Théorie de la monnaie [microform]
La question de la monnaie et celle de l’émission des billets de banque sont deux questions d’économie politique appliquée sur lesquelles mes recherches d’économie politique pure m’out amené peu à peu à changer complètement d’opinion.
Dans la section III de mes Élémfnts d’économie poli- TiQLE PURE (187/i), intitulée ; Du numéraire et de la monnaie, je professais la doctrine du monométallisme-or. J'avais, du reste, professé déjà cette même doctrine en matière de circulation métallique, ainsi que la doctrine de la liberté d’émission en matière de circulation fiduciaire, dans divers articles précédemment publiés, notamment dans un arlicle sur Les erreurs du système monétaire français {le Travail, 31 mai 1867) et dans un arlicle intitulé : Des billets de banque en Suisse (Bibliothèque universelle et Revue suisse, juillet 1871). Mais, dans cette même section des Éléments, se trouvait une 30' leçon, intitulée : Problème de la valeur de la monnaie, dans laquelle, au moyen de l’addition de deux fonctions ou de la superposition de deux courbes, j’expliquais comment la valeur totale d’une marchandise monnaie résultait à la fois, dans le système d’un étalon unique, de son usage comme marchandise et de son usage comme monnaie; et celle analyse était le premier pas fait dans une voie nouvelle.
Dans une Note sur /e 15 1/2 légal insérée dans le Jour^ nal des économistes en décembre 1876, j’affirmais qu’on pouvait expliquer d’une manière analogue comment s’établissait et dans quelles limites se maintenait la proportion constante de valeur entre deux marchandises inounaies, dans le système du double étalon soli- (jaipe. — Je donnais celte explication dans la Théorie maihèmatique du bimétallisme insérée aussi dans le Journal en mai 1881. — Et, dans l’article intitulé : De la
fixité de valeur de Cétaion monétaire, inséré dans le même recueil en octobre 1882, je démontrais la fixité relative de valeur de l’étalon bimétallique par rapport aux étalons monomélalliques , en indiquant comment on pourrait obtenir une fixité plus grande encore au moyeu d’un système consistant dans le monométallisine-or combiné avec un billon d’argent distinct de la monnaie divisionnaire, d'ailleurs tout à fait analogue à celui que constituent en fait nos pièces de 5 francs d’argent en ce moment, et qu’on introduirait dans la circulation ou qu’on en retirerait suivant les circonstances. — Ces trois études forment le mémoire intitulé : Théorie mathématique du bimétallisme qui est contenu dans ma Théorie mathématiqie de la richesse SOCIALE (1883).
Dans rintervalie de la composition et de la publication de la première et de la seconde, j’avais élaboré le mémoire sur la Théorie mathéynatique du billet de banque, lu à la Société vaudoise des sciences naturelles en novembre 1879 et qui est contenu dans le même volume que le précédent. Je m’y prononçais formellement contre toute émission de billets de banque.
En 188à, toujours préoccupé de ces questions, je fus de plus en plus frappé de ce que le système de Monnaie d'or avec billon d' argent régulateur auquel m’avait conduit le raisonnement était, eu définitive, précisément celui auquel nous avaient amenés les faits ; et je le montrai dans l’article publié sous ce titre dans le numéro du 1'^ décembre 1884 de la Revue de droit inicrnaiionaL Je demandais que l’état actuel des choses fût régularisé par l’emprunt à la monnaie d’or de la définition du franc et par l’érection du billon spécial d’argent en billon régulateur.
11 ne s’agissait plus que de rendre fixe, au moyen
de ce billon d'argent rt gulaleur, le prix du franc d’or, mais en quelle autre rr îrcliandise ? Je n’avais pas encore tiré ce point au cl lir lorsque, dans le courant de 1885, en relisant le vol ime de Jevons : Investigations in Cwrency and fmance, le demeurai convaincu que la courbe du prix moyen dos autres marcliandisesen or, inverse de la courbe d i prix moyen de l’or en les autres marchandises, et o i Jevons cherchait h tort la mesure des variations de valeur de Tor, était précisément la courl)e qu'il fallait n )n pas rendre horizontale, mais faire onduler Je Ion; d'un axe horizontal ; et je développai cette thèse fans le mémoire intitulé: D'une tnèlhode de règularisalio t de la variation de valeur de la jnonnaie que je commu liquai à la Société vaudoisedes sciences naturelles en i lai 1885. — Enfin, dans le mémoire intitulé : Contri ution à l'élude des variations de prix depuis la suspension de la frappe des écus d'argent, communiqué à la mémi société en juin 1885, j’essayai, avec l'aide dq mon é Cve, M. Alfred Simon, de tracer la courbe du prix moy< n en or de vingt marchandises prises sur le marché de Berne et de calculer l'alTaisscment de celte courbe tendant la période 1879-8^i par rapport à la période 18 '1-78.
