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CHAPITRE IX

De l'idée du bien absolu. — A l*école éclectique appartient rhonneur d'aroir rétabli cette idée comme principe de la morale au sein de la philosophie française. — Caractères de l'idée du bien. — Elle est universelle, elle est absolue. — Réfutation des objections contre son universalité. — Conciliation de l'immutabilité du bien et de la perfectibilité de la morale. — Corrélation du développement moral et du développement intellectuel. — L'idée du bien est nécessaire ou obligatoire. — L'idééiiu bien s'éveille en nous avec le sentiment de la liberté. — L'idée de bien se traduit en l'idée d'un ordre universel dont la fin de chaque être est un élément. — La fin d'un être se connaît par sa nature. — Entre la fin et le bien d'un être il y a identité. — Concourir à l'ordre universel en travaillant à accomplir notre destination, aider les autres à atteindre la fin qui leur est propre, voilà le bien et le devoir.

Je vais soumettre à la même épreuve une autre idée de la raison, l'idée du bien absolu et la considérer successivement sous ce double point de vue que présente toutes les idées de la raison, sous le point de vue psychologique et sous le point de vue ontologique. C'est à dessein que j'appelle cette idée idée du bien et non pas idée de la justice. En effet, comme M. Jouffroy Ta remarqué, l'expression de justice renferme l'idée d'un rapport que ne renferme pas Texpression d'idée de bien. La justice suppose l'idée d'un rapport entre des êtres intelligents et libres. Si tous les êtres intelligents et libres, si tous les êtres moraux étaient anéantis,

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il n'y aarait plus ni morale individuelle, ni morale sociale, ni droits, ni devoirs, ni justice. Cependant le bien en soi^ le principe de la justice n'aurait pas cessé d'exister , et il planerait dans Tétemité au-dessus de tous les être moraux anéantis, de même que le temps en soi, l'espace en soi, Tordre en soi planeraient encore immobiles et éternels au-dessus des ruines de tous les mondes. Or, comme nous nous proposons d'examiner cette idée plutôt dans son objet que dans ses rapports avec les êtres moraux , l'expression d'idée de bien est plus exacte que l'expression d'idée de justice.

Je ne m'arrêterai pas à établir l'existence de cette idée au sein de l'intelligence humaine ni à la distinguer de l'idée de l'utile avec laquelle les philosophes sensualistes l'ont systématiquement confondue ; grâce aux efforts et aux discussions de l'école éclectique, il n'est plus besoin de discuter aujourd'hui ce qui désormais ne saurait plus être mis en doute. Car c'est à l'école éclectique qu'appartient le mérite d'avoir rétabli cette idée dans toute sa pureté au sein de la philosophie française et de lavoir replacée à la base de la morale. Depuis Malebranche, en France^ pas un seul philosphe moraliste n'avait fait reposer la morale sur son vrai fondement, pas un n'avait

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reconnu la règle fixeel absolue à laquelle doivent se conformer les déterminations de la volonté. La philosophie sensualiste, dont la métaphysique a dominé en France pendant la dernière moitié du dix-huitième siècle et pendant le commence-, ment du dix -neuvième » avait métamorphosé ridée du bien absolu, l'idée du juste en Tidée de Futile , et la règle du devoir en la règle de Tintérét. Ceux qui protestèrent au nom de la con* science contre cette identification du juste et de Futile , et au premier rang il faut placer Jean- Jacques Rousseau y eurent en général le tort de chercher dans le sentiment le principe de la morale. Le premier philosophe qui, dans le dix-neuvième siècle, commença à se détacher d'une manière éclatante de la philosophie de Gondillac, M. Laromiguière n'avait su mettre encore que le sentiment à la place deFintérét. GesontMM. Royer^ollard et Cousin qui les premiers ont de nouveau profondément distingué l'idée du bien de Fidée de l'utile et du sentiment agréable ou désagréable qui accompagne certaines de nos actions. Ce sont eux qui les premiers en ont nettement déterminé les caractères et l'origine. Des maîtres , ce principe a passé dans Fécole tout entière, qui constamment le reproduit, le développe et le fiijrtifie. Sur ce principe du bien absolu , M. Jouffroy, dans son Coun de droit nature , avait commencé d'âe-

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ver tout un système de morale que malheureusement la mort ne lui a pas permis d'achever. Si donc aujourd'hui Tintérét n'est plus posé comme le principe unique des théories sur la morale, sur la politique, sur la législation, sur la pénalité, comme le principe unique de toutes les sciences morales, c'est à l'école éclectique qu'en revient la principale gloire, c'est à elle qu'il faut rapporter les conséquences heureuses de cette réforme dans la philosophie morale.

