CHAPITRE PREMIER
Diyision de toutes les connaissances humaines en deux grandes classes, selon qu'elles se rapportent au fini ou à Tinfini. — De l'existence de Fidée d'infini au sein de l'intelligence humaine. — L'idée de l'infini est claire, elle est positi?e.— Différence de l'idée de l'infini et de l'idée de l'indéfini. — Dans l'ordre de la connaissance ndée du fini précède l'idée de l'infini, et dans l'ordre de la réalité c'est l'infini qui précède le fini. — Corrélation nécessaire de l'idée du fini et de l'idée de l'infini. — Il n'y a pas de contradicti<ii| entre l'expérience qui nous atteste le fini et la raison qui nous atteste l'infini. ~ L'idée de Tinfini se conçoit mieux que l'idée du fini.
Toutes les connaissances humaines sans exception peuvent se diviser en deux grandes classes séparées par des caractères profondément distincts. Les unes sont absolues parce qu'elles ont pour objet quelque chose qui existe sans cotfdi-
tion, sans restriction, sans limite; les autres sont variables et continj^entes parce qu'elles ont un objet qui n'existe que sous certaines conditious et dans certaines limites. Or, ce qui existe sans condition, sans restriction, sans limite, c'est Tinfini; ce qui n existe qu'avec des conditions, des restrictions et des limites, c'est le iini. Le fini et rinfiiii, telles sont les deux idées auxquelles se ramènent toutes les autres, tels sont les deux seuls objets de rintelligence humaine placée entre les êtres finis et contingents dont elle fait partie et rôtre absolu et infini avec qui elle participe nécessairement. Toutes nos idées se rapportent à lune ou à Tautre de ces deux idées fondamenUdes, toutes ne sont et ne peuvent 6tre que des modifications de Tune ou de Tautre, que l'expression des points de vue divers sous lesquels nous considérons rinlini et le fini. Par les diverses facultés personnelles dont nous sommes doués , par la perception, la mémoire, Tabstraction, la généralisation, l'induction, le raisonnement, par notre activité intellectuelle, nous atteignons on -différentes mani(»res ce qui est fini, particulier, contingent, tandis que parla raison nous atteignons et c()ntem{)l(ms sous ses dilTérciitcs faces l'absolu, le nécessaire , l'infini. De même que toutes les idées qui sont le produit de nos facultés personnelles et de notre activité intellectuelle se rédui-
sent toutes à l'idée diversement envisagée et modifiée du fini, de même toutes les idées qui dérivent de la raison se réduisent toutes à l'idée de Tin fini, et se rapportent toutes à un même objet, à l'inBni dont elles expriment les divers points de vue, les attributs essentiels. Je déduis la raison : la faculté par laquelle nous entrons en rapport avec ce qui existe sans condition et saps limite, la faculté par laquelle nous apercevons l'infini. Toute connaissance dont l'objet porte le caractère de l'absolu vient de la raison, et toute connaissance qui n'a pas ces caractères vient des sens, de l'expérience, de la réflexion; voilà le critérium à l'aide duquel il est facile de distinguer ce qui appartient à la raison de ce qui ne lui appartient pas. Je me borne maintenant à cette définition de la raison , je ne dis rien encore de sa nature et de ses caractères. Je veux d'abord démontrer que toutes les idées de la raison se ramènent à une seule idée, l'idée de l'infini , et se rapportent à un seul objet, l'être infini ; et je m'appuierai ensuite sur cette démonstration pour déterminer d'une manière plus précise la nature et l'essence même de la raison.