Telles sont bien exai temenl les huit étapes par lesquelles j’ai passé succeisivement en évoluant du monomélallisme-orct de h liberté d'émission desbillels de banque à la monnaie d ar avec billon d’argent régulateur et à Tinlerdiction < c toute émission de billels de banque en lesquelles je résume aujourd’hui la théorie de la circulation. Ce système ayant été discuté è l'étranger, et même aya it eu la chance de ne pas passer inaperçu en France grficc à M. Adolphe Coste et à M. Émile Cheysson q li l’ont tous deux exposé et comhallu, le premier di ns son ouvrage sur Ic5(7ac5//o/îs sociales contemporaines, second dans un rapport présenté à la Société de statistique de Paris, dans sa séance du 16 décembre 1885, j’ai désiré melire le public à même de le juger ; et, pour cela, je l’ai résumé à grands traits, en Icral achaiit, comme il convenait, à la théorie d’économie p >Iilique pure d’où il a découlé, dans la Théorie de la mcvmic ci-après qu’a publiée la Revue scientifique des 10 et 17 avril 1886. En outre, je profilerai de l’occasion )our répondre brièvement aux objections qui lui onl été faites, principalement à celles de M. Cheysson q lî est mathématicien, qui m'a lu avec soin et m’a prrfailement compris, et qui a touché, dans sa discussi- n, les points essentiels du problème. Je relèverai ces "bjeclions une à une, en faisant passer la dernière en p emière ligne.
Enfin, dit M. Cheyssor , même en admettant résolues toutes ces difficultés insol ibles, la constance de la moyenne géométrique des prix ne serait réalisée que pour l'être de raison achetant toutes les marchandises qui ont concouru au calcul de la moyenne < t précisément dans la proportion où elles T ont concouru. I (ais pour tous les consommateurs en chair et en os, avec le ir budget réglé non d’après une
formuie, mais d'après leurs convenances individuelles, les discordances éclateraient comme avant, peut-être même avec aggravation (*).
Celte objection est à relever avant toutes les autres parce qu'elle accuse chez mon éminent contradicteur un point de vue général qui n’est pas du tout, ce me semble, celui auquel il faut se placer ici. Je suppose que je fusse un inspecteur chargé d’élaborer un règlement pour la nourriture dans des collèges, des casernes ou des prisons, et que je prescrivisse de donner tous les jours un certain poids moyen de pain et de viande par tête, M. Cheysson m’objecterait apparemment que celte quantité conviendrait bien à « l’étre de raison », doué do l'appétit moyen, mais qu’elle serait un peu trop faible ou un peu trop forte pour « tous les consommateurs en chair et en os » de mes élablissements. J'cu tombe d'accord; mais vaudrait-il mieux laisser mes pensionnaires à la discrétion de directeurs et de fournisseurs qui les laisseraient plus ou moins mourir (le faim ? Je rapprocherai de celle objection de M. Cheysson une critique du même genre, mais cependant (|uelque peu dilTérente que m’a adressée un écrivain de la Revue trimestrieW: (Tèconomk politique de Berlin, qui me fait aussi l’honneur de suivre très attentivement et de combattre très vivemi'nl mon système et qui, à propos de mes derniers mémoires, a cru devoir me faire observer que, selon que M. A ou M. B serait membre do la commission internationale de statistique chargée d’évaluer la différence du prix moyen des marchandises d'une période à l’autre, il serait ajouté ou retranché un peu plus ou un peu moins de biîlon régulateur {Vicrteljahrschrift fur Volhswirlsclr^ft, etc,, Jahrg. WII, Bd. IV, S. 258). Saus doute! Mais, si j'ai la fièvre, il est probable aussi que, selon que j'enverrai chercher le docteur A ou le docteur lî, je devrai prendre quelques milligrammes de plus ou de moins de sulfate de quinine. Est-ce là pourtant une raison de ne me point soigner? Pour en revenir, en fait de comparaisons, à celle qui termine mon dernier travail, nous sommes les riverains d’un fleuve qui tantôt nous inonde et tantôt nous laisse à sec. Je propose des voies et moyens pour ameuer plus de régularité dans l'écoulement des eaux. Est-ce une objection à me faire que de me dire qu’il n'est pas possible de maintenir le fleuve à un niveau rigoureusement constant? En vérité, je ne le crois pas. Tout sera bien si je l’en rapproche sensiblement. La n'gularilé de variation de la rareté de la marchandise monnaie ne saurait être oblenueque par voie de moyenne et d’une façon approximative, et c'est à ce point de vue qu’il faut examiner les divers procédés dont rciiscmble constitue la méthode régulatrice. C'est
(*J J'entrais ce résumé du rappjrt de M. Clic^ssun du numéro de janvier 1886 du Journal de la Société de statistique de Paris contenant le procès-verbal de la séance de la Société du 16 décembre 1885 • iV. 1 à 5).
