‹ Théorie de la phlogose [electronic resource] (volume 2)Chapitre 54 sur 66 · OBSERVATION IX · texte numérisé non relu

OBSERVATION IX

Je vais transcrire encore une observation qui tend, comme les précédentes , au même but par rapport au traitement et à la terminaison de la maladie qui en fait le sujet. H y a déjà bien longtemps que je l’ai écrite , et tout au long ; mais comme elle contient beaucoup de circonstances minutieuses et des discussions d’anatomie pathologique qui, rapportées dans toute leur extension, ne sauraient nous être pour le moment d’un grand intérêt, je laisserai de côté beaucoup de matière sur laquelle nous aurons occasion de revenir ailleurs.

M. N. N., grand et bien fait, âgé de cinquantecinq ans, laborieux, sujet aux épistaxis et souffrant habituellement d’hémorroïdes , eut , quelques années avant l’époque dont nous allons parler, des fièvres graves auxquelles, parmi les autres dénominations, on donna encore celle de pernicieuses.il

en guérit, sans savoir me dire comment, et depuis lors il fut sujet a des fièvres éphémères fréquentes qui le déterminèrent a se purger souvent, quoiqu’il fût très sobre par habitude. Vers la fin d’août 1826, je fus appelé à le visiter. Il était d’une faiblesse musculaire extrême, et un peu par lui, qui parlait avec beaucoup de difficulté, un peu par les parens et amis de la maison, je pus recueillir ce qui suit. Deux mois auparavant il avait eu de la fièvre, précédée par un épistaxis et accompagnée par un peu de douleur a l’hypocondre droit. Celte douleur n’était ni aiguë , ni constante ; de temps a autre même elle disparaissait et restait un certain laps de temps sans se faire sentir. On avait d’abord jugé la maladie une fièvre inflammatoire avec

hépatite, et ensuite, le mal persistant, on la crut

compliquée par une entérite. Dix saignées copieuses et rapprochées, deux applications de sangsues en grande quantité aux veines hémorrhoïdales , des purgatifs abondans , etc. , avaient constitué le traitement. Au bout d’une vingtaine de jours, les médecins déclarèrent le malade en convalescence, et lui aussi se trouvait beaucoup mieux, sauf que

ilès lors il était déjà d’une très grande faiblesse musculaire. On lui conseilla, comme moyen de se remettre, l’air de la campagne; mais il s’y trouva plus mal que jamais, et dut revenir peu de jours après à Milan , s’aliter de nouveau et se remettre entre les mains des médecins. Il faut remarquer que dans ce court intervalle il n’avait fait aucun excès, ni dans le régime, ni d’aucun autre genre. Les médecins pensèrent que c’était un reste de la maladie qu’ils venaient de traiter chez ce malade, et crurent qu’il n’avait pas suffisammment été saigné et purgé; ils se mirent donc en devoir de recommencer avec les sangsues, les purgatifs et une diète rigoureuse.

Cependant le malade, malgré tant de persévérance dans le traitement , se sentait de jour en jour plus faible, au point que , commençant à s’effrayer sur sa position, il voulut me consulter et savoir surtout si le sulfate de quinine lui serait utile. Il faut dire qu’il songeait beaucoup a ce remède, parce que, selon l’opinion vulgaire, c’est un corroborant, et il le croyait d’autant plus qu’il m’avait vu dans le temps l’administrer a une personne de

sa connaissance, et dans le but, s’était-il figuré, de la fortifier. Le médecin qui était principalement chargé du traitement, refusait absolument de lui donner ce remède et lui en faisait grande peur, disant qu’il lui aurait fait beaucoup de mal, en augmentant ce qu’il croyait être une inflammation. Peut-être aussi quelque autre motif secret contribuait a un refus si obstiné; mais peu importe: le fait est que ce médecin abandonna le malade dès qu’il s’aperçut qu’on voulait me consulter. C’était parmi nos saigne tir s un des plus imprudens. Je dirai donc, pour ne pas trop allonger cette observation par le récit minutieux des symptômes et de la marche de la maladie , qu’il me fut impossible de voir a quel viscère on pouvait attribuer l’inflammation. Cependant je ne savais quel parti prendre. Je voyais en effet que si dès le commencement de la maladie on avait administré le sulfate de quinine après quelques saignées , la guérison s’en serait positivement suivie ; mais maintenant les choses étaient trop avancées, et il était a craindre qu’après un si grand abus d’anti-phlogistiques , il y eût une diathèse grave de contre-stimulus.

