‹ Théorie de la phlogose [electronic resource] (volume 2)Chapitre 50 sur 66 · OBSERVATION V · texte numérisé non relu

OBSERVATION V

Il n’y a pas long-temps que je fus appelé en con sultation pour une jeune fille, dans un pensionnat. La maladie était fébrile ; dès son début elle montra un caractère rhumatismal ,. avança lentement, attaqua le ventre et la poitrine, et s’aggrava surtout à la tête, où les douleurs étaient fortes et continuelles ; il s’y joignit vers la fin de l’assoupissement. On jugea que le cerveau était le siège principal du mal; on crut la diathèse inflammatoire, et on employa un traitement anti-phlogistique énergique, c’est-à-dire saignées, sangsues, etc. Lorsque je fus appelé, la maladie datait de plusieurs jours, et

présentait un tel degré de gravité qu’il y avait à craindre une terminaison funeste. Les choses étant déjà avancées , et ne pouvant, comme a l’ordinaire, déduire rien de positif des symptômes seulement, c’était le cas du judicium difficile , dans toute la signification du mot, pour décider immédiatement de la nature de la diathèse , et proposer un traitement tout opposé a celui qu’on employait; d’autant plus que le médecin ordinaire , persuadé de la justesse de son diagnostic et de l’utilité des remèdes employés , était d’avis de les continuer. Il me fallut donc attendre et commencer par prescrire, conjointement avec l’autre médecin, la continuation du meme traitement, jusqu’à ce qu’un examen attentif me fournît peut-être l’occasion d’en agir autrement. Dans l’espace de quelques jours, les mêmes remèdes ayant été continués et ayant pratiqué encore quelques évacuations sanguines, le mal augmenta tellement que je dus voir, et de manière a n’en pas douter, que nous étions dans une mauvaise voie et qu’il fallait en prendre une autre, si tant est que nous y fussions encore a temps. Je dis a l’autre médecin que j’étais d’avis

d’employer un traitement tout-a-fait opposé ; il ne s’y refusa pas, mais je vis cependant que sa conviction n’avait point changé. Nous prescrivîmes une mixture opiacée , mais très légère, qu’on administra a de longs intervalles ; car l’autre médecin , effrayé toujours de l’inflammation, n’osait pas aller plus loin; de sorte que c’était tout comme si l’on n’eût rien ordonné. Ajoutez encore a cela qu’on ne cessa jamais de donner a la malade des boissons aqueuses. Ainsi qu’on pouvait s’y attendre , la maladie se termina promptement par la mort.

Je demandai et j’obtins la permission de faire l’autopsie. Le médecin ordinaire y assista, dans l’espoir sans doute de vérifier son diagnostic sur la céphalite. Nous ne trouvâmes pas la moindre trace d’inflammation ni dans le ventre, ni dans la poitrine ; j’acquis même la certitude qu’il ne pouvait rien y avoir non plus dans le cerveau. Et en effet , nous trouvâmes cet organe non pas seulement sans inflammation, mais tout-a-fait privé de sang; ce qui étonna fort l’autre médecin , car il s’attendait de bonne foi a trouver tous les indices d’une céphalite très grave. Cependant on n’en vit pas la moin-

dre trace, et le médecin lui-même n’hésita pas a avouer son erreur. Je lui répondis a cela que j’avais aussi ma part d’erreur. J’eus tort, en effet, lorsque je m’abstins d’émettre, dès le commencement, le doute que j’avais conçu sur la nature de la diathèse, doute qui devait être immédiatement éclairci par un essai rationnel. Que si le médecin, toutefois, ne partageant pas mon opinion, eût

refusé alors de me seconder complètement , il me fallait renoncer de suite a prendre part au traitement de cette maladie, et en laisser toute la responsabilité a qui de droit ; car l’autopsie prouva clairement que si l’on avait changé le traitement a temps, on aurait pu sauver la vie a la malade. Malheureusement , l’exercice de l’art n’est pas aujourd’hui au niveau de la science, qui fait des progrès. La pratique est encore beaucoup plus empyrique qu’on ne le croit; et quels que soient les services rendus a l’art dans son enfance par l’empyrisme, aujourd’hui il a la vedala cor ta d’unà spanna (*) , et l’art ne saurait avancer vers son

(4) Il n’y voit pas plus loin qu’un empan.

perfectionnement, s’il n’est pas aidé par la philosophie inductive qui, de nos jours encore, a fait a peine éclore quelques-unes des lois sur lesquelles doit être basée la science médicale.

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