De cesdeux idées fondamentalesdel'intelligence humaine, j'en laisse une de côté, celle du fini, pour ne considérer que cette autre face de l'in-
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telligence qui regarde Tinfini. Mais la considération de la réalité de l'inûni ne me fera pas méconnaître ce qu'il y a de réalité dans l'idée du fini. A nier la réalité de l'une ou de Fautrede ces deux idées, il y a pour la philosophie un égal danger. La philosophie qui méconnaît la réalité du fini va se perdre dans l'absolu, où elle précipite et anéantit toutes les existences individuelles comme dans un gouffre dévorant. La philosophie qui nie l'infini aboutit à des conséquences d'une autre nature, mais non moins redoutables. L'homme à son point de vue n'est plus qu'un être isolé dont il est impossible de saisir le lien soit avec Dieu, soit même avec la nature ; elle ne peut atteindre Dieu par aucun procédé légitime de l'esprit, puisque Dieu est Têtre infini ; elle est réduite à le nier où à tomber en contradiction avec elle-même. Averti de ces deuxécueils par l'expérience de l'histoire, je serai attentif à éviter l'un ou l'autre. D'un côté, je n'absorberai pas le fini au sein de l'inlini, et de l'autre je ne perdrai pas de vue la relation qui nécessairement unit le fini à l'infini . J'ai trop le sentiment de la personnalité humaine pour consentira l'absorber au sein de l'infini, j'ai trop le sentiment de l'infinité de Dieu pour le reléguer hors de la conscience de l'homme et du monde.
L'idée de l'infini étant, selon nous, l'idée fon-
damentale, l'idée unique de la raison , c'est elle qu'il feut considérer d'abord soit en elle-même, soit en son objets pour montrer ensuite comment s'y ramènent toutes les autres idées marquées du caractère de l'absolu.
On ne saurait mettre en doute l'existence de ridée d'inBniy c'est-à-dire de quelque chose qui existe sans restriction , sans limite , au sein de notre intelligence. Quel homme n'a pas l'idée d'un temps , d'un espace sans bornes , d'un être qui existe nécessairement, qui se suffit à lui-même? Quel homme n'a pas l'idée de ce qui ne passe pas en opposition à ce qui passe , de ce qui est illimité en opposition à ce qui a des limites 7 Mais, selon certains philosophes, cette idée est tellement confuse qu'il est impossible d'en rien déduire , c'est une idée purement négative, elle n'a de réalité et de valeur qu'autant qu'on lui fait signifier l'indéfini, dont la notion nous est donnée par l'expérience et non par la raison. 11 est facile de mettre en évidence la fausseté de ces diverses assertions.
L^idée de l'infini est-elle une idée tellement confuse qu'on ne puisse raisonner sur elle, qu'on ne puisse en tirer aucune déduction légitime? Il est vrai que notre intelligence ne saurait épuiser
ridée de l'infini > c est-à-dire comprendre l'inûni, le connaître autant qu'il est intelligible. Mais si nous ne comprenons pas de l'infini tout ce qui peut en être compris , nous concevons parfaitement l'exisleiice même de l'infini. La perception, la connaissance que nous avons de Tinfini est bornée, sans doute ; mais nous compreaons clairement que l'objet de cette connaissance n'a pas et ne peut avoir de bornes. C'est ainsi que nous concevons parfaitement que le temps et l'espace n'ont pas de bornes, que Dieu ne peut ni commencer ni finir, qu'il ne peut être limité dans ses perfections. En ce sens , l'idée de l'infini n'est point une idée obscure et confuse, mais au contraire une idée fort claire et fort nette. Nous raisonnons sur rinfinii sur son essence, sur ses attributSi nous en affirmons sans hésiter tout ce qui lui convient , et nous en nions tout ce qui ne lui convient pas , nous en excluons toutes les propriétés des figures, des nombres, des quantités finies. Comment pourrions-nous raisonner ainsi sur l'infini si notre intelligence n'en avait une conception nette et claire ?
L'idée de l'infini est encore bien moins une idée purement négative. Qui dit borne, dit une négation pure et simple; l'idée du fini n'étant autre que l'idée de borne et de limite , l'idée du fini
contient toujours en conséquence une négation ; mais ridée derinfini qui nie cette négation affirme donc quelque chose de très-positif; elle est la négation absolue de toute négation , et par conséquent l'expression la plus positive qu'on puisse concevoir, Taffirmation suprême, Taffirmation de la réalité par excellence. La composition qui donne au terme d'infini l'apparence d'un terme négatif prouve seulement que notre intelligence va du fini à l'infini. Le fini nous est donné d'abord, et c'est à propos du fini que nous concevons l'infini; voilà pourquoi, sans doute, le fini qui est le premier terme, le point de départ de la pensée, a un caractère positif dans la langue, tandis que le second est composé avec la négation du premier. Mais en réalité le terme de fini est essentiellement négatif, tandis que le terme d'infini est seul essentiellement positif.
