CHAPITRE XIV. — CÛNSIDKK.ATIONS GKNKRALES
Dans la vie sociale moderne, le producleur et le consomma- /t-?/)' se rencontrent donc en qualité de i-endeur et d'acheteur , soit d'articles de consommation directe, soit de matériaux destinés à une nouvelle production (consommation productive;. Ordinairement s'interposent entre le producteur et le consommateur des intermédiaires, — courtiers, comraerçnnts, boutii/uiers, etc., — qui s^ofï'rent à faciliter les transactions entre les deux parties.
Il faut cependant, avant tout, que les deux contractants — producteur et consommateur, vendeur et acheteur — puissent se rencontrer. S'ils ne se rencontrent pas et si, par suite, un article reste invendu, tant pis pour le producleur. Car, puisque son produit ne possède généralement de la valeur d'usage que pour d'autres personnes et n'a aucune valeur pour lui-même, il est évident que les frais de production (dépenses en travail ou en capital) seront d'ordinaire considérés par lui comme perdus. Même si un tel article invendu conserve quelque valeur pour l'usage personnel du producteur, cette valeur doit être considérée comme absolument distincte et de la valeur de production que ce même article représente pour lui, et de la nouvelle valeur que l'article aurait dû prendre dans l'échange, la valeur d'échange.
Le lieu où producteur et consommateur — ou bien leurs représentants — se rencontrent et où se font leurs transactions, est le marché des marchandises.
J'entends sous le nom de marché toute rencontre dans laquelle les marchandises passent des mains du vendeur dans celles de l'acheteur. J'entends donc sous ce nom aussi bien les lieux et circonstances dans lesquels certaines marchandises spéciales obtiennent des prix de monopole que ceux où les prix des marchandises offertes peuvent facilement être nivelés par ce qu'on appelle la concurrence plus ou moins libre.
Dans notre examen général, nous parlerons donc d'un marché pour une marchandise telle que l'argent, dont la production et le commerce sont concentrés et monopolisés et pour laquelle le
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marché de Londres règle le prix mondial; et le même nom s'appliquera aux enchères du café au Havre, • à New-YorU, à Londres, à Amsterdam, ou à Hambourg, — marchés au sens capitaliste du mot. Enfin, nous donnerons également le nom de « marché » aux plus modestes transactions faites dans une petite ville de province sur les légumes, les œufs, le beurre et les menus objets, livrés aux consommateurs immédiats (1).
Par nature, la valeur d'échange se présente comme distincte et séparée dans son origine et dans son caractère des deux autres formes de valeur que nous avons examinées jusqu'à présent. Cette nouvelle forme de valeur, malgré sa dépendance à l'égard des deux autres, exige une élude spéciale et une analyse toute particulière.
Tandis que les deux autres formes de la valeur exprimaient toujours un rapport des biens à un seul des deux groupes que nous distinguons incessamment dans la vie économique, Ja valeur d'échange se présente au contraire comme un rapport des biens aux deux parties, producteurs et consommateurs, en même temps.
.,La notion de la valeur d'échange des marchandises, considé-
(1) Nous prenons donc celte notion de « marché i dans un sens un peu plus large que plusieurs économistes. Nous rejetons par exemple catégoriquement les deux conditions que Stanley Jevons exige pour qu'il y ait marché : «. . Il faut que la concurrence soit parfaitement libre, de sorte que chacun puisse faire des échanges avec toute autre personne en vue du moindre avantage apjjarent. IL faut qu'il n'y ait ,paS' de collusions pour accaparer et garder des approvisionnements afin de .constituer des taux d'échange anormaux. » [Tlie Theory of Political Economy, ch. iv, p. 86 ; cf. trad. franc., p. 153.) Si nous voulons seulement considérer comme marchés les cas où règne sans coatestala « concurrence libre » et d'où sont exclues les « collusions », nous serions, enclins à nous demander sérieusement, si, dans notre temps de coalitions et de monopoles, de « collusions » de toutes sortes entre grands fabricants et commerçants, nous pourrions, encore • rencontrer quelque part ^ie véritables marchés. Il nous semble que l'économiste a pour tâcbe de prendre le marché tel qu'il est, quitte à rechercher par une analyse spéciale quelle influence les coalitions et complots de toute espèce exercent sur les prix de ce marché.
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rée en ùeliors de la personne du producteur cl des frais que celui-ci dépense à. leur production^ est une notion aussi absurde que celle (le la valeur d'échange de ces mêmes marchandises conside'rée comme indépendante de la personne du consommateur et des services que celui-ci pourra lirer de leur usage.
