I E PER TT
Aussi ne suivrons-nous ni l'un ni l’autre exemples. De prime abord nous faisons observer ici, que nous pouvons examiner au point de vue sociologique les grands principes vitaux de notre race humaine, mais qu'il ne nous est pas donné, généralement, de les exprimer en formules et en tableaux, ou de les enfermer dans une figure mathématique. Pour cela la vie sociale des hommes,si complexe dans toutes ses expressions, nous met trop rarement en présence de purs problèmes
« Ainsi, quand la quantité oa est consommée, le degré d'utilité corres=
- pond à la longueur de la ligne ab ; car, si nous prenons une toute petite
quantité d'aliments en plus, ad, son utilité sera à peu de chose près le
produit de a et ab et cela avec une approximation croissant au fur et à mesure que aû est moins grand,
Le degré d'utilité est donc réellement mesuré par la hauteur d’un rectangle très étroit correspondant à une quantité d'aliments très petite, qui théoriquement devrait ètre infiniment petite », (The Theory of Political Eco-
— nomy, ch. nr, 3° édit., p. 48-49)
Les critiques que nous avons déjà adressées à la théorie de M. Bühm — s'appliquent aussi à celle de Jevons. Tout aussi arbitraires que les chiffres du premier, sont les ordonnées du second. La courbe de Jevons n'aurait une valeur scientifique que si la détermination des lignes Pm, qn, etc., avait - reçu une justification quelconque. Ce qui n’a pas été fait... et pour cause, . De semblables figures et combinaisons de chiffres construites soi-disant pour éclaircir la question sont évidemment indispensables aux représentants de la doctrine utilitaire moderne ; elles sont une partie essentielle de ce sys- … ième qui réduit toute valeur à des évaluations subjectives, Comme exemple - de telles illustrations nous mentionnons encore les « courbes d'utilité ou de - besoin » de M. Léon Walras (Le premier économiste chez qui on trouve ces —… courbes est FH. H, Gossen). On peut varier d'opinion sur l'appui que les mathématiques peuvent prèter à certaines parties de la science économique, …. mais il faut convenir que les illustrations que nous venons d’examiner ont … plus contribué à confondre qu'à éclaircir les problèmes économiques, leurs créateurs se montrant moins économistes que mathématiciens.
- Rien ne nous prouve, en effet, pour revenir aux naïves démonstrations __ mathématiques de Jevons, que, lorsque l'utilité des biens augmente ou di- … minue avec la diminution ou l’augmentation de leurs quantités, elle se con-
… forme aux schèmes que Jevons nous met sous les yeux dans sa théorie rec-
… angulaire. Encore moins aurons-nous le droit d'accepter les conséquences que l’on déduit de pareils schèmes arbitrairement construits. — Notons encore combien arbitraire et contestable est déjà l’hypothèse posée … par Jevons et autres que l'utilité puisse ètre considérée comme une quantité à deux dimensions. (« l'Utilité peut être traitée comme une quantité à deux dimensions, une dimension consistant dans la quantité de la richesse et … l'autre dans l'intensité de l'effet produit sur le consommateur », Sraxrey Jevoxs, loc, cit, p. 47). Pourquoi ne compterait-on pas trois dimensions en … considérant la durée de l’effet comme troisième facteur ? Dans la supposi-
tion de Jevons il serait dès lors nécessaire et que la quantilé de la durée ft infiniment petite et que la durée de lutilité fût infiniment courte,
ho THÉORIE DE LA VALEUR
de quantités. Cela ne s'applique pas uniquement à la valeur des richesses ou tout spécialement à leur valeur d'usage personnelle que nous étudions ici, mais à la science économique en général. Lorsque, au sujet de la vie sociale réelle, nous ne désirons pas franchir à chaque pas les limites prescriles à toute science, nous devons nous contenter, en règle générale, d'examiner les faits réels dans les action humaines. C’est d'eux que nous devons inférer les lois économiques qui gouvernent la vie sociale des hommes sans nous laisser entrainer à fixer dans un calcul ou dans une courbe les impressions de làme humaine, impressions si infiniment variables et insaisissables dans leur jeu profond et dont l’ensemble est seul capable d'expliquer les manifestations de notre activité.
En outre, dans le cas spécial de la valeur, il n'appartient pas, à notre avis, à la science économique de rechercher les évaluations qu'un individu, Jean ou Paul, pourrait bien faire d'un objet quelconque où d’une quantité donnée de quelque denrée, dans les circonstances momentanées de sa vie personnelle.