ce que je vais faire à présent en revenant à l'ordie suivi par M. Cheysson.
Rien n'est plus malaisé que d’établir exactement le prix d'une denrée quelconque à un moment donné. On peut citer comme exemple le prix du pain qui, à l’heure actuelle, dans Paris, varie d'un quartier à l’autre. Que serait-ce pour un grand pays, et à fortiori pour tous ceux qui composent rUnion latine? Est-on sûr d'avance que les variations y seront parallèles? En prendra-t-on la moyenne dans le résultat final ?
Je ne suis point statisticien; mais quand, l’année dernière, j’ai voulu avoir des relevés de prix moyens annuels durant la période de 1871-1884, j’en ai trouvé de tout préi>arés au Bureau cantonal de statistique à Berne. Ces prix se rapportaient seulemeut au marché de Berne. Serait-il bien difficile d’obtenir de même des prix se rapportant aux marchés principaux de la Suisse : Zurich, Bàle. Lausanne, Genève, et d’en tirer des prix moyens qui seraient relatifs à la Suisse entière? Il faut croire que non ; car, depuis la rédaction et la mise au jour de mon mémoire, j'ai reçu de Paris une publication du ministère de l'agriculture, en date de juin 1885, contenant des Tableaux des récoltes de la France en 1884, avec des Renseignements divers de slatis^ tique agricolf! parmi lesquels figurent, aux pages 74 et 75, 76 et 77, un Tableau VTII du Prix moyen, par département, des céréales, denrées alimentaires, fourrages, combustibles, etc., en 1884. et, aux pages 80 et 81, un Tableau IX des Prix moxjens annuels, pour la France entière, cl pendant la dernière période de vingt ans, des céréales, de la farine, du pain, de la viande, des fmirrages, etc. Ces labicnux portent sur vingt marchandises qui sont presque exactemeut les mêmes que celles dont je me suis servi. Si je les avais eus plus tôt à ma disposition, je les aurais évidemment employés de préférence, à cause de leur caractère plus général.
Quelles seront les marchandises à élever à la digniié do types, et admettre à ce titre dans l’étaion multiple? Or, de ce choix dépendent la variation définitive et, en dernière analyse, le jeu du régulateur. Avec une sélection habile, on saura bien faire ressortir la conclusion qu’on se sera assignée d’avance.
Les marchandises à élever à la dignité de types seront celles dont la statistique a élé ou sera le plus facile à/aire et qui sont vraisemblablement les plus importantes. On aura soin, par exemple, de joindre aux produits agricoles un certain nombre de produits industriels. Le choix de c(is marchandises étant arrêté au moment du calcul, il n’y aura pas lieu deseprécau- ‘ tionner contre «* une sélection habile » par laquelle on arriverait à « la conclusion qu'on se serait assignée d'avance ». Et, au surplus, que signifient ces insinuations empruntées au répertoire ordinaire des plaisanteries de l'école orthodoxe sur fincapacité de l’État ou
de ses représentants en toute matière économique? Si des ingénieurs des ponts et chaussées ou des mines claieut chargés du calcul dont il s’agit, admettraientils qu’on les accusât de s’être laissés corrompre par des détenleui's d'argent pour conclure à une forte introduction de billon régulateur dans la circulation? Non, assurément. Eb bien, pourquoi lancer à tous les corps de fonctionnaires publics en général une injure que l'on ne souffrirait pas si elle s'adressait à l’un d’eux en particulier? Qu'on y songe bien. Le jour où il serait généralement admis que le sentiment du devoir et de l'hoiiueur professionnels ne suffisent plus à mettre les hommes qui sont chargés de poursuivre le bien de l'État au-dessus de la lenlalion d'eii faire aisément le sacrifice, il faudrait renoncer à réaliser aucun progrès de quelque genre que ce fût.
