CHAPITRE’ X
J e desirerois , Saumaize , que vous eussiez supprimé cette partie de votre ouvrage qui est relative aux crimes de Charles. Maintenant que cet infortuné a subi son sort, je crains de lui paroître trop sévere. Mais puisqu’il vous a plu de vous étendre à cet égard , de de traiter ce sujet avec une merveilleuse confiance , il faut bien que je vous fasse appercevôir de l’imprudence qui vous a fait réserver pour la fin de votre écrit , ce que votre cause avoit de plus désespéré ; je veux dire l'examen des crimes de Charles. Lorsque j’en aurai prouvé l’existence de l’énormité , ils ne pourront que rendre sa mémoire
So
odieuse à tous les gens de bien , 8c terminer ce débat polémique par mie juste indignation contre vous.
Cette discussion peut être divisée , dites vous , en deux parties ; lune relative à la vie privée 7 & l autre aux délits que Charles a pu commettre comme roi . Je me tairai volontiers sur ses débauches de tout genre. Eh ! que nous importeroit la vie privée de Charles, s’il n’eût été qu’un simple particulier ? Cependant puisqu’il étoit roi, sa vie étoit publique, il devoit l’exemple des mœurs. Tout le temps qu’il empîoyoit à la dissipation, aux divertissemens, ( & il y consacroit presque toutes ses heures,) étoit un vol fait à l’état qu’il s’étoit chargé de gouverner II prodiguoit à des extravagances , à des profusions domestiques des sommes considérables, qui ne lui appartenoient point, puisqu’elles faisoient partie du revenu public de la nation : par cette conduite , il devint d’abord un mauvais roi. Mais passons plutôt aux crimes de son administration.
Ici , vous vous plaignez qu'on la condamné comme tyran , co?nme traître & comme meurtrier. Définissons d’abord ce qu’on entend par un tyran , non conformément aux opinions vulgaires , mais d’après l'opinion d’Aristote & des auteurs les plus graves. « Il est un tyran celui qui ne considéré que son bien-être, son avantage particulier & non celui du peu-’ pie >5 [ 1 ]. Etoit ce son intérêt particulier ou
(i) Aristote, Dixième livre des Ethiques»
/ celui
celui de la nation qui guîdoit Charles ? Un petit nombre de faits sur une grande quantité que je ne puis qu effleurer , pourront nous en ecîair cir. Lorsque les revenus de la couronne ne pouvoient suffire aux dépenses delà cour, il surchargeoit le peuple d’impôts , & ceux ci n’étoient pas plutôt absorbés qu'il en inventoit d autres. Le profit , la gloire ou le salut de 1 état n entroient pour rien dans ces sortes d exactions. Charles ce vouîoit que rassembler oudépenser dans une seule maison les richesses des trois royaumes. Et lorsqu’il eut perdu toute retenue, lorsqu’il voulut se mettre an- Je us desloix , le parlement étant le seul frejn qu’il eut a redouter , a l’exemple de Néron qui voulut anéantir ic sénat, ii s’efforça de détruire entièrement celui de la Grande Bretagne, ou de ne le convoquer qu’ai ors que cette assemblée lui seroit passivement dévouée . Il ne s’en tmt pas là pour forcer le peuple au silence. Charles mit en temps de paix des garnisons de Cavalerie Allemande, & dlrdànterie Iriandoise dans plusieurs villes. Direz vous que ceci ne ressemble point à la tyrannie ?
Charles ne se borna point à un despotisme purement materiel j il voulut encore tyranniser la conscience des gens de bien : il les eontraignoit a des ceremonies , à clés superstitions papales, par lui seul réintroduites dans l’égdse. Ceux qui refusoient. de s’y conformer étoient emprisonnés ou bannis. Deux fois il a fait la guerre aux Ecossais sans un autre motif. Est-il encore douteux qu’il ait mérité le nom de tyran f
Quant à celui de traître , je vous explique-
rai snr quel fondement on en a fait un chef d’accusation contre Charles. C’est au moment où il assuroit au parlement,, par ses promesses , ses édits & ses sermens de ne rien entreprendre contre l’Etat ; c’est dans ce moment , qu’il recrutoit des papistes en Irlande, qu’il envoyoit des ambassadeurs secrets au roi de Dannemark pour en obtenir contre le parlement des secours d’argent , de chevaux & de soldats ; c'est dans ce moment enfin qu’il tâchoit de lever une armée , tantôt en Angleterre , tantôt en Ecosse. Aux Anglais , il promettoit le pillage de la ville de Londres : aux Ecossois de joindre à l’Ecosse les quatre Comtés du Nord, pourvu qu’ils voulussent l’aider à détruire le parlement. Ces projets ne réussissant point, il envoie en Irlande un Dillon ? un traître chargé d’instructions secreltes pour les naturels du pays , afin qu'ils exterminent subitement tous les Anglais qui se trouveront parmi eux.