L'idée du bien est universelle et nécessaire. Toutes les intelligences conçoivent un même bien, toutes le conçoivent comme nécessaire. Des ob^ jections s'élèvent contre ce caractère d'universalité que nous attribuons à l'idée du bien ; je ne veux pas les réfuter en détail, je veux seulement indiquer le principe à l'aide duquel on peut toutes les résoudre. L'étude de l'histoire, la comparaison des lois, des institutions, des mœurs de peuples divers en différents temps , en différents pays^ semblent au premier abord donner à ce caractère d'universalité un solennel démenti. De toutes les variétés , de toutes les contradictions morales qui ont existé et existent encore dans le monde, ne faut-il pas conclure que la justice n'est qu'un résultat mobile et variable des intérêts , des préjugés, des passions , des individus et des

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' peuples, et que la loi écrite^ la coutume^ les intérêts, sont la règle souveraine, la règle unique de toute distinction entre le bien et le mal ? Cette objection contre Funiversalité de Tidée du bien a été reproduite sous mille formes diverses par les philosophes sensualistes ou sceptiques; mais nul ne Ta expriqiée avec plus d'énergie que Pascal dans des pensées tristement célèbres. Assurément nous sommes loin de contester que Tidée du bien absolu n'ait pas reçu à différentes époques des «applications nouvelles, n'ait pas été développée et éclairée par les progrès de Tîntelligence humaine; nous prétendons seulement qu'en ellemême elle n'a jamais changé , et qu'on en trouve le principe et la trace dans la conscience de tous les peuples et de tous les individus de tous les temps et de tous les lieux. U n'est pas de peuple si barbare qui n'ait manifesté sa foi à un bien absolu dont la considération doit l'emporter sur l'intérêt et le plaisir , sur tous les autres mobiles qui peuvent solliciter la volonté humaine.

Pour concilier toutes ces variations , toutes ces contradictions morales avec l'imiversalité et l'unité du principe de la morale , il hnt distinguer, comme le fait M. Jouffroy S deux éléments dis-

1 TroUième volume du Cayrê âê Droit natunL

tincls au sein de tout jugement moral. Ces deux éléments sont, d'une part, les circonslances, la matière à laquelle s'applique le jugement, et de l'autre l'idée du bien. La matière à laquelle s'applique le jugement moral peut varier d'un jugement à l'autre; elle varie tout autant qu'il y a de cas parliculiers auxquels il est possible de faire l'application de Tidée du bien. Mais à côté de cet élément mobile et variable , il y a dans tout jugement moral quelque chose d'immobile et d'invariable , à savoir l'idée même du bien en soi qui est appliquée à tel ou tel cas déterminé. Le jugement moral ne s'accomplit que par l'union de ces deux éléments. La matière du jugement étant fournie par l'expérience^ la raison s'y applique, et juge ce qui dans telle ou telle circonstance est bien ou mal et en conséquence doit être fait ou n'être pas iait. L'idée du bien absolu se manifeste tout entière à nous à l'occasion d'un seul fait fourni par l'expérience; mais la détermination de ce qui est bien ou de ce qui est mal dans tous les cas possibles est une science longue et difficile , qui n'est pas l'ouvrage d'un jour. Or, s'il y a uniformité, unanimité entre toutes les intelligences humaines sur la conception du bien absolu , on comprend qu'il pourra bien n'en pas être de même lorsqu'il s'agira des applications de cette idée aux circonstances si variées et si complexes de la vie morale

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des individus et des sociétés. Tous les hommes s'accordent, sans nul doute , sur le principe de causalité; tous sont unanimes à afiirmer que rien ne commence qui n'ait une cause. Mais s agit-il de faire l'application de ce principe» s'agit-il de déterminer en un cas particulier quelle est la cause y cette unanimité cesse; les uns supposent une cause, les autres en imaginent telle ou telle autre; les uns ne voient qu'une seule cause là où les autres en voient plusieurs, suivant le plus ou moins d'étendue de leur esprit , suivant l'état plus ou moins avancé de la science. La diversité des jugements moraux ne prouve pas plus contre l'universalité du principe moral que la diversité des jugements sur les causes ne prouve contre l'universalité du principe de causalité.

