‹ Théorie de la procédure civile (volume 3)Chapitre 1 sur 19 · MON PREDECESSEUR ET MON MAÎTRE · texte numérisé non relu

MON PREDECESSEUR ET MON MAÎTRE

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Il serait inutile de placer au frontispice de ce livre quelques lignes uniquement destinées à marquer mon point de départ, à tracer la limite périlleuse où ma responsabilité commence. N'aurais-je pas atteint un but inespéré, si l'esprit hésitait à reconnaître la page où s'est arrêtée la main qui commença cette œuvre interrompue, et si quelque illusion passagère pouvait faire oublier les arrêts inexorables de la mort, à ceux qui croiraient sentir l'âme et la pensée du Maître, vivantes encore dans les écrits de son disciple?

M. Boncenne a laissé de nombreuses consultations , des notes et des mémoires. Je dois à la confiance de sa famille ce précieux dépôt, et riionneur de placer mon livre sous la protection du titre que M. Boncenne avait choisi et qu'il avait déjà rendu célèbre.

En essayant de continuer la marche qu'il avait entreprise, j'aurai à parcourir une route nouvelle, à surmonter des obstacles que son

regard avait prévus et que sa main n'avait pas eu le temps d'aplanir. Mais si, dans cette voie nouvelle , mes pas n'ont pu trouver la trace de son passage^ si la marche que je commence doit se poursuivre isolement, du moins j'aurai pour l'éclairer le souvenir de ses leçons , sa pensée créatrice révélée dans son ouvrage, et ce modèle inimitable resplendissant de l'éclat de son génie.

M. Boncenne fut un homme aux inspirations soudaines , à l'esprit vaste et passionné. Son intelligence se fut trouvée à l'aise au milieu de travaux purement spéculatifs, dans le développement de ces principes féconds qui animent les textes de notre code civil ; chargé , par le résultat d'un concours, de l'enseignement de la procédure , il semblait que toutes ces qualités brillantes devaient s'effacer devant l'aridité de sa tâche. Qu'allaient devenir son imagination si vive, son ardente parole et le charme de sa plume? L'homme supérieur brisa les entraves qui enchaînaient la liberté de son essor-, il éleva la procédure à la hauteur de son éloquence , et créa une science pour l'écrire.

Un illustre historien a dit : a Toute garantie consiste dans deux éléments : un moyen de re-

connaitre le droit ; un moyen de le faire effectivement respecter (1). « Si l'on considère, sous l'empire de cette pensée profonde, les lois de la procédure judiciaire , l'esprit s'étonne de la grandeur et de l'importance de leur objet. Chacune de ces formes dédaignées aura pour but de protéger un droit ; c'est la société luttant contre la perversité de l'homme, étudiant les ressources cachées que la mauvaise foi suggère, et pénétrant, pour éteindre leurs ravages, jusqu'au foyer mystérieux des passions qui l'agitent. On comprend alors cette mobilité de formes et de principes que comportent les lois de la procédure. Elles ne peuvent être plus stationnaires que les tendances de l'esprit humain ; elles le suivent pas à pas , se transforment comme lui , opposent des défiances nouvelles aux nouvelles combinaisons de la fraude; et lorsque, inutiles et surannées, elles ont disparu de l'enceinte des tribunaux, elles restent encore dans l'histoire comme un témoignage irrécusable de l'esprit , des mœurs et des passions de l'époque qui les vit naître. C'est ainsi que M. Boncenne avait compris (1) M. Guizot, Hist. de la civil en Framc, t. i, p. oO.

