‹ Théorie de la valeurChapitre 23 sur 61 · MP · texte numérisé non relu

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disette ou sous la pression exceptionnellement vive des besoins personnels.

Examinons ce phénomène de près : Nous connaissons la valeur d'usage personnelle des biens comme lavantage qu'ont ces biens pour un consommateur quelconque par rapport à ses besoins et ses désirs. Dans la circulation des richesses, si étendue dans notre société moderne, un avantage spécial attire particulièrement notre attention en ce qui concerne la très grande partie des biens économiques. C’est le pouvoir d'être, par l'intermédiaire de la monnaie, échangé contre d’autres biens. Il ne s’agit plus ici, il est vrai, de la consommation immédiate : les biens trouvent une autre destination que la consommation et ne sont pas encore entrés, contrairement à ce qui a été toujours supposé, dans la dernière phase de leur existence, qu'ils n’atteindront qu'après avoir cessé d’être en circulation.

Cependant, s'il ne s’agit pas ici d’une forme de consommalion, il s'agit du moins d’une forme d'usage. Les consommateurs conservent toujours la possibilité de jeter et rejeter les biens dans la circulation avant leur consommation ou souvent méme après leur consommation partielle ; c'est précisément la facilité de les remplacer par d’autres biens qui peut influer profondément, au sens économique, sur l'estimation personnelle de leur valeur d'usage.

Dans la vie sociale moderne les biens peuvent toujours être remplacés les uns par les autres et c’est pour cela qu'ils obtiennent tous un caractère commun : c'est que l'estimation de leur valeur d’usage tend à se faire, plus ou moins, d’après des motifs économiques autres que les besoins immédiats du consommateur.

Tout ce que nous disons ici concerne les biens fongibles qui, répétons-le, constituent la grande partie des biens dont nous avons besoin pour notre vie de tous les jours. Le caractère commun que possèdent tous les biens de cette nature est la possibilité d’être acquis par l'échange. Et le niveau vers lequel nous voyons tendre la valeur d'usage de toutes espèces de biens, — pierres précieuses, aussi bien que bois, pierres, fer, blé, etc., — est celui de leur prix de marché, ou bien,

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au cas spécial de la production personnelle, celui de leur coût de production.

Nous voilà donc placés devant le phénomène. particulier que la valeur d'usage personnelle des biens peut être influencée et sera influencée communément par leur valeur d'échange (leur prix de marché), ou bien par leur valeur de produclion.

Retournons maintenant à la valeur d'usage fabuleuse que peuvent atteindre les pierres précieuses, Sans doute, nous avons ici, en premier lieu, à compter avec tous les facteurs que nous venons d'examiner; mais, malgré le caractère subjectif que montre toujours la valeur d'usage, nous voyons à l'arrière-plan les personnes des producteurs et des marchands. Ceux-ci cesseront plutôt d'apporter leurs marchandises, lorsque la demande devient trop limitée, que de les céder à un prix qui ne les dédommage pas de leurs frais de production augmentés du profit courant. Quel que soit donc l'accroissement ou la diminution des besoins non-satisfaits de pierres précieuses, au fond de leur valeur d'usage nous trouvons toujours la valeur d'échange et les prix de marché de ces objets. Lorsque les personnes désirant acquérir des pierres précieuses ne sont pas disposées à compter dans leurs évaluations personnelles avec les conditions de la production et font des offres sensiblement au-dessous des prix du marché, ces biens qui sont rares et difficiles à apporter au marché cesseront d'être produits et mis en vente et disparaîtront à la longue du rang des richesses satisfaisant des besoins et désirs humains (1).

(1) Il est certain, non seulement que les -prix de marché très élevés influent, à propos de semblables articles, sur l'estimation personnelle que le consommateur fait de leur valeur d’usage, mais même que cette valeur d'usage consiste en grande partie dans ces prix élevés ; le consommateur ne rechercherait plus ces objets comme parures, si leurs frais de production et leurs prix de marché diminuaient au point de les mettre à la portée de tout le monde. Marx a très bien dit : « Si l’on réussissait à transformer avec peu de travail le charbon en diamant, la valeur de ce dernier tomberait peut-être au-dessous de celle des briques. » (Das Kapütal, tome I, chap. 1, trad. franç., p. 15, col. 2.) Nous faisons remarquer que c’est aussi en leur

valeur d'usage que ‘leurs valeurs de production et d'échange qui, en ce cas, serait atteinte,

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Il en est de même des biens comme le bois, les pierres, le fer, le blé, etc. Pour tous les biens fongibles, la valeur d'échange etle prix du marché, — ou pet la valeur de She individuelle pour le producteur Iui-mêème, — forment le niveau commun vers lequel tendent, dans la vie sociale moderne, les évaluations économiques et personnelles des consommateurs.

