‹ Théorie de la raison impersonnelleChapitre 16 sur 36 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

De Tobjet de l'idée da bien absolu. — Dieu aime et Teat les choMi selon le degré de leur participation à ses perfections infinies. ~ Le bien en soi est l'ordre étemel des perfections de Dieu. — Cet ordie est la loi qae Dieu loî-nième soit et ne peot pas ne pu saine en yerta de l'excellenoe de sa nature. — Cette loi de Dieu deyieot la loi de l'homme en yertu de l'anion de l'homme a? ec Dieu. — Il n'y i pu deux sortes de morale, l'une philosophique, l'autre rdigieaie. —Toute morale est essentiellement religieuse. — Identité de la vraie piété et de la Traie morale, de l'amour de l'ordre et de l'amour de Dieu. — Identité de l'idée du bien absolu et de l'idée de l'êin infini.

Entre l*idée de l'ordre absolu et l'idée da biea absolu, il existe évidemmeut une remarquable affinité, puisque l'idée du bien se traduit en l'idée d'une fin à atteindre ou d'un ordre auquel nous sommes obligés de nous conformer. Mais dans l'une et dans l'autre idée, l'ordre n'est pas conçu de la même manière^ et n'est pas envisagé sous le même point de vue dans l'idée d'ordre absolu, il s'impose seulement à l'intelligence, il est seulement une règle pour la spéculation, dans l'idée du bien absolu, il s'impose non-seulement à l'intelligence^ mais aussi à la volonté, il devient une règle pour la pratique. Aussi Tidée du bien absolu et celle de l'ordre absolu ne correspondent-elles pas à la même Êice de l'essence de l'être infini*

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L'idée de l'ordre absolu a pour objet Timmutabilité essentielle de l'être infini, et l'idée du bien absolu a un autre objet, ou pour parler plus exactement, elle a toujours le même objet, à savoir l'être infini, mais l'être infini envisagé sous un autre point de vue que nous allons essayer de déterminer avec précision.

Il est tout d'abord évident pour tous ceux qui ont saisi la suite de nos idées que l'objet de l'idée de bien absolu doit être en Dieu, que la loi universelle, immuable, nécessaire de justice qui s'impose à notre volonté, a Dieu lui-même, non-seulementpour législateur,mais pour principe.Ën effet, laloi est éternelle, immuable, absolue, comment pourrait-elle primitivement émaner d'un principe qui n'aurait pas en lui ces caractères? Gomment la loi aurait-elle des caractères qui ne se retrouveraient pas dans celui qui en est le principe? Gomment serait^Ue nécessaire et immuable si elle était un décret d'une volonté arbitraire et fantasque? Gomment un législateur amovible et périssable aurait-il pu lui imprimer le caratère de l'absolu 7 De même que dans l'original, il doit y avoir au moins autant de réalité efficiente qu'iî y en a dans la copie, de même évidemment tous les caractères, toutes les perfections qui sont dans la loi doivent être éminemment contenus

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dans la source de laquelle la loi découle. Donc un législateur étemel et absolu par sa nature, c'est-à-dire Dieu seul peut constituer la loi éternelle et absolue du bien qu'il impose à tous les êtres intelligents et libres, donc Fidée du bien absolu a son principe en Dieu, et c'est en Dieu seulement qu'il faut chercher son objet.

Mais il en est de même de toutes les autres idées de la raison, des idées absolues, de cause, de temps, d'espace, d'ordre; toutes ces idées, comme je l'ai démontré, se rapportent également à Dieu, toutes également ont Dieu pour objet. Il ne suffit donc pas d'établir que l'idée du bien a son objet en Dieu, car par là elle ne se distinguerait en rien de toutes les autres idées de h raison; il fmt préciser davantage, il faut rechercher à quelle face, à quel attribut de l'être infini die correspond plus spécialement. Ici, je Tais m'appuyer sur l'autorité de Malebranche. Malebranche me semble avoir déterminé avec autant de vérité et de profondeur la nature essentielle da bien que Glarke la nature essentielle de l'espace et du temps.