La tâche essentielle de la science économique, en ce qui concerne la valeur des richesses, consiste à rechercher la valeur que représentent les biens indépendamment d'un individu donné, tant comme valeur d'usage générale que comme valeur de production sociale, ou encore comme valeur d'échange objective se réalisant au marché.
En tant que les évaluations personnelles peuvent influer sur cette valeur objective, nous avons, assurément, à compter avec elles ; relativement à leur influence, cependant, nous n'aurons à nous occuper généralement que des résultats finaux qui nous viennent sous les yeux et des principes généraux de l’action humaine qui les expliquent. Il ne nous est pas possible de connaitre toutes les possibilités accidentelles ét individuelles, Dès que la science économique nous construit donc des figures et des schèmes abstraits, qui prétendent réfléchir le jeu des besoins humains concrets et réels, elle quitte le domaine de la science positive pour aborder celui de la conjecture.
de De) n L " APTE
Nous avons d'autant plus à nous abstenir ici des calculs
de probabilités que, — comme nous l'avons fait remarquer déjà, — ce ne sont pas seulement les besoins personnels,
variant à chaque instant, qui entrent en jeu ; ce sont aussi tout ensemble les propriétés et qualités particulières des biens mêmes, les quantités qui en sont disponibles et les conditions dans lesquelles ils le sont, qui collaborent à la production des résultats finaux de l'évaluation personnelle, partout où cellec1 mérite le nom d'évaluation économique.
Si donc le calcul des probabilités peut nous fournir une aide utile dans la science économique, il ne peut du moins rien nous apprendre quand il est question de l'évaluation purement subjective et individuelle de la valeur d'usage.
Nous devons remarquer en outre que, dans la vie sociale réelle, 1ln°y a pas d'objet qu'on puisse considérer isolément quand on juge sa valeur. Tout objet examiné se trouve en contact avec son milieu et ne saurait être jugé indépendamment de celui-c1.
Comment l’homme pourrait il apprécier la valeur des allumettes dont il se sert le matin pour faire du feu, sinon en combinaison avec le café et l’eau potable, le pain et Île beurre qui servent aussi à son premier déjeuner )
Un examen isolé des évaluations personnelles de chacun des biens dont chaque consommateur se sert tous les jours, est une pure impossibilité,
Nous reparlerons encore à maintes reprises de cette théorie qui, en dernière analyse, réduit toute valeur à des évaluations personnelles ; mais 1l reste cerlain pour nous que les principes mêmes dont elle part sont insoutenables a priori. Il est évident que les évaluations personnelles peuvent toujours influer sur les phénomènes objectifs de la valeur, mais ces derniers restent, quand même, des phénomènes objecüfs, qu'on doit distinguer de l'évaluation subjective qu'ils peuvent provoquer. Cette vérité, qui est de grande impor tance pour l'intelligence de la théorie de la valeur, se pré- sentera plus clairement encore à nos yeux dans le courant de notre étude.
En examinant la valeur d'usage personnelle des biens, nous avons à faire abstraction, pour le moment, de l'intérêt que les biens peuvent avoir pour la vie et le bien-être de l'homme en général, et nous devons prêter toute notre attention à l'intérêt qu'ils ont pour un consommateur quelconque.
La valeur d'usage personnelle des objets, en ellet, se
rapporte à la personne du possesseur ; les besoins ou désirs
personnels qu'ils satisfont se présentent ici, non pas comme besoins et désirs humains en général : besoins généraux de nourriture, d'habillement, d'habitation, etc., mais comme des besoins ou désirs concrels et parfois momentanés d’un certain consommateur. Aussi, pour le moment, avons-nous à considérer la valeur d'usage des biens comme indépendante et du travail qu'a dépensé le producteur et de celui qui est épargné au consommateur par leur acquisition ; comme indépendante également des avantages qu'ils peuvent avoir pour le consommateur par leur aptitude à être échangés contre d’autres biens. Les biens tels que nous aurons à les considérer actuellement sont entrés dans la dernière phase de la circulation, celle de la consommation immédiate. Ce n’est qu’à la fin de notre analyse et en examinant l’action que la valeur objective, sous différentes formes, peut exercer sur les évaluations personnelles, que nous aurons à compter encore avec d’autres facteurs que des facteurs purement subjectifs.
