CHAPITRE Xlll. L\ VALÎ'UR DE PRODlUmOX CAPITALISTE
une période déterminée et de même aux frais de production que représente chaque tonne de fonte de fer.
Le plus petit des établissements dont nous venons d'exposer les frais de production est en même temps un des moindres parmi les 118 établissements de fonte de fer que le Département du Travail de Washington a pu examiner. On peut penser néanmoins que son exploitation nécessite encore un capital considérable par rapport aux moyens qui étaient à la disposition du petit maître-artisan. En effet, pour produire 34 tonnes de fonte de fer par jour, il faut dépenser 13,000 dollars par mois pour matériaux et 800 dollars pour salaires d'ouvriers et d'employés, ce qui suppose un ca[»ital assez important en bâtiments, machines et outillages, etc.
11 est vrai que, pour chaque tonne de fonte, les dépenses en capital fixe ne figurent qu'avec un cliiffre relativement très modeste : c'est qu'en effet, pour chaque unité de marchandise et dans une période donnée, c'est seulement la dépréciation des immeubles, l'usure des machines, etc., qui entrent rationnellement en ligne de compte. Mais la mise de fonds pour les immeubles, machines, etc., doit être faite en totalité ; le capital fixe que nécessite la fondation de l'établissement doit être disponible dans son entier, avaut qu'on puisse produire une seule tonne de fonte dans les conditions capitalistes de la production et à des prix de vente capitalistes.
Il est difficile de supposer que l'entrepreneur capitaliste avance ce capital fixe par prédilection naturelle pour la production de la fonte de fer, ou parce que le fer lui est plus nécessaire qu'à ses concitoyens. Son but immédiat, en tant qu'entrepreneur capitaliste, est la réalisation de la valeur d'échange de son produit au marché du fer, et ce qu'il désire se réserver personnellement par la réalisation de cette valeur est l'excédent du prix de ses marchandises sur ses propres dépenses.
En prenant les simples frais de production des marchandises comme base des calculs faits par le producteur au marché moderne, nous ne sommes donc pas au bout de nos recherches ; si
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nous voulons nous placerai! point de vue de l'eiilreprenetir moderne, nous avons encore à compter immédiatement avec le profit qu'il exige, — ce profit calculé en dehors de toutes les dépenses en capital fixe et circulant, en dehors aussi des dépenses additionnelles telles que l'intérêt du capital, l'assurance ou les impôts. L'entrepreneur capitaliste demande un profit net.
Evidemment, il n'est pas certain qu'un entrepreneur quelconque pourra réaliser toujours ce profit net dans la concurrence avec ses rivaux. Il peut arriver que ses marchandises restent invendues ou doivent être liquidées à des prix lro[) bas pour qu'il obtieime un profit quelconque. Dans ce cas d'autres entrepreneurs l'ont supplanté. Mais il est incontestable que la classe capitaliste lotit entière et que l'ensemble des entrepreneurs capitalistes dans une seule branche d'industrie (la fonderie de 1er par exemple) réaliseront normalement un profit. Si, occasionnellement et temporairement, le profit commençait à manquer, ils restreindraient ou arrêteraient peu à peu la production. Et ils attendraient que les besoins croissants des consommateurs aient haussé les prix de marché de la fonte de fer, de façon à leur assurer de nouveau un profit net dans leur industrie.
En somme, l'élément entier que les producteurs voudront faire entrer rationnellement dans la valeur d'échange et le prix de marché de leurs produits, ne comprend pas seulement les frais de production purs et simples de ces produits, mais les /)'a<s de production -f- le profit de l'entrepreneur capitaliste. Gela s'applique à toute espèce de marchandises, même aux catégories de produits d'usage journalier, pour lesquels nous avons vu la valeur d'échange et les prix de marché montrer une tendance prononcée à coïncider avec la valeur de production. Avec le développement du régime capitaliste, la valeur de productioii prend la fomie de frais de production + profit d'entreprise.
Comment fixer la grandeur de ce profit ? Nous nous trouvons ici en face d'un nouveau problème.
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11 est sûr — nous l'avons remarqué déjà — que le prix de revient trace seulement la liviite niinima qui s'impose du côté du producteur au prix de vente des marchandises. Cependant,)' a-lil encore d'aulres limites imposées au prix de marché et par suite au profit réel que fait l'entrepreneur?