Quiconque a réfléchi sur la nature des êtres finis €t créés par rapport à la nature de l'être infini et incréé, ne peut leur attribuer d'autre existeiioeqiia

celle qu'ils tiennent d'une participation permanente à la substance 9 aux attributs et aux perfections de Dieu, source de toute substantialité et de toute causalité. Déjà cette vérité résulte de ce que nousavons dit sur l'essence de l'être infini et sur la causalité absolue; plus tard nous y reviendrons, pour la confirmer encore par de nouvelles considérations. Tous les êtres participent avec Dieu, et n'existent qu'à condition de cette participation, mais tous n'y participent pas également^ tous ne reproduisent pas en un égal degré la substance, les attributs et les perfections de l'être infini. Jetez un coup d'œil rapide sur les diverses classes d'êtres créés dont le monde se compose, et vous serez frappé de cette inégalité. En combi^i de degrés divers depuis le plus faible jusqu'au plus édatant^ depuis le dernier des êtres jusqu'à l'homme, l'image de la nature divine et de ses attributs n'est-elle pas reproduite dans la série des êtres créés? Tel porte la vive empreinte d'une des perfections infinies de l'être infini, dont l'autre ne porte pas même la plus légère trace. Comparez le végétal avec l'animal, et l'animal avec rhonune: dans le végétal il n'y a pas trace de perfections qui brillent dans l'animal^ et dans lanimal il n'y a qu'une image affaiblie ou même il n'y a pas trace des perfections qui brillent dans rhooHne. L'animal partidpe aussi à Imtelligencet

mais il en participe dans une bien moindre mesure. Descendez du règne animal pour considérer la plante et le minéral, et vous n'y trouvez d^ plus un seul vestige de ces attributs et de ces p^ fections dont Tanimal nous présente encore une ombre affaiblie.

De cette inégale manifestation de la substance, des attributs et des perfections de Dieu, résulte une différence profonde et essentielle entre toos les êtres créés. Cette différence profonde n'existe pas seulement dans leur essence» elle se retrou^ dans leurs modifications et dans leurs actes, die est surtout manifeste dans les pensées et dans les actes de l'homme. En effet, parmi nos pensées et nos actes, n'en est-il pas qui révèlent à des degrés bien différents la liberté^ l'amour, l'intelligence, la sagesse? n'en est-il pas qui en témoir gnent d'une manière éclatante, tandis que d'autres n'en portent qu'une empreinte presque effacée? De là une hiérarchie naturelle, non-seulemait entre les essences de tous les êtres créés, mais encore entre leurs modifications diverses, et surtout entre les pensées, les actes de tous les êtres intelligents et libres. De même que parmi les êtres créés, ceux-là l'emportent sur les autres qui pa^ ticipent le plus à l'essence, aux attributs et aux perfections de la nature divine ; de même parmi

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nos actions et nos pensées, celles-là sont les meilleures qui expriment en un degré plus élevé ces mêmes attributs et ces mêmes perfections. De ces considéraiions sort naturellement la détermination de la nature du bien en soi. En effet. Dieu, l'être souverainement parfait, Dieu, principe de tous les êtres, et conienant en son essence tout ce qu'il y a de positif et de réel dans la création^ se connaît parfaitement lui-même et s'aime invinciblement par la nécessité de sa propre nature. U s aime invinciblement, et il n'aime que loi seul, car qu'y a-t-il de plus digne de son amour que son essence et ses perfections infinies ? Gomment serait* il souverainement pnrfait, si son amour n'avait pas exclusivement pour objet ce qui est souverainement parfait? L'amour de celui qui n'aime pas ce qu'il y a de plus parfait est un amour déraisonnable, un amour insensé. Estce à dire que cet amour exclusif de Dieu pour luimême ressemble à l'égoisme qui abaisse et dégrade la créature? En aucune façon. Ce qui est l'égoisme par rapport à la créature, ce qui la sépare de la source de tout être et de toute perfection pour la concentrer misérablement en ellemême, est, par rapport au Créateur, l'amour par excellence, embrassant toutes les réalités et toutes les perfections. Donc Dieu s'aime lui-même parce qu'il est ce qu'il y a de plus parfait et de plus

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aimable, et en vertii de cet amour qu'il a pour lui-même» il aime tous les êtres créés selon le degré de leur participation à ses perfections.

