LE QUADRIGE MONÉTAIRE
Changement de rapport légal bimétallique.
37. Il est assez évident qu'un retrait prolongé de billon régulateur aboutit au monométallisme -or et qu'une addition prolongée aboutit au bimétallisme et au monométallisme-argent Maintenant, pourrait-on revenir du monométallisme -or, du bimétallisme, du monométallisme-argent au système du billon régulateur? Il faut, pour répondre à cette question, être fixé d'abord sur l'influence du taux du rapport légal de valeur de Tor et de l'argent en matière de bimétallisme.
Les monométal listes opposent souvent aux bimétàllistes un argument qu'ils honorent du nom de réduction à l'absurde et qui consiste en ceci : v Votre rapport de 15 1/2 est arbitraire; au lieu de 15 1/2, le législateur aurait pu dire 20, ou 36 1/4, ou 10, ou 3 3/4 ... Or il est absurde de soutenir que le législateur puisse établir un rapport quelconque de valeur entre l'or et l'argent ». Cet argument ne laisse pas que d'être assez fort contre les bimétallistes qui, vraiment, ont trop l'air de croire que ce rapport légal quelconque, une fois décrété, s'éta-
blirait immédiatement et se maintiendrait perpétuellement; mais il suffit de savoir que le bimétallisme peut se résoudre tantôt en monométallisme-or, tantôt en monométallisme-argent pour réfuter en ces termes l'argument des monométallistes : — « Le législateur peut assurément décréter un rapport quelconque de valeur entre l'or et l'argent ; mais ce qu'il ne peut pas faire, c'est que ce rapport se maintienne, ni même s'établisse effectivement , s'il s'écarte trop d'un certain taux couforme aux circonstances. Si ce rapport légal est trop fort, c'est-à-dire trop à l'avantage de l'or, l'argent restera entièrement à l'état de marchandise, et, en fait, le législateur aura décrété le monométallisme-or; s'il est trop faible, c'est-à-dire trop à l'avantage de l'argent, ce sera l'or qui demeurera, pour sa quantité totale, à l'état de marchandise, et, en fait, le législateur aura décrété le monométallisme-argent w. C'est ce qu'il est bon de montrer graphiquement.
La Fig. 2 avait été construite de la manière suivante. Les temps, soit les années, se comptaient sur l'axe horizontal — 45. Les quantités d'argent correspondant à chaque temps , et évaluées en francs de 5 grammes à D/IO de fin, se comptaient sur l'axe vertical Og et sur des parallèles à cet axe; elles variaient suivant la courbe A A45 . Les quantités d'or correspondant à chaque temps,
et comptées en francs de ---, grammes à 9/10 de fin,
lo,i)
se comptaient sur l'axe vertical Oq et sur des parallèles
il cet a.Ke; elles variaient suivant la courbe BB45. Enfin
la courbe A'A'45 partageait les quantités d'argent en
francs d'argent marchanâise et francs d'argent monnaie , et la courbe B'B'43 partageait les quantités d'or en francs d'or monnaie et francs d'or marchandise, de telle sorte que les quantités de moiinaie étaient représentées par les longueurs comprises entre les doux courbes A' A'45 etB'B'45. La Fig. 5 a été construite de la même façon, mais dans l'hypothèse d'un rapport légal de 7 3/4, c'est-à-dire que les quantités d'or, comptées en francs
de zr^ grammes à 9/10, y sont de 50 <>/o plus faibles
que dans la figure précédente. Les quantités respectives d'argent et d'or marchandise et monnaie sont indiquées par les deux courbes A'A'45 et 18-40. La Fig. 6 a été construite aussi comme la Fig. 2 , mais <lans l'hypothèse d'un rapport légal de 23 1/4, c'est-àdire que les quantités d'or, comptées en francs de
grammes à 9/10, y sont de 50 "/„ plus fortes que 2o,2o
dans la Fig. 2. Les quantités respectives d'argent et
d'or marchandise et monnaie sont indiquées par les
deux courbes A'A'45 et B'B'45. Or on voit tout de suite
que, comme cela doit être, le métal apprécié tend de
plus en plus à prendre la forme de monnaie, et le
métal déprécié à garder la forme de marchandise. Dans
la Fig. 2 , les deux métaux jouaient un rôle à peu près
égal dans la circulation monétaire; dans la Fig. 5,
l'argent ne sort pas de la circulation, tandis que l'or
n'y paraît que pendant les années 19-40; dans la Fig. G,
c'est l'or qui ne sort de la circulation qu'un instant,
pendant l'année 13, tandis que l'argent n'y paraît que
pendant les années 1-23 et 37-45. Nul doute qu'un rapport légal inférieur à 7 3/4 n'eût complètement chassé Tor, et qu'un rapport légal supérieur à 23 1/4 n'eût complètement chassé Targent.
lictour du monométallisme au bimétallisme. Retour du monométallisme-or et du bimétallisme au billon régulateur.