Qui est-ce qui, en définitive, donne aux produits leur valeur d'échange? A celle question, une doctrine économique a répondu ; c'est le producteur, celui qui les a créés par son travail, celui qui leur a donné leurs propriétés. Une aulre.doctrine, non moins autorisée, a répondu au contraire : non, c'est le consommateur, celui qui, par sa demande, consacre leur uti'.ité, celui qui décide de leur destination (i).
Il est évident que ces deux doctrines économiques n'ont aperçu que chacune la moitié de la vérité et que, en réalité, les deux groupes, producteur et consommateur, entrent l'un et l'autre en jeu dans la constitution de la valeur d'échange.
Notons bien ce que nous entendons sous le nom de valeur d'échange dont nous avons déjà défini la notion dès le. début de ce livrer La valeur cV échange des marchandises est leur rapport entre elles, relativeme7it aux quantités dans lesquelles, au marché, elles sont considérées coinme équivalentes et proportionnellement auxquelles elles sont échangées. Lorsque nous voulons nous tenir à. cette conception de la valeur d'échange des produits, il nous est impossible de faire abstraction, dans l'étude de l'origine et de la nature de cette valeur, soit des frais néces-
1) yoir par exemple Macleod sut la. théorie de.Smith et de Ricardo : (( Tous les deux s'adressent au travail du producteur ooname conféraat la valeur ; tandis qu'il est indubitablement certain que. la Demande du consommateur est la seule origine et la seule cause de la valeur. Smilh dit que c'est le travail appliqué par le producteur k un article qui lui doane de la valeur; tandis qu'il est parfaitement certain que les choses n'ont pas de la valeur parce qu'on a appliqué du travail à leur production, mais qu'où a dépensé beaucoup de. travail k les produire, parce que le public aime beaucoup aies avoir et attache un prix élevé à leur possession ; et c'est ainsi qu'ils ont une haute valeur. » The Elemeuts of Economies, London, iSSdi. t. 11, l""*.. partie, p. 26-27.)
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saires à laprodaction de ces produits (leur z^a^e^^r de production), soil des services spéciaux qu'ils peuvent rendre dans la consommation (leur valeur d'usage). Au contraire, c'est par ces deux éléments que nous devons nous expliquer et l'origine et le quantum de la valeur d'échange.
Le rapport des marchandises entre elles devrait occasionner au marché autant d'égalités que nous pouvons y placer de fois deux marchandises l'une en face de l'autre. Sur un marché, où m marchandises sont représentées en quantités déterminées et où l'on pourrait donc exprimer la valeur d'échange de chacune d'entre elles dans son rapport à w-1 autres marchandises, il serait possible de formuler ?h (w-1) équations. Pour exprimer tous les rapports possibles, on devait les formuler tous, tant que, dans une période primitive de la civilisation humaine, les hommes échangeaient encore leurs produits en nature ; mais nous n'en avons plus besoin depuis qu'une marchandise déterminée — l'or ou l'argent ou toute autre mo7maie — est devenue marchandise numéraire générale {i).k\nû s'opère régulièrement l'échange tel que le suppose la société actuelle et les valeurs d'échange de toutes les autres marchandises s'expriment aujourd'hui régulièrement au moyen de cette marchandise particulière.
Au lieu des m (m-1) équations entre les marchandises de toutes les espèces qui peuvent se présenter sur un marché, pla-
1) Nous ne nous arrêterons pas à exposer comment des produits de différentes espèces [bétail, sel, tabac, mah, riz, dattes, noix de coco, etc.) ont pu servir comme marchandise numéraire générale à différentes époques et chez différents peuples, ni à expliquer l'origine de la monnaie métallique (or, argent, cuivre) et le développement de son usage comme intermédiaire d'échange. Un tel exposé historique, relevant d'une branche de science déjà bien vaste, dépasserait le cadre de notre ouvrage. Nous ne faisons remarquer qu'en passant les deux fonctions différentes que peut avoir cette marchandise intermédiaire ; elle peut se présenter immédiatement comme une monnaie servant à acheter réellement les autres marchandises ; elle peut fonctionner seulement comme numéraire exprimant les rapports de valeur entre les marchandises, sans que cellesci soient échangées en fait contre la marchandise-monnaie.
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cees chaque fois par pa're, l'une en face de l'autre, nous rencontrons maintenant ?;i-l prix, étant m-1 expressions diiïérenles du rapport de valeur de chacune des marchandises à une d'entre elles qui est la marchandise numéraire.
Nous appelons donc prix d'une marchandise sa valeur
''hange exprimée dans la marchandise qui figure au marché Lumme tnarcha?idise numéraire générale, en d'autres termes sa valeur d'échange exprimée en monnaie; naturellement, la marchandise numéraire, elle-même, ne peut p;is avoir un [)rix.