D existe donc une idée positive, une idée claire de l'infini dans notre intelligence ; mais cette idée, comme les philosophes sensualistes l'ont soutenu , ne serait-elle autre chose que l'idée de l'indéfini et en conséquence un produit de Texpérience aidée de l'imagination? En niant toutes les bornes , ce que notre esprit conçoit est tellement précis, qu'il est impossible de lui donner le change. Présentez-lui une chose finie aussi re-
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culée en ses limites, aussi prodigieuse en sa grandeur qu'il vous plaira ; faites en sorte qu a force de surpasser toute limite sensible, elle devienne comme infinie à notre imagination^ elle demeurera toujours finie à notre raison. J*en conçois toujours la borne alors même que je ne puis me la représenter , que je ne puis l'imaginer. Je ne puis marquer où est cette borne, mais je sais clairement qu'elle existe; et loin que cette chose indéfinie se confonde à mes yeux avec l'infini , je conçois qu'entre elle et lui la distance est infinie. L'indéfini est ce dont l'imagination ne peut se représenter la borne, quoique la raison conçoive cette borne; l'infini, c'est ce que la raison conçoit nettement comme ce qui n a pas , comme ce qui ne peut avoir de bornes d'une manière absolue. En vain essayerez-vous d'atteindre l'infini en poussant l'indéfini aussi loin qu'il sera possible à votre imagination, en vain pour arriver à l'être infini , au temps infini , à l'espace infini, additionnerez-vous indéfiniment les êtres finis, les durées, les étendues limitées; lorsque vous aurez poussé votre addition aussi loin qu'il vous sera possible, lorsqu'à ce travail votre imagination se sera épuisée, vous n'aurez encore rien fait, vous n'aurez, comme dit Pascal, enfanté que des atomes au prix de la réalité des choses, et le dernier terme auquel, après tant
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d'efforls , vous serez arrivé, sera tout aussi éloigné du but que le point de départ; car, entre ce qui est in6ni et ce qui est flni , la distance demeure toujours la même, elle demeure toujours iuQnie.
Ce n'est pas par la négation successive de toutes les déterminations, de toutes les restrictions, de toutes les bornes, que nous arrivons à concevoir TinGni; ce n'est pas , par exemple, en reculant sans cesse les limites de l'espace , sans cependant pouvoir jamais en trouver le terme , que l'esprit découvre l'infinité de l'espace. Comment, en effet , de ce que notre esprit ne trouve pas ce terme, pourrait-il conclure avec certitude que ce terme n'existe pas? Nous voyons clairement que l'espace est infini ; qu'y prendrait-on le lieu de cent mille mondes , et encore cent mille fois davantage, il serait toujours inépuisable; nous le voyons et nous ne pouvons en douter; mais ce n'est pas par là que nous découvrons qu'il est infini. C'est au contraire parce que nous le voyons infini que nous savons certainement que, malgré tous les efforts de notre imagination, nous ne pourrons jamais réussir à l'épuiser.
