Tome II
traitement anti-pblogistique , et les saignées et les sangsues furent largement employées. Ce traitementfut continué pendant a peu près une semaine, mais sans profit; et comme la maladie, dans cet intervalle, donna quelques indices aussi d’une certaine périodicité , on eut l’idée de prescrire un peu de quinquina en lavemens, a ce que je crois; mais ce médicament ne fut pas administré. Le médecin ordinaire , obligé de s’absenter de Milan pour un jour, visita la malade de très bonne heure , et ne trouva rien qui lui indiquât un prochain danger qui aurait pu survenir du matin au soir ; il devait d’ailleurs être de retour le soir même. Toutefois , dans ce court laps de temps, le mal empira au point que toute la famille en fut très alarmée. Son médecin n’étant pas en ville , on vint me prier d’apporter quelques secours a la malade.
Ayant appris de quoi il s’agissait par un de ses frères' qui fut pour cela envoyé chez moi, et ayant égard aussi a quelques autres circonstances indépendantes de la maladie , je pris un prétexte quelconque pour ne pas y aller ; mais on ne tarda pas h revenir encore me prendre, et on fit si bien valoir
les relations d’amitié que j’avais eu auparavant avec cette famille , que je ne pus me dispenser d’aller voir la malade. C’était un dimanche sur le soir. De prime-abord je ne reconnus pas cette malheureuse fille , quoique je l’eusse vue souvent et même peu avant sa maladie , tellement elle était défigurée. Elle avait la pâleur de la mort, la physionomie décomposée, les lèvres blanches , les yeux enfoncés; on l’aurait prise plus facilement pour un cadavre que pour une personne vivante; son corps était tout couvert d’une sueur visqueuse. Je lui pris le pouls et je n’en sentis pas d’abord les battemens ; il en arrivait de même a l’autre bras , examiné par le frère de la malade , qui était élève en médecine. Je parvins enfin a sentir les pulsations, très petites, irrégulières et disparaissant sous la plus légère pression des doigts. La mère et les personnes qui assistaient la malade me communiquèrent ensuite les renseignemens que j’ai transcrits plus haut , et on insista spécialement sur ce que l’augmentation du mal datait de la dernière application de sangsues , au nombre de quarante , au cou et aux parties voisines douloureuses. Toutes
ces circonstances, et plus encore le triste étal de la malade, me dictèrent un fâcheux pronostic , et je déclarai en effet que l’art n’avait plus de ressource pour s’opposer a une funeste terminaison qui me paraissait prochaine. Cette déclaration me dispensait de rien prescrire. Cependant les instances réitérées de la mère et de toute la famille , qui ne pouvaient croire au danger mortel et imminent de la malade, et qui auraient considéré comme un acte de cruauté que le médecin s’en allât sans rien ordonner, me déterminèrent a prescrire une mix-
ture composée d’eau de cannelle et de teinture thébaïque. Le médecin ordinaire n’étant point encore de retour, et la soirée étant déj'a avancée , je promis de revenir voir la malade a minuit, moins peut-être dans l’espoir de lui être utile que pour voir si elle était encore en vie. A minuit les extrémités étaient froides , le pouls presque imperceptible , l’usage des sens perdu ; à l’aube elle avait cessé de vivre.
Je demandai et j’obtins qu’on fit l’autopsie , et le médecin ordinaire fut invité à y assister ; cependant il n’y vint pas. Il s’y trouva plusieurs autres
personnes , parmi lesquelles des médecins et des chirurgiens. Le ventre et la poitrine n’offrirent pas le moindre signe d’inflammation ; tout était dans son état normal. On ouvrit enfin le crâne; les méninges étaient aussi dans leur état normal , sans aucune adhérence , sans indice de suppuration , avec leurs capillaires presque vides de sang ; le cerveau était , lui , privé de sang , et ses capillaires d’un rouge pâle étaient a peine visibles a l’œil nu, en y regardant très attentivement. Je fis à ce sujet observer a ceux qui assistaient a l’autopsie que ce cerveau était des plus propres a être comparé à des cerveaux enflammés , pour faire voir de la manière la plus palpable la différence qu’il y a entre un cerveau enflammé , c’est-à-dire avec un engorgement de sang dans ses capillaires , et un cerveau qui manque de sang, c’est-à-dire qui est dans un état opposé à celui d’inflammation.
11 y eut donc ici erreur de diathèse, puisqu’il n’y avait inflammation nulle part , pas même sur la partie où on l’avait supposée et d’après laquelle on donna à la maladie, à mesure qu’elle s’aggrava, le nom de céphalite, qui lui fut ensuite conservé
jusqu’aux derniers momens. On me demandera peut-être maintenant si, au début de la maladie, la diathèse ne pourrait pas avoir été de stimulus, mais sans aucune inflammation locale? Et à cela je répondrai que les choses peuvent s’être passées de la manière suivante : l’affection rhumatismale , à laquelle se sont réunies des fièvres d’accès , exigeait peut-être une légère évacuation sanguine et aurait complètement cédé ensuite a l’usage du quinquina; mais ayant négligé tout cela d’abord, et ayant trop abondamment employé ensuite les saignées et les purgatifs , on a jeté la maladie dans une diathèse grave de contre-stimulus, à laquelle il a été impossible de s’opposer dans les derniers momens de la vie.
Mais ce n’est pas ici le moment de pousser plus loin l’analyse de ces faits. Il me faudrait en rapporter beaucoup d’autres que j’ai eu occasion d’observer, et d’après lesquels j’ai établi la véritable action du quinquina et de ses préparations et son utilité dans beaucoup d’affections rhumatismales , qu’on guérit difficilement avec la seule méthode anti-phlogistique, et qu’on réduit même à la der-
nière extrémité. Pour mon but actuel il me suffit de constater que l’inflammation qu’on a cru exister et qui a été traitée comme telle sur le vivant, n’a pas été trouvée sur le cadavre.