L'or, l'argent, etc., sont considérés eux-mêmes comme des marchandises pouvant se présenter au marché comme intermédiaires propres à effectuer l'e'change des marchandises ; il est évident que c'est seulement parce qu'ils représentent eux-mêmes une valeur réelle et parce qu'ils peuvent maintenir ce caractère vis-à-vis de toute autre marchandise. Ceci apparaît avec évidence au marché des métaux précieux.
Nous n'avons pas à tenir compte pour le moment du service que la marchandise-monnaie rend comme niwiéraire et de son remplacement par des chèques, dts traites, des icarrayits, etc.; nous n'avons pas à nous occuper davantage ici de la distinction entre la monnaie métallique et la monnaie fiduciaire ; ni de toutes les considérations qui s'attachent naturellement à l'émission de différentes sortes de monnaie : papier-monnaie, monnaie d'appoint en cuivre, nickel ou argent, et ainsi de suite. Tout cela constitue le sujet de recherchef spéciales.
Pour notre examen de la valeur d'échange des richesses, il suffit de faire remarquer que, quelle que soit la forme sous laquelle, au marché, la marchandise-monnaie se présente à nos yeux, — ce n'est pas la quantité de la monnaie comme telle qui a de l'importance pour les producteurs et les consommateurs, pour les vendeurs et les acheteurs, mais c'est la quantité des articles prêts à la consommation que, des deux côtés, on peut se procurer en échange de la marchandise-monnaie. En définitive, •ce sont des articles prêts à la consommation (immédiate ou productive) qui s'échangent entre eux dans la vie sociale : les pro-
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dults de l'industrie s'échangent contre les produits de l'agriculture et de l'élevage, les produits d'un pays contre ceux d'un autre. La marchandise-monnaie, dans ces échanges, figure seulement comme intermédiaire.
La notion du jjjvj.-, entendu comme valeur d'e'change exprimée en marchandise-monnaie, est au nomhre de celles, fort peu nombreuses du reste, sur lesquelles les économistes des difTérentes écoles s'entendent plus ou moins (l).
Une analyse plus précise ffiit ^oir que les deux notions de valeur d'échange et de prix ne se recouvrent pas, mais plutôt qu'elles se complètent : tandis que la valeur d'échange d'une
(Il Dans l'école marxiste une grande obscurité entoure les notions de valeur et de prix ; il faut en chercher la cause dans la confusion déjà signalée entre les valeurs de production et d'échange. Que l'on voie^ par exemple, la page, dans le premier tome du Capital, ch. m, § 1, p. 73 (trad. franc , p. 43, col. 1), où Marx examine les motifs de « l'écart » et de la « différence quantitative » entre « le prix d'une marchandise et sa grandeur de valeur » [die M'jgîichkeit quantitativer Inhongruenz swinchen Preis und Werthgrosse) et où il trouve que ]a possibilité de cette ditTérence « gît dans la forme-prix elle-même ». Il faut rapprocher, cependant, des passades semblables où le « prix » et la « grandeur de valeur » sont opposés l'un à l'autre, d'autres passages où l'auteur développe la loi économique qui régit les rapports quantitatifs de l'échange entre les produits et où il fait abstraction des circonstances extérieures qui viennent troubler la règle intime. Dares ee cas, \& prix n'est autre chose pour Marx que la valeur d'échane;e. C'est ainsi qu'il a formulé, par exemple, la définition suivante : « L'expression de valeur d'une marchandise en or : .v marchandise A = y marchandise monnaie, est sa forme monnaie ou son prix. » {Loc. cit., p. 65 ; trad. fr., p. 39; col. 2.) Cette dernière conception du prix revient aussi chez Marx, à maintes reprises, dans le troisième tome du Capital où. l'auteur fait remarquer par exemple (deuxième partie, ch. xxxvni, p. 188; cf. trad. franc., p. 230) que le prix n'est que a la valeur exprimée en monnaie ». Cf. ensuite ce que Marx dit dans la note 37, à la page 143 (trad. franc., page 70) du premier tome de son Capital sur la réduction des prix au « prix moyen » comme à « leur règle interne, » {sujii Durchschnitlspreis als ihrer inneren Regel). Cette « règle interne » est pour lui réalisée par le travail dan's chaque marchandise, c'est-à-dire, — selon la doctrine marxiste^ — partsa valeur.! Cf. encore la page 72 (trad. franc., p. 42), du même tome où l'on trouve: « Le prix est le nom monétaire du travail matérialisé dans la marchandise ».