l'enseignement de la procédure. S'il cherchait dans les lois leur raison d'être , s'il leur demandait compte de leur utilité, il avait en même temps une trop religieuse croyance , une foi trop profonde en la sainteté' de la science , pour faire le procès aux mots plutôt qu'à la pensée du législateur. Il savait que la meilleure loi perd tout son prestige devant une analyse profane^ qu'elle ne peut subir sans dangers une décomposition presque toujours mortelle. Heureux ceux qui l'ont entendu, car sa parole a été féconde! Grâce à cet enseignement, l'école de Poitiers peut montrer avec orgueil, occupant des chaires dans la plupart des autres facultés^ des docteurs élevés dans son sein. MM. Sarget, à Rennes, Chauveau, à Toulouse, Grellaud^ à Aix , Machelard , nommé successivement à Caen et à Paris, sont les élèves de Boncenne. Le secret de son talent était dans la double tension de ses facultés vers la doctrine et les affaires, la THÉORIE et la pratique; c'est ainsi que dans la lutte des faits et delà théorie, dans l'application aux intérêts privés des principes généraux du droit , il réchaufiait chaque jour les élans de son àme , et qu'il puisait cet enseigne-

ment si pur, cette autorité de l'expérience et cet art de bien dire qui avaient illustré sa chaire.

Un homme qui résume en lui toutes les gloires du professorat , écrivain profond , admirable improvisateur , émettait récemment celte réflexion si vraie : «. Le jour où Ton verrait une sorte de schisme se déclarer entre l'école et le palais, entre la science et les faits , entre le droit et la jurisprudence , ce jour, la théorie deviendrait chimérique et la pratique aveugle (1). » M. Boncenne a été l'expression de cette alliance désirée ; aussi dans ses leçons, la loi n'apparut-elle jamais écrite sur des tables d'airain, en caractères inanimés; la loi qu'il nous montrait , c'était la loi vivante , poursuivant son but d'utilité , protégeant les intérêts de tous , s'égarant quelquefois, mais toujours respectable et sacrée.

Dans l'appréciation de cette grande intelligence , le Professeur et l'Avocat sont inséparables. Les travaux du professeur, conservés dans ses écrits, seront immortels comme son nom; des veilles de l'avocat , il ne reste aujourd'hui

(1) Discours prononcé par M. Rossi, à la séance d'oùverlure du concours d'Aii , le ^8 avril ^843.

que le souvenir des services rendus ; sa voix éloquente vient de s'e'teindre à peine, et ses inspirations sublimes , ensevelies déjà comme dans un tombeau , ne vivront que dans la mémoire de la génération qui passe.

Le Professeur a lui-même élevé le monument de sa gloire ; le renom de l'Avocat a besoin d'être consacré par le témoignage des contemporains.

J'aurais essayé d'apprécier sous cet aspect le talent de M. Boncenne , si cette tâche n'eût été déjà remplie par un homme qui , à plus d'un titre, pouvait en revendiquer l'honneur : le gendre de l'illustre défunt , M. Abel Pervinquière , professeur à la faculté de droit , et bâtonnier de l'ordre des avocats , dans un discours d'ouverture des conférences , dont j'ai extrait les passages qu'on va lire , se faisait ainsi Tinterprète des sentiments et de l'admiration de tous :

« Le jour où cet homme excellent nous a été enlevé, où cette organisation si forte au physique , si brillante au moral , s'est brisée tout à coup comme frappée par la foudre, a été un

vu

joar de deuil, non-seulement pour sa famille, puais encore pour la cité , pour 1 école et pour le barreau. Tous ont compris la grandeur de la perte qu'ils venaient de faire. Les regrets ont été universels, et des voix éloquentes , interprètes de la douleur publique , ont rendu le plus éclatant hommage à sa mémoire. Depuis cette époque, en témoignage d'admiration et de reconnaissance , ses concitoyens ont voulu qu'une inscription placée sur la maison qu'il habitait, perpétuât son souvenir; ses élèves ont inauguré son buste , œuvre du célèbre David, au-dessus de la chaire qu'il avait tant illustrée; et le conseil de l'ordre des avocats, renouvelant pour lui l'insigne honneur qu'un corps de notre glorieuse armée avait fait à la Tour-d'Auvergne, a décidé que son nom continuerait à rester inscrit sur le tableau. Vous applaudirez sans doute à cette heureuse idée , juste récompense des services rendus. Le nom de M. Boncenne sera placé là comme un phare qui répandra son éclat sur notre ordre, et éclairera les pas de ceux qui tenteront de marcher sur ses traces.

