doit être droit sans roideur , s'étudier à diriger ses deux jambes sur une même ligne, ne se porter sensiljlenient ni à droite ni à gauche de son axe, faire participer imperceptiblement tout son corps au mouvement général, introduire dans sa démarche un léger balancement qui détruise par son oscillation régulière la secrète pensée de la vie, incliner la tète, ne jamais donner la même attitude à ses bras quand il s'arrête. Ainsi mar^ chait Louis XIV. Ces principes découlent des remar([ues faites sur ce grand type de la royautt' par les écrivains qui, heureusement jtour moi, n'ont vu en lui que son extérieur.

86 THÉOItlE

Dans la jeunesse, Texpression dos gestes, Tacceiit de la voix, les efforts de la physionomie, sont inutiles. Alors vous n'êtes jamais aimables, spirituels, amusants, incognito. Mais, dans la vieillesse, il faut déployer plus attentivement les ressources du mpuvement; vous n'appartenez au monde que par rutilité dont vous êtes au monde. Jeunes, on nous voit; vieux, il faut nous faire voir : cela est dur, mais cela est vrai.

Le mouvement doux est à la démarche ce que le simple est au vêtement. L'animal se meut toujours avec douceur à l'état normal. Aussi rien n' est-il plus ridicule que les grands gestes, les secousses, les voix hautes et llùtées, les révérences pressées. Vous regardez pendant un moment les cascades; mais vous restez des heures entières au bord d'une profonde rivière ou devant un lac. Aussi un homme qui fait beaucoup de mouvements est-il comme un grand parleui" : on le fuit. La mobilité extérieure ne sied à personne; il n'y a que les mères qui puir. sent supporter l'agitation de leurs enfants.

Le mouvement humain est comme le style du corps: il faut le corriger beaucoup pour l'amener à être simple. Dans ses actions connue

clans ses idées, l'homme va toujours du composiau simplo. La bomie éducation consiste à laisser aux enfiuits leur naturel, et à les empêcher d'imiter Tcxagération des grandes personnes.

Il y a dans les mouvements une harmonie dont les lois sont précises et invariables. En racontant une histoire, si vous élevez la voix subitement, n'est-ce pas un coup d'archet violent ijui affecte désagi-éablcment les auditeurs : si vous faites un geste brusque, vous les inquiétez. En fait de maintien, comme en httérature, le secret du beau est dans les transitions.

Méditez ces principes , appliquez-les , vous plairez. Pourquoi? Personne ne le sait. Eu toute chose, le beau se sent et ne se définit pas.

Une belle démarche, des manières douces, mi parler gracieux, séduisent toujours, et donnent à un homme médiocre d'immenses avantages sur un homme supérieur. Le bonheur est un grand sot, peut-être! Le talent comporte en toute chose d'excessifs mouvements qui déplaisent, et un prodigieux abus d'intelligence qui détermine une vie d'exception. L'abus soit du corps, soit de la tête, éternelles plaies des sociétés, cause ces originalités physiques, ces déviations.

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dont nous allons nous moquant sans cesse. La [)aresse du Turc, assis sur le Bosphore, et fumant sa pipe, est sans doute une grande sagesse. Fontenelle, ce beau génie de la vitalité, qui devina les petits dosages du mouvement, riiomœopathie de la démarche, était essenlielmcnt Asiatique.

« Pour être heureux, a-t-il dit, il faut tenir peu d'espace, et peu changer de place ! »

Donc, la pensée est la puissance qui corrompt notre mouvement, qui nous tord le corps, qui le fait éclater sous ses despotiques efforts. Elle est le grand dissolvant de l'espèce humaine.

Rousseau l'a dit, Goethe l'a dramatisé dans Faust, Byron l'a poétisé dans MMifred. Avant eux, l'Esprit saint s'est prophétiquement écrié sur ceux qui vont sans cesse : « Qu'ils soient comme des roues ! »

Je vous ai promis un véritable non-sens au fond de cette théorie, j'y arrive.

Depuis un temps immémorial, trois faits ont été parfaitement constatés, et les conséquences qui résultent de leur i-appi'ochement ont été principalement pressenties par Van Helmont, et avant hii par Paracelse. qu'on a traité de char-

latan. Encore cent ans, ot Paracelse doviendra peut-être un grand homme !

La grandetu", Tagilité, la concrétion, la portée de la pensée humaine, le génie, en un mot, est incompatible :

Avec le mouvement digestif,

Avec le mouvement corporel.

Avec le mouvement vocal ;

Ce que prouvent en résidtat les grands mangeurs, les danseurs et les bavards ; ce que prouvent en principe le silence ordonné par Pythagore, l'immobilité presque constante des plus illustres géomètres, des extatiques, des penseurs, et la sobriété nécessaire aux hommes d'énergie intellectuelle.

Le génie d'Alexandre s'est historiquement noyé dans la débauche. Le citoyen qui vint annoncer la victoire de Marathon a laissé sa vie sur la place publique. Le laconisme constant de ceux qui méditent ne saurait être contesté.