Cette distinction contient en elle la réponse à toutes les objections contre l'universalité et l'imr mutabilité du principe moral. Elle exjplique corn* ment tous les hommes, ayant la même idée de bien, ne jugent pas cependant de la même manière de ce qui est bien et de ce qui est mal ; elle explique comment les peuples sauvages et barbares, qui croient comme nous à une justice absolue, à des droits et à des devoirs, tombent, lorsqu'il s'agit d'en faire l'application, dans de déplorables erreura auxquelles ëohappent ki

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peuples dans un état plus avancé de civilisation. L'intérêt général, la compétition des devoirs entre eux, telles sont les deux grandes causes qui contribuent le plus à faire dévier les peuples de la justice dans leurs coutumes et dans leurs institutions. Cependant I quelque monstrueuses que puissent être ces institutions et ces coutumes* elles ne témoignent pas de l'absence du principe moral , mais plutôt de l'empire terrible des circonstances qui ont faussé dans l'esprit de ces peupies les applications les plus simples et les plus rigoureuses de l'idée du bien. Qu'on veuille bien remarquer qu'il ne s'agit nullement ici de prouver que tous les individus et toutes les sociétés en tous les temps et en tous les lieux se sont également conformés dans leur conduite à l'idée du bien absolu, mais que tous ont eu cette idée , que tous ont reconnu son autorité suprême. De même pour établir l'universalité de l'idée d'être infini, il n'a pas été besoin d'établir que sous le rapport religieux tous les peuples étaient égaux, mais seulement que l'idée de l'unité et de l'inOnité de Dieu n'avait manqué à aucun d'eux.

La distinction de ces deux éléments, dont se compose tout jugement moral, enferme non-seur lement la conciliation des diversités morales avec runiversalité et l'unité de l'idée de bien, mais

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encore la conciliation de rimmntabilité de la morale avec la perfectibilité. L'idée du bien absolu qui en est le fondement et le principe, voilà ce qu'il y a d'éternel et d'immuable dans la morale. L'étendue et le degré de justesse des applications de l'idée du bien en soi aux circonstances si variées et si complexes de la vie des individus et des sociétés, voilà ce que la morale contient de mobile et de progressif. A mesure que nous saisissons de nouveaux rapports entre les hommes et les choses, à mesure que les progrès de l'inteUigence augmentent^ l'idée du bien s'éclaire, ses applications se développent, se rectifient et s'étendent à des rapports plus nombreux, à des situations nouvelles. Sous ce point de vue, il y a une coïncidence parfaite entre les progrès moraux et les progrès intellectuels. A toutes les époques, il y a eu des personnes qui, mécontentes du temps présent^ ont singuUèrement répugné à admettre cette coïncidence du développement intellectuel et du développement moral. Elles n'ont pas cessé, elles ne cessent pas encore aujourd'hui de faire retentir une plainte longue et amère con* trela dépravation morale qui va s'augmentant avec le progrès des lumières. Elles ne tarissent pas à signaler les vices, les maux, les iniquités de toute nature qu'auraient engendrés dans notre époque les développements intellectuels dont nous

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sommes si fiers, et elles ne prennent pas garde qu'elles se réfutent elles-mêmes en faisant ressortir avec tant d'art, et le plus souvent avec tant de raison, tous les vices de la société actuelle. En efTet ce sentiment de justice qui nous découvre aujourd'hui des iniquités vieilles dans le monde^ et cependant autrefois inaperçues par nos pères, ne doit-il pas être plus vif et plus développé que jamais dans les consciences? Comment verrions-nous le mal que nos aïeux ne voyaient pas quoiqu'ils en fossent entourés, si Tidée du bien ne s'était éclairée et agrandie en nous avec les progrès de l'intelligence? Toutes les fois qu'au nom de la justice une époque proteste contre des lois, des coutumes qui pendant longtemps avaient paru légitimes, ou qui du moins n'avaient soulevé . aucune réclamation, on peut affirmer qu'à cette époque un grand progrès moral s'est accompli. Quiconque s'est rendu compte du fait moral et a considéré attentivement l'histoire des institutions et des mœurs, ne peut mettre en doute cet indissoluble accord des progrès moraux et des pr(^ès intellectuels.

