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CHAPITRE IV

Recherches ultérieures sur le même argument. Doute important. La solution est dans une erreur de jugement médical. Erreur de Bichat sur la disparition du sang des parties enflammées. Remarques sur d’autres explications données communément.

Nous avons tantôt laissé paraître un doute sur la réalité de la disparition du sang des vaisseaux capillaires après la mort; ce doute doit être éclairci par une logique sévère, et il faut en même temps entourer la vérité de faits incontestables. Nous pourrons ainsi peut-être la mettre a l’abri des sophismes qui , depuis peu , se succèdent sur cet argument, et viennent souiller l’anatomie pathologique; et nous donnerons aussi aux praticiens quelques avertissemens qui pourront leur être utiles dans beaucoup de cas graves.

Nous commencerons par demander s’il est bien prouvé que c’était réellement une inflammation , la maladie qui , chez le vivant , a été traitée comme telle , ou s’il 11’y a pas eu erreur de jugement médical , non pas quant au nom qui dérive des apparences symptomatiques , mais quant a la diathèse de la maladie. Et qu’on ne se scandalise pas d’une pareille demande : vieilli dans l’art par de longues années d’exercice dans les hôpitaux civils et militaires et dans la pratique privée, ayant eu autant que les autres de très fréquentes occasions d’examiner des cadavres de malades qui avaient succombé sous mon traitement ou sous celui de mes confrères, je sens que je puis émettre un pareil doute, et les matériaux ne me manquent pas pour le résoudre.

Pour procéder avec ordre dans la solution de cette difficulté, il faut réduire la matière a sa plus grande simplicité logique, afin de mieux faire ressortir tout ce qu’il y a d’incongru et d’absurde dans une semblable doctrine. Il s’agit de mettre ici hors de doute, par la seule observation, la réalité de deux faits : l’un , que chez le vivant il y a eu engor-

gerüent des vaisseaux capillaires , ce qui a produit d’abord les efl’els morbides de l’inflammation et enfin la mort , chose difficile U prouver, comme nous le A errons tantôt; l’autre, qu’on n’a pas trouvé l’engorgement auquel on s’attendait sur le cadavre, parce qu’il n’y a pas laissé la moindre trace; et ici il doit être de toute évidence pour l’observateur (et on peut le déclarer sans difficulté fait négâtify que l’engorgement qu’on ne voit pas n’existe point, et qu’on le verrait indubitablement s’il existait. Maintenant , dans les cas où l’on prétend que la non-existence du second fait , c’est-'a-dire de l’engorgement inflammatoire sur le cada\Te,ne prouva pas aussi la non-existence du premier, c’est-a-dire du même engorgement chez le vivant , qu’on dit cependant avoir réellement existé et avoir produit la maladie et la mort, nous demanderons de quelle manière on pourra prouver, chez le vivant, l’existence du premier fait. Dira-t-on avoir vu l’engorgement de ses propres yeux sur le vivant , tout comme on peut voir qu’il n’existe point sur le cadavre? Non : les yeux n’arrivent pas jusqu’à voir dans le vivant les inflammations internes. Devra-

t-oU le croire sur l’autorité du médecitl qui Aura déclaré la maladie inflammatoire et l’aura traitée pour telle ? Le médecin ne saurait donner a son assertion la valeur d’un fait ; - il petit seulement tirer ses déductions conjecturales des symptômes qui serviront tout au plus ( et cela m’arrive pas toujours) à baptiser la maladie d’un nom nosologique ; mais les symptômes ne pourront jamais, a eux seuls , prouver le caractère inflammatoire de la maladie, ce qui cependant devrait être misîiors de doute pour pouvoir affirmer que l’inflammation a existé sur le vivant, quoiqu’on h’en ait pas trouvé de traces après la mort. On ne pourra pas , non plus, tirer aucune déduction valable de la méthode curative, puisque le malade à succombé. Le traitement employé peut, en effet, prouver l’existence de l’inflammation lorsqu’on obtient la guérisoU, mais dans le cas contraire il né prouve rien par luimême, ni pour, tii contre. Que répondrait-on a celui qui , en pareille circonstance , argumenterait d’après le sens commirn de la manière suivante : si l’inflammation qu’on a cru reconnaître chez le vivant , n’a pas été trouvée sur le cadavre, elle n’a

pas été trouvée sur le cadavre parce qu’elle n’existait point sur le vivant. Cet argument pourra être d’une certaine valeur pour tous ceux , et ils ne seront pas en petit nombre, qui , ayant examiné beaucoup de cadavres, affirmeront avoir aisément aperçu , dans la plupart, l’engorgement capillaire. Je veux croire que les médecins ne s’arrogent pas l’infaillibilité ; néanmoins on ne peut pas nier que dans les cas particuliers , et surtout dans ceux précisément dont nous parlons ici , ils ne laissent jamais sortir de leur bouche un aveu sincère de l’erreur, pas même lorsque l’autopsie donne un démenti formel a leur assertion préalable. C’est même de cette source , peu délicate , que proviennent les sophismes et les fausses et méprisables explications qu’on cherche a tout bout de champ , et diversement , a donner d’un fait qui non seulement est contredit par l’évidence même des sens , mais qui répugne encore a tout sain raisonnement.

