CHAPITRE Y
Source réelle de l’erreur de cette prétendue disparition du sang dans la partie qu’on a cru siège de l’inflammation. Deux suppositions utiles pour atteindre notre but. Quatre conséquences rigoureuses qui .en dérivent. Les suppositions se changent en faits. On s’en réfère aux deux séries d’observations réunies dans l’Appendice.
D’après ce que nous avons dit aux chapitres ir, ni et iv, nous devons être parvenus, je crois, a insinuer dans l’esprit de nos lecteurs éclairés un doute fort grave : ils ne peuvent croire, en effet, que le sang qu’on a supposé exister avant la mort dans les vaisseaux capillaires d’une partie interne qu’on a cru enflammée, ait disparu (et on ne saurait comment) sur le cadavre , de même que cela peut avoir lieu chez le vivant. Il faut encore remarquer que ni la marche spontanée de la maladie , ni
aucune autre cause interne, ne pourraientproduire cette disparition du sang chez le vivant, et que la faute de l’avoir supposée (cette disparition) est uniquement due a une erreur de diagnostic et au traitement contraire a la maladie. Une erreur de jugement du médecin, lorsqu’il détermine la diathèse de la maladie, serait donc la cause réelle qui fait chercher sur le cadavre ce qui n’a point existé sur le vivant, c’est-a-dire l’engorgement inflammatoire des capillaires. On peut comprendre’ ainsi pourquoi dans ce cas il n’y a pas seulement engorgement des capillaires, mais aucun des effets de l’inflammation, puisque cette inflammation n’a pas existé. On ne trouvera donc ici ni suppuration , ni adhésions récentes des viscères entre eux, ni indurations, ni pseudo-membranes, ni hépatisation dans les inflammations pulmonaires; point de ravages Ou destructions réelles ou apparentes de quelque viscère , rien enfin qui indique une déviation morbide de l’état normal , telle qu’on devrait la trouver s’il y eût eu réellement inflammation .
La mort serait donc le résultat de trop grandes évacuations sanguines et de l’abus, s’il y en a eu,
des autres agens débilitans. On trouverait, par conséquent, le cadavre dans le même état que si l’individu avait succombé a une hémorrhagie qu’on n’aurait pu arrêter; la pâleur extrême des parties privées de leur sang en fournirait a l’œil une
preuve incontestable.
Personne ne saurait douter que ceci ne soit un argument du plus haut intérêt; et, quanta nous, nous ne saurions nous contenter d’un certain de^ré de probabilité, voulant attirer sur ce point l’attention des médecins de bonne foi. Tâchons donc d’arriver a la persuasion, et dans ce but, pour plus de clarté dans le discours , commençons par faire deux suppositions. Supposons, d’abord, qu’une maladie jugée inflammatoire par le médecin soit traitée, depuis son début jusque près de sa terminaison , par une méthode anti-phlogistique énergique , et surtout par beaucoup de saignées , sans que le médecin doute nullement de s’être trompé , croyant fermement, au contraire, devoir continuer a en agir ainsi tant qu’il y a vie et espoir de sauver le malade par les secours de l’art. Supposons , en second lieu , que dans la dernière
période de la maladie, lorsque l’espoir est presque perdu, et lorsque le médecin lui -même déclare que l’art n’y peut plus rien, mais que cependant s’il y a encore une faible chance de guérison, c’est, selon lui , dans la soustraction des dernières onces de sang qui restent au malade ; supposons , dis-je, que, dans un cas si déplorable , un second médecin soit appelé , et que ce dernier, après avoir bien examiné les choses sous tous les aspects et d’après les vrais principes de la science (principes dont nous ne devons pas nous occuper dans notre livre) , émette la probabilité de l’existence d’une maladie entièrement opposée a la nature de celle qu’on a traitée jusqu’alors. Au lieu donc de suspendre tout traitement ou de continuer a saigner, il tente une méthode curative qu’aucun médecin ne saurait nier être tout-h-fait opposée a la première , puisque les remèdes employés sont l’opium et tous ceux dont l’action stimulante est mise hors de doute ; remèdes qui , employés h haute dose et pendant quelque temp9, augmenteraient la maladie et hâteraient même la perte du malade, si le jugement du second médecin était erroné. Enfin,
pour achever noire supposition , disons cpie ce traitement a été couronné de succès cl a rendu
au malade une santé parfaite : on demande maintenant quelles seraient les inductions rigoureusement logiques qu’on pourrait tirer de ces suppositions ? Ce seraient sans doute les suivantes :
I. 11 y a eu erreur dans le jugement du médecin en déterminant la diathèse de la maladie , soit dès son début même , soit par la suite ; et ici l’art est trouvé complètement en défaut par tous eeux qui ont appris a observer a l’aide de bons principes , puisqu’il opère tout différemment qu’il ne devrait, et conduit la maladie a une funeste terminaison.