Non-seulement l'idée d'un bien absolu est uni-

• verselle, mais elle est nécessaire, c'est-à-dire

obligatoire, car l'obligation n'est autre chose que

la nécessité en tant qu'elle s'applique à la vo-*-

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ionté. Il nous est impossible de concevoir le bien sans concevoir en même temps qu'il doit être accompli indépendamment de toutes les conséquences heureuses ou malheureuses qui peuvent résulter pour nous de son accromplissement. En vertu de noire liberlë, nous pouvons violer cette loi sans doute; mais au moment même où nous la violons nous sentons qu'elle nous oblige et que nous ne pouvons l'enfreindre sans crime.

L'idée du bien et l'idée d'obligation sont deux idées inséparables dans notre intelligence. Entre ce qui est juste et ce qui doit être fait, il y a pour nous identité. De là cette valeur pratique qui caractérise l'idée du bien et la distingue de toutes les autres idées de la raison qui n'ont qu'une valeur spéculative. Le caractère d'obligation propre à l'idée de bien correspond donc au caractère de nécessité, ou plutôt n'en est qu'une face nouvelle; nécessaire au regard de l'intelligence, l'idée de bien est obligatoire au regard de la volonté.

Après avoir ainsi établi et justifié les caractères d'universalité et de nécessité de l'idée du Wen, nous avons à rechercher enqueUes circonstances pour la première fois elle apparaît dans notre intelligence. Tant que nous ne sommes exclusivement placés sous l'empire de l'instinct, tant que nous ne sommes pas encore entrés en possession

de noufl^mêmes , nous n'avons nulle idée d'un bien à accomplir, c'est-à-dire nulle idée de justice. Pour que la notion de justice et d'obligation s'éveille en notre intelligence , il faut que nous soyons entrés en possession de nous-méme, il faut que nous soyons capables de prendre la direction de nos instincts. Mais aussitôt que nous avons la conscience de notre liberté, aussitôt se développe en nous l'idée d'une règle que nous sommes obligés de suivre dans l'exercice de cette liberté. Nulle action, soit ennous^ soit hors de nous, n'éveille en notre esprit l'idée de justice si elle n'est pas jugée par nous librement accomplie. 11 est nécessaire que nous nous connaissions nousmêmes et que nous connaissions les autres comme des êtres intelligents et libres, pour que sur nous-mêmes et sur les autres nous puissions porter un jugement moral. L'idée de justice est doncT contemporaine en nous de la conscience et de la manifestation de notre activité volontaire et libre. Il y a trois grands motifs d'action dans l'homme, le motif passionné, le motif de l'intérêt, le motif du devoir ou le motif moral. Selon M. Jouffroy, le motif moral apparaîtrait le dernier, il serait précédé par le motif de la passion et par le motif de l'intérêt. Mais le motif de l'intérêt suppose l'exercice de la liberté. Pour agir d'après les motifs de l'intérêt plus ou moins bien

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entendu, il faut déjà pouvoir résister à la passion, il faut déjà savoir se commander à soi-même.

Ainsi, si le motif moral apparaissait le dernier, rindividu serait déjà en possession de sa liberté, et ne serait pas encore en possession de la règle à laquelle sa liberté doit se conformer. Assurément il est difficile de vérifier par l'observation si le motif de l'intérêt précède ou ne précède pas le motif moral ; mais à priori ne répugne-t-il pas d'admettre qu'un seul instant un agent libre puisse ne pas être un agent moral , qu'un seul instant la liberté puisse exister sans sa règle, sans sa loi? Une telle supposition n'est-elle pas en contradiction avec Tordre du monde? Le motif de rintérét ne doit donc pas précéder le motif moral; et d'un autre côté le motif moral ne doit pas précéder le motif de l'intérêt ^ mais ils doivent être contemporains l'un de l'autre, puisque tous deux supposent l'exercice de la liberté, et puisqu'il est impossible de séparer la liberté de la loi qui doit la régler.

La manifestation et la conscience de 1 activité volontaire et libre , telle est donc l'indispensable condition de l'apparition de l'idée de justice; et aussitôt cette condition accomplie , l'idée d'une règle à suivre, d'un bien absolu à réaliser, suit immédiatement en notre intelligence.