Dans rétablissement de la moyenne, on ne peut, comme le fait M. Walras, songer à faire peser du même poids les marchandises d'inégale consommation, le pain et le fer, ou l'indigo et les plumes. Grosse complication à surmonter dans la pratique !
Ou pourrait répondre que les marchandises concourant à l’etablissement de la moyenne seront justement les marchandises de grande consommation, le pain et le fer, et non l'indigo et les plumes. Mais, après tout, quelle si grosse complication y aurait-il à faire peser les marchandises adoptées d’un poids différent dans l’élablissement de la moyenne en les classant en trois ou quatre catégories à chacune desquelles correspondrait un coefficient de consommation f
Ici M. Clieysson met sous les yeux de ia Société ua diagramme représentant, d'après l'/fco/iomist de Londres, les variations des prix de vingt marchandises en Angleterre, de 1845 à 1884. C'est un écheveau confus, dans lequel i\ psi bien difficile de démêler t la marée économique », et où s’accusent en soubresauts brusques des icffuences perturbatrices (|ui faussent les moyennes, comme la guerre de sécession en 1866 pour le prix du coton, la spéculation de 1878 pour celui du café.
Il est bien ccrlaiu que les courbes de variation de prix d'un certain nombre de marchandises soumises à des variations propres d’utilité et de quantité doivent former un écheveau confus. Mais pour savoir si, oui ou non, on peut mettre en évidence le phénomène de la marée économique, il faut tirer de ces courbes particulières la courbe générale ou moyenne, en prenant, au besoin, quelques précautions à l’égard des marchandises affectées par des circonstances tout à fait exceptionnelles. El c’est ce que M. Cheysson n’a pas fait. Jevons l’a fait à deux reprises. 11 l'a fait dans le mémoire intitulé : A serions Fait in the Value of Goll ascertained and Us social Effects set forlh (1865), pour la période 1845-1862 ; et il l’a fait dans un autre mémoire intitulé : The Variation of. Priées and the Value of Üu
THKOIilE DE LA MONNAIE.
Cii/rency since 1782 (1«G ), pour la période 1782-1865 ; et. dans les deu.ï cas, le pliênomèiie de la marée écoüomi(jue s’est neltemen accusé. Je ne sache pasqu'aucuü statisticien français sit lait sur ce sujet des études qu’il soit possible d’o iposer aux investigations de Jevons, et j ai eu, au contraire, tout récemment le plaisir de voir se conlîr ner par une observation française les conclusions de l’économiste anglais. Jevous fiiit concorder les ondt lations de la courbe du prix moyen des marchandist s, correspondantes au mouvement de la marée éconc inique, avec celles de la courbe du taux de l’escompte é 1a Banque d’Angleterre. Or M. Jacques Siegfried a t onné, dans le Temps du 1" février dernier, un graphi» ue des deux courbes du portefeuille et de l’encaisse d j la Banque de France durant la période de 185/-1885 d’après lequel le mouvement de la marée économiqu t se discerne aussi clairement que possible, la marée 1 aute et le reflux ayant lieu quand la courbe du pot efeuille est ;m maximum et commence à s'abaisser tandis que la courbe de l’encaisse est au minimum . t commence 5 s’élever, la marée basse et le flux ay mt lieu ([uand la courbe du portefeuille est au min miun et commence à s’élever tandis que la courbe de ’encaisse est au maximum et commence à s abaisser. Puisque la marée économique a lieu réellement en France comme en Angleterre, comment douter-que so i effet sur les prix ne se nroduise?
bne autre difliculté stal stique, c’est la conuaissance de la circulation monétaire, q li est le second terme nécessaire pour mettre en jeu le r 'gulateur. A supposer que l’on sache exactement le mon ant de ta monnaie proprement dite, comment tenir con pte de la circulation iiduciairt^ qui la supplée de plus en f lus? Ne sait-on pas que, dans les Cleariag-Houses, la monna e ne joue qu'un rôle insignifiant d appoint (en 1882, à New- iork, 192 raillions sur un total de 26(1 miinards, moins de 1 p jur 1000)? L’avenir semble nous préparer le spectacle de la décadence des métaux précieux par le perfectionnement di crédit.
