Tome II
OBSERVATION VIH.
Quelques années après, ce même médecin qui soigna celui qui fait le sujet de l’observation précédente, commença a souffrir d’une douleur a la
région iliaque droite , devenant de plus en plus fréquente, mais sans changer de place. Il prit souvent des purgatifs et se soumit a une nourriture légère qu’il tacha même de diminuer autant que possible. Cependant, la douleur ne cédant pas, et étant toujours fixe a la région iliaque droite, il lui vint dans l’idée qu’il pouvait y avoir quelque lésion dans la portion d’intestin qui occupe cette région , produite par une inflammation lente; il persistait conséquemment dans le traitement anti-phlogislique. Il ajoutait parfois quelques saignées aux remèdes internes, et tentait, en un mot, tous les moyens propres a détruire celte inflammation chronique partielle qu’il supposait fixée a une portion d’intestin; c’était là -, à son avis, l’essence
de la maladie. Les choses persistèrent dans cet état pendant plusieurs mois, et finirent meme par beaucoup empirer; de sorte que, n’obtenant jamais une amélioration , ne voulant point essayer d’un autre traitement que de l’anti-phlogistique , et ne voulant consulter aucun de ses confrères qui auraient peutêtre pu l’engagera tenter une autre méthode, inébranlable toujours dans sa première idée , il finit par succomber après de longues souffrances.
Avant de mourir il recommanda fortement deux choses a la bonne foi de scs amis : d’abord, de brûler tous ses manuscrits ayant rapport a la médecine, et ce fut la une bonne idée pour sa propre renommée; ensuite, qu’on fit l’autopsie de son cadavre pour reconnaître la justesse de son diagnostic et du traitement qu’il avait employé. On obéit a scs volontés; mais le résultat de l’autopsie fut entièrement opposé a sa prédiction et a ce qu’on attendait réellement. Deux médecins de mes amis, ayant assisté a cette autopsie, poussés parla curiosité de vérifier le diagnostic, voulurent bien me communiquer le résultat de cet examen. On ne trouva donc aucune altération ni aucune trace
d’inflammation récente ou ancienne dans cette portion d’intestin qui avait été indiquée par le
malade de son vivant, pas plus que dans aucune autre partie du canal alimentaire ou des viscères abdominaux. On rencontra seulement quelques concrétions biliaires dans la vésicule de ce nom; mais, vu la région qu’elles occupaient , et considérant leur peu d’importance comme cause de maladies, il est évident qu’elles n’avaient rien de commun avec le siège des douleurs, ni avec la gravité de la maladie, terminée par la mort. Au reste, le foie était sain, et le malade ne s’était jamais plaint d’avoir eu mal a ce viscère. Je ne sais si parfois il y sentit quelque douleur produite par le passage des calculs biliaires; mais ceci est peu important a la question, car ce n’est pas la le diagnostic qui fut porté par le malade sur son affection, et jamais des concrétions biliaires ne constituent une maladie mortelle lorsqu’il n’y a pas en même temps une affection grave du foie. Où était donc la cause de la mort ? dans une erreur de diagnostic et de diathèse. Cependant il n’en manqua pas qui auraient voulu en cette circonstance,
non pas peut-être défendre la justesse du diagnostic, mais combattre la déduction de la cause qui avait amené le malade a une funeste terminaison , et que l’on voyait clairement appartenir au traitement qui fut employé. Mais malheureusement dans des cas de cette nature, où il faudrait plus que jamais se rendre a l’évidence , j’ai vu des personnes résister au fait le plus simple et entasser erreur sur erreur plutôt que de se rendre, poussées sans doute par ce faux amour-propre qui ne veut pas qu’on cède. Au reste, il n’y a rien de plus facile que de reconnaître l’existence de l’inflammation et de ses conséquences, lorsque l’inflammation a existé réellement, et lorsqu’il n’y a pas l’intention peu délicate de cacher ou de déguiser la vérité.