J’avais déjà à cette époque recueilli des faits de cette nature très concluans; les uns par les guérisons obtenues, les autres par les autopsies. Toutefois je prescrivis le sulfate de quinine, qui était le seul remède que le malade voulût prendre, quoiqu’il fût toujours effrayé de ce que les médecins lui en avaient dit. Je l’administrai donc à très petite dose , dont une partie était rejetée , car depuis quelques jours le malade vomissait dès qu’il avait avalé quoi que ce fût, même en petite quantité ; c’est ainsi que dans trois jours il ne parvint pas à prendre un demi-gros de sulfate de quinine. Cependant son état empirait à vue d’œil, la faiblesse du pouls et des muscles augmentait, et il lui survint un fourmillement fort incommode et un engourdissement permanent aux mains et aux pieds. Je vis clairement qu’on ne pouvait rien attendre de la continuation de ce remède, et qu’il fallait même en craindre un effet nuisible. J’essayai alors une mixture opiacée, mais le malade était tellement affaibli d’esprit et de corps , et on administra ce remède si timidement, qu’on ne pouvait en attendre beaucoup d’effet. La faiblesse musculaire augmenta au

point que l’on crut que le malade ne passerait pas la nuit; il mourut en effet le lendemain, sans que nul autre symptôme se manifestât.

L’autopsie donna le résultat suivant. L’estomac et les intestins, d’un bout a l’autre, étaient presque aussi blancs que du papier; ce qui indiquait

évidemment a un œil exercé que leurs vaisseaux

étaient presque entièrement vides. On apercevait seulement quelques veines très pâles, la oii l’épiploon , tout près de l’estomac, est ordinairement recouvert de nombreux vaisseaux. Il n’y avait point de sérum épanché dans l’abdomen , point de lésion

au péritoine, point d’adhérences des intestins ni

d’autres viscères. En dedans les intestins étaient également blanchâtres et vides; le foie était d’un volume proportionné au corps de l’individu , plus pâle que dans son état normal, et offrant une teinte comparable a celle de la coque d’une châtaigne sèche; la vésicule biliaire était large et on apercecevait a travers ses parois la couleur verte de la bile. Cette vésicule pas plus que le foie n’offrit , sur aucun point de sa surface, des capillaires sanguins gorgés de sang, ainsi qu’on les voit en grand nom-

bresur les foies enflammes, et qui constituent a eux seuls l'inflammation. On coupa le viscère dans tous les sens , car on voulait absolument trouver ce qu’il n’y avait pas, c’est-'a-clire l’inflammation, et on ne manqua pas de faire valoir que le couteau éprouvait par ci par là un peu plus de résistance, ne réfléchissant pas à ce que ce phénomène est très commun dans le foie des personnes avancées en âge. Au reste, on ne trouva pas en dedans du viscère la moindre trace de l’inflammation qu’on prétendait y avoir existé. Quant à sa couleur, que j’ai comparée tantôt à celle de la coque d’une châtaigne sèche, d’autres voulurent la comparer à la couleur de l’ardoise; et, sans savoir dire ni d’où cela provenait, ni quelle induction on pouvait en tirer, on arrivait à une conclusion tout opposée à. celle qu’il fallait réellement. En effet, s’il y a quelque chose de bien avéré dans cette matière , c’est que la couleur du foie enflammé est plus foncée que celle du foie à l’état sain. Portai affirme meme que parfois cette couleur est tellement foncée qu’on peut la comparer à celle de la lie de vin. C’est bien autre chose que la couleur dJ ardoise! Mais assez sur

cela, car je nie suis proposé de 11e point entrer dans aucune discussion. En résumé, le ventre n’offrait dans aucune de ses parties, ou contenantes ou contenues , le plus léger indice d’inflammation ; de sorte qu’en procédant a cette autopsie , je me rappelai celte netteté des viscères que Redi observait avec étonnement dans les animaux qu’il laissait mourir de faim. Il est de fait que les viscères que j’avais sous les yeux ne pouvaient être mieux nettoyés que ceux-là, grâce aux purgatifs, aux saignées et a la diète rigoureuse qu’on fit subir au malade. Les viscères du thorax offraient absolument le même aspect que ceux de l’abdomen; j’ai vu rarement des poumons aussi décolorés que dans ce cas-ci; leurs aréoles circonscrites, qui donnent a la surface du viscère un aspect tout particulier, étaient d’un gris clair presque argentin , et on y trouvait dedans un faible reste du sang qui y stagne ordinairement par son propre poids.