La question étant ainsi posée et la valeur d'usage comprise comme valeur subjective considérée dans un sens individuel, il est évident que le plaisir ou l'avantage que le consommateur peut personnellement retirer de la consommation d’un bien ou dont il sera privé par la perte de ce bien est le facteur qui détermine cette valeur. Il est entendu, en effet, que la valeur d'usage des biens est l'expression de leur aptitude à satisfaire certains besoins ou désirs humains.En traitant ici de cette valeur dans un sens individuel, nous avons à considérer ces besoins comme des besoins concrets et personnels.
À bon droit les représentants de la doctrine utilitaire dans la science économique moderne ont spécialement mis en lumière la différence qui doit être faite ici entre l'intérêt que toute la quantité disponible d’un bien peut avoir pour son
et OR rt id TER
possesseur et l'intérêt qu'il attribuera momentanément à une partie déterminée (un ou plusieurs litres, kilogrammes, mètres, etc.), de ce bien (1).
Pour nous en tant qu'individus, une certaine quantité d’aliments par jour élant nécessaire à la consommation, cette quantité a sans doute une valeur d'usage excessivement élevée ; cette valeur devrait même être considérée comme infiniment grande, s’il n'y avait deux réserves à faire : d’abord chaque aliment peut d'ordinaire, d'une manière plus ou moins satisfaisante, être remplacé par un autre répondant au même usage ; ensuite, en dehors de la quantité nécessaire des aliments, nous en avons encore d'habitude d’autres quantités à notre disposition; et cette circonstance suffit ordinairement à nous faire évaluer moins haut la quantité indispensable dont il est question. Nous parlons ici d’évaluations régies par des motifs d'ordre économique (des calculs de chances économiques) et non pas de celles qui résultent de caprices personnels ou d'influences d'ordre moral.
IL peut arriver exceptionnellement que les deux circonstances que nous venons d'indiquer n’influent pas sur les rapports qui nous lient à certains objets. Les biens qui pour voient à nos premiers besoins atteignent alors immédiatement une valeur d'usage illimitée. C'est ce que produit dans certains cas la famine ou le manque d’eau, pendant la traversée d’un désert ou le siége d’une ville, aussitôt que les
(1) & Quand nous regardons l'affaire de près, dit W, Sraxcex Jevons, nous ne saurions dire que toutes les portions de la même denrée possèdent une même utilité... Un quart d’eau par jour a la haute utilité de préserver quelqu'un d'une mort très pénible, Plusieurs gallons par jour peuvent être d'une grande utilité par exemple pour le service de la cuisine et le lavage ; mais, après qu'une provision suflisante est assurée pour cet usage, une quantité additionnelle est une chose relativement indifférente,
Nous pouvons donc dire que, jusqu’à une certaine quantité, l’eau est indis-
pensable ; que des quantités suivantes auront différents degrés d'utilité, mais que, au-dessus d'une certaine quantité, l'utilité diminue graduellement jusqu'à zéro ; elle peut même devenir négative, c’est à-dire que les portions suivantes de la même substance peuvent devenir gènantes et même nuisibles, » (The Theory of Political Economy, loc. cit., p. 44.) « Il faut donc faire une distinction essentielle entre l'utilité totale provenant d’une denrée quelconque et l'utilité qui est attachée à une portion particulière de celleci. » (Loc, cit, p. 45).
hommes se trouvent réduits à des quantités limitées de vivres ou même que ceux-ci sont sur le point de faire complètement défaut. Ensuite, 1l est évident que nous pouvons nous représenter ici les biens comme divisés en petites quantités. S'il pouvait être de quelque importance pour la vie sociale pratique d'examiner la modification que subirait, dans ce cas, l'intérêt pour nous de chaque hectogramme d’un kilo de pain ou de chaque décilitre d’un litre d'eau potable, nous aboutirions à la constatation suivante : à chacune de ces portions d’une quantité de vivres on devrait attribuer une valeur d'usage personnelle spéciale variant même à l'infini avec chaque division de la quantité en question.
Les représentants de la doctrine ulilitaire dans la science économique moderne ont soumis les deux circonstances, la possibilité du remplacement d'un bien par un autre et la présence d’une certaine quantité disponible de chaque bien, à un examen vraiment minutieux, ayant pour but de nous décrire l'influence de chacune de ces circonstances sur l’évaluation personnelle. Certains d’entre eux, — nous pensons ici surtout à Stanley Jevons,— ont fait de même relativement à la subdivision des biens en petites quantités.
Ici encore ces économistes sont tombés dans l'erreur en ne se bornant pas à formuler des principes fondamentaux et à exposer les résultats concrets et pratiques qui en dérivent ; ils out voulu nous donner, une fois de plus, des schèmes abstraits élaborés jusqu'aux plus petites particularités.
