Théorie de la royauté, d'après la doctrine de Milton /
Tout le monde fait que Milton eft un des plus beaux génies qu’ait produics la Grande-Bretagne ; mais il n’eft gueres connu parmi nous que comme poëte.
Ce n’eft cependant pas à fes œuvres poétiques qu’il dut, de fon vivant , la réputation de grand écrivain. Il étoit mort depuis longtemps , lorsqu’on s’avisa de le placer a côté d’Homere ; & (oit que cette apothéose ait été un a&e d’exagération ou de juftice , il me femble que Milton, poëte, ne doit pas nous faire entièrement oublier Milton , prosateur.
Il eft vrai qu’il ne nous a. biffé que des éc;ks polémiques ; & comme , disoit la Bruyere , « ces fortes d’ouvrages , n quand les conteftations qui leur ont » donné lieu , n’exiftent plus , font ordijj nairement regardés comme des aimait
n nachs de l’autre année » ; cette critique peut être vraie, lorsqu’il ne s’agit que de pure controverse. Mais Milton a traité des queftions trop importantes , pour qu’on puiflfe lui appliquer une pareille observation. Il a écrit fur le divorce , fur la liberté de la preffe , fur les droits respeétîfs des peuples & des rois. Ce ne font pas là des matières dont l’intérêt foit limité. Les discuffions qu’elles entraînent , conviennent à tous les temps & à tous les pays. Il eft toujours effentiel de connoître l’opinion d’un grand homme, fur des objets qui, de jour en jour , captivent davantage notre attention , & méritent enfin de l’occuper toute entière.
J’ai donc cru rendre un vrai fervice en m^impofant la tâche pénible de fouiller dans les dissertations polémiques de Milton , pour en extraire les principes politiques noyés dans le détail des circonftances, & dans l’érudition verbeuse de fon temps. Je me fuis attaché fur-tout à fa fameuse défense du peuple Anglais, que Toland , auteur de la vie de Milton , appelle Mafler-piece , la pièce maîtrejje ; & quoique la plupart des principes qu’elle
contient, foient maintenant avoués & reconnus , il falloit , du temps de Milton , un génie bien extraordinaire pour les appercevoir & pour les développer comme il l’a fait.
Cet homme célébré naquit à Londres en 1608. Il dit lui-même dans un de fes ouvrages , qu’il eft né de parens honnêtes , generc homjlo \ mais presque tous nos faiseurs de di&ionnaires l’ont gratifié de gentilhomme , croyant fans douce que ce titre pourroit ajouter quelque chofe a fa gloire ; ou trompés par le mot gentleman , qui en anglais ne lignifie rien moins que gentilhomme.
Milton doit être mis au nombre des génies les plus précoces. Dès fa plus tendre jeuneffe , il fit des vers en anglais & en latin, qu’on lut avec admiration, difent les contemporains. L’étude fut pour lui la première de toutes les paffions. A l’âge de douze ans , fi nous en croyons fon hiftorien , il ÿ consacroit des nuits entières ; & la foibleffe de la vue , née de fréquens maux de tête , ne pouvoienc l’arracher h fes livres chéris. Bientôt il fentit le besoin de voyager ,* il parcourut la France & l’itajie 9 ôc fe familiarisa fi
bien avec !a langue italienne , qull fut fur le point d’en donner une grammaire. Il fe proposoic de palier en Sicile & en Grece , lorsqu’il apprit que le feu des guerres civiles venoit de s'allumer dans fa patrie, & que fes concitoyens prenoient les armes pour le maintien de leur liberté.
Dans une circonftance suffi critique , fon absence lui parut une véritable désertion : il revint donc en Angleterre au moment où Charles Ier. vencit de tenter infructueusement une fécondé expédition contre l’Ecoffe. Cependant notre philosophe n’entra dans aucune faétion.