Nous avons vu que l'entrepreneur capitaliste, entrant en concurrence avec le maître de métier précapilaliste, peut encore réaliser un profit, tout en vendant ses produits au-dessous de leur valeur-de-travai! ; seulement il doit les vendre au-dessus du prix de revient.
Bientôt il y eut même là, sous le régime de la concurreuce libre et effrénée, une occasion offerte à l'entrepreneur capitaliste de chasser ses rivaux du marché en fixant des prix de vente inférieurs aux leurs et d'étendre ainsi son entreprise par la vente régulière de ses produits. En produisant sur une échelle toujours plus vaste, il devenait de mieux eu mieux à même de l'emporter dans la lulle de la concurrence.
S'ensuit-il que, du côté de l'entrepreneur capitaliste, un marimum s'in'pose aux prix de vente des marchandises et par suite au profit? Et ce maximum est-il dans la vnleur~de-travail des marchandises? En effet, tel peut avoir été le cas au commencement de la période capitaliste et l'on peut même considérer que généralement il en sera encore ainsi partout où le travail piimilif de l'artisan indépendant ou du maître de métier n'aura été que très récemment mis hurs de combat par l'iniiustrie capitaliste, — c'est-à-dire partout où il ne s'agit encore que d'une première brèche à la loi primitive de la valeur-de-travail. Cependant, là où 11 production capitaliste atteint son plein développement, ou peut admettre que cette /imite maxima est déjà effacée depuis quelques siècles, de sorte que le souvenir même en est disparu dans l'esprit des producteurs et des acheteurs. Il en est ainsi^ répétons-le, non parce que le profit nous apparaît « sous une forme mystificatrice », comme le prétend la doctrine dialectique de Karl Marx (1), mais par suito d'une évolution historique de (1) « Le profit, tel qu'il nous apparait de prime aLord, est duuc la lUtir.e
2S() PAiniic IV. — LA VALiam i>k piiodcciion
plusieurs siècles, dans l'espace desquels la production de la très grande partie des marchandises est parvenue à se détacher complètement de la loi primitive de la valeur-de-travnil.
Au début, lorsque la production capitaliste commence à s'emparer d'une branche de métier quelconque, renlrepreneur capitaliste se trouve d'ordinaire en présence de limites très étendues entre lesquelles il peut se réserver un prolit. Pendant celte période d'éclosion, en ellet, il a sous les yeux, en bas le propre prix de revient, en haut la valeur-de-travail primitive, la dernière étant encore de rigueur pour la très grande partie de ses concurrents. Entre ces limites il a la main libre dans la production nouvelle. Tout y est encore en l'erm(.'ntalit)n ; la production capitaliste n'a pas encore pris une forme fixe, bien qu'elle ait fait déjà une brèche au régime de la valeur-de-travail primitive.
Dans cette phase transitoire de la production, les profits des entrepreneurs capitalistes sont d'ordinaire excessivement élevés. Les prix de marché subissent journellement des chocs, pour baisser de plus en plus, dans des intervalles relativement courts, au fur et à mesure que la nouvelle production se généralise. L'usage de la « Jeannette » {Spinning-jenny), le métier à filer, a entraîné une véritable révolution économique dans une branche entière de la production.
Il ressort de ce que nous venons de dire qu'au début de la production capitaliste le profit difiérait beaucoup selon les entrepreneurs. De même le profit divisé par le capital total (le taux dupto/ii) était fort difl'érent à celle époquf^, non seulement dans les diverses sphères de la production comparées l'une à l'autre, mais encore dans chaque sphère en particulier.
Ceci est d'autant plus compréhensible que nous connaissons déjà les f-^ais de production comme une grandeur fort variable,
chose que la plus-value, mais sous une forme mystificatrice qui résulte nécessairement du mode de production capitaliste. » (Karl Marx, Das Kapital, t. III, première partie, chap. i, p. 11 ; cf. trad, fr,, p. 11.)