Donc, il est de toute impossibilité d'arriver à la notion de l'infini par voie d'addition successive»
OU de construction, ou de généralisation. La notion de l'infini ne se forme pas au sein de notre esprit de pièces et de morceaux ; mais elle nous est donnée tout d'abord et tout entière au sein d'une [révélation immédiate, qui se l'ait à notre esprit au moment même oii nous entrons en possession de la notion du fini. Entre les idées du fini et de l'infini, il y a une connexion nécessaire ; elles se suivent immédiatement en notre intelligence; mais quelle que soit la rapidité avec laquelle la première évoque la seconde , il y a un ordre dans leur apparition en notre esprit, et c'est l'idée du fini qui précède. Avant de concevoir Tinfini, il faut que nous soyons préalablement entrés en conscience de notre être fini. Avant de nous élever à la notion de ce qui n'est pas nous, il faut que d'abord nous ayons pris possession de nousmêmes. La conscience de nous-même, de notre être limité et imparfait, tel est le point d appui nécessaire duquel la pensée s'élance vers l'absolu, vers l'infini. Il n'en est pas seulement ainsi de l'idée même de l'infini , mais de toutes les idées absolues qui s'y ramènent. Toutes également ne s'élèvent en notre esprit qu'à la suite d'un fait particulier et contingent. Ainsi c'est la notion d'une étendue limitée d'un corps qui est l'antécédent nécessaire de la notion d'un espace infini ; ainsi c'est la notion d'une durée limitée qui est
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l'antécédent de la notion du temps infini ; c'est la notion de la cause et de la substance finie que nous sommes, qui est rantécédcnt de la notion de substance et de cause infinie ; mais la notion du fini étant une fois donnée sous une forme on sous une autre, à l'instant même nous concevons l'infini. Dans l'ordre absolu, dans Tordre de la réalité, il n'en est pas ainsi, l'infini précède le fini ; il en est le principe ^t le fondement ; c'est de lui que le fini tient ce qu'il possède de causalité et de substantialité ; mais Tordre de la connaissance n'est pas le même que celui de la réalité, il est inverse, comme je viens de Téiablir. Pour me servir d'une expression consacrée par M. Cousin, Tinfini est l'antécédent lo^^ique du fini, c està-dire que dans Tordre absolu le fini suppose Tinfini, et n'existe que par lui ; mais le fini, à son tour, est l'antécédent chronologique de Tiniini, c'est-à-dire, dans Tordre de la connaissance, la notion du fini précède la notion de Tinfini. Dans chacune des notions de la raison nous verrons aind, sous une forme ou sous une autre, le fini, le contingent, être Tantécédent chronologique de Tinfini, de Tabsolu, tandis qu'à son tour Tinfini et Tabsolu est l'antécédent logique du fini et du contingent. De tout ceci résulte évidemment la corrélation nécessaire du fini et de Tinfini dans le rapport du fini à Tinfini. Fénélon, dans le pas-
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sage suivant, fait parfaitement comprendre la nécessité de cette corrélation.
(( Qui dit un honune malade, dit un honune qoi n'a pas la santé ; qui dit un homme Êuble, dit un honune qui n'a pas de force. On ne conçoit la maladie qui est la privation de la santé qu'en se représentant la santé même comme un bien réel dont cet homme est privé ; on ne conçoit la faiblesse qu'en se représentant la force comme un avantage réel que cet honune n'a pas. On ne conçoit les ténèbres, qui ne sont rien de positif, qu'en niant et par conséquent en concevant^ la lumière du jour, qui est très-réelle et très-positive. Tout de même on ne conçoit le fini qu'en lui attribuant une borne, qui est une pure négation d'une plus grande étendue. Le fini n'est donc que la privation de l'infini. Or, on ne pourrait jamais se représenter la privation de l'infini si on ne concevait l'infini même; connue on ne pourrait concevoir la maladie si l'on ne concevait la santé, dont elle n'est que la privation. » {Traité de Tea^ tence de Diea^ chap. 51.)