« Il suit de là, dit Malebranche, que Dieu aime nécessairement davantage les êtres qui partidpent davantage à ses perfections. Il aime donc et estime davantage, par exemple, Tboamie que le cheval, l'bomme vertueux et qui lui ressemble que l'bomme vicieux qui défigure l'image qu'il porte de la divinité^ car nous savons que Dieu a créé l'bomme à son image et à sa ressemblance. L'ordre éternel, immuable et nécessaire, qui est entre les perfections que Dieu renferme dans son essence infinie, et auxquelles participent inégalement tous les êtres, est donc la loi étemelle, nécessaire, immuable. Dieu même est obligé de U suivre, mais il demeure indépendant, car il n'est obligé de la suivre que parce qu'il ne peut ni errer ni se démentir, avoir bonté d'être ce qu'il est, cesser de s'estimer et aimer toutes cboses à proportion qu'elles participentà son essence. Rien ne l'oblige à suivre cette loi que l'excellence immuable et infinie de son être, excellence qu'il connaît parlaitement et qu'il aime invinciblement. Dieu est donc juste essentiellement et la justice même, et la règle invariable de tous les esprits qui se corrompent s'ils cessent de se conformer

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i cette règle, c'est-à-dire s'ils cessent d'aimer et d'estimer toutes choses à proportion qu'elles sont estimables et aimables, à proportion qu'elles participent davantage aux perfections divines \ »

Dans ce remarquable passage est renfermée et formulée la solution que nous cherchons, et avec Malebranche nous définirons lobjet de l'idée du bien absolu, l'ordre étemel et immuable des per« fections divines. Telle est la substance, telle est l'essence du bien absolu, du bien en soi. Dieu ne veut que ce qui est conforme à l'ordre étemel de ses perfections, telle est la loi suprême de sa volonté.

Mais cette loi de la nature divine, comment devient-elle la loi des êtres intelligents et libres, la loi de la nature humaine, notre loi et la règle suprême de toutes nos déterminations? Elle devient la loi de notre intelligence et de toutes les intelligences par suite de leur participation avec la nature divine. Cette loi est notifiée à tous les hommes sans exception en vertu de l'union naturelle qu'ils ont avec la souveraine raison, et encore, comme le dit Malebranche, par les aen*

1 Entretien d*un Philoiophe chrétien avec un Philoiophe ehinoit. Édil. Ghârp. !•' Tol. p. 49S.

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timents d'approbation dont cette même raison les console lorsqu'ils obéissent à cette loi, on par les sentiments de reproche intérienr dont elle les désole lorsqu'ils ne lui obéissent pas. En d'antres termes, cet ordre étemel et immuable deq[>arfections qui est en Dieu, nous le voyons en Dieu, puisque nous voyons Dieu, puisque nou&sommes en un rapport continuel avec Dieu par l'idée de rinfioi , intuition immédiate de Dieu même. Or nous ne pouvons apercevoir cet ordre absolu des perfections dS Dieu sans concevoir immédiatement qu'il s'impose à nous, et qu'il doit être notre loi, comme il est la loi de Dieu. Ainsi s'explique, au point de vue ontologique, le caractère absdla de ridée de bien. Ce qui est juste au r^ard de l'homme est juste au regard de tous les êtres intelligents, réels ou possibles, est juste, comme ledit Malebranche, au r^ard de l'ange, au regard de Dieu même^ puisque le bien est la nature même de Dieu, puisque toutes les intelligences unies avec Dieu découvrent en lui et dans le rapport éternel de ses perfections le même bien, la même loi^ la même règle.