Telle est la dernière des k difficultés insolubles « que m’oppose M. Cheyss tn. Or il se trouve qu’elle est résolue d’une façon très impie et très ingénieuse dans un article intitulé : La ci culalion monétaire de la France d'après les recensements ce 1868, 1878 et 1885, qui se trouve immédiatement à la suite du Procès-verbal de la séance du 16 décembre 188 3, dans le numéro de janvier 1886 du Journal de la Soi été de statistique de Paris, et qui reproduit une comm inication faite à celte Société par M. de Fo ville dans l£ .séance du 21 octobre 1885. L’inventaire des monnaiis contenues dans toutes les caisses publiques d’un pt ys étant fait, à un moment donné, le rapport du moi tant total de la jdus récente émission de pièces de moi naie (de laquelle une fraction très faible a été fondue oi exportée) à la quantité des pièces de cette émissioi figurant dans l’inventaire, lournit le rapport du moi tant total des pièces de mon-
naie circulant dans le pays à la quantité des pièces inventoriées. Il est vrai que, pour résoudre complètement le problème de la ri-gularisation de la variation de la valeur de la monnaie, il faudrait connaître la quantité de mêlai marchandise comme la quantité de métal monnaie; mais la connaissance de celte dernière quantité n’en fournit pas moins une limite minima de la quantité de billon régulateur à ajouter ou à retrancher. Le montant de la circulation fiduciaire consistant en billets de banque est très connu ; et, quant au chiffi-e des compensations effectuées dans l’es clearing-houses OU autrement, son importance ne change rien à la posilion et sa connaissance est inutile à la solution du problème qui nous occupe. La quantité (j de la monnaie, le prix p de cette monnaie en quelque autre marchandise, le montant total H des échanges à légler et le montant G des échanges qui se règlent par compensation étant reliés entre eux par l’équation
laquelle devient, au bout d’un certain temps.
quels que soient, dans I avenir, les perfectionnements du crédit, c’est-à-dire quel que soit le développement de G par rapport à II, il y aura toujours lieu et il y aura toujours moyen de ramener p' à p par un changement de Q' en Q" effectué .selon la formule
et qui ne suppose que la seule connaissance de v p' et Q . ‘ '
Après ces objections statistiques. M. Cbey.sson n’a fait qu’indiquer, sans y insister, les objections économiques qui combattent le système de .M. Walras avec plus de force encore : à savoir, les dangers de l'intervention de l’f'tat qui en cas d’erreur, déchaînerait d’épouvantables perturbations dans le monde des affaires . t dans l’équilibre des finances publiques; en.suite, rimpuisstmce de ses eilorts contre des
courants d’une violence et d’une ampleur irrésistibles. Enfin la baisse progressive du pouvoir d’achat est une sorte d amortissement graduel des -barges de l’État et des particubcr.s, un aiguillon pour le icntier oisif, une lente extinction des dettes, et tient lieu, coinine l’a dit \I I éon Sav
des lois agraires et des abolitions de dette,s dans l’amiquUt*.