Nous avons rapporté l’opinion de Bichat et la base sur laquelle elle repose , et nous en avons fait ressortir en même temps le principal sophisme ; nous ajouterons a cela maintenant la démonstra-

tion d’une absurdité , et c’est qu'en attribuant a la cessation de l’irritation après la mort , la disparition du sang des vaisseaux capillaires, il s’ensuit un corollaire fort étrange et précisément opposé au lait. Dans le plus grand nombre des inflammations l’engorgement vasculaire est visible, tandis que le plus petit nombre est celui dans lequel on peut croire à la prétendue disparition de l’engorgement qu’on suppose avoir existé; le premier fait constitue la règle générale , le second l’exception. Or, si l’irritation était cause d’un semblable effet, la disparition de l’engorgement sur le cadavre devrait constituer le plus grand nombre des cas observables, et la permanence de l’engorgement les cas exceptionnels; et on aurait ainsi pour exception ce qui est règle générale, et au contraire pour règle générale ce qui est exception. D’après même une logique bien rigoureuse, comme l’irritation cesse toujours après la mort, la disparition devrait appartenir a tous les cas , puisque la mort les comprend tous. Mais admettons que le plus petit nombre appartienne a une exception qu’on supposerait avoir ses causes exceptionnelles ,

la force de Y argument n’en diminue pas pour cela. Nous verrons par la suite , en cherchant à éclaircir les laits , que toute difficulté qui pourrait se présenter maintenant sera promptement résolue.

Nous nous sommes un peu arretés sur l’opinion de Bichat , d’abord pour payer un tribut à la mémoire d’un homme qui a tant fait pour la physiologie et pour l’anatomie , en l’honorant d’un examen critique dont nous nous dispensons envers les autres; et ensuite parce qu’il semble avoir été

le premier a donner lieu a cette erreur, que nous nous sommes proposé de détruire.

Depuis Bichat l’erreur s’est conservée et a été même beaucoup propagée parmi nous ; si ce n’est pas pour la partie théorique , c’est au moins en admettant le fait , que chacun ensuite , selon les circonstances , a voulu expliquer a sa manière . Nous citerons quelques-unes de ces explications pour l’histoire de l’art, sans vouloir leur attribuer, par un long examen, une valeur qu’elles n’ont pas. Cela prouvera cependant dans quel amas d’erreurs on plonge la science , lorsqu’on ne cherche pas avant tout a se procurer des faits bien

avérés et à savoir y appliquer la logique inductive.

J’ai plusieurs fois entendu accuser l’anatomie

pathologique d’être incapable de nous dévoiler la nature intime de l’inflammation, tandis qu’au contraire on voit tous les jours que l’inflammation, lorsqu’elle a réellement existé, laisse sur le cadavre des traces si évidentes , si graves et si positives, qu; ’il est impossible de ne pas les apercevoir. Il y en a qui ont recours , dans ce cas, à l’influence mystérieuse de fluides impondérables, influence qu’on ne voit pas et qu’on ne saurait déduire d’aucune réalité. On parle de dérangemens et renversemens de polarité, d’agens qui tour a tour augmentent et diminuent; comme si ces mots avaient quelque signification , tandis qu’ils sont vides de sens et servent de risée a celui qui sait en apprécier la nullité. Quelques-uns affirment que l’inflammation est de nature telle, qu’elle se détruit d’elle même , comme le Saturne de la fable dévorait ses propres enfans ; et ils pensent ainsi tirer un bon argument d’une mauvaise comparaison. Tout der-

nièrement encore quelques médecins ont pensé se tirer d’embarras par un seul mot , et ne trouvant

point sur le cadavre l’inflammation qu’ils croyaient cause de la mort , ont déclaré que la mort fut ady mimique , ce qui veut dire mort par faute de forces, ou, ce qui revient au même, mort parce qu’il n’y eut plus assez de forces pour vivre. En effet, j’ai vu plusieurs fois des cas où l’on pouvait raisonner ainsi avec toute la rigueur de la vérité , et l’on pouvait trouver dans le nombre des saignées faites mal a propos la cause réelle et évidente qui enleva au malade les forces pour vivre. Mais il est temps de mettre un terme a l’énumération de ces causes imaginaires : il n’est pas entièrement inutile de les avoir rappelées , mais, en continuant, on s’exposerait a nuire a la gravité du sujet.

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