OBSERVATION XV
Je rapporterai , pour en finir, une des observations les plus concluantes dans la matière qui nous occupe. J’aurais pu la diviser en deux parties , car
elle se rapporte tout a la fois a la première et a la seconde série; mais , pour plus de brièveté, et ne voulant plus revenir sur la meme observation, je la transcris tout entière dans cette seconde série. Une dame , d’un âge moyen , assez bien de corps , grasse et avec de bonnes couleurs, était depuis long-temps sujette a l’hystérie, accompagnée de palpitations au cœur. Elle ne pensait pas aux remèdes et préférait continuer a se bien nourrir, d’après le besoin qu’elle en avait toujours senti. On attribuait son indisposition a des soucis et a des contrariétés domestiques. Parla suite, les palpitations au cœur constituèrent pour elle l’indisposition principale et en même temps la plus fréquente. Elle chercha alors a obtenir quelque soulagement a ses maux. Son air de santé portait a croire qu’il s’agissait moins d’une indisposition déterminée par des chagrins , que d’une pléthore , et on en attribuait la principale cause au régime trop nourrissant suivi par la malade. On eut donc recours a quelques saignées faites de temps à autre , selon que paraissait l’exiger le cas. Cependant les palpitations au lieu de cesser augmentaient. On lui
recommandait en même temps de réduire ses alimens et surtout le vin, et la malade obéissait, quoique à regret. Enfin les palpitations devenant de plus en plus menaçantes , on consulta plusieurs médecins , qui parlèrent d’une inflammation lente du cœur et des gros vaisseaux , et penchèrent surtout a croire a l’existence d’un anévrisme. On ordonna "a la malade de garder le lit; on diminua beaucoup sa nourriture , et on répéta plus souvent les saignées. La position horizontale dans le lit lui était insupportable, et le9 palpitations plus ou moins fortes devinrent continuelles. Je fus appelé à donner mon avis.
En entrant dans la chambre de la malade, je la vis de face , assise sur son lit et avec le tronc appuyé sur des oreillers ; son sein était recouvert par un simple drap de lit, car c’était en été, et j’aperçus les battemens du cœur qui élevaient et abaissaient considérablement le drap, a tel point que je crus presque la chose impossible et je dus m’en assurer de plus près. Dans ce moment les palpitations étaient extrêmement fortes , et c’étaient elles qui imprimaient réellement au drap un mouvement
aussi visible. Le médecin ordinaire me dit alors ce que je viens de rapporter, et je n’osai contredire son diagnostic sur l’existence d’un anévrisme. Toutefois je me proposai avant tout de m’assurer de la qualité et de la quantité de la diathèse, et par conséquent je fus d’avis non seulement de suspendre
les saignées, mais de prescrire quelques petites doses d’opium a prendre dans les vingt-quatre heures, et de bien en examiner les effets. Ce médicament, administré a la vérité a des doses de deux grains dans une mixture et de manière a ce que le malade n’en prît qu’un demi-grain a la fois, ne produisit aucun effet; les palpitations au cœur et la gêne dans la respiration continuèrent comme auparavant. Cependant, par cela même qu’il n’y eut aucun effet produit, je me confirmai dans l’opinion que j’avais conçue d’abord de l’existence d’une diathèse de contre-stimulus , laissant pour le moment de coté la question de savoir s’il y avait ou non lésion organique au cœur. J’augmentai rapidement la dose d’opium jusqu’il ce que, étant parvenu à douze grains , on aperçut une certaine amélioration, surtout dans les palpitations qui diminué-
rent île force. Il fallut dépasser les trente grains
d’opium par jour pour obtenir une amélioration
notable et générale, au point que la malade s’en trouva fort contente et voulut continuer sans crainte un pareil traitement, malgré toutes les suites fâcheuses qu’on lui en avait prédites. Celui qui tenait à ce qu’il y eut anévrisme montrait le plus grand zèle à chercher tout le mal que l’opium pouvait faire, et à menacer d’un mal plus grand
encore. De mon côté, .au contraire, voyant que les
palpitations avaient complètement cessé, je me rassurais de plus en plus sur la non-existence de l’anévrisme, et par cela même je pensais n’avoir rien a craindre des effets de l’opium. Continuant donc a augmenter la dose de ce remède , les palpitations et la gêne dans la respiration disparurent »
entièrement , la malade recommença a se bien nourrir, reprit l’usage de la voiture auquel elle avait du nécessairement renoncer , allait par fois au théâtre, et revint, en un mot, au même genre de vie auquel elle était habituée avant de tomber malade. Cependant elle ne put jamais se dispenser de l’usage de l’opium et en prenait plus ou moins4,
selon le besoin qu’elle en éprouvait. Elle resta dans cet état pendant plusieurs années sans avoir recours a mes conseils , et je la trouvais toujours en bonne santé chaque fois que j’avais occasion de la voir. Jusqu’ici cette observation appartient a la première série.
