CHAPITRE XV. VALEL'K u'ÉCHANGE ET l'UlX DU MARCHÉ
Nous ne sommes pas autorisés davantage à considérer, avec l'économie classique de Ad. Smith et de Hicardo, la valeur de production sociale comme une sorte de « prix naturel» (/iai;/rai price) des marchandises (1). Au marché un prix n'est pas plus (( naturel » qu'un autre pourvu que tous deux dérivent normalement des rapports du marché. El l'idée même d'un prix de marché en dehors du marché (le Markt-Produktio7ispreis de Karl Marx'' est une contradiction m adjecto (2).
Il en résulte encore ceci : Lorsqu'un prix ne dérive pas immédiatement des rapports réels du marché, mais, par exemple, de spéculations sur des rapports de marché possibles dans l'avenir et n'existant pas au moment où le prix se tixe, nous ne pouvons pas considérer ce prix comme un prix de marché général nor-
(Ij Voir Adam Suith, Wealth of Nations, livre I, ch, vu : Du prix naturel des marchandises, et de leur py~ix de marché, p. 57 el suiv. ; trad. franc., pages 68 et suiv. Cf. par ex'jmple la Jéûnition à la page 59, tr. fr.. p. 71 : « Le prix naturel est donc, pour ainsi dire, le prix central vers lequel gravitent continuellement les prix de toutes les marchandises. Différentes circonstances accidentelles peuvent quelquefois les tenir sensiblement élevées au-dessus de ce prix et quelquefois les forcer à descendre même un peu au-dessous. » Cf. aussi Ricardo, Principles, ch. iv : Du prix naturel et du prix courant.
[2) Une aulr« notion qui donne lieu parfois à une confu-^ion réelle est celle du « travail socialement nécessaire >» ; elle perd, en effet, tout sens lorsqu'on vient l'appliquer avec Karl Marx à la valeur d'échange et au prix du marché au lieu de l'appliquer à la valeur de production .
Supposons que la demande d'ouvrages de tabletterie, comme l'objet N dont nous avons parlé plus haut, soit temporairement telle, que toute la provision d'articles de cette espèce, même ceux qui sont fabriqués dans les conditions techniques les plus défavorables, trouvent des acheteurs et que la demande continue toujours. Quel travail ou quelle durée de travail sera dans ce cas « socialement nécessaire » à l'approvisionnement du marché t Les 70 heures de l'ouvrier travaillant isolément ? Ou bien 60 heures ? Ou encore 50 heures, temps qui représentait la valeur-detravail personnelle jouant dans cette branche de métier le rôle de valeurde^travail sociale et indiquant peut-être le niveau doù les prix out commencé à monter par suite de l'augmentation de la demande ? Ou enfin est-ce 40 heures ? En l'éalité, chacun de ces différents temps de travail s'est montré au marché comme « socialement nécessaire ».
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malemenl conslilué, mais comme un de ce% jtrix occasionnels dont nous avons parlé plus haut.
Empruntons un exemple à la statistique. Les statisticiens du Déparlement du Travail à Washington, déclarent qu'au moment de leur enquête (dans la période 1889-i890), des rails-d'acier pouvaient être fabriqués en (xrande-Bretagne « dans des conditions normales » àiinpriv très voisin de 18 dollars xiar tonne. Cependant, en réalité, les frais de production des rails d'acier variaient beaucoup en Grande-Bretagne pendant toute la période de l'enquête. Et le rapport cherche le motif principal de ces grandes fluctuations dans les spéculations de Bourse sur la fonte de fer; ces spéculations avaient pris une telle extension qu'à cette même époque des mesures ont été proposées au Parlement anglais pour régler le commerce en warrants de fonte. En effet, c'était chose usuelle à celte époque pour certains spéculateurs du marché au fer de Glasgow d'acheter et de vendre des liasses énormes de warrants de fonte sans posséder une seule tonne de fer et même sans avoir aucune envie d'en posséder une seule (1).