Cela dit, écoutez une autre thèse.

J'ouvre les livres où sont consignés les gi'ands travaux anatomiques, les preuves de la patience médicale, les titres de gloire de l'école de Paris. Je conunence par les mis.

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Il est prouvé, par les différentes autopsies (ks personnes royales, que Thabitucle de la représentation vicie le corps des princes ; leur bassin se féminise. De là, le dandinement connu des Bourbons; de là, disent les observateurs, l'abâtardissement des races. Le défaut de mouvement, ou la viciation du mouvement entraine des lésions qui procèdent par irradiation. Or, de même que toute paralysie vient du cerveau, toute atropliic de mouvement y aboutit peut-être. Les gi'ands rois ont tous essentiellement été hommes de mouvement. Jules César, Charlemagne, saint Louis, Henri IV, Napoléon, en sont des preuves éclatantes.

Les magistrats, obligés de passer leur vie à siéger, se reconnaissent à je ue sais quoi de gêné, à un mouvement d'épaules, à des diagnostics dont je vous fais gi'àcc, parce qu'ils n'ont rien de pittoresque, et, partant, seraient ennuyeux ; si vous voulez savoir pourquoi, observez-les ! le genre magistrat est, socialement parlant, celui où l'esprit devient le plus promptement obtus. N'est-ce pas la zone humaine où l'éducation devrait porter ses meilleurs fruits? Or, depuis cinq cents ans, elle n'a pas donné

deux grands honimes. Montesquieu ,- le président de Brosses, n'appartiennent à l'ordre judiciaire que nominativement : l'un siégeait peu, J'autrc est un homme purement spirituel. L'Hôpital et d'Aguesseau étaient des hommes supérieurs, et non des hommes de génie. Parmi les intelligences, celles du magistrat et du bureaucrate, deux 'natures d'hommes privées d'action, deviennent machines avant toutes les autres. En descendant plus dans l'ordre social, vous trouvez les portiers, les gens de sacristie, et les ouvriers assis comme le sont les tailleurs, croupissant tous dans un état voisin de l'imLécillité, par privation du mouvement. Le genre de vie que mènent les magistrats, et les habitudes que prend leur pensée, démontrent l'excellence de nos principes.

Les recherches des médecins qui se sont occupés delà folie, de l'imbécillité, prouvent que la pensée humaine, expression la plus haute des forces de Ihomme, s'abolit complètement par l'abus du sommeil, qui est un repos.

Des observations sagaces étabhssent également que l'inactivité amène des lésions dans l'organisme moral. Ce sont des faits généraux

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il" un oiilio vulgaire. L'inertie des facilites physiques entraîne, relativement au cerveau, les conséquences du sommeil trop prolonge. Vous allez même m'accuser de dire des lieux communs. Tout organe périt soit par l'abus, soit par défaut d'emploi. Cliacun sait cela.

Si rintelligence, expression si vive de l'àme que bien des gens la confondent avec Tàme, si le vis humana ne peut pas être à la fois dans la tête, dans les poumons, dans le cœur, dans le ventre, dans les jambes ;

Si la prédominante du mouvement dans une portion quelconque de notre machine exclut le mouvement dans les autres ;

Si la pensée, ce je ne sais quoi humain, si fluide, si expansible, si contractible, dont Gall a numéroté les réservoirs, dont Lavater a savamment accusé les affluents, continuant ainsi Vau Uehuont, Boërhaave, Bordeu et Paracelse, (jui, avant eux, avaient dit : Il y a trois circulations en l'homme, tiîes i.\ ho>ii>e fluxls : les humeurs, le sang et la substance nerveuse, que Cardan uonunait notre sève; si donc la pensée affectionne uu tuyau de notre machine au détrhnent des autres, et v afflue si visible-

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ment, qu'en suivant le cours de la vie vulgaire vous la trouvez dans les jambes chez l'enfant ; puis, pendant Tadolescence, vous la voyez s'élever et gagner le cœur ; de vingt-cinq à quarante ans, monter dans la tète de l'homme, et, pUis tard, tomber dans le ventre ;

Eh bien ! si le défaut de mouvement affaibht la force intellectuelle, si tout repos la tue, pourijuoi l'homme qui veut de l'énergie va-t-il la demander au repos, au silence et à la solitude? Si Jésus lui-même, l'Homme-Dieu, s'est retiré pendant quarante jours dans le désert pour y puiser du courage, afin de supporter sa passion, pourquoi la race royale, le magistrat, le chef de bureau, le portier, deviennent-ils stupides? Comment la bêtise du danseur, du gastronome et du bavard a-t-elle pour cause le mouvement qui domierait de l'esprit au tailleur, et qui aurait sauvé les Carlovingiens de leur abâtardissement ? Comment conciher deux thèses inconciliables ?

N'y a-t-il pas lieu de réfléchir aux conditions encore inconnues de notre nature intérieure ? Ne pourrait-on pas rechercher avec ardeur les lois précises qui régissent, et notre appareil in-

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