‹ Théorie de la monnaieChapitre 4 sur 15 · ÉTABLISSEMENT DE LA VALEUR DE LA MARCHANDISE MONNAIE · texte numérisé non relu

ÉTABLISSEMENT DE LA VALEUR DE LA MARCHANDISE MONNAIE

Rôle du numéraire; rôle de la monnaie.

8. De l'exposé que j'ai fait du mécanisme de la libre concurrence en matière d'échange et de production, ressort bien clairement la nécessité d'avoir :

1° Une marchandise en laquelle on crie les prix des autres marchandises ou à la valeur de laquelle on rapporte les valeurs des autres marchandises, soit sur le marché des services . soit sur le marché des produits. Cette marchandise sert alors de numéraire. C'est un des théorèmes fondamentaux de l'économie politique pure que de démontrer que m marchandises (A), (B), (C), (1))... étant données, sur un marché, on peut se dispenser de crier les m (m — 1) prix de ces marchandises deux à deux pour crier seulement les m — 1 prix 2>h, i>c, i?d... de m — 1 d'entre elles (B). (C), (D)... en la ^w'^"™* (A) prise pour numéraire;

2" Une marchandise contre laquelle on vend les services , sur le marché des services , et avec laquelle on achète les produits, sur le marché des produits, et qui sert de monnaie. En effet, nous vendons nos services à

des entrepreneurs qui ne fabriquent pas les produits dont nous avons besoin , et nous achetons des produits il des entrepreneurs qui n'emploient pas nos services. D'oii la nécessité d'un intermédiaire d'échange ou d'une monnaie. Mais la désignation d'une marchandise comme monnaie a sur sa rareté, et, par suite, sur sa valeur, un effet qu'il faut étudier.

De l'encuisie monétaire. Proportionnalité des prix à la quantité

de la marchandise monnaie.

9. En décidant qu'une marchandise, or ou argent, vin de Médoc ou cigares de la Havane, servira de monnaie , on fait que sa quantité totale se partage en deux fractions dont l'une va se placer dans les caisses et les porte - monnaie des échangeurs, tandis que l'autre demeure seule à la disposition des consommateurs , buveurs ou fumeurs; par conséquent , on diminue sa quantité comme marchandise et on augmente sa rareté ainsi que sa valeur par rapport à la valeur des autres marchandises. Ainsi se vide la querelle obscure et confuse qui s'agite sans trêve et sans relâche entre les monométallistes et les bimétallistes au sujet de la valeur de la marchandise monnaie. Selon les premiers , cette valeur vient tout entière de l'usage de marchandise , et la loi qui institue la monnaie n'y fait rien ; selon les derniers, cette valeur vient tout entière de l'usage de monnaie, et c'est la loi qui institue la monnaie qui la crée : rôfioç loi, rôjiuajLia monnaie. Eh bien, les uns et les autres ne voient que la moitié du phéno-

mène réel et complet qui est celui-ci : la marchandise monnaie a, par elle-même et comme marchandise, une certaine valeur ; mais la loi qui la désigne pour Tusage de monnaie ajoute pour ainsi dire à cette première valeur une seconde valeur d'où résulte la valeur totale et définitive. Comment s'établit cette valeur totale et définitive ? Et comment la quantité totale de la marchandise monnaie se partage-t-elle en quantité marchandise et quantité monnaie ? Le voici.

Sans rechercher les circonstances naturelles qui peuvent obliger les propriétaires fonciers , travailleurs et capitalistes et les entrepreneurs à avoir, à un moment donné, une encaisse plus ou moins considérable, en vue de faire des achats plus ou moins considérables , nous poserons en fait , pour plus de simplicité , que le montant de cette encaisse et de ces achats dépend nonseulement de la situation , mais encore du caractère et des habitudes de chacun. Et, de fait, ici comme en matière de courbes de besoin , on peut et on doit admettre que la volonté humaine a une part d'influence à exercer, ce qui n'empêche pas que, cette part d'influence exercée dans des limites aussi larges qu'on le voudra, les conséquences ne tombent sous les lois mathématiques. Maintenant, ce qu'il faut bien comprendre, c'est que lorsqu'un consommateur ou un producteur a besoin d'avoir par devers lui une certaine provision d'or, argent, médoc ou havanes à titre de monnaie, ce qu'il considère uniquement, c'est non la quantité de cette monnaie, qui lui est tout à fait indifférente en elle-même, mais la quantité des autres marchandises,

produits ou services , qu'il pourra obtenir en échange de sa monnaie. Soient donc, dans les conditions cidessus définies d'équilibre de l'échange et de la production, (A) la marchandise numéraire et monnaie, Q'a la quantité existante de cette marchandise, a, /3, 7, 5.... les quantités respectives de (A), (B), (C), (D).... dont les échangeurs ont besoin d'avoir en caisse , à un moment donné, la contre-valeur en monnaie; la quantité Q"a de monnaie nécessaire pour les satisfaire serait a -H |3 ^b -h 7 Pc -h ^pa -h •.. et, si cette quantité de monnaie pouvait tomber du ciel et s'ajouter à la quantité de marchandise Q'a, de façon à former une quantité totale de marchandise monnaie (A)