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marchandise exprime son aptiUile à équivaloir, au marché, h une quantité détermine'e d'autres marchandises (au nombre desquelles ia monnaie, or ou argent), son prix, au contraire, est |)rt5cisénient celte quantité équivalente d'autres marchandises (el en particulier de monnaie, or ou argent).
Les lois, pourtant, qui régissent la valeur d'échange et le prix, agissent parallèlement et coïncident même en général (i).
Nous avons pourtant à faire à ce sujet quelques observations particulières-, qui sont indispensables pour faire connaître la nature de la valeur d'échange et du prix.
Attendu que le prix d'une marchandise est l'expression de sa valeur d'échange en une marchandise spéciale, — la marchandise-monnaie, — tous les changements en valeur d'échange que subit la matière monnaie elle-même, indépendamment des diverses marchandises dont la valeur s'exprime en monnaie, affectent seulement le prïj;, mais non la valeur cV échange de ces autres marchandises. La valeur d'échange d'une marchandise restant invariable, il est donc possible que son prix aug^ mente ou diminue en raison inverse de la valeur d'échange de la matière monnaie, de sorte que la même valeur d'échange peut s'exprimer, à des moments difl'érenls, en des prix différents (2).
Le phénomène que nous venons de constater résulte de ce que la valeur d'échange des marchandises s'exprime toujours sous
(1) « Mais les lois de l'un et de l'autie coïncident. Car, tandis que la loi des prix des marchandises nous explique qu'une marchandise obtient, de fait, un certain prix et pourquoi elle l'obtient, la mume loi nous explique naturellement aussi que cette marchandise est capable d'obtenir un certain prix et pourquoi elle en est capable. La loi des prix contient en elle la loi de la valeur d'échange. » Boum-Bawekk, Kapital und Kapitalcins, tome II, livre III. ch. I, i, p. 217.)
« On mesurerîies marchandises d'après le poids d'argent ou d'or donné pour les acquéiir, et puisqu'on accepte ce poids d'argent ou d'or contre toutes les marchandises, il faut, les circonstances étant les mêmes, que la mesure des marchandises d'après le poids d'argent et d'or qu'elles représentent se rencontre précisément toujours avec la mesure de leur valeur. » (RoDBERTus, Ziir Erkennlniss, ii, 3, p. 47.
(2) Voir plus haut p. 110 (note).
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la forme d'une comparaison de ces marchandises avec une marchandise déterminée qui e&l elle-même sujette à des altérations de valeur (valeur dans tous les sens du mol). Nous nous sommes arrêtés déjà en passant à ce l'ait, lorsque nous avons fait remarquer, avec Uodbertus, que l'expression de la valeur d'une marchandise en n argent ou n travail ne donne pas encore une détermination exacte de cette valeur, à moins qu'on ne sache combien valent n argent ou n travail par rapport à toutes les autres marchandises. En s'appuyant sur ce fait, Karl Knies a fait observer que l'expression de la valeur des marchandises en or ou en argent est beaucoup moins fixe que, par exemple, l'expression de la longueur d'un objet en mètres, — mesure déterminée et fixée une fois pour toutes (l).
Pour nous qui avons déjà, au commencement de cet ouvrage, envisagé le caractère complexe de la valeur sous chacune de ses formes, c'est une raison de plus pour expliquer qu'il ne peut exister une mesure exacte de la valeur comme il existe une mesure des longueurs et des surfaces, etc., et qu'il s'agit toujours, dans l'estimation de la valeur d'échange, d'une simple indication.
Nous faisons remarquer ensuite que, pour le prix des marchandises, il faut répéter l'observation faite antérieurement à propos de la valeur d'échange comme de toute autre forme de valeur : le prix exprime toujours un rapport, — rapport double, comme nous le savons, — et non une quantité absolue. Le pricc
(1) «... C'est pour cette raison que le « poids-étalon d'argent » [Geldgrundgeivicht. employé à mesurer la valeur, par exemple 4 grammes 1/2 d'argent, ou 1/4 gramme d'or, n'est jias à comparer au mètre-étalon, absolument assuré contre tout changement de longueur, qu'on emploie à mesurer les longueurs, etc., mais plutôt à un bcàtôn long d'un mètre qui, par des circonstances quelconques, peut subir, dans une durée quelconque, des changements sensibles de longueur. Après cela on peut laisser encore à ce bâton le même nom qu'aupara\ant — et de même employer encore la même quantité d'argent (4 1/2 grammes) ou d'or (1/4 gramme) pour mesurer la valeur, — mais l'intermédiaire-mesure n'est pas resté exactement le même. » (Karl Knies, Das Geld, ch. iv, pages 172-173.)