Par la suite , soit que cette dame s’ennuyât de prendre continuellement de l’opium , soit qu’elle ait écouté les insinuations de quelques ignorans qui ne manquent jamais de donner des conseils médicaux, le fait est qu’elle finit par ne prendre journellement qu’une faible dose d’opium , cherchant a le remplacer par une plus grande quantité de vin , mais ordinaire. Cependant la mauvaise humeur semblait la gagner de jour en jour ; elle se défiait de tout et se fâchait avec tous, circonstances qui étaient regardées par ceux de la maison comme effets du vin ; et en résumé on croyait la malade ivre du matin au soir, quoique le vin qu’elle buvait en aussi grande quantité n’eut certainement pas autant d’activité que quelques grains d’opium. L’état de la malade s’aggrava de plus en plus , et elle en vint a faire parfois assez d’extravagances
pour qu’on la crût maniaque. Je fus alors appelé de nouveau à donner mon avis , et il paraît , d’après ce que Ton me dit, qu’aucun autre médecin ne l’avait visitée dans ce long intervalle. Je la trouvai avec une bonne physionomie comme d’ordinaire , et il n’y avait en cela rien d’étonnant, puisqu’elle avait toujours continué à se bien nourrir; au reste, elle ne se plaignait de rien. Les'palpitations étaient devenues plus rares et moins violentes, et le pouls était normal. Au milieu de symptômes aussi obscurs, et étant d’ailleurs dans la plus grande incertitude^ quant 'a la nature des causes , je ne voulus consentir à aucune évacuation sanguine , qui paraissait fort opportune a quelques-uns de ses parens; et après avoir seulement recommandé qu’on la gardât au lit pour éviter qu’il n’arrivât rien de fâcheux , lui permettant en outre une dose modérée de son vin ordinaire , j’attendis que le temps pût m’éclairer. Au bout de trois jours, les choses allèrent beaucoup plus mal encore; j’essayai une légère solution de tartre stibié , qui produisit immédiatement un fort vomissement et des selles fréquentes. Je fus alors
entièrement convaincu que malgré la diversité des apparences , comparativement a ce que j’avais observé chez cette malade quelques années auparavant, elle était encore retombée dans une diathèse grave de contre-stimulus. J’eus donc de nouveau recours a l’opium. Cependant les accès de manie devinrent continuels et furieux, au point d’occasionner quelque désordre dans la famille meme de la malade et dans le voisinage ; on prit alors le parti de la transférer dans un établissement spécial. J’eus soin de faire instruire le médecin de l’établissement de l’histoire de la maladie que cette dame avait eue quelques années auparavant, et de ce que j’avais pu faire dans ces derniers jours. J’insistai surtout sur ce que tout espoir de salut pour la malade était dans l’opium administré a haute dose, et qu’il fallait abandonner absolument toute idée d’un traitement anti-phlogistique; car j’avais
,pu suffisamment me convaincre de sa nocuité.
Mais on ne tint aucun compte de mes observations, et l’on soupçonna une inflammation du cerveau de date récente ; on ne calcula nullement la loi de la capacité morbide, qu’on ne connaissf\jt meme pas ,
quoique cependant elle eût été clairement démontrée par l’excès d’action qui suivit immédiatement la prise d’une petite quantité de tartre stibié; de sorte que l’on continua a administrer ce même remède et a prescrire quelques évacuations sanguines. Le délire, le vomissement, les selles, tout redoubla d’intensité, et la malade succomba en très peu de temps.
On fit l’auptosie du cadavre, dans la persuasion de trouver dans le cerveau de quoi confirmer le diagnostic qu’on avait porté ; mais , au grand étonnement de celui qui avait cru a une inflammation , on ne trouva absolument rien , ni dans le cerveau, ni dans aucun viscère des autres cavités, quipûtfaire croire que l’inflammation avait réellement existé . Le cœur même et ses dépendances n’offrirent pas le moindre indice d’altération organique. On se trompa donc d’abord sur le premier diagnostic relatif a l’existence d’un anévrisme, et je pus alors sauver là malade d’une mort certaine par un traitement opposé a celui qu’on employait. Dans le second cas, j’ai hésité, et cette hésitation a donné lieu a ce que le mal s’aggravât beaucoup . Enfin le
médecin qui a traité en dernier lieu la malade , n’ayantfait aucun cas de mes observations, éteignit promptement une vie qui aurait peut-être pu se prolonger encore quelque temps.
Je bornerai ici les observations de ce genre; je pourrais au besoin en citer un plus grand nombre, mais ce serait une multiplication inutile , puisqu’elles prouvent toujours le même fait. Toutefois j’oserai dire avec franchise que si l’on voulait examiner tous les cadavres de ceux qu’on croit avoir succombé a une inflammation , on trouverait que le nômbre des cas oii l’on s’est malheureusement trompé est de beaucoup supérieur a ce qu’on peut croire.
Je termine par recommander a la réflexion des médecins, et plus encore a la philanthropie de ceux qui savent apprécier la bonne médecine, toutes ces observations , qui concourent a prouver d’une manière incontestable, je crois, lefait suivant : Il n est pas rare que des maladies soient jugées inflammatoires et soient traitées comme telles par la méthode anti-phlogis tique , tandis que le cadavre n offre aucun indice de l1 inflammation pas plus que de ses produits. Cependant ce fait ne paraîtra pas encore dans toute son évidence et dans toute l’extension qu’il peut avoir, si l’on n’examine pas avec la plus grande exactitude tous les cadavres propres a fournir les matériaux nécessaires a l’anatomie pathologique. C’est ce que l’on obtiendra peut-être, mais a grande peine , avec le temps et les progrès de la civilisation. Pour le moment, nous ne pouvons que regretter que les auptosies , si utiles a un pareil but , soient rarement pratiquées et souvent entravées d’une foule d’obstacles, lorsqu’il faudrait, au contraire, les faciliter par tous les moyens possibles. Et voila comment le tombeau enlève aux progrès de la science la connaissance des erreurs que
l’art mal dirigé commet et commettra toujours jusqu’à ce qu’on ait obtenu que , dans tous les cas, l’examen du cadavre vienne justifier ou improuver ce que l’art a fait.