Le fini est une privation, une restriction de l'infini; comment donc serait-il possible de l'apercevoir sans concevoir au même temps l'infini luimême? Prenons-y garde ; rentrons au fond de
notre pensée^ et nous recounattrons qu'en effet ridée de l'absolu, de l'inGni, est constamment présente à notre esprit, en opposition avec l'idée du fini et du contingent; nous reconnaîtrons qu'elle est, pour ainsi dire, le fond même de notre intelligence, et que sur ce fond invariable et immobile se passent et se dessinent toutes les scènes mobiles et changeantes de Ja vie intellectuelle et morale. Aussi M. Cousin a-t-il dit avec une vérité profonde, dans la première préface de ses Fragments philosophiques :
(( Toute proposition humaine renferme Dieu ; tout homme qui parle parle de Dieu , et toute parole est un acte de foi et un hymne. L'athéisme est une formule vide, une négation sans réalité, une abstraction de Fesprit, qui se détruit ellemême en s affirmant, car toute affirmation, mtme négative, est un jugement qui renferme l'idée de l'être, et par conséquent Dieu tout entier. Ceci n'est point un vaine poésie, mais la rigoureuse expression d'une incontestable vérité. L'idée de Finfini étant au fond de toutes nos pensées, l'idée de Dieu s'y trouve ; car, comme il sera clairement établi dans le chapitre suivant, qu'est-ce que l'idée de Finfini^ sinon la vue de Dieu même ? Donc, qu'il le sache ou qu'il Fignore, quiconque pense, pense Dieu, et chaque pensée, et chaque parole
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est en effet un acte de foi, un hymne à ce qui ne passe pas, à ce qui est sans bornes et sans conditions, c'est-à-dire à l'infini , c'est-à-dire à Dieu lui-même. »
Il est des esprits qui ne peuvent se faire à un pareil langage, qui s'obstinent à y Voir les symptômes d'une métaphysique creuse et mystique.
Ne prêtant aucune attention aux notions de la raison, et absorbés tout entiers par le spectacle de celte multiplicité, de cette variété que les sens et l'expérience nous montrent, jamais ils n'ont su pénétrer par la pensée jusqu'à la réalité absolue ; sans cesse, et sur mille tons divers, ils invoquent centime le témoignage de la raison le témoignage de l'expérience. A ceux qui leur parlent d'unité, d'absolu, d'infini, sans cesse ils opposent la multiplicité, la variété, la contingence, que l'observation nous découvre en nous-mêmes et hors de nous.
Cependant cette prétendue contradiction dont ils font tant de bruit n a au fond rien de réel ; il n'y a pas contradiction entre cette diversité que nous atteste l'expérience et cette unité que nous atteste la raison. Sans doute les sens et Texpérience ne nous montrent que des choses finies, variées, contingentes; mais dans cette variété qu'ils nous montrent^ rien n'est contradictoire
avec l'idée de l'unité et de Tinfini. Car si l'expérience nous montre ces choses distinctes les unes des autres , elle ne nous les montre pas séparées de l'ensemble des êtres. Cherchez s'il est un seul objet que l'expérience nous montre absolument séparé et isolé des autres , s'il est un seul phénomène qui n'ait des relations avec d'autres phénomènes , avec d'autres êtres , et même directement ou indirectement avec tous les phénomènes et tous les êtres de l'univers. La plante n'est-elle pas dans une connexion nécessaire avec le sol où elle pousse et avec l'air dont elle sassimile et décompose les éléments? L'animal na-t-il pas des relations encore plus multipliées et plus étendues avec les divers ordres d'existence dont le monde se compose? Enfin le minéral lui-même , l'être inanimé, celui qui de tous semble le plus isolé, le plus séparé, ne subsiste- 1- il pas uniquement par l'action des lois générales d attraciion, de pesanteur, de mouvement, qui le relientà l'univers physique tout entier? On peut, sans courir aucun risque, porter à Texpérience le déli de trouver un seul être qui ne soutienne des relations nécessaires avec l'ensemble des êtres, un être qui constitue une diversité essentielle, une unité absolument séparée de toutes les autres existences. Si l'expérience ne peut nous montrer des êtres complètement isolés , des êtres corn-
plétement placés en dehors les uns des autres, n'en résulte-t-il pas qu'entre cette diversité qu'elle nous montre et Fétre infini , Funité absolue que la raison conçoit, il n'y a pas contradiction? Sans doute l'expérience ne nous donne pas ce que nous donne la raison; mais elle ne nous donne rien qui aille contre la raison , et c'est là ce qui nous importe. G*est donc à tort qu'on prétend opposer le témoignage de l'expérience à celui de la raison. Toutes choses se tiennent, toutes les existences sont enchaînées les unes aux autres ; voilà ce que l'expérience nous enseigne. Il y a une unité absolue , il y a un être infini ; voilà ce que la raison nous force impérieusement de croire.
Non-seulement ces deux témoignages ne se contredisent pas , mais ils s'accordent parfaitement Fun avec l'autre.