» Obligé de payer son tribut à son pays ,

xM. Boncenne s était fait remarquer dans cette guerre à jamais déplorable où des Français étaient dans la cruelle nécessité de lutter contre des Français. Un honorable général commandant la première division de l'armée de l'Ouest lui rendait alors ce témoignage : « Ses talents » et sa manière de se conduire lui mériteront » toujours l'estime de ceux qui travailleront » avec lui. » Heureux pronostic que le temps

a si bien justifié I Lorsqu'il revint dans ses

foyers, son goût , ses études et ses travaux antérieurs, le portèrent à solliciter une place dans le génie militaire. Alors comme aujpurd hui, il y avait trop de candidats pour que le plus digne fut toujours nommé. Sa demande fut rejetée , et ce refus le décida à embrasser la carrière du barreau.

j) Il eut le bonheur de trouver un guide et un ami dans ce savant et vénérable vieillard (1 ) que nous nous honorons tous d'avoir pour confrère , et qui , quoique aveugle , y voit encore si clair avec les yeux de l'esprit. Qu'il me soit permis de rendre , en passant, un juste tribut

(1) M. Guillemot, piofessem honoraire à la faculté de droit.

d'hommages à cet homme si distingué par ses lumières et par ses vertus , aux leçons duquel je dois tant moi-même. Son zèle infatigable ne se ralentit pas, et quoique accablé d'infirmités et d'années , il achète et se fait lire les livres nouveaux qui paraissent sur la science du droit.

» Avec les conseils d'un pareil maître et ses dispositions naturelles , M. Boncenne ne pouvait manquer de réussir. Quelques années suffirent pour lui faire acquérir une belle réputation. Mais ce qui contribua surtout à ses succès , ce fut de rencontrer pour émule un homme (1) dont la puissante et redoutable rivalité l'empêchait de s'endormir sur ses lauriers, et l'obligeait sans cesse à redoubler d'efforts. Un de nos confrères (2), dont vous appréciez tous l'esprit et le talent, a dignement retracé naguère le tableau de ces nobles luttes dont l'éclat illustrait alors le barreau de Poitiers.

» M. Boncenne s'est rendu célèbre comme professeur et comme écrivain. Mais, je ne crains pas de le dire , c'est surtout comme avocat qu'il a été remarquable. Vous l'avez entendu

(^) M. F. Brécbard.

(2) M. Gueny-Champneuf.

B>BLIOTHECA

dans les derniers temps de sa vie, toujours éloquent, toujours supérieur aux autres, quoique le soin qu'il donnait h des travaux d'un autre genre ne lui laissât pas tout le loisir nécessaire pour être égal à ce qu'il avait été lui-même autrefois. Que ne l'avez-vous vu , Messieurs , dans les années qui suivirent 1816, époque où son talent d'orateur brillait de tout son éclat ! Ceux qui ont eu le bonheur d'assister alors à ses plaidoiries n'oublieront jamais la puissance irrésistible de cette éloquence entraînante.

w La nature l'avait doué de toutes les qualités qui caractérisent l'orateur. Une grande facilité de conception lui faisait saisir sur-lechamp la difficulté que présentait une affaire , et les moyens de la résoudre s'offraient si naturellement à lui qu'il ne paraissait pas les avoir cherchés. Il avait le talent d'exposer les faits avec une clarté qui captivait toujours l'attention , et son érudition lui permettait de traiter les questions de droit les plus difficiles avec une supériorité et une logique qui entraînaient la conviction des juges. Sa mémoire prodigieuse , qu'il enrichissait par de sérieuses études et par des lectures continuelles, ne

laissait rien échapper. C'était comme un trésor intarissable où il puisait à l'occasion des moyens de droit, des reparties ingénieuses, des anecdotes qu'il appliquait avec un rare bonheur.