Nous pouvons aussi nous expliquer maintenant pourquoi l'air et l’eau et autres biens non économiques sont, ordinairement et jusqu'à une certaine limite, moins estimés que les biens économiques comme le bois, les pierres, le fer, le blé, malgré les besoins très-pressants que satisfont certaines quantités d'air, d’eau, etc., et la haute valeur d'usage qu'ont, par suite, celles-ci. Le fait que ces biens non-économiques sont négligés parfois et que même on traite en non-valeurs des quantités considérables de ces biens, ne résulte pas exclusivement de ce que tous les besoins qui leur correspondent sont entièrement satisfaits. Ce dernier phénomène est, sans doute, important, maisil pourrait se produire de même à propos des biens économiques, comme le bois, les pierres, etc. Si l'on fait peu de cas de l’airet de l’eau et des autres biens non-économiques, la cause en est d'abord en ceci qu'ils sont librement accessibles à tous, — ce qui, par exemple ne s'applique pas au sol dans nos contrées, — et ensuite que leur acquisition exige peu de travail, de sorte que le consommateur peut Le obtenir sans grands sacrifices de son côté. On ne saurait attribuer ce dernier caractère à la plupart des richesses dont nous nous servons dans la consommation, — des biens économiques comme le bois, les pierres, le fer, le blé, etc. dont l’acquisition exige toujours un travail plus ou moins pénible.

Dès que, par suite, l'acquisition d’un bien non-économique et librement accessible, comme l'air, exige un coût de production assez considérable, il peut obtenir tout de suite, en même temps qu'une valeur d’usage spéciale, une valeur de production et une valeur d'échange.

Il en est ainsi par exemple pour . ène que nous nous procurons dans la pharmacie ; sa valeur d'échange ne se

détermine pas assurément par l'utilité limitative, que chaque malade peut tirer d’une quantité déterminée de ce gaz ; elle se base, évidemment, sur le coût de production éventuel.

Revenons à l'influence essentielle que le coût de production des biens peut exercer sur les évaluations économiques personnelles constituant la valeur d'usage de ces biens. Cette influence est manifeste dans une catégorie spéciale de richesses que nous examinerons séparément. Îl s’agit de certains biens qu'on n'a acquis que par le travail, mais dont il y a ensuite surabondance, de sorte que, dans ce cas, tous les besoins qui ÿ corres patideNt peuvent être entièrement salisfaits.

Dès ce moment, selon la théorie utilitaire moderne, l'utilité limitaliwe de ces biens serait tombée à zéro. Cependant, considérons l'eau potable qui nous est fournie en abondance par une conduite d’eau. Elle possède premièrement une valeur d'usage qui, bien que variant avec les consommateurs et les besoins de ceux-ci, sera généralement assez grande pour empêcher de négliger ce bien précieux. Ensuite, elle possède des valeurs de production et d'échange. Or, ces dernières exercent une telle influence sur la valeur d'usage que celle-ci, bien loin d’être nulle, ne tombera jamais au-dessous du niveau tracé par les frais de construction et d'entretien de la conduite d’eau, c’est-à-dire le niveau du coût de la production de l’eau (1).

Dans une sociélé possédant des moyens de communication et des marchés réguliers, secondés par une production continuelle, l'influence qui est exercée sur la valeur d'usage des biens par leurs valeurs de production et d'échange est tellement intense qu’il se crée, pour tous les biens (OM bIES. une sorte de deuxième valeur d'usage qui se maintient à côté de la valeur d'usage NE AG tE De de ces biens, la remplace

(1) M. Bônu-Bawenk s’est trompé. ici encore une fois. Voir l'exemple qui donne de la conduite d’eau qui sert à un paysan. (Kapilal und Ka pitalzins, tome TT, note à la page 145). Il est manifeste (drastisch) prétend l’économiste autrichien, « que c’est non les « difficultés de l’acquisition », mais bien la rareté qui est ici l'élément décisif. » Naturellement, c’est le contraire qui est vrai.

