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CHAPITRE IX

Hépatisation du poumon. Conditions principales d’un poumon hépatisé. Augmentation de volume. Observations. Altération de structure. Augmentation de poids. Changement de couleur. Promptitude avec laquelle l’hépatisation peut se former.

Nous rapporterons encore a la même cause , c’est-à-dire à l’extravasation de la fibrine , un des effets les plus graves et les plus singuliers de l’inflammation du poumon ; la simplicité de cette cause , comparativement à la gravité et à la singularité du phénomène , paraîtra peut-être étrange , mais elle n’en est pas 'moins réelle. Entrons en matière et nous verrons que le phénomène se réduit à cette simplicité que nous indiquons.

Si l’on examine l’hépatisation complète d’un des poumons , avec l’intention bien arrêtée do voir les

choses réellement telles qu’elles sont, nous trouverons dans ce poumon les conditions suivantes , et d’abord ces deux-ci qui sont les principales : augmentation de volume et de poids. L’augmentation de volume tombe immédiatement sous les sens plus encore que dans l’hydro-pneumonie ; de sorte que non -seulement le volume égale, mais assez souvent encore il dépasse la capacité du thorax; dans lequel le phénomène a lieu. Et que l’on ne croie pas que j’exagère, car il m’est arrivé plusieurs fois d’observer, dans le côté externe d’un poumon hépatisé, tant de dépressions et de saillies que l’œil le moins expert ne pouvait pas s’y tromper , et précisait en même temps que les premières correspondaient aux côtes , les secondes aux espaces et muscles intercostaux; et il était aisé de comprendre a quelle cause tout cela devait être attribué. Cette cause n’était et ne pouvait être que , d’une part, la tendance du poumon a se dilater par l’augmentation successive de son volume dans le cours de l’inflammation , et de l’autre la résistance opposée a cette expansion par les côtes, résistance beaucoup plus forte que celle que peuvent opposer

les muscles intercostaux. J’avais déjà noté ce gonflement de la face costale du poumon en 1811, dans le mémoire intitulé des Pneumonies injlammatoires , etc. , réimprimé en 1830 ; et depuis lors j’ai encore eu occasion de l’observer plusieurs fois. Au reste, je ne rappelle ici cette circonstance que pour répondre a ceux qui ont douté de la réalité du fait, tandis que plusieurs années déj'a avant 1 8 1 1 , non seulement je l’avais observé, mais je l’avais encore montré aux élèves qui suivaient mes cliniques.

L’augmentation de poids , surtout dans l’hépatisation complète , est si remarquable qu’il ne s’agit pas de quelques onces seulement, mais de livres; et cela étonne d’autant plus que le viscère par lui-même est très léger. Dès qu’on l’a détaché , dans le cadavre , des liens qui le Axent , la main seule sufflt a juger du poids d’un poumon hépatisé. Or , de ces deux conditions seules , augmentation de volume et augmentation de poids, on en déduit une conséquence irrécusable : c’est que le travail de l’hépatisation pulmonaire a été opéré par addition de matière.

Une troisième condition est dans l’altération de structure et de consistance. Le poumon est un organe spongieux ; on peut vérifier cet état par le toucher et on peut le reconnaître encore à la résistance qu’il offre au tranchant du couteau, sous lequel il fuit avant de se laisser couper, et a la facilité avec laquelle on peut le gonfler et le rendre élastique par l’insufflation de l’air dans la trachée, si le viscèrç est sain, de manière a en remplir toutes les cellules. Or, si l’air poussé dans les petites cellules du poumon lui donne de l’élasticité, et si l’eau qui, dans le cas d’hydro-pneumonie, est ramassée aussi dans ces mêmes cellules, lui communique cette mollesse pâteuse déjà notée , nous pouvons en déduire que c’est également la matière accumulée dans le poumon par l’inflammation qui donne à l’organe cette dureté si justement comparée a celle du foie , et qui fait dire dans ce cas que le viscère est hépatisé.

Une quatrième condition enfin est celle du changement de couleur. Le poumon hépatisé n’a pas reçu une pareille dénomination pour sa couleur rouge-foncée analogue à celle du foie, mais seule-

ment , ainsi que nous l’avons dit , a cause de sa consistance; car, en effet, lorsqu’on coupe ce viscère et que l’hépatisation est complète, on croirait réellement couper du foie. Dans l’hépatisation, la couleur du poumon est blanchâtre, bien différente de celle rouge foncée du foie, et on la trouve telle aussi bien à sa surface externe qu’à l’interne , partout où on le coupe. Je ferai remarquer cependant qu’il y a des cas, rares à la vérité, dans lesquels le poumon hépatisé est un peu coloré en rouge par le cruor qui y a été extravasé.

