CHAPITRE X
Extravasation de sérum et de fibrine qui se réunissent pour former la matière purulente. Doctrine delà coction. Hippocrate, Boerhaave. On s’est trompé jusqu’à présent de route en cherchant la formation
de la matière purulente.
Jusqu’à présent nous avons étudié séparément les deux élémens du sang qui forment la base des
différens produits de l’inflammation, et cha-
cun d’eux a été examiné dans son effet constant , sauf quelque différence selon les localités ou toute autre circonstance. Mais la fibrine et le sérum se réunissent par fois et forment a eux deux le produit le plus remarquable , le plus évident et en même temps le plus obscur ou, pour mieux dire , le plus mal étudié de l’inflammation, la matière purulente. Nous devons donc
expliquer cle quoi et comment se forme la matière purulente de l’inflammation. La doctrine des anciens a ce sujet se borna il un mot d’Hippocrate , la coction. 11 l’appliqua a toutes les matières qui devaient être évacuées par les remèdes, mais
auxquelles cependant il ne fallait pas toucher tant
qu’elles seraient crues , en attendant que la coction eut produit tout son effet. Ce mot vide de sens par cela meme qu’il n’exprime ni un fait , ni une théorie , a régné pendant des siècles dans les écoles , et a été appliqué a la formation de la matière purulente , qui , elle aussi , devait être l’effet d’une coction : obscur am per obscur/ as . Boerhaave parut vouloir approfondir le phénomène; mais n’étant point guidé par l’observation , il s’égara. D’après lui , la matière purulente est un composé de débris des solides organiques de la partie enflammée , dissous dans les fluides qui y sont épanchés par la rupture de quelques vaisseaux. Cette explication fut en vogue ; elle reçut de grandes modifications et n’est pas encore oubliée de nos jours. Nous démon-
trerons au contraire que , de même que l’inflammation ne peut pas produire des vaisseaux, elle ne
peut pas non plus détruire aucun solide vivant, rigoureusement parlant. On trouve a ce sujet différentes autres opinions, surtout dans les livres de chirurgie publiés dans le siècle passé , mais elles ne méritent pas d’être examinées. De nos jours enfin on avance que la surface enflammée se transforme en organe sécréteur, et qu’il en sort par sécrétion la matièrepurulente. Il est vrai que cette opinion n’est émise que comme simple conjecture ; mais une conjecture qui transforme une surface enflammée en organe sécréteur, c’est-à-dire une organisation moins composée en une autre qui le serait davantage , c’est une conjecture vide de sens qui n’est , en dernière analyse , appuyée par aucun fait et se borne à émettre le fait lui-même ; en d’autres termes, c’est tomber dans cette erreur de logique qui adopte comme chose prouvée ce qui reste encore à démontrer.
De ces quelques mots que nous venons de dire sur les opinions émises relativement a l’origine de la matière purulente, il ne sera pas difficile de comprendre que le mode dont ce produit de l’inflammation se forme (produit qu’on rencontre jour-
nëllement et sur le vivant et sur le cadavre) , est
encore de nos jours un problème a résoudre. On s’est trompé de chemin dès le début. Il aurait fallu commencer par connaître le mécanisme de l’inflammation dans le réseau capillaire , et nous avons déjà prouvé que les observateurs y regardèrent plusieurs fois sans le voir. Lorsqu’on rencontre dans le cadavre , et cela arrive encore assez souvent , des cas où la matière purulente est en grande quantité avec tous ses caractères distinctifs , sans la moindre destruction de solides , dans des inflammations graves des viscères, on aurait dû examiner attentivement les choses telles qu’elles sont, afin de ne pointse laisser induire en erreur par les apparences, dans les cas douteux et obscurs; mais, au contraire, les choses évidentes ont été observées légèrement et mal étudiées , tandis que les faits obscurs ont été interprétés au gré de l’imagination des observateurs. Ceux qui les premiers conçurent ou
suivirent l’hypothèse de la transformation de la
surface enflammée en organe sécréteur de la matière purulente , auraient dû en chercher les traces dans le cadavre ; et il est probable qu’en observant
attentivement les cas les plus favorables, ils n'auraient pas vu ce qu’il n’y a pas , et ils auraient enfin trouvé ce qu’il y a réellement. Il est permis de se livrer aux conjectures quand on ne peut pas fa ire autrement, et toujours dans des limites convenables ; cela ne saurait être toléré lorsque la réalité
n’attend, pour ainsi dire, que la main et l’œil de
l’observateur pour être recueillie. Nous terminerons ces remarques , qui ne sont peut-être pas inutiles , par une dernière considération , et c’est que l’opinion des chirurgiens , par rapport a la matière purulente et a sa formation, est basée principalement sur des observations faites sur le travail des inflammations externes et sur celui du phlegmon en particulier. Mais nous avons noté ailleurs que les inflammations de la peau étaient les moins propres pour observer la marche de tout le travail de l’inflammation dans le réseau capillaire inflammatoire; il faut donc en conclure que puisque les chirurgiens ont examiné le phénomène précisément du côté le plus obscur , il ne faut point s’étonner s’ils ne sont jamais parvenus a l’éclaircir. Ceux ensuite qui ont cultivé l’anatomie pathologique paraissent
avoir laissé a la chirurgie , comme chose qui lui appartiendrait exclusivement, le soin de s’occuper de la nature et de la formation de la matière purulente , et se sont contentés d’observer superficiellement les produits du travail inflammatoire , sans s’occuper d’en chercher l’origine.