Il ne sufût donc pas de dire que le bien, la justice émane de Dieu, que Dieu est le législateur de la loi morale, puisque le bien est sod essence même, est l'ordre éternel de ses perfeo-

tions. Le législateur humain ne constitue pas la justice, il doit en être seulement l'humble interprète, et son rôle consiste à décider, à décréter ce qui dans telle ou telle circonstance est conforme ou n'est pas conforme à la justice. Il n'en n'est pas de même du législateur souverain^ il n'est pas seulement l'interprète de la justice dans les décrets qu'il promulgue, car lui-même il la fonde, il la constitue, car la justice est son essence même. Tandis que les législateurs humains ne sont que les interprètes et les vicaires de la loi, le législateur souverain est lui-même la loi, il est lui-même le souverain bien et la souveraine justice ; le bien vient donc de Dieu, non pas en ce sens qu'il en est un décret arbitraire, mais en ce sens qu'il constitue sa propre nature. Le bien n'est pas ce que Dieu veut, il est ce que Dieu est. La volonté de Dieu n'est pas, comme l'ont soutenu quelques théologiens, le principe du bien, mais elle en est l'expression, parce qu'elle est toujours conforme à sa nature , qui est l'essence même du bjen.

Cette dé6nition de la vraie nature du bien absolu et du principe de la morale renferme la solution de diverses questions qui sont encore aujourd'hui vivement controversées. Telle est, par exemple, la question des rapports de la morale avec la reli-

gion,ou de la notion du bien,du juste et de l'injuste, avec la notion de Dieu. Souvent les théologiens ont accusé les philosophes moralistes d'exclure Dieu de la morale, et de chercher à établir une morale athée. Souvent Ton a distingué et on distingue encore aujourd'hui deux sortes de morale, Tune purement religieuse, et fondée uniquement sur l'idée de Dieu, l'autre purement philosophique, et uniquement fondée sur l'idée du bien. Y a-t-il quelque chose de vrai dans cette accusation des théologiens contre la morale philosophique? Cette distinction de deux sortes de morale, Tune religieuse, l'autre naturelle, est-elle légitime? S'il y a eu des philosophes qui ont imaginé d'éliminer Dieu delà morale, s'il y a des hommes qui croient sincèrement à l'existence de deux sortes de morale, l'une indépendante de l'idée de Dieu, et qui aurait pour fondement unique la notion du bien donnée par la raison, l'autre exclusivement religieuse et dépendante de Tidée de Dieu, qui se passerait de toute notion rationnelle de bien et de justice, ils témoignent par là d'une égaleîgnorance, et de la source d'où émane l'idée du bien, et de la nature du bien. En effet, qu'est-ce que le bien? Nous venons de démontrer que c'était ^o^ dre éternel des perfections de Dieu. Qu'est-ce que Dieu par rapport au bien ? Dieu est le sujet même, la substance du bien. Comment donc séparer de

Dieu le bien et la j/istice? comment d*un côté mettre Tidée du bien, et de l'autre l'idée de Dieu, et constituer une morale sans Dieu ? Autant vaudrait chercher à séparer de Dieu la causalité absolue, l'éternité et l'immensité, l'ordre éternel de ses perfections ; autant vaudrait séparer la lumière du foyer d*où elle jaillit. Quiconque fait abstraction de l'idée de Dieu, fait en même temps abstraction de la causalité, de l'éternité, de l'immensité, de l'immutabilité, en un mot des idées de tous les attributs et de toutes les propriétés dont Dieu est la substance. Otez Dieu, ôtez l'idée de Dieu, et il n'y aurait pas plus de bien et de justice pour nos âmes qu'il n'y aurait de lumière pour nos yeux si le soleil, foyer de la lumière, venait à être anéanti.

Ainsi toute morale part nécessairementde Dieu , et toute morale a Dieu seul pour fondement et pour principe, et toute morale est de sa nature et ne peut pas ne pas être essentiellement religieuse, que celui qui la pratique le sache ou l'ignore. Il faut donc entièrement effacer la distinction d'une morale philosophique et d'une morale religieuse, d'une morale humaine et d'une morale divine.

Quiconque suit celte loi éternelle , qui est la loi de Dieu même , ou plutôt qui est Dieu lui-même, sert et honore Dieu précisément de la manière dont Dieu nous notifie par la raison qu'il veut être servi

et honoré. Tout devoir, qu'on Tappelle devoir envers nous-mêmes , ou devoir envers les autres, ou devoir envers Dieu , qu'on le fasse rentrer dans la morale individuelle, sociale ou religieuse, est en réalité un devoir envers Dieu , puisqu'il consiste à accomplir une loi divine , et à se conformer dans ses aflections et dans ses déterminations à Tordre des perfections de Dieu. Quiconque travaille à réaliser en lui l'idéal du bien , à s'améliorer lui-même et à améliorer les autres , non-seulement est honnête et juste , mais il est réellement religieux, il est un fervent et sincère adorateur du seul vrai Dieu.