Tels sont les traits les plus remarquables des trahisons de Charles ; on ne les a pas articulés sur des ouï dire , ou sur des rumeurs populaires ; ils sont constatés par des lettres écrites de sa propre main, & munies de son sceau.
Et refusera-t' on le nom de meurtrier au prince par les ordres duquel les Irlandois prirent les armes , & firent périr dans des tourmens affreux, près de cent mille Anglais paisibles qui ne se doutoient nullement du sort qu’on leur préparoit ? Ne mérite-tdl pas le nom de meurtrier le prince qui alluma les torches de la guerre civile dans les trois royaumes? Voilà les titres de Charles pour
avoir été déclaré tyran , traître & meurtrier.
Mais, vous prétendez que le crime de haute trahison ne peut avoir lieu qu’envers le roi. Eh bien ! sachez qu’il n’est pas un de nos Publicistes qui ne reconnoisse qu’on peut se rendre coupable de haute trahison envers l’Etat, comme envers le roi. J en appelle à ce même Glainv ille qu e vous avez cité, ce Si quelqu’un attente à la vie du monarque , ou trame quelque sédition contre l’état, il est coupable de haute trahison ». Ainsi, lorsque quelques Papistes essayèrent de faire sauter l’édifice où siégeaient les membres du parlement , les roi Jacques lui même & les deux chambres déclarèrent les auteurs de ce complot odieux, coupables de haute trahison , non pa& contre le roi seulement , mais contre 3e parlement 6c contre la nation. Il est inutile sans doute de multiplier les citations sur une assertion de cette nature. Le comble du ridicule 6c de l’absurdité seroit de vouloir qu’on pût etre coupable trahison envers le roi, 6c qu’on nepût pas l’être envers le peuple , puisque le roi ne régné que pour le peuple , 6c par sa grâce , ou par le consentement de ce même peuple. Inutilement donc vous fouilleriez dans les livres de^ notre ancienne législation y car les loix même dépendent de l’autorité du parlement, il a toujours été en son pouvoir de les confirmer ou de les abroger ; il est le seul juge de ce qui est crime de lezç-majesté ou de ce qui ne 1 est pas , puisque la majesté ne réside pas à tel point dans la personne du roi qu'elle ne soit encore plus éminente 6c plus auguste dans le parlement. Anglais fugitifs, évêques, doc- -
teurs, légistes, vous' qui par votre évasion, prétendez avoir laissé ^Angleterre dans un veuvage absolu de savoir de de littérature , n’est il donc aucun de vous qui se sente le courage de défendre une aussi grande cause? Et faut-il que vous soyiez réduits à stipendier la [du me mercenaire d’un misérable charlatan français ?
Un antre crime de Charles , fut de retrancher quelques articles du serment qu’il devoit prononce f avant d’être couronné. Quoi! de plus abominable ? (Et si l’action en elle-même fut mauvaise , que dirons -nous de celui qui entreprend de la justifier ? ) Est - il de plus grand attentat contre les loix ? Et rien au monde devoit-il être plus sacré pour Charles , que la teneur du serment ? Lequel est le plus coupable de celui qui manque aux loix , ou de celui qui les rend complices de ses violations , on plutôt qui les soustrait pour ne pas paroître les avoir violées ? Ç’est ainsi que Charles altéré le serment le plus sacré, Je falsifie de le transforme en un vrai parjure ? Que pouvoit-on attendre d’un régné qui commerçoit par un aussi indigne attentat contre le peuple? N’étoit-il pas évident qu’il n’offriroit qu’un tissu d’iniquités , de malice de d’oppression? Eh / que pouvoit respecter ceftri qui n’avoit pas craint de corrompre de de dénaturer la loi qu’il regard oit comme le seul obstacle au renversement de toutes les autres ? .... Mais voyons comment Saumaize essaie de justifier une pareille in-* faillie ?
cc Le serment, dites -vous, n’est pas plus obligatoire pour les rois , que les loix me* mes;or , les rois promettent de se conformer aux loix , quoiqu’ils soient réellement audessus d’elles. ^ Le serment le plus solemnel n’est donc , selon vous, qu’une formule insignifiante , 6: qu’il est permis aux rois d’enfreindre , quand il leur plaît? Qu’on dise, s’il est possible, quelque chose de plus absurde & de plus impie ! Charles a réfuté luimême votre exécrable doctrine ; car n’osant point violer son serment à découvert , il a eu recours au subterfuge 6c à la fraude , pour éviter de s’y conformer : en un mot , il aima mieux corrompre 8c falsifier son serment , que se montrer évidemment parjure.