Nous demanderons maintenant quelle peut être cette substance qui, amassée dans le poumon, et sans être de l’eau , ou , pour mieux dire , du sérum, augmente considérablement le volume et le poids de ce viscère , lui ôte sa mollesse naturelle et lui communique une couleur blanchâtre qu’il n’a pas à l’état sain et pas même dans l’inflammation , qui doit lui donner et lui donne réellement une couleur plus rouge par son réseau capillaire ? Nous répondrons que ce ne peut être que la fibrine , qui abonde dans le sang, qui est plus pesante que le sérum , qui , consolidée , acquiert de la dureté , et

qui est alors par elle - même presque blanche ; fibrine qui ne peut être fournie que par le sang et ne saurait s’épancher que par les pores du réseau capillaire inflammatoire.

Mais ce réseau inflammatoire , d’où naît l’hépatisation du poumon , où est-il? Il n’est certainement pas ni dans la plèvre costale, ni dans la plèvre pulmonaire; car elles ne forment de réseau respectif que la où elles sont , c’est-a-dire sur la surface du poumon ou siir la surface delà cavité thorachique. Ici le réseau inflammatoire est visible a l’œil , et sont également visibles les produits auxquels il donne lieu. Le réseau inflammatoire d’où s’extravase la fibrine qui constitue l’hépatisation , se trouve dans la membrane qui tapisse toute la surface interne des bronches , membrane extrêmement fournie en capillaires ; et il doit en être ainsi de toute nécessité. En effet , c’est autour des dernières ramifications des bronches et des vésicules auxquelles les bronches vont aboutir , que se ramifient les nombreux capillaires des artères et des veines pulmonaires a travers lesquelles le sang est oxigéné. 11 n’est donc pas étonnant si avec tant

de capillaires veineux engorgés par l’inflammation , il s’en extravase quelquefois assez de sérum pour produire l’hydro-pneumonie dont nous avons tantôt parlé , et plus souvent encore assez de fibrine pour former l’hépatisation dont il est ici question.

Cette hépatisation , au reste , quelque forte qu’elle soit, ne nécessite pas beaucoup de temps pour se former. J’ai vu souvent des pneumonies récentes , négligées au commencement , devenir très graves rapidement et terminer par la mort. C’est alors ordinairement qu’on trouve une vaste hépatisation que l’art n’a pu surmonter. Voilà pourquoi le médecin, guidé par cette prévision, doit, dès le commencement , pratiquer autant que possible des saignées copieuses et administrer le tartre stibié selon que l’exige la capacité morbide, afin d’arrêter dès le début la tendance naturelle qu’a ce viscère à une dégénérescence si prompte et si funeste. Mais nous avons suffisamment traité cette question dans le mémoire que nous venons de citer. Je rappellerai seulement ici le cas que j’ai observé, il n’y a pas long temps encore , d’un homme qui , attendu plusieurs affaires pressantes, négligea un

peu de gêne qu'il éprouvait depuis peu de jours dans la respiration, et dont il n’avait jamais souffert auparavant; cette gêne ayantbeaucoup augmenté, il finit par se mettre au lit. Le médecin le fitsaigner deux fois ; mais, pour ne pas contrarier la répugnance qu’avait le malade aux émissions sanguines, il se borna a ces deux saignées , quoiqu’on y eût trouvé une très forte couenne. Le malade mourut quarante-huit heures après , et l’on trouva dans le cadavre une si forte hépatisation au poumon gauche, que je ne crois pas en avoir jamais vu de pareille.

Il ne faut pas croire que les extravasations de fibrine puissent s’effectuer, ni en totalité, ni en partie, dans le cadavre. Ce n’est pas que la fibrine ne puisse se consolider dans les gros vaisseaux vers la fin de la vie, et dans le sang lui-même pendant la vie , comme nous l’avons déjà fait remarquer; mais le véritable motif est que pour toute extravasation capillaire, soit de fibrine, soit de sérum , il y faut deux conditions indispensables : vie et circulation. Quelle que soit donc la rapidité avec laquelle ces deux élémens du sang peuvent sortir

des vaisseaux , la cessation de la circulation et de tout mouvement du sang peut permettre tout au plus que la fibrine se sépare du sérum et se consolide dans quelque vaisseau veineux ; mais elle mettra toujours obstacle à ce que la fibrine s’extravase des vaisseaux , lors même que la vie durerait encore.

On peut conclure de tout ceci que les pneumonies devraient , pour parler plus exactement, être appelées bronchites , et que le poumon , a la différence des autres viscères , présente deux grandes surfaces fournies chacune d’une membrane propre très vasculaire : la plèvre pulmonaire , qui recou-

vre la surface externe de ce viscère , et la membrane bronchique, très vasculaire aussi, qui tapisse toute la grande surface interne des ramifications des bronches. Si nous ajoutons a ces membranes la plèvre costale qui recouvre toute la face interne du thorax, nous ne nous étonnerons pas si la cavité thorachique est , plus que toutes les autres , le siège de fréquentes inflammations souvent très graves et d’altérations organiques consécutives irrévocablement mortelles.

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