CHAPITRE XIV
Autre observation qui prouve, comme la précédente, qu’il peut y avoir formation de matière purulente sans altération ni perte de substance dans le poumon.
Les collections de matière purulente dans les deux cas dont nous venons de rapporter l’histoire , représentent le maximum qu’on puisse trouver de cette même matière dans une des deux cavités thora chiques. Je vais rapporter maintenant une observation dans laquelle la matière trouvée était en très petite quantité, et qui est identique cependant aux précédentes , quant a la formation du pus; elle viendra aussi confirmer que la production de
la matière purulente est entièrement indépendante de toute destruction de l’organe pulmonaire.
En cherchant dans le cadavre d’un pneumonique a débarrasser le poumon droit des nombreuses adhérences qu’il avait contractées dans la cavité du thorax , j’en trouvai une bien forte a la partie supérieure, autour de laquelle, vu qu’elle n’était pas très étendue, je pouvais facilement tourner avec
l’index. Pour détacher cette adhérence sans la • «
déchirer, je dus me servir d’un bistouri et le faire agir bien légèrement enlreles parois du thorax et le poumon adhérent. Je m’aperçus bientôt que cette excessive dureté appartenait seulement aux bords, de sorte qu’en pénétrant avec l’index je rencontrai une substance molle et sans adhérence. Lorsque j’eus débarrassé toute la surface pulmonaire et enlevé le poumon de la cavité tliorachique, j’y trouvai un ulcère rond ayant a peu près la largeur d’un petit écu; ses bords étaient durs et sa surface recouverte de matière purulente assez, grumeleuse. Les élèves de la clinique qui étaient présens et m’aidaient a faire l’autopsie, n’hésitèrent pas a dire que c’était un ulcère du poumon. L’ayant examiné
de plus près et trouvant qu’il avait un bon demitravers de doigt de profondeur, on crut qu’il y avait une assez forte perte de substance dans le poumon. Après avoir bien lavé et soigneusement nettoyé cet ulcère avec une éponge, nous en découvrîmes le fond qui n’était qu’un enfoncement de la surface même du poumon ; et au lieu d’y trouver une perte de substance , on voyait clairement toute cette partie couverte par sa plèvre sillonnée de capillaires gorgés de sang, qui donnaient au fond de l’ulcère une teinte rouge foncée. Le cas est identique aux deux précédens dans la partie essentielle, et n’en diffère que dans des circonstances nécessaires. L’essentiel est que la matière purulente a été formée uniquement par le réseau inflammatoire sans perte de substance ; mais tandis que dans les deux premiers cas la matière purulente , abandonnée a elle-même , s’était épanchée dans la cavité thorachique , ici au contraire un lien circulaire de
fibrine consolidée avait fermé toute issue a la matière fluide ; celle-ci , augmentée peu a peu par le réseau inflammatoire qui laissait extravaser sans cesse des matériaux propres a la formation du pus,
avait nécessairement fini par occasionner h la substance pulmonaire la dépression ou enfoncement que nous y trouvâmes. Ce sont autant de circonstances nécessaires dont les causes sont évidentes et qui ne changent en rien le fait principal. Toutefois , lorsqu’on se propose de voir les choses dans leur plus simple réalité, si une occasion favorable se présente pour les observer, il faut avoir autant de patience que d’adresse , et avoir soin de ne produire aucune déchirure ni aucun dégât qu’on pourrait puis mal interpréter et attribuer mal a propos a l’inflammation. Il peut se faire aussi que sur la partie même on trouve des dégâts et des déchirures de l’organe qui ne seraient point dus aux manœuvres de l’explorateur, et qui dépendent d’autres causes particulières ; mais nous reviendrons sur ces causes dans le chapitre suivant.
Voila des observations claires et intéressantes qui prouvent qu’une grande quantité de matière purulente a pu se former sans la moindre perte de substance pulmonaire. Elles représentent les deux extrêmes relativement a la quantité plus ou moins grande de pus qu’on peut rencontrer, et offrent
toutes ces apparences trompeuses d’après lesquelles un observateur peu expérimenté pourrait supposer la destruction des parties solides et leur conversion en matière purulente. Au reste, les suppurations produites sur la plèvre par le réseau capillaire inflammatoire venant a la preuve de ce meme fait, sont si fréquentes qu’il me suffit de rappeler les trois cas ci-dessus cités pour mettre les observateurs sur la voie de pouvoir trouver eux-mêmes la réalité du fait, que je n’ai pas manqué de vérifier souvent, a difiérens degrés , entre les deux extrêmes sus-indiqués.
Nous rappellerons, avant tout, ainsi que nous l’avons démontré ailleurs , que les deux grands phénomènes, l’hydropisie et l’hépalisation du poumon, ne peuvent être formées que dans l’intérieur des bronches, dont la membrane, abondamment pourvue de vaisseaux capillaires, est la seule qui puisse donner lieu a la formation d’un réseau inflammatoire capable d’opérer dans le poumon ces deux grands eflèls. Il en est de même de la formation de la matière purulente dans l’intérieur de ce viscère; elle est entièrement opérée par la mem-
brane bronchique. Mais comme il s’agit de la partie interne, il faut encore admettre que la formation de cette matière est compliquée par d’autres phénomènes qui proviennent principalement des localités ; d’où résultent ensuite des effets remarquables qui de prime-abord ne paraissent pas pouvoir être compris dans l’hydropisie et l’hépatisation du poumon, en les considérant dans toute leur simplicité. Cependant l’observation patiente des choses qui tombent sous les sens, ainsi que les inductions et les analogies rigoureusement appliquées , nous feront surmonter toutes les difficultés et nous aideront a découvrir la vérité , qui est l£ but de nos recherches.