bien souvent et est non moins souvent confondue avec elle. Quand nous perdons un objet de valeur, nous sommes or-—

dinairement enclins à taxer notre perte non pas d'après le

plaisir ou l'avantage que l'objet même aurait pu nous procurer et dont nous sommes maintenant privés, mais d’ apr ès le plaisir ou lavantage auquel nous devrons renoncer en remplaçant cet objet par un autre. Gela veut dire, pour la plus grande partie des articles de consommation journalière, que nous taxerons la perte d'un objet ou d’une quantité déterminée de quelque bien d’après le prix de marché que coûtera le nouvel objet ou la nouvelle quantité du bien en question remplaçant la chose perdue.

Ce fait a amené certains représentants de la doctrine utili-

taire dans la science économique à imaginer la notion de Puli-

lité de substitution (Substilulionsnutzen). Dion en passant que dans le cadre de la théorie de l'utilité limitative, cette notion ne pouvait que collaborer à la confusion ds idées qu'elle était appelée à éclaircir.

D’après ce qui a été dit plus haut, il est év ident que le « pardessus d'hiver volé » dont nous Hate e par exemple M. Bôhm- Bawerk, peut en eflet être évalué par quatre personnes différentes de quatre manières différentes : par le riche, comme le privant de quelques dépenses de luxe : par un moins riche, comme nécessitant, pendant quelques mois, certaines épargnes dans le ménage ; par un homme pauvre comme l'obligeant à engager ou à ie un meuble et seulement par HS plus

. pauvre, d’après le service immédiat que lui rendait le pardes-

sus d'hiver en protégeant sa santé.

En réalité, et c'est ce qu'on ne trouve pas dans le raisonnement de l’économiste autrichien, 1l n'est directement question, pour aucune de ces quatre personnes, de l'utilité des choses qu'elles sacrilient pour remplacer par un autre lhabit volé. Contrairement à ce que pense M. Bühm-Bawerk, on ne

songe pas d’abord à l'utililé de substitution d'une « catégorie

étrangère de biens » (fremde Gülergattung), mais on pense en réalité au prix de marché qu'a coûté le pardessus volé ou au prix probable de lhabit qui le remplacera. Si l'on a porté

habit volé pendant plusieurs années on n’évaluera plus la

perte de cet objet d’après le prix du marché pur et net d'un.

nouveau pardessus ; en homme pratique, on tiendra compte de l’usure qui diminuait la valeur de l'objet volé et on considérera cette diminution comme une circonstance atténuante de la perte qu'on a faite. On pense donc tout de suite à l'objet perdu et à sa propre valeur ; ce n'est qu'ensuite et mdirectement qu'on peut penser aux conséquences de la perte et dire, par exemple : « Ça me coûte deux. mois de privation de tabac et de vin » ; mais 1l est évident que les locutions de cette espèce ne sont que des expressions figurées, derrière lesquelles se cache toujours le prix de marché d’un pardessus d'hiver.

Toutes nos observations sur l'influence que les valeurs de production et d'échange peuvent exercer sur la valeur d'usage s'appliquent, avons-nous dit, à la plus grandepartie des biens fongibles qui servent à notre usage journalier.

Il en est autrement des biens non-fongibles, c’est-à-dire de tous ceux qui possèdent une certaine valeur que la substitution d'un objet semblable ne saurait remplacer. Ici la valeur d'usage disparait partiellement ou entièrement avec l'objet mème, bijou ou tableau de famille, souvenir d'amis ou d’un certain événement de la vie, ou encore chef-d'œuvre de l’art, empruntant sa haute valeur au maître qui l’a créé ou aux conditions dans lesquelles ila été produit. Précisément parce qu'on ne saurait parler, en général, d’une libre production et reproduction de tels biens, leur valeur d'usage ne peut pas être influencée par les valeurs de production et d'échange au point d’être rabaissée au niveau de leurs prix de marché ou de leurs frais de production. Au contraire, lorsque relativement à certains de ces biens, comme par exemple aux œuvres d'art des grands maitres, nous pouvons parler en effet d'un prix de marché spécial, celui-ci est, sans aucun doute, régi Justement par la valeur d'usage particulière et par la concurrence parmi les amateurs d'art.