S'il est certains esprits qui répugnent à toutes les considérations dont Finfini est Fobjet, il en est d'autres moins superficiels, plus disposés aux spéculations métaphysiques , qui y entrent avec facilité. Non-seulement ces esprits n'ont pas de répugnance à accepter ou plutôt à reconnaître en eux l'idée de l'infini, à la suivre dans sa portée et dans ses conséquences, mais encore ils ont bien moins de peine à la concevoir qu'à concevoir l'idée du fini. Quiconque y pense sérieusement se
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rend mieux compte de rexigtence deriiiRni que de l'existence du fini. A concevoir l'infini, il n'y a pour la raison aucune difficulté. Il n'en est pas de même de l'idée du fini : pour celui qui veut l'approfondir elle soulève de graves et difficiles problèmes, elle tourmente incessamment la raison, qui ne l'accepte qu'avec une sorte d'hésitation et d'embarras, parce qu'elle aperçoit en elle le principe de contradictions dont au premier abord la conciliation lui échappe , tandis qu'au contraire elle se repose paisiblement au sein de l'idée de ce qui existe par soi-même, de ce qui ne passe pas, de ce qui n'a pas de bornes, de ce qui n'est pas soumis à des conditions, de ce qui ne souffre aucune espèce de restriction, en un mot de l'idée de l'infini. Aussi le grand problème de toute métaphysique un peu profonde a-t-il toujours porté sur l'existence du fini et non sur l'existence de l'infini. La métaphysique démontre sans effort l'existence d'un premier être existant par luimême, d'un être infini ; mais l'existence de cet être infini étant posée, elle a de la peine à concevoir et déterminer l'existence des êtres finis dans leur rapport avec l'être infini. Comment, en dehors de l'être infini, quelque chose peutil exister qui ne soit pas lui? comment l'homme en particulier pourra- t-il être conçu en tant qu'être indépendant et libre ^ en tant que doué
d'une certaine substantialité et d'une certaine causalité propre? Quel peut être le rapport des êtres finis en général et de l'homme en parti* culier avec cet être infini? Sera-t-il en rapport d'émanation, ou de participation substantielle, ou de création continue? De quelle manière le concevoir pour ne pas compromettre l'existence des êtres finis, pour ne pas rendre incompréhensible et contradictoire le fait de notre causalité et de notre substantialité? Gomment Têtre infini a-t-il pu conférer ou déléguer une partie de son essence à des êtres séparés ou même distincts de lui? Gomment, si tout dérive de son essence et de sa causalité, pourra-t-il exister quelque chose qui n'en soit pas une simple manifestation, quelque chose qui possède réellement de la personnalité et de la liberté? Voilà, je le répète, le difficile problème qui, en tout temps, a attiré vers lui les méditations et tourmenté le génie de tous les grands métaphy^ siciens.
Si je parle ainsi, ce n'est pas assurément que je veuille faire le sacrifice métaphysique du fini à l'infini ; j'ai voulu seulement montrer combien il serait facile de récriminer contre ceux qui nient systématiquement l'infini , sous le prétexte qu'il est incompréhensible. Non-seulement l'idée de
l'infini n'est pas de sa nature une idée incompréhensible et négative, mais elle est beaucoup plus claire que l'idée du fini , mais elle est la seule idée^ positive, parce que, seule entre toutes les idées ^ elle n'admet en elle aucune restriction, aucune condition^ aucune négation. Ainsi, en dépit de tous les arguments des sensualistes et des sceptiques pour la mettre en doute , la réalité de l'existence de l'idée de l'infini dans notre intelligence est incontestable. Cette réalité deviendra plus évidente encore à mesure que j'avancerai dans la discussion successive des questions psychologiques et ontologiques relatives aux diverses idées de la raison, qui toutes ne sont que des points de vue différents de l'idée d'infini. Mais il ne suffît pas d'avoir établi la réalité de cette idée au sein de l'intelligence, il faut la suivre dans toute sa portée ontologique, il faut nous élever jusqu'à la contemplation de son objet et en déterminer la nature.
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