Mais peut-être si Ton voit comment dans ce principe sont contenus les devoirs envers nousmêmes et envers les autres, ne voit-on pas aussi clairement comment y sont contenus les devoirs qui plus spécialement prennent le nom de devoirs envers Dieu, tels, par exemple, que l'adoration ou Tamotir. Ils en découlent cependant ainsi que tous les autres. En effet, quel est ce principe? Aimer les choses à proportion du degré auquel elles participent aux perfections divines, aimer et vouloir les choses à proportion de leur perfection. Or, quoi de plus parfait que la perfection infinie, c'est-à-dire que Dieu? D'après ce principe. Dieu doit donc être placé dans nos affec-

lions au-<lessus de tous les autres êtres; et cette règle^eule ne contient-elle pas tous nos devoirs envers Dieu 7 Ainsi le principe de morale que nous avons posé n'a rien de défectueux ni d'incomplet, et renferme les devoirs envers Dieu, tout aussi bien que les devoirs envers nos semblables et les devoirs avec nous-mêmes.

Telle étant la nature du principe moral , il est encore évident que la vraie piété envers Dieu est inséparable de la vraie morale, et la vraie morale inséparable de la vraie piété envers Dieu, ou plutôt que Tune et l'autre se confondent. Quiconque les sépare systématiquement , ou bien renverse le vrai principe de la morale et se met dans l'impossibilité d'en rendre compte, ou bien court le risque de tomber en des superstitions qui chez lui prendront la place de l'honnêteté et de la vertu. Si tous les esprits étaient bien pénétrés de cette vérité , que de fausses tendances morales et religieuses seraient corrigées et redressées! cfue d'oppositions apparentes seraient conciliées ! Cette idée de l'unité de la vraie piété et de la vraie morale a été énergiquement développée et défendue par Kant dans son ouvrage sur la religion dans les limites de la raison^ elle en est le principe fondamental. Mais sur cette question l'autorité d'un philosophe du dix-huitième siècle peut

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paraître suspecte; appuyons-nous donc de préférence sur l'autorité de Malebranche. Dans tous les ouvrages de Malebranche , et en particulier dans les méditations métaphysiques et chrétiennes, dans les entretiens de métaphysique, dans le traité sur Tamour de Dieu et dans le traité de morale , se retrouve cette même pensée que la justice c'est la loi de Dieu, que la loi de Dieu c'est l'ordre , que quiconque se conforme à Tordre honore par là même et aime Dieu. Qu'est-ce que Famour de Dieu? Selon Malebranche, c'est l'amour de la justice et de l'ordre. Je n'impute pas arbitrairement cette opinion à Malebranche, je ne la déduis pas de quelque principe plus ou moins bien interprété; Malebranche le dit luimême positivement et s'appuie sur l'autorité de saint Augustin.

« Saint Augustin ne distingue point ordinairement la charité ou l'amour de Dieu de l'amour de la justice ou de l'amour de l'ordre, parce que l'idée de Dieu, comme souveraine justice, est plus propre à régler notre amour que toute autre idée de Dieu que l'imagination pourrait corrompre et par là nous faire illusion. Mais puisque l'ordre dont je parle n'est autre chose que le rapport qu'ont entre elles les perfections divines , tant relatives qu'absolues, il est clair que l'amour de

l'ordre n'est que Famour de Dieu et l'amour de toutes choses par rapport à Dieu; car aimer Tordre c'est aimer les choses selon le rapport qu'elles ont aux perfeclions divines, et c'est aimer Dieu, considéré en lui-même plus que toutes choses, puisqu'il renferme en lui-même et d'une manière infiniment parfaite les perfections de toute chose \ »

L'amour de Dieu n'est donc que l'amour de l'ordre ou de la justice , et en conséquence la première de toutes les vertus, celle d'où dérivent toutes les autres, est l'amour de l'ordre. Telle est la pensée fondamentale développée par Maiebranche dans son admirable traité de morale.

a L'amour de l'ordre n'est pas seulement la principale des vertus morales, c'est l'unique vertu, la vertu mère, la vertu fondamentale, universelle, vertu qui seule rend vertueuses les habitudes ou les dispositions d'esprit.