II. L’erreur du premier jugement a été corrigée par celui qu’on a donné ensuite , a l’aide duquel on a entièrement changé la méthode curative ; et ici l’art avec le secours de la science a corrigé une
erreur et sauvé la vie au malade.
IIÏ. Si le premier traitement eût été continué sans interruption jusqu’à la fin , sans rien tenter dans un autre sens, la mort eût été l’effet nécessaire de cette continuation, et il n’y aurait pas eu moyen de l’éviter.
IV. Dans ce cas, le cadavre n’aurait laissé apercevoir ni engorgement capillaire inflammatoire , ni autre trace d’inflammation , par cela meme qu’il n’y avait point inflammation; et c’est dans cette circonstance que ceux qui ne se rendent pas a l’évidence du fait, auraient étalé , d’une manière ou d’autre , toutes les explications relatives a la disparition de l’inflammation.
Les suppositions que nous venons de faire sont fort claires, et les inductions que nous présentons au lecteur sont logiques, rigoureuses, irrécusables. Laissons maintenant les suppositions et mettons en évidence les faits tels qu’ils sont, et non pas seulement tels que nous les avons supposés pouvoir être. A cet effet, nous avons placé à la fin de cet ouvrage un Appendice > contenant bon nombre d’observations ou cas de maladies avec leurs terminaisons, divisé en deux sériés.
La première contient les maladies traitées comme inflammatoires par une méthode curative anti-phlogistique énergique , et réduites ainsi a la dernière extrémité, ou a peu près ; elles ont été ensuite guéries par un traitement tout - à - fait opposé et également énergique. •
La seconde, au contraire, contient d’autres maladies crues et traitées comme inflammatoires , avec toute l’énergie de la méthode anti-phlogistique et surtout avec de copieuses saignées; elles terminèrent toutes par la mort, et on n’a pu trouver sur le cadavre aucun signe ni aucune trace d’une inflammation préexistante.
Les maladies de la première série tombent sous les inductions I et II, et chacune d’elles en conslb tue la preuve certaine; car il y a eu erreur dans le premier diagnostic, et ensuite correction de cette erreur par un second diagnostic; correction tellement juste et efficace , que la méthode curative opposée a sauvé les malades d’une mort qui eût été inévitable.
Les maladies de la seconde série appartiennent aux inductions III et IY, et ici encore chacune d’elles en est la démonstration évidente. En effet, la méthode anti-phlogistique a été continuée jusqu’aux derniers momens de la vie , qui s’est éteinte, et l’autopsie est venue déposer contre l’existence de l’inflammation.
Maintenant, si nous considérons ces faits oppo-
ses les uns aux autres , ne voyons-nous pas qu’ils
ne laissent aucun prétexte pour en attribuer le
résultat respectif a toute autre cause qu’au trdite- %
ment employé a tort dans un cas , et à propos dans l’autre ? Et l’esprit n’est-il pas satisfait, et je dirai même subjugué par ce raisonnement qu’il ne peut refuser d’admettre sans la moindre hésitation?