Qa = Q'a -h Q"a

l'équilibre de la circulation existerait avec celui de réchange et de la production , sans changement de& prix. Mais les choses ne peuvent se passer ainsi; il faut prendre la quantité de monnaie nécessaire sur la quantité existante de marchandise (A). Dès lors , et n étant, par hypothèse, le rapport de Qa à Q'a, supposons qu'on procède à la constitution de l'encaisse monétaire en diminuant chez chaque consommateur la quantité de (A) marchandise de façon à rendre la rareté n fois plus forte. Et supposons qu'en même temps on rende aussi les prix ^b, i>c, i>d... n fois plus faibles, A ces deux hypothèses nous en ajouterons deux autres plus gratuites, mais qui ne dépassent pourtant pas les

limites d'une approximation très voisine de la vérité : Tune que, pour rendre, chez les consommateurs de (A), la rareté n fois plus forte , il faille rendre la quantité consommée n fois plus faible: l'autre que, dans ces conditions nouvelles, les consommateurs de (A) n'aient plus besoin d'avoir en caisse la contre-valeur en monnaie que d'une quantité de cette marchandise n fois plus faible. Tout cela fait, la quantité existante de (A), Q'a, se partagera en une quantité de (A) marchandise égale

à — - et en une quantité de (A) monnaie égale à — ^ n n

soit à-4-i3^ + 7^4-S^-h... de façon à former une quantité totale de marchandise monnaie (A)

Qa

et il s'agit de faire voir d'abord que l'équilibre existera sous tous les rapports dans ces conditions comme dans les précédentes, et ensuite que cet équilibre tendra à se réaliser de lui-même sous le régime de la libre concurrence. Or, à ce moment, nous aurons l'équilibre de l'échange, vu que, les prix étant toujours égaux aux rapports des raretés conformément aux équations

^b Rb Pc Rc Pà^ Rd

n nRa' n ^îRa' n «Ra

les consommateurs auront toujours la satisfaction maxiraa de leurs besoins ; nous aurons l'équilibre de la production vu que, les prix des services et ceux des produits ayant été augmentés proportionnellement , les prix de vente des produits seront toujours égaux à leurs prix de revient en services, de sorte que les entrepreneurs ne feront toujours ni bénéfice ni perte ; et enfin nous aurons l'équilibre de la circulation vu que, la valeur de (A) marchandise et celle de (A) monnaie étant toutes deux n fois plus fortes qu'auparavant, seront toujours égales, en même temps que les échangeurs auront toujours l'encaisse nécessaire. D'ailleurs, l'opération supposée se ferait d'elle-même, sous le régime de la libre concurrence, par la raison que, une certaine quantité quelconque de (A), déterminée au hasard, étant mise sous forme de monnaie, et les échangeui's offrant à tout prix cette quantité de (A) monnaie pour a de (A) marchandise, /3 de (B), -/ de (C), o de (D)... une certaine valeur de (A) monnaie s'établirait d'une part, en vertu de l'équivalence de la quantité de la monnaie qui aurait acheté les marchandises et de la quantité des marchandises qui auraient été vendues contre la monnaie ; et qu'une certaine valeur de (A) monnaie étant ainsi établie, on transformerait, d'autre part, de r(A) marchandise en (A) monnaie tant que, la quantité de monnaie étant inférieure à l'encaisse d'équilibre, r(A) aurait plus de valeur comme monnaie que comme marchandise, comme aussi l'on tranformerait de r(A) monnaie en (A) marchandise dès que , la quantité de monnaie étant supérieure à l'encaisse d'é-

quilibre, r(A) aurait plus de valeur comme marchandise que comme monnaie.