» Quiconque n'agit pas en vue de Tordre, quelles cfue soient les actions qu'il accomplit, ne saurait être vertueux. Celui qui donne son bien aux pauvres ou par vanité ou par compassion na-

< Traité di Vamour de ZNfu. Édit. Gharp. 1 toI. 454.

turelle, n est point libéral, parce que ce n'est point la raison qui le conduit. Le soldat qui se précipite dans le danger par ambition ou par ardeur de tempérament n'est point véritablement généreux. Cette prétendue noble ardeur n'est que vanité ou jeu de machine. De même celui qui souffre les outrages par une paresse qui le rend immobile, ou par une fierté stoïcienne qui le console, qui le met en idée au-dessus de ses ennemis, n'est ni modéré ni patient. Cette prétendue modération ou patience n'est chez lui que disposition de machine et froideur de sang... L'amour de l'ordre doit régler toutes nos affections^ de même que toutes nos actions... Celui qui estime plus son cheval que son cocher, ou qui croit qu'une pierre en elle-même est plus estimable qu'une mouche ou qu'un corps organisé, ne voit point ce que peut-être il pense voir. Ce n'est point la raison universelle, mais la raison particulière, qui le porte à juger comme il le feit; ce n'est point l'amour de l'ordre qui le porte à aimer comme il aime ^ »

Il en est absolument de même, selon Malebranche, de toutes les affections et de toutes les vertus ; elles sont fausses et mensongères si elles

1 IVaiti de Morale,

n*ont pas pour principe Famour de Tordre; car si elles n'ont pas l'amour de Tordre pour principe, elles sont inspirées ou par Tinstinct, ou par Tintérét, ou par le plaisir, et non en vue de ce qui est bien en soi, et par conséquent elles ne sont pas des vertus, eUes ne sont pas des actions méritoires. 11 n y a que Tamour de Tordre qui puisse rendre vertueux. 11 est vrai qu il n'est pas toujours facile de suivre cet ordre immuable et de régler sur. lui nos affections; il est d'un difficile accès. 11 Êiut, pour le suivre, imposer silence aux sens, à Timagination, aux passions ; mais Thomme est libre et il le peut. 11 peut sacrifier son repos à la vérité, ses plaisirs à Tordre, ou bien sacrifier l'ordre et ses devoirs à ce qu'il juge être son bonheur actuel; en d'autres termes, il peut mériter ou démériter. Or, Dieu est juste; il aime ses créatures à proportion qu'elles sont aimables, à proportion qu'elles lui ressemblent. 11 veut donc que tout mérite soit récompensé, et que tout démérite soit puni. Il veut que celui qui a aimé les choses comme il les aime, qui a agi d'après la loi suivant laquelle lui-même il agit, il veut que celui qui s'est rendu ainsi plus parfait, et en partie semblable à lui-même, jouisse aussi d'une partie de son bonheur ^

^yoitleTraUédeJlioraU.

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Telle est la vraie détermination de la nature du bien en soi ; elle explique parfaitement Tuniversalité de Fidée que nous en avons, et le caractère de l'absolu avec lequel la raison le conçoit. Toutes les intelligences conçoivent le même bien, parce que toutes le contemplent dans le même exemplaire , parce que toutes le puisent à la même source, à savoir, en Dieu, avec lequel toutes les intelligences sont unies. En6n le bien est absolu ou obligatoire, parce qu'il vient de Dieu, parce qu'il est Dieu lui-même. Le bien étant l'ordre éternel des perfections de Dieu, l'idée du bien a Dieu pour objet; elle se ramène à l'idée de Dieu ou de l'être infini, qui est la substance de l'ordre et du bien absolu.

DE LA BAISON UIPKUONNBLLB, 18T

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