» Sa taille était peu élevée, mais sa poitrine était large, et sa constitution forte et vigoureuse le rendait capable de résister aux veilles de l'étude et aux plus grandes fatigues des plaidoiries. Au premier abord, sa figure ne plaisait pas ; mais le feu de sa conversation , le jeu si animé de sa physionomie faisaient oublier bien vite ce que ses traits pouvaient avoir d'irrégulier. Lorsqu'il plaidait dans une grande cause , son visage , miroir fidèle de son âme , reproduisait tous les sentiments qui l'agitaient. Son regard vif et pénétrant , son geste toujours irréprochable, toujours en harmonie parfaite avec l'accent de sa voix et la pensée qu'il exprimait, augmentaient l'impression que faisaient ses paroles. Dans ces moments où, s'abandonnant aux élans de son éloquence , il faisait passer dans l'âme de ses auditeurs la pitié , la terreur ou l'indignation , il devenait beau , il était admirable, Messieurs; il grandissait, et cet homme de cinq pieds paraissait un géant.

)j C'est qu'avec une âme qui sentait vivement , il avait une imagination qui savait peindre. C'est qu'au charme du geste et du regard , il réunissait la magique influence de l'organe le plus moelleux, le plus flexible et le plus sonore.

)) L'esprit s'allie parfaitement aux habitudes de notre profession. Heureux celui qui a reçu ce don du ciel , et qui a le talent de s'en sei'vir comme d'une saveur piquante pour répandre de l'agrément sur ses discours ! M. Boncenne excellait surtout en ce genre. S'il était impossible de résister à la fougue de son éloquence passionnée, il n'était pas moins difficile de rester sérieux devant sa plaisanterie piquante et railleuse. Combien de fois n'a-t-il pas, par d'ingénieuses et spirituelles saillies, réveillé l'attention et excité l'hilarité des juges, qui n'osaient lui en vouloir de les avoir forcés à oublier momentanément la gravité de leurs fonctions ?

» Nous l'avons vu bien souvent tenant ses nombreux auditeurs comme suspendus à sa parole , leur imposer tour à tour les sensations les plus diverses. Tantôt s'harmoniant sym-

pathiquement avec toutes les raëlancolies de l'âme de ceux qui l'écoutaient , et remuant leurs fibres les plus sensibles, il leur arrachait des larmes d'attendrissement ou de pitié. Bientôt après, armé d'un sarcasme poignant et cruel , il perçait jusqu'au vif comme avec la pointe d'un poignard acéré ; un frémissement sourd annonçait la force du coup. Ou bien, en déversant le ridicule à pleines mains, il excitait les transports d'une gaîté bruyante. D'autres fois , il se contentait d'appeler le sourire sur les lèvres de ses auditeurs en décochant les traits d'une ironie légère, qui ne faisaient qu'effleurer l'épiderme de celui qu'ils atteignaient. Mais s'il sentait le besoin de faire partager l'indignation qui l'animait contre le crime ou l'injustice , son coeur et son imagination s'enflammaient, toute sa personne s'illuminait du feu de l'éloquence ; sa voix puissante et sonore éclatait avec le bruit du tonnerre, et, frappant comme la foudre, écrasait aux acclamations de tous l'homme coupable qu'il voulait abattre et punir.

» A ces grands et beaux triomphes de l'audience, son infatigable activité entremêlait les

travaux non moins utiles du cabinet. Il a ré- Uiae' d'innombrables consultations. Il a fait imprimer beaucoup de mémoires, dont la plupart sont écrits de ce style à la fois clair , élégant et concis , qui répand tant de charme et d'intérêt sur sa Théorie de la procédure civile.

» Aussi , Messieurs , sa réputation avait-elle grandi. A Toulouse , à Paris , dans la France entière, son nom était connu et son opinion était devenue une autorité. Son mérite avait fixé sur lui l'attention des hommes les plus célèbres de notre époque. Les Desèze , les Portalis , les Dupin , et bien d'autres encore , l'honoraient de leur estime et de leur amitié. Odilon Barrot l'appelait son maître.

» Tel était M. Boncenne; tel est le témoignage qu'en rendront ceux qui l'ont connu; aussi bon , aussi aimable qu'il était instruit et éloquent. Malheureusement , Messieurs , de lui il ne nous reste plus qu'un souvenir. Conservons-le du moins religieusement et sachons le perpétuer , afin d'entretenir à son exemple l'esprit de confraternité qui doit nous unir, et de p.roposer son beau talent pour modèle à ceux qui viendront encore après nous. »

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