Que si quelqu’un cependant refuse de se rendre a ce raisonnement, nous liii demanderons de quoi pense-t-il que soient morts tous les malades compris dans la deuxième série? Tous, pendant la maladie, ont été jugés atteints d’inflammation, les uns au foie , les autres aux intestins ou a l’estomac, qui au cerveau, qui aux poumons, d’autres enfin a plusieurs de ces viscères a la fois ; mais tous ces viscères ont été trouvés, a l’autopsie , sans traces d’inflammation et dans leur état normal, et néanmoins les malades sont morts. Or, quelle est la cause qui a produit ici la mort , si on ne trouve sur le cadavre ni la maladie qui fut diagnostiquée , ni aucune autre ? Pour trouver cette cause, il faut réfléchir a la méthode curative , dont le moyen, principalement et presque uniquement employé,
a été l’abondance des saignées. Cela étant, la conséquence qui en dérive s’offre d’elle-même , et il est inutile de la transcrire. D’un autre coté , de quelle maladie sont gjiéris les autres malades de la première série , qu’on a cru également atteints d’inflammation dans quelque viscère , traités eux
aussi par la méthode anti-phlogistique presque ad
necem usque , et guéris ensuite par une méthode opposée ? Qui oserait affirmer qu’ils ne seraient pas morts si l’on eût continué le traitement qui les avait réduits a cette extrémité? Certainement, après avoir bien examiné chacune de ces observations , je ne crois pas qu’on puisse douter que le traitement employé ensuite ne soit opposé a celui
qu’on employa d’abord ; d’où il suit nécessairement que ces malades ne guérirent pas d’un autre mal que de celui qui avait été causé par le premier traitement.
Nous ajouterons peu de chose a ce chapitre. Et d’abord nous ferons observer que nous aurions pu augmenter les deux séries de quelques autres observations tendant toutes au même but; mais il nous semble que celles que nous rapportons peu-
vent suffire h ceux qui sont cloués d’un jugement sain ; quant aux autres, nous ne voulons pas nous en occuper. Cependant toutes les autres observations auxquelles nous faisons allusion ici ne seront point perdues; car, attendu différentes circonstances qu’elles contiennent , nous devrons les citer pour compléter quelques démonstrations, dans l’ouvrage où seront exposés les Nouveaux Principes de Thérapeutique .
Que si l’on désirait savoir si les erreurs auxquelles on veut attribuer le malheureux résultat des cas de la seconde série et le danger éminent de ceux de la première, sont des événemens rares ou fréquens , nous répondrons qu’ils sont plus fréquens que ne pourraient le croire ceux qui ne sont pas accoutumés a bien approfondir la matière en question. Le tombeau cache ordinairement les erreurs fatales que l’on commet , et le médecin ignore lui-même qu’il s’est trompé : judicium difficilej voila l’excuse.
TI serait cependant a désirer que, précisément, lorsque de pareils événemens arrivent, lesmédecins eussent moins de confiance dans l’infaillibilité du
jugement prononcé, qu’ils interrogeassent un peu le cadavre et en écoutassent la réponse avec bonne foi, autant dans l’intérêt de la vérité que pour le progrès de la science et le bien de l’humanité. On ne saurait prétendre de l’art plus qu’il ne peut , mais tous doivent vouloir que cet art soit traité par l’artiste avec amour et d’après de bons principes. Ces principes ont été fondés par la science médicale expérimentale, telle qu’elle a été instituée vers la fin du dernier siècle. L’ouvrage qui doit en parler ex projesso , et dont nous venons d’annoncer le titre, n’a pas encore paru; cependant il en a été rapporté quelques notions assez claires et précises, depuis 1811 , dans les Annali di Scienze e Leltere , spécialement dans le mémoire qu’on y a publié sur la manière de traiter les péripneumonies inflammatoires par le tartre stibié. Tous les mémoires insérés dans les Annali ont été réunis ensuite en 1830, et imprimés sous le titre de Opuscoli di Meclicina Clinica. Dans le premier que nous venons de citer, on trouve un point de pratique très essentiel : il s’agit, en effet, de régler l’usage de la saignée d’après l’efTet produit
par les contre-9tiniulans qu’on administre en meme temps , de manière a éviter l’écueil contre lequel vont se briser tous ceux qui confient tout le traitement a la saignée. Mais assez sur ce sujet , que nous ne devons pas traiter dans cet ouvrage. 11 était cependant nécessaire d’en dire quelques mots pour détruire complètement l’erreur de ceux qui croient a la disparition du sang des vaisseaux capillaires,
après que ces mêmes vaisseaux en ont été engorgés par l’inflammation. Revenons maintenant a tout ce qui concerne l’engorgement capillaire inflammatoire .