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surtout au début de la production capitaliste, pour les divers entrepreneurs d'une même branche de production. Notons encore que les salaires, partie très spéciale des frais de production» pourront augmenter quelque |)eu dans une branche nouvellement transformée et alleignanl une période de prospérité soudaine ; mais ils ne dépasseront pas beaucoup, généralement, le niveau des salaires payés dans les autres branches. Une dillérence durable dans le degré d'exploitation des ouvriers, qui reposerait sur un motif autre que la difl'érence de dextérité des ouvriers, serait contraire au |»rincipe de la libre exploitation du travail. Bien que la quantité de travail nécessaire à la fabrication d'une marchandise ait pu sensiblement diminuer avec la nouvelle méthode de |)ruduction, nous devons admettre, néanmoins, que les salaires sont restés plus constants et ne se sont que relativement peu élevés au-dessus du niveau qu'ils atteignaient sous l'ancien mode de production. L'influence de ce phénomène a été particulièrement importante partout où le bouleversement d'une branche de production était accompagné d'un bouleversement parallèle dans les industries des matières premières et secondaires. C'est, en etfet, ce qui s'est passé généralement dans la période de révolution économique que nous présentent la dernière partie du xvin" et le commencement du xix'^ siècle. Aussi trouvons-nous là une des causes principales de la latitude laissée à l'entrepreneur dans la première phase d'exploitation capitaliste, en ce qui concerne la réalisation de son prufit industriel ou commercial.
La valeur d'échange des marchandises ne se réalise qu'au marché et par la fixation des prix de vente. Quels que soient les frais dépensés à la production d'une marchandise, elle ne vaut au marché ni plus ni moins qu'une autre, si celleci possède les mèn>es caractères physiques, chimiqu(îs, etc., et correspond aux mêmes besoins et désirs humains. Dès que l'article provenant du domicile de l'artisan ou de l'atelier du petit patron ne se distingue en rien de celui qui sort d'un établissement moderne de grande industrie, chaque exemplaire
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OU chaque quantité égale de l'une et de l'autre représentera au marché la même valeur.
La production et la distribution capitalistes nivellent en premier lieu les prix de marché des marchandises et non les profits des entrepreneurs, du contraire, le profit d'entreprise n'étant autre chose que l'excédent du prix de vente sur le prix de revient, — ce dernier comprenant toutes les dépenses faites par l'entrepreneur, — le profit a pu varier d'autant plus que, dans la première période du capitalisme, les frais de production étaient plus différents. Ce n'est que dans le cours des années et à mesure que la production capitaliste commence à s'emparer successivement de toutes les branches principales de la production, que nous voyons naître, à côté de cette tendance originelle, une deuxième tendance, caractérisant essentiellement le capitalisme moderne sous le régime de la libre concurrence ; c'est la tendance à niveler aussi le taux du profil des entrepreneurs.
Avant de pouvoir rechercher ici les principes qui caractérisent, à ce point de vue, la production capitaliste moderne, nous avons à retourner encore à l'analyse des frais de production pour en soumettre un élément particulier, — les frais de circulation, — à une élude spéciale. Nous devons exposer nos idées à ce sujet à cause de la divergence d'opinions qu'il entraîne et de la confusion qui l'entoure.
La doctrine marxiste a posé en principe que seul le travail dépensé directement à la production des richesses doit être considéré comme créant de la valeur, tandis que le travail appliqué aux richesses dans la sphère de leur circulation ne sert qii'à rendre pussible la transformation du capital de la forme monétaire en furme de marchandise, et inversement.
Nous ne pouvons pas suivre la doctrine marxiste sur ce terrain dans tous ses détails (1), mais nous lui opposons tout d'abord ce
(1) Voir surtout, pour la théorie de Marx sur les Irais de circulalidn, le deuxième tome du Capital, chap. iiv, pages 26-30 (trad. fr. pages 31-
CHAIMTIIK Xlll. LA VALIiUR \)K PliODUCTlON CAPITALISTE 283
principe général : nous ne pouvons, sous aucune forme de so-
37) et ensuite i/ndem tout If sixième cliapitre, pages 105-129 ; Irad. fran^., pages 122-148.