L'école autrichienne de Menger et Bôhm-Bawerk s’est attachée à diviser les besoins humains en «besoins concrets et besoins partiels concrets » (konkrele Bedürfnisse und Theilbedürfrisse), dont les derniers, les besoins partiels, servent à nous démontrer qu'un besoin humain peut souvent être partiellement satisfait. En même temps, la théorie utilitaire a admis que la valeur (valeur d'usage) d’un bien capable, en certaine quantité, de satisfaire différents besoins humains, doit être jugée non pas d’après l'utilité la plus grande ou d'après l'utilité moyenne, mais, en règle générale, d’après la moindre utilité (l'utilité minima) que ce bien ou son pareil
devrait produire, tant qu'il est encore « rationnellement appliqué ».
En adoptant le vocabulaire de Wieser, qui a le premier employé ce terme, Bôhm-Bawerk parle ici de « l'utilité économique limitative » (wurthschaftlicher Grenznulzen) des biens et nous formule le principe suivant : (La valeur d'un bien se détermine d'après son ulilité limilalive ». Cette thèse est pour M. Bôühm « la pierre angulaire de la théorie de la valeur » et elle a pour lui d'autant plus d'importance, qu'il la considère, avec toute une série d’économistes de notre époque, comme la base même de la valeur objective, la valeur d'échange, des richesses.
Et ainsi, aflirme-t-1l dans son livre : Capital el intérêt, la doctrine de l'utilité limitative est la pierre angulaire, non seulement de la théorie de la valeur, mais directement de toute explication des actions économiques des hommes, et par suite de toute la théorie de l’économie (1). »
Nous avons ici affaire à une thèse fondamentale de la doctrine utilitaire moderne et il existe même sur ce point un accord frappant entre les représentants de cette doctrine.
Carl Menger, bien qu'il ne se soit pas servi d’un terme technique aussi expressif que celui de Gren:nutien, a développé, avant M. Bühm, les mêmes principes fondamentaux et généraux (2) ; 1l faudrait même remonter jusqu'à Gossen (3) et à sa Q valeur du dernier atome » { Werth des lelten Aloms) pour exposer complètement la genèse de cette même théorie de l'utilité Himitative.
Sur ce point encore, l'école française de Walras se range entièrement du côté de l’école autrichienne de Menger-Bühm. « L’Intensité du dernier besoin satisfait » ou « la rareté » (il emploie ce dernier mot dans un sens très particulier), voilà les expressions techniques dont M. Walras, lui-même, se sert (4).
(1) Bünu-Bawerx, Kapital und Kapitalzins, tome IT, 1. TTE.cha, $ nr,p 158.
(2) Voir Carr Mexcer, Grundstlze der Volkswirthschaftslehre, Wien, 1872, . 08 et suiv. .
(3) Herwaxx Herxmicn Gosse, Entwickelung der Gesetze des menschlichen Verkehrs und der daraus fliessenden Regeln für menschliches Handeln. Braunschweig, 1854.
(4) Léon Warnas, Théorie de la Monnaie, Lausanne, 1886, p. 30. Voir
h6 THÉORIE DE LA VALEUR
Jevons, par des recherches indépendantes, est parvenu à une doctrine, même à une terminologie analogue, Chez lui le Final Degree of Utility des biens est la base essentielle de toute la théorie de la valeur (a
Dans cette théorie je conteste le caractère général que l'on prête à l« utilité limitalive », ce caractère qui serait nécessaire pour qu'on puisse trouver dans son action « la loi principale » (das Hauptgeselz) de Ta valeur sociale et qui justement autoriserait les économistes ulilitarisles à considérer leur thèse comme « la pierre angulaire » de la science économique,
Je conteste premièrement que les besoins humains se laissent partager en besoins particuliers et besoins partiels parliculiers d'une manière assez exacte pour en tirer quelque appréciation satisfaisante sur le degré d'utilité. Je conteste même que, pour chaque cas spé Cab les divers besoins et désirs qui peuvent collaborer à l'intérêt final qu’un consommateur attache à un bien déterminé, puissent être isolés les uns des autres. Abstraction faite encore de ce fait que je n'attribue guère de valeur, pour la vie réelle, à de telles disünctions purement abstraites, je nie même la possibilité de les introduire rationnellement dans la théorie.