Avant d'aborder la question de la nature du bien en soi, cherchons s*il n'est pas possible d'en préparer la solution en traduisant l'idée du bien en une autre idée plus claire et plus intelligible par elle-même.

Beaucoup de philosophes moralistes ou n'ont pas abordé cette question ou bien l'ont déclarée insoluble, et ont considéré l'idée du bien comme une idée indécomposable qu'aucune idée simple ne peut éclairer et définir. Mais puisque tous les hommes jugent ce qui est bien et ce qui est mal» ne fout-il pas qu'ils se fassent une certaine idée plus ou moins confuse de la nature du bien y à laquelle ils comparent intérieurement l'action qu'ils déclarent bonne ou mauvaise? Qu'on le remarque; non-seulement tout homme a l'idée claire de l'existence d'un bien absolu^ mais encore tout homme a l'idée confuse de la nature de ce bien absolu, sinon il lui serait impossible d'en faire aucune application. G'estcette idée confuse qu'il s'agit d'éclaircir. J'emprunte en partie au troisième volume du Cours de droit naturel de M. Joufifroy des considérations qui préparent la solution de la question ontologique de la nature du bien. Ces considérations se rattachent intimement à celles que j'ai présentées dans le chapitre

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précédent sur Tordre absolu des choses conçu par la raison.

S'il nous est impossible ne pas croire qu'il y ait un ordre absolu et immuable embrassant toutes choses^ il nous est également impossible de ne pas croire que chaque être a sa Gn dans l'univers. En effet ^ tous les êtres étant placés au sein d'un ordre universel, n'en résulte* t-il pas que tous concourent à cet ordre, tendent à cet ordre, et que, par conséquent, tous ont une fin qui est cet ordre même? Entre ce principe: tout dans l'univers est soumis à un ordre gêné* rai, et cet autre principe : tout être a une fin, il y a identité. La raison nous force donc de crœre à priori que tous les êtres sans exception ont une fin en rapport avec l'ordre universel des choses.

Cette connaissance à priori ne nous servirait à rien en morale s'il ne nous était possible de déterminer quelle est en particulier la fin de telle ou telle classe d'êtres et spécialement quelle est la fin de l'homme. Heureusement Tobservatioii nous donne les moyens de découvrir cette fin. Car s'il est certain à priori que chaque être doit avoir une fin, il n'est pas moins certain que cha-* que être doit avoir en lui les moyens d'atteindre

DB LA RAISOir mFBBflONNBLLB. 1(NI

cette fin; il n'est pas moins certain que sa nature doit être en proportion, en harmonie, en confort mité avec la fin qu'elle doit atteindre , sinon elle n'atteindrait pas cette fin , sinon ce serait le désordre et non pas l'ordre qui régnerait dans le monde. La fin d'un être doit donc évidemment se déduire de son organisation, de ses tendances, en un mot , de sa nature qui tombe sous notre observation. Ainsi, en vertu de la correspondance nécessaire qui doit exister entre la fin et la nature d'un être, par l'observation de sa nature, nous arrivons à la connaissance de sa fin.

Mais la fin de chaque être n'est pas une fin particulière, isolée, indépendante de toutes les autres ; elle est un élément, une partie intégrante de l'ordre universel ; car toutes ces fins particulières conspirent à Tharmonie générale, à l'ordre universel du monde. Toutes se tiennent donc, se relient les unes aux autres. Pour qu'il n'y eût pas solidarité entre elles, il faudrait que toutes ne fiissent pas placées au dedans de l'harmonie universelle, ce qu'il est impossible de comprendre. Cette vérité spéculative que chaque être a une fin, laquelle est un élément de l'ordre universel, se traduit immédiatement en une vérité pratique; car entre l'idée de fin et l'idée de bien, il y a une identité évidente. La supposition que