Lorsque cette valeur d'usage particulière existeexclusivement pour la personne du consommateur et dépend des préférences spéciales de celui-ci pour un exemplaire déterminé d’une catégorie quelconque de biens, nous voyons disparaître ordinai-

Cr Pr LA OU A HSE -

rement l’idée même que cette valeur d'usage exceptionnelle se réfléchisse dans un prix de marché spécial. C'est pour cette raison que Knies a prétendu à bon droit que la valeur d'affection comme telle « manque absolument du caractère de la fongibilité » (r).

Si nous résumons en quelques mots ce que nous avons dit sur les principes généraux qui régissent la valeur d'usage personnelle, il sera évident pour nous que l’on ne saurait ni exprimer des formules définitives, n1 déterminer un ordre quelconque pour la classification des articles de consommation d’après leur valeur d'usage. La raison en est que

toute évaluation se présente à nous avec un caractère purement individuel et comme réglée par des circonstances personnelles. Ce que nous appelons la valeur d'usage des biens s’est manifesté à nos yeux comme le produit de toutes sortes de facteurs matériels, économiques, politiques et surtout psychologiques de la nature la plus différente, ensemble tellement complexe qu'il ne peut être question d'une loi universelle pour mesurer cette valeur. On ne peut que constater les résultats finaux et objectifs des évaluations personnelles.

La valeur d'usage personnelle d'un bien quelconque se manifeste, comme nous l'avons vu, sous la forme d’une équation de ce bien à une quantité déterminée d’un autre bien ayant un autre usage et que le consommateur voudrait céder pour acquérir le premier bien. IT s’agit toujours ici pour lui d’une taxation purement individuelle et dépourvue de tout caractère objectif.

IL est vrai qu'à la fin de ce chapitre, en traitant de l'influence qu'exercent les valeurs de production et d'échange des biens sur leur valeur d'usage, nous avons vu la valeur d'usage personnelle de la plus grande partie des richesses montrer

(1) &« D'autre part, la valeur d'affection, comme telle, manque absolument du caractère de la fongibilité ; elle n’est done nullement mesurable par une somme d’argent, mème lorsque juridiquement l’on en tient compte. » (G. Kaixs, Das Geld, 2° édit., Berlin 1885, p. 164). Knies donne l'exemple suivant : &« Quiconque doit sacrifier la « maison de ses pères » à la nouvelle voie ferrée, ne se reconnaïitra pas entièrement dédommagé par les & pleins dommages-intérêts » qu’on lui accorde, bien que le voisin, traité de la même façon, s’estime richement payé pour sa propre maison. »

une tendance à être entraînée vers un niveau fixe et à prendre, par suite, un caractère plus ou moins objectif. En y regardant de près, cependant, nous devons reconnaitre que nous avions quitté là, à proprement parler, ledomaine de la valeur d'usage personnelle, que nous connaissons comme valeur subjective. Notons bien que, dans le même passage, nous avons examiné particulièrement l’action des rapports d'échange objectifs sur les évaluations subjeclives des biens. Tout bien considéré, nous avions toujours sous les yeux la valeur d'usage subjective des biens en question, mais elle était sous l'influence de leurs valeurs de productionet d'échange.

L'action des valeurs de production et d'échange sur la valeur d'usage n’est pas unphémoniène social d’un caractère universel, susC eptible de se HR NetUr sous toute forme de société hé maine; c'est, au contraire, un phénomène social dépendant d’une organisation déterminée de la société. Dans la société capitaliste actuelle, où la vie sociale repose, du côté des nonpossesseurs, sur la vente du travail et des produits du travail et, du côté des possesseurs, sur l'exploitation de la force de travail, toutes les évaluations économiques et personnelles des différentes espèces de biens doivent, en règle générale, être influencées par les rapports du marché, c'est-àdire par les prix de marché.

Chez les peuples qui ont conservé le communisme primitif

dans certaines de $es formes, ainsi que dans la société

communiste d'organisation supérieure, — dont le régime

semble se préparer sous les vives aspirations de nos jours vers le bien-être commun, — la valeur d'usage possède un cachet subjectif et personnel bien plus prononcé.

Dans la période historique du communisme primitif le coût de travail personnel, exigé pour l'acquisition de certaines richesses, pouvait exceptionnellement influer encore sur les évaluations personnelles de la valeur de ces richesses, mais le prix de marché ne le pouvait pas. Le marché proprement dit manquait. Et partout où règne la production communiste et où le travail individuel ne se manifeste que comme quote-part du travail social total, il ne peut être

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