Il nous a suffi de rendre tous les prix n fois plus faibles pour rétablir l'équilibre avec une quantité de marchandise monnaie n fois plus faible. Il nous aurait de même suffi de rendre tous les prix n fois plus forts pour rétablir l'équilibre avec une quantité de marchandise monnaie n fois plus forte. Il est donc certain que : — ToîUe augmentation ou diminution dans la quantité de la marchandise monnaie a pour effet une augmentation ou une diminution sensiblement proportionnelle dans les prix.

De la monnaie de papier et des compensations.

10. Il faut ici tenir compte des deux complications suivantes :

On a eu l'idée de représenter par les titres de propriété , effets de commerce et billets de banque , une partie du capital des entrepreneurs , celle qui consiste en matières premières et produits fabriqués en magasin, et de se servir de ces titres au lieu et place de monnaie. C'est la monnaie de xmpier par opposition à la monnaie de métal. Soit P le montant de cette monnaie de papier, nous ajouterons ce terme au premier membre de l'équation à côté du montant de la marchandise monnaie ;

On a eu encore l'idée de régler un certain nombre d'échanges journaliers sans intervention de monnaie ou , du moins , en ne faisant intervenir qu'une très

faible quantité de monnaie par le procédé que voici. Des gens, surtout des entrepreneurs, qui achètent et vendent toute la journée , achètent sans payer et vendent sans se faire payer. Entre cinq et six heures du soir, ils se réunissent et compensent leurs dettes et leurs créances, chacun d'eux donnant seulement en monnaie l'excédent de ce qu'il doit sur ce qui lui est dû ou recevant seulement en monnaie l'excédent de ce qui lui est dû sur ce qu'il doit. Il faut admettre qu'au fur et à mesure que l'usage de ces compensations se développe , l'encaisse monétaire nécessaire devient de plus en plus faible, mais que, à un moment donné, a, /3, 7, 5... sont ce qu'ils sont en raison des échanges à régler en monnaie, abstraction faite ou, pour mieux dire, tout compte tenu des compensations.

En introduisant, comme nous l'avons dit, le terme P dans notre équation, nous avons généralement

Qa + P = Q'a 4- a + /3i)b -h y Pc + âpd + ...

et il reste à voir si , la quantité de marchandise monnaie Qa, d'une part, et les prix|;b,i^c, 2^d..., d'autre part, augmentant ou diminuant proportionnellement, le terme P, comme les termes Q'a et a , augmenterait ou diminuerait de lui-même proportionnellement, et si /3, 7, 5... demeureraient constants. Or il suffit d'y réfléchir un instant pour se convaincre qu'il en serait bien ainsi. En efifet, toutes les conditions essentielles des trois équilibres de l'échange . de la production et de la circulation subsistant, comme nous l'avons vu, avec l'augmentation ou la diminution des prix efïec-

tuée proportionnellement à l'augmentation ou à la diminution de la quantité de la marchandise monnaie, il n'y aurait aucune raison pour que les entrepreneurs et les banques ne missent pas en circulation la même quantité dé capital pour un montant nominal proportionnellement plus fort ou plus faible d'effets de commerce et de billets de banque, et pour que les mêmes quantités de marchandises ne fussent pas vendues et achetées par compensation pour un montant nominal proportionnellement plus fort ou plus faible. Donc les deux faits de la circulation de papier et des compensations ne portent aucune atteinte au théorème de la proportionnalité des prix à la quantité de la marchandise monnaie.

Qu'on le remarque bien , je concède parfaitement que , d'un moment à l'autre , toutes les données du problème se modifiant, il n'y a plus de rapport nécessaire de proportionnalité entre la quantité de la marchandise monnaie et les prix ; que , par exemple , la quantité de marchandise monnaie diminuant , mais la monnaie de papier suppléant de plus en plus la monnaie métallique , ou les compensations se développant de jour en jour, les prix se maintiendraient au lieu de baisser; mais je soutiens que, à un moment donné, ou d'un moment à l'autre toutes choses restant égales d'ailleurs, si la quantité de la marchandise monnaie augmente ou diminue, les prix hausseront ou baisseront en proportion. Beaucoup d'économistes , à vrai dire, ont déjà soutenu cette proposition; mais je fais quelque chose de plus en essayant de la prouver ma-

thématiquenient. Qu'on réfute ma démonstration , je m'inclinerai ; mais quant à citer purement et simplement les chiffres des compensations effectuées aux clearing-houses de Londres et de New- York pour conclure que tt nous ne sommes plus à l'époque où il y avait corrélation entre la quantité des métaux précieux et les prix », c'est dire, ou à peu près, comme Sganarelle, que nous ne sommes plus à l'époque oii le cœur était du côté gauche et le foie du côté droit.

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