La peinture que trace M. Cheysson des conséquences désastreuses d’une application erronée de mon système fait frémir. Heureusement cette peinture est fort exagérée, comme il est aisédes’en convaincre L’intervention de l’État « déchaînerait, en cas d’erreur, d’épouvantables perturbations, etc. » Eh bien on ne fera intervenir l'État que si la nécessité de son intervention s’impose avec une évidence absolue; et, s il y a le moindre doute, on s'abstiendra, ce qui sera
TIIÉOltlE DE LA MONNAIE
tout unirriont la continuation du stala quo. On feia do meme, après (|u’oti aura mis en œuvre toutes ses ressources, en présence de « courants d’une violence et (rune ampleur irrésislildcs ». Et que si, comme je consens volontiers à le supposer pour un instant, l'État s’olistinait è intervenir à tort et ti travers, je supplie mon savant contradicteur de bien remaniuer ceci ; c’est que, quand il aura remis assez de billoi» d'argent régnlaleiir dans la circulation pour relever, sur le marché, le prix de l'argent au niveau du rapi)Oit légal de 15 1 i2. il sera revenu au bimétallisme et devra s’arrêter iè, et que, quand, au contraire, il aura retiré de la circulation tout le iullon d’argent régulateur qui s'y trouve, il sera arrivé au moiioméla!iisme-or et ne pourra pas aller plus loin. Le stalu 71/0, le bimétallisme et le monométallisme-or, telles sont donc les trois limites extrêmes entre lesciuelles l'Étal peut se mouvoir, dans mon système, soit en (kuneuranl stupidement inerte, soit en procédant d'une façon désordonnée dans le sens ou de l’introduction ou du retrait du billon régulateur-
Que M. Cheysson se rassure donc ; mon idllon régulateur n’est point du tout l'instrument dangereux (iti'il se figure. Mais il y a plus : cet instriimcnl est le seul qui puisse permettre à M. Cheysson lui-méine de réaliser son propre idéal monétaire. M. Cheysson considère, avec M. Léon Say, u la baisse progressive du pouvoir d’achat de la monnaie » comme mi fait heureux et désirable parce qu’il constitue « une sorte d’amortissement graduel des charges de l'État et des particuliers » qui « lient lieu des lois agraires et des abolitions de dettes dans rantiquité ». Je ne partage pas, quant à moi, cette manière de voir, et voici pourquoi. Les petits débiteurs sont ou des consommateurs ou des emprunteurs ix courte échéance qui ne retireraient en aucune façon d'une baisse progressive du pouvoir d’achat de la monnaie le soulagement ((u'ils reliraient autrefois de la remise pure et simple de leurs dettes à un moment donné. Les seuls débiteurs qui profiteraient d’une telle baisse seraient les emprunteurs :i long terme (lui sont tous de très gros débiteurs, savoir l’Élat et les grandes entreprises industrielles. Dans une entreprise de mine ou <le chemin de fer, par exemple, le résultat bien certain de la combinaison serait de fnire passer toute la valeur et la propriété de i'eiilreprise des mains des porteurs d’obligations aux mains des actionnaires, c'est-à-dire des petits capitalistes aux gros. Ainsi, comme faveur faite à l’Élat, celte combinaison s’inspire du plus mauvais communisme; et, comme faveur faite à certains particuliers, elle constitue un avantage de plus ajouté à tous ceux dont disposent déjà les gros capitaux. Tel est du moins mou avis; mais j’admets que je me trompe et (ju'en réalité le meilleur système monétaire soit celui qui permettrait à fÉtat et aux grandes compagnies de payer leurs dettes en monnaie de singe,
par lequel dos systèmes en jirésence M. Chevsson espére-t il atteindre ce but? Ce n'est jias par le .statu f/îoi où I on voit déjà se produire non la baisse, niais la hausse du [imivoir d’achat de la inomiaie, ni par ie monomélallisme-or dans]e<[uel on verrait cette liaussc s’accentuer Iden davantage. Serail-re par le bimétallisme? Mais le l)iméiallisme amènerait, selon toute probabilité, une baisse non pas progressive et lente, mais subite et considé'rabb* aIu pouvoir d’acbal <io la monnaie (iui ruinerait tout d’un coup les piUils capitalistes au profil <Ie l'État et des gros capitalistes. Je ne vois eu vérité que le système de la monnaie d’or avec billon d'argent iégulaleui\ amjuel je persiste à demander, pour ma part, la constance moyenne des [)iix, qui puisse aussi bien on donner à M. Cheysson la hausse régulière. .M. (dieysson est, ainsi que moi, un homme de science qui, (iiiand il a posé uii principe, en poursuit logiquement l'application, et un jirol'esseur qui n'a de comptes à rendre qu'à ses élèves. Je ne désespère donc aucunement (ju’uri de ces jours il ne leur dise, comme je l'ai fait ; « Messieurs, j'ai enseigné jusqu’ici une certaine doctrine eu matière de monnaie. Par suite de reclierches récentes et approfondies, et pour des raisons que je vais avoir rhonneur lie vous exposer, j’enseignerai dorénavant une doctrine düTérente. - Kl il verra que celle déclaration sera très bien accueillie.
Parmi les autres opinions émises au sein de la Société de statistique, je n'eu relèverai que deux.
M. Clément Jnglar s'attache à démontrer (pie tous les moyens plus <iu moins iïurétueiix (^ue l'ûn [iropose pour uii^inenler ou diminuer la circulation monétaire, suivant les liesûins de la population, sont absolument iimiiles; les irramii'S atVuires se iraitanl aujourd'hui par les instruments (le crédit, dont la monnaie, qui nécessaire néanmoins eomme garantie des transactions, ne tonne que la plus faible partie.
