CHAPITRE XX
procédure. Le grand Frédéric supprima les plaidoiries dans son royaume. On dit que Bonaparte fut tenté d'imiter cet exemple; ce qu'il y a de certain , c'est que, du temps de l'empire , nous n'avons point vu de ministre demander que son nom fut conservé sur le tableau des avocats.
Il est encore des faiseurs de systèmes , qui , loin de reconnaître l'utilité des avocats pour l'administration de la justice , affectent au contraire de redouter leur influence , et qui voudraient ne donner aux parties d'autres défenseurs que les juges eux-mêmes.
Bentham leur a répondu ;
c( Ce protectorat des juges exigerait deux conditions essentielles : une connaissance entière de tout ce qui concerne la cause , et un zèle suffisant pour en tirer le meilleur parti. De la part d'un juge , on ne peut ni espérer le même degré d'information sur chaque affaire individuelle , ni le même intérêt en faveur de chaque partie.
■>•> Supprimez les avocats, un injuste agresseur aurait souvent deux avantages d'une nature oppressive , celui d'un esprit fort sur un esprit faible , et celui d'un rang élevé sur une condition inférieure. Dans une cause
d'une nature douteuse ou complexe, à moins de supposer des juges inaccessibles aux faiblesses humaines , ces deux avantages pourraient être trop dangereux pour la justice , et même, dans le cas d'une parfaite impartialité^ ils laisseraient les juges exposés à des soupçons odieux.
?) Mais les avocats , sauf des cas de corruption fort rares dans le système de la publicité , ne se refusent à personne , et sont les mêmes pour tous; ils rétablissent l'égalité entre les parties plaidantes. La rivalité même qui existe entre eux leur fait déployer, dans chaque occasion, quel que soit leur client, riche ou pauvre , petit ou grande illustre ou obscur , toute la force du talent qu'ils possèdent, et qu'ils ne peuvent négliger sans se nuire à eux-mêmes. L honneur et Tintérêl sont ici les auxiliaires du devoir (1). »
Nul ne peut exercer les fonctions d'avocat^ s'il n'a obtenu^ le grade de licencié en droit, et s'il n'a prêté , en cette qualité , le serment prescrit par la loi. Mais le diplôme seul n'atteste que l'idonéité de celui qui l'a obtenu. Il faut d'autres études à l'avocat ; il faut qu'il
(1) Traité des preuves judiciaires ^ loin. 1 , p. 198*
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apprenne la science de l'application , la marche des affaires , les règles de la discussion, les usages du barreau ; et , pour cela^ il faut qu'il suive avec assiduité les audiences des tribunaux. C'est l'obligation du stage ; sa durée est de trois ans. Lc^es in scholis clegluiiuntur, in palatiis digcrunlur, a dit Dumoulin : cette maxime est de la plus grande vérité, surtout en ce qui concerne les lois de la procédure. Dans le Dialogue des avocats de Loisel , on parle d'un jurisconsulte « qui fut homme de grand sens et savoir , et puissant en son parler, mais qu'on ne pouvait, sauf correction , appeler un r;rand homme de palais, d'autant qu'il connaissait peu les formalités de justice. » Ignorer la procédure, c'est courir le risque de tomber dans des fautes irréparables, et se réduire à l'impuissance de défendre une cause , lorsqu'elle est attaquée par ses moyens de forme.
Aucun genre d'étude n'est étranger à un avocat ; il doit posséder ce que Cicéron appelait , omnium reriim magnarum atqne artium scientia. Comment enîcndra-t-il les lois romaines, s'il ne connait îc gouvernement des Romains et ses révolutions? les lois franî-aiscs, I. /\o
s'il ne connaît pas ce que les Français ont été dans les divers âges (1)?
Une grande prévention s'était élevée autrefois contre les talens littéraires du barreau ; il semblait exhérédé des honneurs académiques ; on disait que , même sur le terrain des avocats, les gens de lettres avaient conservé une éclatante prééminence , toutes les fois qu'ils avaient voulu y descendre.
Pour ce qui touche les honneurs du fauteuil , on sait que l'Académie , affectée du refus de M. le premier président de Lamoignon , qu'elle avait été chercher dans sa retraite de Bâville , arrêta que les visites de sollicitation , qui n'étaient encore que d'usage , seraient, à l'avenir, de devoir, et qu'elle regarderait comme seuls éligibles les candidats qui demanderaient publiquement leur adoption. Louis XIY, toujours soigneux de la gloire des lettres , qui le lui ont si bien rendu, approuva le règlement ; et , pour y mettre le sceau d'un grand nom , il engagea le prince Armand de Rohan , éveque de Strasbourg ,
(1) Voyez les Lettres sur la profession d'avocat, par M. Camus.
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à donner le premier exemple de cette déférence.