La complication la plus remarquable parmi celles qui peuvent se présenter, et qui en même temps mérite le plus d’être étudiée, c’est l’extravasation simple de la fibrine, produisant dans telle ou telle partie des bronches une espèce de tampon partiel qui remplit complètement et bouche les ramifications bronchiques, ou bien encore produit des adhérences et des liens qui, sans boucher complètement les tuyaux respiratoires, en diminuent au
moins le calibre. A la suite de cette extravasation simple de fibrine, qui ne constitue point a elle seule la matière purulente, il s’ensuivra que dans d’autres conduits aériens , communiquant avec ceux déjà fermés par la fibrine consolidée, la matière purulente fluide et demi-fluide , produite elle aussi par le réseau inflammatoire, ne trouvera pas de passage libre , et augmentant peu a peu , elle finira par agrandir nécessairement l’espace où elle avait commencé à se ramasser.
Le fait, au reste, n’a rien d’étrange en lui-même ; et il faut ajouter encore qu’il est conforme à ce qui arrive î la surface externe du même viscère. Nous avons fait voir, en effet , que, d’un côté , la fibrine consolidée , et de l’autre la matière purulente , qui augmente sans avoir d’issue, déterminent des enfoncemens ou dépressions notables à la surface du poumon , au point de simuler des ulcères plus ou moins larges et plus ou moins profonds. Si l’on réfléchit maintenant que des consolidations semblables de fibrine peuvent se faire dans l’intérieur des bronches et empêcher de la même manière la diffusion de la matière purulente, on
comprendra comment, outre la dépression , il peut
y avoir une autre conséquence, et c’est la déchirure
des parties solides environnantes. Les bronches , en effet, la surtout ou elles ne sont plus aussi minces , étant en même temps moins élastiques, doivent nécessairement se rompre dans quelques endroits pour permettre la diffusion toujours croissante du pus ; celui-ci pourra ensuite avoir plusieurs foyers , d’après le nombre des petits réseaux inflammatoires des bronches danslesquels il se forme. D’après cela, il est facile de se rendre compte des nombreuses variétés d’altération qu’on voit dans les poumons soumis a un examen sévère, lorsque l’inflammation a été interne , et surtout lorsque le travail morbide a été lent comme dans les différentes phthisies pulmonaires. Ce sont des variétés de forme auxquelles contribue beaucoup la structure compliquée du viscère, mais jamais des variétés réelles quant a l’essence de l’inflammation et a l’origine de ses produits.
On comprend encore , par ce que nous venons de dire , que toute la différence qu’il y a entre une vomique et un tubercule se borne a l’étendue de la
capacité ou le pus se ramasse. Le cas est précisément le même que celui de l’empyème le plus vaste et de l’ulcère le plus limité de la surface pulmonaire; toute la différence est que ceux-ci se trouvent placés entre la surface externe du poumon et la plèvre costale; et si parfois la fibrine s’extravase et se consolide autour d’une vomique et d’un gros tubercule, ainsi que je l’ai souvent vu, on trouve une espèce de kyste rempli de matière purulente. Ce kyste cependant n’a aucune sorte d’organisation , et on verra, a n’en pas douter, que ce n’est que de la fibrine extravasée des capillaires et consolidée
Concluant donc d’après ce qui a été dit dans ce chapitre et dans les chapitres précédons, nous dirons que de même que l’inflammation ne produit aucune partie organisée , elle ne peut pas détruire non plus, a proprement parler, les solides organiques, pour les convertir en matière purulente. Nous verrons plus tard de quoi se compose réellement cette matière. Pour le moment, il suffit de retenir, relativement aux parties solides altérées et déchirées qu’on trouve dans les inflammations
internes du poumon plus souvent que partout ailleurs, que ce ne sont pas des solides convertis en fluides, mais des solides circonscrits ou altérés par l’addition de fibrine consolidée, ou plus ou moins déchirés d’une manière ou d’autre par les fluides renfermés et sans cesse accumulés dans un espace sans pouvoir en sortir. Mais ces memes solides, quel que soit leur degré d’altération , restent toujours solides et ue se transforment jamais en matière purulente . Il arrive par fois que dans la suppuration de vastes ulcères, on trouve des morceaux de tissu cellulaire déchiré; ici encore la déchirure a été produite par les memes causes que nous avons énumérées tantôt, et tout ce qiVil y a de solide dans ce tissu rèste toujours solide. Voila précisément les phénomènes qu’il faudrait étudier plus qu’on ne le fait communément, pour détruire toutes les erreurs qui naissent d’observations imparfaites.
Nous regarderons donc comme chose démontrée, en général, que la combinaison des deux grands effets, purulence et hépatisation, dans les différentes régions du poumon, ainsi que toutes
leurs irrégularités sans nombre, sont la cause des phénomènes nombreux et variés et de toutes les apparences trompeuses que le poumon offre a l’observateur. Ce serait tenter une entreprise aussi impossible qu’inutile , que de vouloir classer tous ceis phénomènes dans un ordre quelconque.