Suivent des clnlTrcs montrant " combien le numéraire a joué un faible rùle dans les grandes opérations liiiaticières de notre temps et principalement dans les emprunts», Les cbilTres, #tonl M. Juglar paraît fort émerveille, justifient assurément celle nutjrur, que ;
. Nombre d’échanges se règlent aujourd'hui par compensation » ; mais ils ne sauraient tenir lieu de la mineure (]ui serait nécessaire pour servir de seconde hase à celte concttision que : « La quantité de la monnaie en circulation est abaotuTnent indilTérenle. D'ici à ce que M. Juglar ait relmtivé ie fragment égaré de sou syllogisme, je me permettrai de m'en tenir à ma tiiéorie de la détermination des prix des marcliamlises en monnaie, développée aux alinéas 0 et 10 de la présente TfUorie de la monnaie, et sur latiuelle je fonde la thèse suivante (]ue j’ai opposée tout à l’iieureà M. Cheysson en termes algébn(|ues. Étant donné le montant total des eclianges à régler, il faut en défalquer le
THftOlUE DE LA MONNAIE
monlant des échangés ( ui se règlent par compensation ; reste le montant de; échanges à régler avec iiilervention de monnaie. Éta U donné ce dernier montant, suivant que la quantité d ; monnaie sera plus ou moins considérable, les prix seront plus ou moins élevés; donc la quantité de la nonuaie en circulation n’est nullement indifférente. Sur ces deux vanabUs dont, entre autres, le prix des narchandiscs en monnaie est une fonction : le montan. des échanges qui se règlent par compensation et la <,uantité de la monnaie, M. Jugîar juge à propos d’en i égliger une. Il fait comme un homme qui dirait à son tailleur : a Le marchand vous enverra une pièce de T doffe que j’ai choisie. Comme la largeur de cette étoffe était très grande, il m’a paru que la longueur pouvait être absolum'iU quelconque. »
M. Léon Say, résumant i discussion, fait remarquer que M. Juglar a parfaitement d ‘montré qu’aux époques de crise, il y avait une forte dii linulion dans l'encaisse de la Banque...
11 en résulte que des pro :édés comme ceux de M. Walras, qui consistent à corriger l’absence du numéraire par un hil'on d’argent, n’en laisseraient pus moins subsister la crise, en introduisant ds 3s l'encaisse de la Banque une monnaie non exportable. Je procédé n’anraît d’autre résultat que d’amener des pe rturbations profondes dans l'état de la fortune publique et des fortunes privées.
M. Léon Say, qui sacr fie par principe les créanciers auf débiteurs et qui vou irait voir s’effectuer, par la dépréciation de la mo maie, une modification lente
dam la distribution de la richesse qui équivaudrait à une sorte d’amortissement des dettes et qui tiendrait lieu des luis agraires et des abolitions de dettes dans l’anliquité, me reprochant « d’amener des perturbations profondes dans l’état de la fortune publique etdes fortunes privées », parce que je veux tenir la balance rigoureusement égale cntio les débiteurs et les créanciers en laissant à la monnaie une valeur moyenne sensiblement constante, — cela est fort ! Mais qu’il mo suffise de constater que M. Say me juge et me condamne sans m’avoir lu. Non seulement je ne cherche point du tout ù supprimer les crises et ù empêcher la diminution de l’encaisse de la Banque en temps de crise, mais je me préoccupe tout spécialement de « laisser subsister » ces crises et cette diminution d’encaisse. Si, comme il semble résulter des beaux travaux de Jevons, les crises sont un phénomène régulier et, en un sens, normal, il est essentiel de respecter les hausses et baisses de prix qui marquent le cours de la marée économique ; et il faut seulement faire en sorte que, d’une marée è l’autre, la moyenne des prix n’aille pas on s’élevant ou s’abaissant indéfiniment. Tel est le résultat auquel je tends. En d’autres termes, si, comme je l'ai dit plus haut, la courbe du prix moyen des marchandises en monnaie est une courbe à ondulations, il faut non pas la rendre, borizonlaie, mais la faire onduler le long d’un axe horizontal. Tel est le beau problème d’économie monétaire pratique que je me suis posé et sur lequel je persiste à appeler raltcntio-i des économistes et slatisliricus de tous les pays.
PBEMIÈRE PARTIE
EXPOSITION DES l’RINGIPES