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la fin d'an être puisse ne pas être son bien, et son bien ne pas être sa fin, est contradictoire. Gomment un être, ayant été créé en vue d'un certain but, en vue d'une certaine fin, dont l'accomplissement est partie intégrante de l'ordre universel, serait-il obligé, pour atteindre cette fin, d'aller contre le bien, ou seulement de s'en détourner? Comment sa fin lui imposerait-^lle d'aller d'un côté et son devoir lui imposerait-il d'aller d'un côté opposé? 11 ne pourrait faire le bien qua la condition de troubler l'ordre, en allant contre sa fin; il ne pourrait aller à sa fin et accomplir sa destination qu'à la condition d'aller contre ce qui est bien, à la condition de violer son devoir. Ëvidenunent la raison ne peut s'arrêter un seul instant à une pareille pensée. Donc, entre ces deux idées Tidentité est réelle ; donc, partout à l'idée de bien on peut substituer l'idée plus précise et plus claire de fin ou de destination. Accomplir sa destination, telle est la loi de tout être, tel est le devoir de l'être intelligent et libre. Mais la fin de chaque être étant un élément de la fin générale des choses, laquelle doit être aussi identique au bien général, au bien absolu, il en résulte que la fin de chaque être participe du bien absolu, ce qui lui donne un caractère sa* cré. Ainsi, quiconque s'oppose à l'accomplissement de la fin des autres, quiconque s'oppose à

DB LA BAISON IMPEE80NNELLB . 165

raccomplissement de notre fin , s'insurge par là même coDb*e Tordre immuable du monde, contre le bien absolu, contre Dieu même. Si donc on nous demande qu'est-ce que le bien, qu'est-ce que la justice, qu'est-ce que le devoir? nous pou- Yons répondre à cette question autrement que par des cercles vicieux et de vaines tautologies, en définissant le bien de chaque être par l'accomplissement de sa fin, et notre bien en particulier par l'accomplissement de la iin qui nous est propre, par la conformité de notre volonté avec l'ordre.

Mais cette fin que nous devons accomplir, com^ ment peut«elle être déterminée? Elle échappe, il est vrai, à notre observation directe; mais elle se déduit de notre nature, qui tombe sous l'observation. C'est de l'ensemble, des tendances et des facultés de Thounne que résulte la fin à laquelle il a été destiné et à laquelle il doit tendre. Nous savons tous, sans tous nous en rendre également compte, que nous avons dans cette vie une destination à remplir, qu'il y a des actions conformes et des actions qui ne sont pas conformes à cette destination, que les unes sont bonnes, que les autres sont mauvaises. Les autres hommes ont aussi une destination qu'il est de notre devoir de respecter, et d'aider même en certaines circon-

Stances, parce qu'il est de leur devoir d'accom^ plir leur un, comme il est de notre devoir d'accomplir la nôtre, parce que cette fin^ comme la nôtre, concourt à Tordre général. Tel est le principe duquel se concluent à la fois la morale personnelle et la morale sociale, tous les droits et tous les devoirs. Est-il convenable qu'un être de ma nature, qu'un être tel que je suis &it, avec mes tendances, avec mes facultés, agisse de telle &çon en telle circonstance ? Est-il convenable, par exemple, que moi, être doué de sensibilité, de volonté et de raison, je laisse prédominer la sensibilité sur la raison, je laisse étouffer ma liberté par les passions 7 Telle est la question générale à laquelle peuvent se ramener, sans exception, toutes les questions que nous nous posons sur ce qui est bien ou sur ce qui est mal.

Ainsi l'idée du bien et du juste se traduit exactement en ridée plus claire d'une fin qu'il faut travailler à atteindre, et l'idée d'un ordre auquel il faut se conformer. Le bien, c'est Tordre, et le mal, c'est le désordre. Quand nous faisons le mal, nous avons conscience que nous nous plaçons en dehors de l'ordre, que nous nous révoltons contre l'ordre; quand, au contraire, nous faisons le bien, nous avons la conscience d'être en harmonie avec l'ordre universel ; de là les sentiments

pénibles qui suivent en nous l'accomplissement du mal ; de là les sentiments si pleins de douceur qui suivent en nous l'accomplissement du bien.

Mais en prouvant que l'idée du bien est identique avec ridée de Tordre, nous n'avons pas encore atteint notre but; nous n'avons pas encore résolu le problème ontologique de la détermination de la nature du bien en soi, et de son rapport avec Fétre infîni. Nous n'avons fait encore qu'en préparer la solution en posant la question d'une manière plus nette et plus précise. Il nous reste maintenant à rechercher quelle est la substance de cet ordre, qui est la loi commune de tous les êtres, de cet ordre auquel tous les êtres intelligents et libres sont obligés de concourir.

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