38. Il suit de là que, quand le bimétallisme s'est résolu en monométallisme-or , on peut y rentrer soit au bout d'un certain temps sans changement de rapport légal, si la quantité de Tor vient à diminuer et celle de l'argent à augmenter, soit immédiatement au moyen d'un rapport légal plus bas. C'e&t ainsi, par exemple, que, pendant les années 24-36, on rentrerait dans le bimétallisme en substituant le taux de 7 3/4 au taux de 23 1/4, Il suit de là que, quand le bimétallisme s'est résolu en monométallisme-argent, on peut y rentrer soit au bout d'un certain temps sans changement de rapport légal , si la quantité de l'argent vient à diminuer et celle de l'or à augmenter , soit immédiatement au moyen d'un rapport légal plus élevé. C'est ainsi, par exemple, que, pendant les années 1-12, on rentrerait dans le bimétallisme en substituant, au contraire, le taux de 23 1/4 au taux de 7 3/4.
Il suit de là également que, quand le système du billon régulateur s'est résolu en monométallisme-or, on peut y rentrer soit au bout d'un certain temps sans changement de rapport légal , si la quantité de l'or vient à diminuer sans diminution dans la quantité de l'argent, soit immédiatement au moyen d'un rapport
légal plus bas. C'est ainsi , par exemple , qu'en l'année 28, on pourrait, au lieu de lentrer dans le bimétallisme, en substituant le taux de 7 3/4 au taux de 23 1/4 et en laissant faire à ce taux une frappe illimitée d'argent par les particuliers, rentrer dans le billon régulateur en faisant faire, au taux de 7 3/4, une frappe limitée d'argent par l'Etat.
On peut revenir du bimétallisme au billon régulateur, quand la quantité de l'or augmente sans diminution dans la quantité de l'argent , en limitant la frappe de l'argent. On le peut aussi, de la même façon, quand la quantité de l'or diminue mais que la quantité de l'argent augmente dans une proportion plus considérable. Seulement, il faut prendre garde, en ce cas, de ne pas tomber brusquement du billon régulateur dans le monométallisme-argent; il vaudrait mieux y arriver sans secousse par le bimétallisme. On ne peut évidemment pas revenir directement du monométallisme-argent au billon régulateur: il faut passer, ici encore, par le bimétallisme, de sorte que le bimétallisme doit être considéré surtout, et abstraction faite du CRs spécial et exceptionnel où les variations de quantité des deux métaux se compensent exactement, comme le système intermédiaire entre le billon régulateur et le monométallisme-argent.
Il faut pratiquer les quatre systèmes.
30. Ce qui résulte donc enlin de toute cette étude, c'est que, pour obtenir la plus grande stabilité possible
des prix, il ne faut pas la chercher dans la pratique de l'un ou de l'autre de ces quatre systèmes : mbnométallisme-or, monométallisme-argent, bimétallisme, billon régulateur, mais la demander à la pratique alternative de tous les quatre. Il faut se représenter les quatre systèmes comme placés dans Tordre suivant, qui va du haut au bas de nos figures :
Xonomélaliisme-anjfnl — Biniclallisme — Billon régulateur— Monomélaliisme- or,
et, en partant d'un des deux systèmes intermédiaires, se laisser conduire par les circonstances à l'un ou à l'autre des deux systèmes extrêmes, pour revenir, avec ou sans changement de taux du rapport légal de la valeur des deux métaux, des systèmes extrêmes aux. systèmes intermédiaires, en opérant comme le cocher d'un char à quatre chevaux ou, mieux encore, comme un de ces écuyers du Cirque qui chevauchent quatre montures en passant de l'une à l'autre. Je vais éclaircir tout à fait cette idée au moyen des figures 5 et 6, dans lesquelles il a été fait abstraction des variations dans l'utilité des métaux précieux et tenu compte seulement des variations dans leur quantité; d'ailleurs, je supposerai maintenant qu'au lieu de représenter des années, les unités hoiizontales leprésentent des périodes décennales de marée économique.