Je renvoie particulièrement le lecteur qui voudrait se rendre compte de la confusion régnant chez Marx au sujet des frai* de circulation, à la page 29 du deuxième tonie (Irad. franc., pages 35-3(i) où l'auteur enrôle dans le « processus de la produrtion » tout le travail de « l'industrie des transports et communications » (Komniunikationsincliialrie , — aussi bien celui du transport de lettres, télégrammes, etc., que celui de « l'industrie des transports proprement dits » [eifjentliche Transportindustrie) se rap|iortant aux voyageurs et aux marchandises. Marx n'a pu contester la l)roductivité de ces deux catégories de travail. C'est là la raison de cette ciassilication singulière. Ensuite, je renvoie aux pages 'AS et suiv. du chap. V Irad. franc, pages 113-114) où l'auteur développe la différence entre la durée de la production (Produklionsceil) et celle du travail (Arbeitszeit) dont nous avons déjà parlé plus haut à la page 154. Marx comprend ici dans la période de production des moyens de production [die Produ/itionsceit der Produklionsmittel) non seulement « l'interruption périodique » du processus de travail, — la nuit, par exemple, — pour les machines, etc., mais aussi le temps pendant lequel les hiatières premières et accessoires appartiennent à la « provision », dont le capitaliste doit disposer, alin de pouvoir continuer la produciiou pendant des périodes plus ou moins longues; le temps pendant lequel cette provision de matières premières, etc., est engagée dans la production (sa Pi oduk lions zeit) ne coïncide donc pas, dit Marx, avec celui durant le- ([uel elle fonctionne (sa Funktionsseit). Comparez, cependant, avec ce même passage, la page 115 (trad. fr., p. 133i, d'après laquelle ces mêmes matières premières et accessoires, loTsqu'elles se trouvent en provision dans le magasin d'un marchand et que les frais de circulation qu'elles nécessitent « résultent uniquement... de la forme sociale déterminée de la production », comme dit Marx ingénument, causent des irais qui ne représentent pas de valeur, (^e sont alors des faux frais, tout comme ceux que nécessite « le temps consacré à la vente-achat » {Kauf-und Verkaufszeit), dont Marx parle aux pages 105-109 (trad. franc., p 123-125) ou encore la « comptabilité » (pages 110-111 ; trad. fianç., pages 127-i29). Voir pour la formule générale chez Marx, loc. cit., p. 126, trad. franc., p. 146. Tout cela n'empêche pas Marx de voir qu'il n'y a pas do diHérence pour la production et pour la création de valeur entre les provisions qui se trouvent dans les mains de leur producteur et celles qui restent emmagasinées chez un commerçant en gros. Marx dit (p. 124, <f. Irad. fr., p. 143): c Pour la marchandise elle-même, — qu'on la considère, soit comme marchandise isolée, soit comme partie intégrante du capital social, — cela ne change rien à la chose que les frais de formation du stock retombent sur son producteur, ou sur une série de commerçants de A. à Z. »
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ciété, tracer une séparation nette et fondamentale, en ce (jui concerne la création de la valeur, entre les frais de la production proprement dite et les frais de la circulation des bien?. Et si, sous le régime capitaliste, nous devons considérer la production des marchandises, au sens strict du mot, comme présentant un élément constitutif de la valeur d'échange de ces marchandises, nous n'avons aucune raison de refuser la même propriété à la circulation des marchandises et aux frais qu'elle coûte. En avançant ceci, nous prétendons en même temps que, sous n'importe quelle forme de société, le capital mduslriel et le capital engagé dans la circulation (transport, emmagasinage, etc.) des biens sont aussi productifs l'un que l'autre, et que, sur la base de la production capitaliste, il en est de même du capital commercial.
Dans la société capitaliste il n'y a pas de dillerence fondamentale, au point de vue qui nous occupe, entre les diverses fonctions de l'entrepreneur, comme fabricant, entrepreneur de transports, ou commerçant.
Un produit transporté au lieu de sa destination est un autre produit en ce qui concerne sa valeur; il sera autre encore, au même point de vue, lorsqu'il sera livré au marché dans les mains du consommateur. Dans les deux cas, le travail nécessaire pour transporter ce produit d'un lieu à un autre ou d'une personne à une autre, est un élément constitutif de ce que nous avons appelé en termes généraux sa valeur de production et par suite aussi de sa valeur d'échange. Du reste, tout cela ressort déjà du principe amplement exposé par nous que la valeur suppose toujours un rapport d'une richesse à un homme ou à une collectivité d'hommes et que les richesses ne peuvent réaliser aucune valeur lorsque, par des circonstances extérieures, elles échappent à ce rapport a\ec l'homme pris en tant que consommateur. Le bois fendu qui repose encore sur les pentes de la Norvège, ou encore le riz et les épiceries fines récoltées dans les îles des Indes orientales, n'auraient pas la moindre valeur pour les populations d'Europe, s'ils ne pouvaient nous être apportés et circuler parmi nous de main en main.