L'influence exercée sur les prix de marché par ces spéculations nous est signalée par les cours suivants de la fonte de fer, empruntés par le même rapport à un article publié dans le bulletin de l'Afnerican Iron and Steel Association (numéro du 11 juin 1890), par M. Swank, secrétaire de cette Association : « Les marchés européens montent et baissent comme les nôtres,.. En janvier et février 1890, des rails d'acier anglais coulaient 7 livres sterling 5 shillings, ou environ 35 dollars par tonne livrable à bord du vaisseau ; en juin, ils étaient cotés 4 livres 10 shillings, ou environ 21.90 dollars; soit une diminution de plus de 13 dollars par tonne en 4 mois. En août 1888, les rails d'acier anglais étaient cotés 3 livres 12 sh. 6 d. ou 17.63 dollars par tonne, et depuis le mois de mai jusqu'en août 1886, ils étaient régulièrement cotés 3 livres 7 sh. 6 d. ou 16.42 dollars. Les
(Ij Sixth Annual Report, pages 169-170 et 14.
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cotes de 1886 et aussi celles de 1888 doublèrent au commencement de 1890. » (1).
Il est évident que nous ne saurions prendre ces prix comme des prix démarche normalement fixés, c'est-à-dire comme l'expression delà valeur d'échange de la fonte de fer en monnaie à chacun des moments donnés ; ces prix ne sont en effet que des prix occasionnels. Comment déterminer, cependant, dans chacun de ces cas ce qui est, en réalité, le prix de marché général delà foute de fer? C'est là une difficulté que nous avons déjà relevée plus haut en disant qu'il est impossible souvent de désigner nettement où cesse le prix de marché général et où commence le prix d'occasion. II en est surtout ainsi en ce qui concerne les matières premières qui se prêtent tout particulièrement aux spéculations de Bourse, mais dont les prix de marché, étant des prix de gros, reflètent facilement aussi tout changement réel dans les conditions de la production et de la vente (2). Dans le cas des prix de la fonte, la meilleure solution de cette difficulté sera de leur appliquer l'expression de /;rùr de marché occasionnels, c'est-à-dire de prix d'occasion' devenus accidentellement prix de marché.
En tout cas, les spéculations sur la fonte ne restent pas sans influence assurément sur les frais de production réels de tous les articles dans lesquels la fonte entre comme matière première.
Vers la fin de l'année 1889 une très grande maison anglaise fabriquant entre autres articles des rails d'acier (comme article
(1) Loc. cit., p. 170.
(2) « Les prix de gros sont plus sensibles que les prix de détail et reflètent plus vite les changements dans les mêmes conditions... Les prix de détail suivent d'ordinaire les prix de gros, mais pas toujours très nettement. Pour certaines marchandises, la marge entre les deux prix est si grande que des changements légers dans le prix de gros n'influent pas sur le prix de détail. Les changements dans le prix de gros, qui durent seulement pendant un temps court, n'ont pas d'ordinaire comme résultat des changements correspondants dans le prix de déiail.t {Bulle ti^i of the Bureau of-Labor, n° 99, mars 1912, Washington, pages 530-531.)
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accessoire), a fait connaître au Département du Travail à Washington les frais de production bien spécifiés que représente une tonne de rails d'acier de 60 livres par yard. Ces frais de production étaient, à celte époque, de 22.456 dollars par tonne. D'après le calcul de la même maison, ces frais s'élevèrent, en octobre 1890, pour le même article, à 24.226 dollars par tonne, l'augmentation des frais étant la conséquence des hauts prix du fer et d'une hausse des salaires (1).
Si nous devons distinguer en principe le prix de marché général de ce que nous avons appelé le prix occasionnel, au marché même la différence est souvent difficile à établir. Nous venons de voir, en effet, que les spéculations sur les matières premières peuvent donner au prix de marché d'un produit un caractère spécial, celui d'un prix d'occasion plus ou moins prononcé.
Certaines circonstances exceptionnelles de salaires peuvent parfois exercer une influence analogue. Nous comprenons par exemple comme prix occasionnel les prix excessivement bas auxquels se vendent parfois les articles de certaines branches d'industrie où les salaires sont régulièrement beaucoup inférieurs à ceux des autres branches de la production. Il en est ainsi, par exemple, de certains articles produits par le travail des enfants ou des femmes.
Lorsque, dans ces branches d'industrie, les grandes masses des produits sont encore fabriquées avec les salaires usuels des ouvriers adultes masculins du pays, de sorte que les produits fabriqués ainsi règlent le prix de marché général, il est manifeste que nous pouvons encore considérer comme des prix occasionnels les prix plus bas obtenus par de semblables articles lorsqu'ils sont fabriqués à des salaires exceptionnels de femmes et d'enfants. Mais ces derniers prix peuvent se transformer en 'prix de marché {prix de tnarché occasionnels) au fur et à mesure que les conditions de travail anormales dans lesquelles les
(1) Sixth Annual Report, p. 169.