II crut fervir fa patrie plus utilement , en l'éclairant. On s’occupoit déjà de la réforme du clergé. Milton fentit que fes premiers coups dévoient être dirigés contre l’autorité des prêtres ; il composa deux ouvrages fur les moyens de réformer l'église Anglicane ; & lorsqu’il vit fon pays en poffeffion de la liberté religieuse , il crut qu’il étoic temps de réclamer la liberté domeftique & la liberté civile. C’eft dans cette vue qu’il composa fon traité du divorce , & fon ouvrage fur la liberté de la prefle»
On voit dans cette marche un génie méditatif, qui s’eft fait un plan profondément réfléchi, & qui le fuit avec une constance & une fagefTe peu communes. Ce n’eft donc pas , comme le prétendent quelques écrivains , pour avoir été quitté par fa femme , & pour être devenu amoureux d’une autre , que Milton se détermina à écrire furie divorce. N’eft-i! pas rifible de voir l’envie prêter fes petites vues aux hommes d’un mérite fupérieur , afin , s’il eff poffible , de les rabaiffer à (on niveau ? Mais c’eft là fans douce le moindre de fes crimes. Cette manie de pénétrer les intentions d’un auteur , a presque toujours été la fource des imputations les plus odieuses.
Bayle a longuement raconté les prétendues causes du divorce de Milton , & les motifs de fa réconciliation avec fa femme: car il fe réunit à elle , & Bon ajoute que cette feene touchante ne fut pas perdue pour le génie poétique de Milton.
La tradition veut qu’il Bait décrite dans fon poëme du paradis perdu , en peignant une querelle entre Adam & Eve , Milton ne feroit pas le premier poëce à qui des feenes domeftiques autoienr
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fourni des fituations d’autant plus inté*» reliantes , qu’elles étoient fondées fur la nature. On fait quel’Ariofte tira le même parti d’une mercuriale qu'il reçut un jour de fon pere.
Mais pour revenir à notre auteur , il paroît que fa réconciliation avec fa femme ne le fit pas changer d’opinion fur le divorce , puisqu'il dédia au parlement d’Angleterre, la fécondé édition de l’ouvrage qu’il avoir compofé fur cette matière : preuve allez évidente qu’il n’étoic pas uniquement le fruit d’une querelle de ménage, & que l'intérêt de l’inftruction de fon pays , y étoit fans doute entré pour quelque chose.
L'ouvrage de Milton fur le divorce ; parut a Londres en 1644. II renferme trois traités ; le premier , fous le titre de Doctrine & Difcipline du divorce ; le fécond, fous celui de Tetrachordon\ & le troifieme eft intitulé Colajlerion . Il le dédia , comme nous l’avons déjà dit, au parlement & aux théologiens d’Angleterre : il fit entendre à la légiflature ; qu’étant occupée de la réforme générale du royaume, elle ne pouvoit fe dispenser de prendre en confidération la
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liberté domeftique , & que ce ferait en vain qu’on fe vanteroic d’être libre , tant qu’on fe trouveroit dans l’impoffibilité de rompre les chaînes matrimoniales.
« Le mariage, dit-il, n’eft-il pas vifiblement inftitué pour la conloîation & pour le plaifir de l’homme? D’où vient donc que par de faufles interprétations des paffages de l’écriture que Moyse a fur-tout dirigés contre ceux qui abusoienc de la loi du divorce ; d’où vient, dis-je, qu’on eft parvenu à transformer le bonheur conjugal en un malheur habituel , ou du moins en une captivité dotneftique, fans qu’il reffe aucun espoir de s’en affranchir ? Faut-il que la fuperftition ne nous laiffe d’autre alternative qu’une liberté fauvage ou une fervitude éternelle ! En inftituant l’union conjugale, Dieu luimême ne nous a-t-il pas dit quel en étoït le but? n’a-t-il pas déclaré pofitivement, que c’étoit afin de donner k l’homme une compagne qui pût le réjouir , le consoler dans fes disgrâces , & l’arracher aux ennemis d’une vie folitaire » ?
a II n’a parlé qu’après de la génération. Loin d’en faire le premier motif de i’union de l’homme avec la femme , il ne