« Le serment , dites-vous , est mutuel entre le peuple 8c le roi ; mais le peuple jure d’être fidele au roi , 6c non le roi au peuple. » Ainsi , celui qui promet 6c qui jure de faire une chose , ou de remplir un devoir , n’engage pas sa foi à ceux qui exigent son serment! ^Quelle odieuse 8c pitoyable subtilité! Chaque roi jure fidélité, service , obéissance au peuple , relativement à l’exécution de tout ce qufii a promis par son serment. Si plusieurs rois sont couronnés 6c régnent sans avoir fait le serment d’usage , il en est de même des peuples. D’ailleurs, la partie du peuple qui jure fidélité , ne la promet pas uniquement au roi , mais à l’état Sc aux loix qui investissent le monarque de la couronne. Leur serment au roi n’est que conditionnel, c’est-à-dire , s’il agit conformément aux loix
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qué les communes auront préférées ; ( quas 'vulgus elegerit. ) C'est cette derniere clause , quas vulgus elegerit , que Charles eu t soin ae retrancher de la formule , avant le couronnement.
cc Le roi , selon vous , peut faire grâce pour la trahison & pour les autres délits , ce qui prouve assez qu’il n’est soumis à aucune loi. » Le roi peut , en effet , pardonner le crime de trahison , non pas contre l’état , mais contre lui-même. Tous les hommes ont le même privilège $ chacun peut pardonner les torts qui lui sont faits personnellement. Le roi , peut - être , avoit quelquefois le droit de remettre des offenses qui lui étoient étrangères. Mais , parce que dans certains cas , il pou voit sauver la vie à quelque malfaiteur, s’ensuitil qu’il eût le droit de détruire tous les bons citoyen ? Si le roi n’est pas tenu de comparaître devant un tribunal inférieur , s’il peut répondre en pareille occasion, par un délégué s’ensuit-il qu’ alors que toute la nation le cite au parlement , il lui soit libre de s’y rendre , ou de ne s’y rendre pas , 6c qu’il puisse être dispensé de répondre en personne ?
Saumaize , vous êtes expulsé de vos derniers retranchemens. Car vous n’espérez pas que je repousse le reproche que vous faites à ma nation , de chercher à justifier sa conduite , par celle des Hollandois. Eh ! comment les An^lois auroient-ils besoin de se justifier par l’exemple des nations étrangères 1 lis ont des loix nationales , relativement à la
circonstance qui porta la tête de Charles sur 1 échafaud ; de ils ont agi conformément à ces loix. Ils avoient à suivre l’exemple de leurs magnanimes aïeux , qui jamais n’accorderent a leurs princes un pouvoir absolu , de qui en punirent plusieurs pour avoir affecté la tyrannie. Ils sont nés libres , indépendans de toute autre nation , de maîtres de faire , à l’avantage de leur gouvernement , les loix qu’ils jugent les plus convenables. Ils ont sur-tout une haute vénération pour la plus ancienne des loix , que la nature même a dictee. Cette loi veut impérieusement que toute autorité civile ait pour but le salut des bons citoyens , de non les passions des rois.
' EEes sont donc écartées pour jamais , loin de mes compatriotes , les odieuses imputations , dont cherchoit à les flétrir un sophiste mercenaire. Si j ai défendu les droits du peuple, contre les iniques prétentions des princes , ce n’est par aucun sentiment de haine contre les rois , mais par une juste indignat’on contre les tyrans. Maintenant c’est à vous , o mes dignes concitoyens , c’est à vous à réfuter , par la sagesse de votre conduite , les insolens libelles d’un écrivain sans pudeur. Lorsque vous étiez accablé de tous les genres o. oppression , la justice divine a permis que vous fussiez délivrés des deux fléaux les plus funestes à la vertu ; la superstition de la tyrannie. On ne vous pardonneroit plus de n trîre peuple vulgaire. Après avoir
vaincu vos ennemis dans les combats , méfiez-vous du poison de la prospérité. Redore
blez de vigilance sur vous - mêmes , & ne souffrez point que les loisirs de la paix enfantent chez vous des passions corruptrices.
S’il en étoit autrement , & que le ciel nous en défende, si vous déshonoriez votre liberté par la licence de vos mœurs; si votre conduite future tendoit à faire suspecter l’héroïsme de votre conduite passée ; alors, fen fais serment en terminant cet écrit , je serois votre premier dénonciateur au tribunal de l'opinion , & ma vois s’éleveroit contre vous , comme elle a foudroyé vos calomniateurs*