Nous trouvâmes une très petite quantité de sérum rougeâtre dans la cavité droite de la poitrine. Le cœur était dans son état normal, cependant un peu pale ; il renfermait quelques grumeaux

de sang. Les gros vaisseaux contenaient également de ces grumeaux, mais beaucoup moins qu’on n’en trouve dans les cas d’inflammation. On n’examina pas le cerveau ni la moelle épinière , car les facultés intellectuelles se montrèrent intactes jusqu’aux derniers momens de la vie. Quant a la faiblesse musculaire, ce n’est pas aune inflammation de la moelle épinière qu’il fallait en attribuer la cause , ainsi que je l’avais d’abord soupçonné, mais aux pertes graves de sang surtout et a tout le reste du traitement anti-plilogistique.

Parmi ceux qui cherchaient l’inflammation , il y en eut un qui songea a examiner .un peu plus attentivement la membrane interne de l’aorte. Il y trouva une forte coloration en rouge qui partait du pourtour de l’artère là où elle se détache du ventricule gauche, et montait a trois pouces environ de hauteur. C’était un rouge pourpre répandu également sur toute la circonférence du vaisseau et qui se perdait peu a peu a la hauteur sus-indiquée. On détacha ce fragment d’aorte et on le frotta après l’avoir lavé a plusieurs reprises, mais on ne put pas pour cela enlever sa couleur. L’ayant ensuite

regardé de très près, je vis que cette couleur était uniforme, et ne pouvait par conséquent pas provenir du lacis épais des capillaires sanguins engorgés, qui donne un aspect caractéristique a toute membrane enflammée ; celte coloration n’était donc qu’une empreinte du sang, et il fut impossible d’y apercevoir le plus petit capillaire, pas même avec de fortes loupes. Nous avons parlé ailleurs de la cause des colorations de ce genre, et nous avons vu qu’elle n’a aucun rapport avec l’inflammation. Au reste, le malade n’avait jamais rien souffert a la région cardiaque, ni avant ni pendant sa maladie; il est a remarquer même que le pouls , malgré toute sa faiblesse, se montra très régulier tout le temps que dura la maladie. Je demanderai d’ailleurs par quel sain raisonnement on pourrait attribuer la maladie grave qu’on n’a pu guérir, et la mort qui l’a terminée, a la simple coloration en rouge superficielle d’une petite partie de la surface interne de l’aorte? On ne voyait ici aucune trace des effets de l’inflammation , point de dilatation ni de rétrécissement dans le diamètre de ce vaisseau, point de lésion dans le tissu de ses parois, aucune

pseudo-membrane qui pût mettre obstacle a ses mouvemcns, aucun: commencement d’ulcération, point de suppuration, rien autre enfin que ce peu de coloration. Mais nous avons assez parlé. ailleurs et d’une manière toute particulière de ce que l’on doit penser de l’inflammation de la surface interne des gros vaisseaux. J’en ai dit ici un mot en passant parce que cette observation est précisément de celles qui prouvent clairement la fausseté d’une pareille opinion , et le mauvais usage qu’en font ses partisans.

Jai parlé tantôt de la couleur propre au foie lorsqu’il y a eu inflammation, et je citerai ici une exception que j’ai rencontrée une fois seulement. Je trouvai donc ce viscère d’une couleur grise claire. Il y eut ici une inflammation très lente qui dura plusieurs années; elle avait été produite par l’abus des liqueurs fortes dans des climats chauds, et termina par un squirrhe. C’était le foie du célèbre amiral français Villaret-Joyeuse, qui mourut a Venise, où il était gouverneur. J’en ai parlé ailleurs et longuement, et je ne cite ce cas qu’en passant, comme une exception qui n’infirme nullement la généralité du fait.

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