Dès lors les classes les plus élevées de l'Etat se soumirent de bonne grâce aux visites académiques. L'ordre des avocats s'y refusa seul, et, pendant près d'un siècle , aucun d'eux ne vint se présenter à la porte du sanctuaire.
Enfin les comices du palais se départirent de cette rigueur, dont les lettres gémissaient en secret. M. Target vint, en sollicitant les suffrages de l'Académie, porter, au nom de son ordre, un vœu de ralliement et faire cesser cet affligeant divorce.
Quant au mérite littéraire^ je conviendrai |[ue les jurisconsultes du quinzième siècle ne s'en montrèrent guère jaloux.
Etrangers à la révolution que la découverte de l'imprimerie avait produite , ils conservèrent pendant longtemps leur ténébreuse méthode d'argumentation , et la barbarie de leur langage.
Mais, dans le siècle suivant, les interprètes du droit romain commencèrent à s'exprimer avec moins de rudesse , et à imiter l'élégance des décisions du Digeste. On les vit , animés d'une docte émulation , chercher dans les réflexions des philosophes , dans les récits des
liistoriens , dans les fictions des poètes ; et jusqiie dans les jeux antiques de la scène , tout ce qui pouvait servir à mettre en lumière le véritable sens des textes.
L'école de Cujas fut un prodige de science en toutes choses ; l'érudition prit une grande faveur, et l'on se mit à en jeter partout avec abondance. Toutefois les règlemens du bon goût n'avaient pas encore élc vérifiés et enregistrés au palais. Ce luxe de citations empruntées aux écrivains de la Grèce et de Rome , ces recherches sur les institutions , sur les origines , sur les usages , pouvaient orner fort convenablement des leçons et des commentaires; mais on ne sentit pas qu'elles étaient , au barreau , d'une inutilité et d'une prétention ridicules , surtout lorsque rien de tout cela n'avait un rapport direct avec les points du procès.
Le premier président Achille de Harlai di-i sait à la fin d'une mercuriale, dans une audience solennelle : ce Procureurs! Homère vous apprendra votre devoir dans son admirable Iliade, liv. 10. w Expilly, qui fut avocat^ et président au parlement de Grenoble , puis conseiller d'état, plaidait, en 1604, une cause où il s'agissait d'un marché passé avec un ou-
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viicr, pour monter et cnlrclcair l'Iiorlogc d'une petite ville. Il fit l'histoire des horloges, des clepsydres et des cadrans solaires ; il expliqua comment se comptaient les heures, et à quel instant précis commençait le jour chc/. les divers peuples du monde; il cita, à l'appui , cinquante passages tirés des historiens , des poètes , des naturalistes , des prophètes et des saints pères (1).
Je ne m'arrêterai point aux plaidoyers de Patru , qu'on appela le Quintilien français , qui fut le conseil et l'ami des chefs de notre littérature , et qui heureusement fit des efforîs inutiles pour détourner La Fontaine d'écrire des fables , et Boileau de composer l'Art poétique.
Je me hâte d'arriver au temps où la pureté du style , la sagesse de l'érudition, le sentiment des convenances, l'action du discours et les belles inspirations de l'éloquence, fondèrent l'illustration du barreau français : c'est
(1) Les plaidoyers d'Expilly ont été imprimés à Paris, en 1612. On trouve beaucoup d'exemples très-curieux de cet abus de citations au palais , dans une notice du savant M. Berriat-Saint-Prix , lue à la Société royale des Antiquaires , le 9 juillet 1823 , et imprimée dans la Thémis , tom. 5, p. 433.
6â0 INTRODUCTION,
l'époque de Cochin. Un peu plus tard , ce fut celle de Gerbier : il avait, disent les contemporains , une dialectique ferme et lumineuse , l'art de répandre un grand intérêt dans les discussions juridiques , une rare présence d'esprit au milieu des raouvemens de. l'âme et des élans de l'imagination, cette action pleine de grâce et de dignité, et tous ces dons précieux que Cicéron, en se peignant luimême , exigeait pour former l'orateur.
Les questions les plus élevées du droit public , les grands principes de la législation civile et criminelle , furent traités dans les mémoires des Lacreîelle, des Target, des Desèze et de tant d'autres , avec une force de pensée , un art et une aisance de langage , que les gens de lettres pouvaient leur envier.
L'alliance de l'étude du droit avec tous les genres d'étude s'est plus intimement formée, à mesure que les circonstances ont agrandi la carrière. Politique , sciences , histoire , beaux-arts , tout est entré dans le domaine de l'avocat. La France nomme avec orgueil ces notables du barreau , que nous voyons chaque jour s'engager, sans efforts, dans une discussion nouvelle , changer de ton , de manière , avec une merveilleuse facilité , et dis-