Au début de la période 1, on est au régime du billon régulateur. La quantité de francs d'or monnaie est OB' (Fig. G); la quantité de francs d'argent monnaie, qui serait OA' si la frappe était illimitée sur le pied du rapport de 23 1/4, est limitée à Occ'. A la fin de la pé-
riode 4, par suite de raugmentation dans la quantité de l'or, le billon régulateur se résout en monométallisme-or. Durant la période 5 , on est au régime du monométallisme-or. Au début de la période 6, on peut, par suite de la diminution dans la quantité de l'or, revenir du monométallisme-or au billon régulateur, sans changement de rapport légal. A la fin de la période 8, par suite d'une augmentation dans la quantité de l'argent moins considérable que la diminution dans la quantité de l'or, le billon régulateur se résout en bimétallisme. Durant la période 9, on est au régime du bimétallisme. Au début de la période 10, grâce à une augmentation dans la quantité de l'argent plus considérable que la diminution dans la quantité de l'or, on pourrait revenir du bimétallisme au billon régulateur ; mais on irait ainsi tomber brusquement dans le monométallisme-argent, au lieu d'y arriver sans secousse comme on le fait à la fin de la période 12. Durant la période 13 on est au régime du monométallismeargent. Au début de la période 14, on peut, par suite de la diminution dans la quantité de l'argent et d«? l'augmentation dans la quantité de l'or, revenir du monométallisme-argent au bimétallisme, sans changement de rapport légal. A la fin de la période 23, par suite de la diminution continue dans la quantité de l'argent et de l'augmentation continue dans la quantité de l'or, le bimétallisme se résout en monométallisme-or. Du début de la période 24 à la fin de la période 27, on est au régime du monométallisme-or. Au début de la période 28, par suite de la diminution dans la quantité
de l'or, ou pourrait revenir du monométallisme-or au bimétallisme en abaissant le taux du rapport légal de 23 1/4 à 7 3/4. On revient plutôt au billou régulateur en commençant à taire, au taux de 7 3/4, une frappe limitée d'argent (Fig. 5). Du commencement de la période 28 à la fin de la période 34, on est au régime du billon régulateur qui, alors, par suite de la diminution dans la quantité de l'or et de l'augmentation dans la quantité de l'argent, se résout en bimétallisme. Le bimétallisme , par les mêmes causes , se résout à la lin de la période 40 en monométallisme-argent lequel dure du début de la période 41 à la fin de la période 45.
On aurait remédié de la sorte à toutes les variations dans la quantité des deux métaux précieux sauf à l'augmentation dans la quantité de l'or en cas de monométallisme-or, ou à l'augmentation dans la quantité de l'argent en cas de monométallisme-argent, ou enfin à la diminution simultanée dans la quantité de l'or et dans la quantité de l'argent en cas de bimétallisme. Pour peu qu'on y réfléchisse, on reconnaîtra qu'il est impossible de parer aux deux premières éventualités en laissant la monnaie soumise à cette condition que sa valeur de monnaie ne soit pas supérieure à sa valeur de marchandise. L'une ou l'autre de ces deux éventualités se présentant , il faudrait donc s'y résigner et subir la hausse du prix des produits en laissant l'équilibre se rétablir par la hausse du prix des services producteurs. L'Etat pourrait favoriser ce rétablissement de l'équilibre en élevant les traitements de tous ses fonctionnaires et employés dans une proportion qui
servirait de base pour rélévation de tous les salaires, de tous les fermages et de tous les intérêts. Quant à la troisième éventualité, celle d'une diminution simultanée dans la quantité de l'or et dans la quantité de l'argent en cas de bimétallisme, il ne serait pas bien difficile d'y parer, dans un état social régulier et normal, par l'émission d'une certaine quantité de monnaie de papier qui serait effectuée par l'Etat dans les mêmes conditions et de la même façon que celle du billon régulateur. Il va sans dire que, dans cette combinaison, comme dans celle du billon régulateur, l'émission des billets de banque serait ou interdite ou limitée. C'est ainsi que la conduite du quadrige monétaire réaliserait non pas la stabilité absolue , mais la plus grande stabilité possible des prix des marchandises en monnaie.
Et, quant à présent, il faut se tenir au billon régulateur, en inclinant
dans le sens du bimétallisme.
40. Revenons à l'état présent des choses. J'espère que, pour tous les lecteurs qui m'auront suivi jusqu'ici, la question monétaire actuelle sera maintenant aussi claire qu'elle l'est pour moi. En ce moment, la quantité de l'or tend à diminuer et la quantité de l'argent tend à augmenter. Donc la situation la plus favorable que nous pourrions souhaiter serait de nous trouver au régime du billon régulateur avec faculté d'ajouter de ce billon dans la circulation. Or cette situation est précisément celle de l'Union latine, de l'Allemagne et des Etats-Unis. L'Angleterre ouvre les yeux et comprend
enfin que l'appréciation croissante de Tor jointe à la dépréciation croissante de l'argent ruine son industrie et déséquilibre les rapports économiques entre Tlnde et elle. Par conséquent, qu'elle se mette aussi, elle et l'Inde, au régime du billon régulateur, et que, cela fait, toutes les grandes puissances monétaires s'acheminent ensemble, et autant qu'il le faudra pour maintenir les prix, vers le bimétallisme. Mais pour Dieu! qu'elles ne fassent pas l'énorme sottise de s'y précipiter tête baissée et de faire ainsi succéder brusquement la hausse des prix à la baisse, en demeurant d'ailleurs complètement à la merci d'une diminution dans la quantité de l'argent qui viendrait à remplacer l'augmentation , et cela à seule fin de faire faire à quelques spéculateurs des bénéfices qu'il est si facile de réserver à l'Etat. Il est vrai que, pour faire fonctionner ainsi plus ou moins universellement le système du quadrige monétaire, il faudrait évidemment un taux international de rapport de valeur entre les deux métaux. Je rentre, en terminant, sur le terrain de la statistique, dont je me suis quelque peu éloigné dans ce paragraphe, pour constater que ce serait à elle à fixer ce taux au chiffre le plus convenable et à le modifier quand cela serait nécessaire.