Lorsque, par hasard, le plaisir de boire un verre de vin dans un petit coin ombragé de la campagne, présente pour moi, consommateur, un intérêt évalué très haut, je con-— teste la possibilité de déterminer, dans la valeur d'usage personnelle de ce vin, valeur momentanée et méntelle : 19 quelle valeur provient de l’apaisement de ma soif ; 2° quelle valeur dérive de la satisfaction de mon besoin de me reposer, satisfaction dont la consommation du vin m'a procuré l'occasion. M. Bôhm considérera peut-être comme nécessaire d'introduire ici une sous-division dans le cas où ce besoin ne sera que partiellement satisfait et ne comptera,
également ses Eléments d'économie politique pure, Lausanne — Paris, 1900. Dans les préfaces de ces deux ouvrages, M. Walras nous donne une exposition historique et comparative de la théorts utilitaire et de sa terminologie, telle qu'elle se rencontre dans les écoles anglaise, française et autr ichienne:
(1) W, Sraxzex Jevoxs, The Theory of Political Economy.
Ché détaftstn
par suite, que comme « besoin partiel » ; 3° quelle valeur résulte de la satisfaction de mon désir de jouir de la vue pittoresque ; 4° enfin, quelle valeur vient de l'occasion que me donne la consommation du vin de m'entretenir en même temps amicalement avec mes compagnons de promenade. Et ainsi de suite.
En même temps que l'impossibilité d’une division et d'une comparaison mutuelle précises des besoins complets et des besoins partiels, je conteste non moins catégoriquement les conclusions auxquelles la doctrine utilitaire s’est laissée amener, dans son analyse de 1” & utilité Himitative ».
Pour me référer au cas proposé comme exemple par M. Bôhm,supposons qu'un chasseur possède deux pains, qu'il en donne un à son chien et qu'il apaise sa faim avec l’autre. Je conteste que la valeur (valeur d’usage) du pain mangé par le chasseur soit déterminée par l'utilité que ce pain aurait euc dans le cas où 1l aurait été donné au chien (voir Bühm- Bawerk, loc. cil., p. 155 et suiv.).
À notre avis, les deux pains en question ont pour le chasseur une valeur différente ; il est évident aussi que la présence du premier pain mangé par le chasseur lui-même diminue grandement la valeur d'usage qu'il attribuera au deuxième pain, destiné maintenant à nourrir le chien et auquel il aurait attaché une tout autre valeur s’il n'avait eu que le premier. M. Bühm-Bawerk prétend bien que «indubitablement » « deux biens pareils,dont on dispose dans des conditions égales, doivent de même s’égaler entièrement en ce qui concerne leur valeur », mais nous répondons ici que « les conditions égales » dont il parle ne durent qu'aussi longtemps précisément que le chasseur n’a pas encore décidé la destination à donner à chacun des deux pains. Peu nous importe pour notre analyse de savoir si son choix sera déterminé par la circonstance qu'un pain est mieux cuit que l’autre (il est naturel que M. Bühm, toujours égaré dans les abstractions, ait supposé qu'il est question de « deux pains parfaitement pareils »} ou encore que le hasard, la position des deux pains dans la carnassière, par exemple, décide ici en définitive. À partir du moment où le chasseur a pris sa décision, il n'est plus
exact, en tout cas, qu'il soit question de « conditions égales » pour la consommation des pains ; par suite, il n'y a plus aucune raison de parler d'une même valeur d'usage à attribuer par le chasseur aux deux pains différents. Le premier pain étant mangé, la faim du chasseur sera, sinon entièrement apaisée, du moins partiellement satisfaite et ceci expliquera logiquement, qu'il doive attribuer une moindre valeur au deuxième pain.
Regardons maintenant de plus près l'exemple plus comsie que nous cite M. Bühm au sujet de la valeur d'usage personnelle. Nous oublierons volontiers que le cas choisi est encore à la fois un peu naïf et recherché.
Un colon, vivant loin du monde dans une maison faite de troncs d'arbre, possède cinq sacs de blé : « Un sac est rigoureusement nécessaire pour prolonger sa vie jusqu'à la prochaine moisson » ; un deuxième sac « pour compléter ses repas et lui conserver ainsi de la santé et des forces ». Un troisième sac est destiné par lui « à engraisser la volaille », le numéro quatre ( à la fabrication de l'eau-de-vie de grains ». Faute de meilleure destination il emploiera le cinquième sac à « nourrir un certain nombre de perroquets dont les farces le divertissent ».
Il va de soi qu'il s’agit ici de la satisfaction de besoins tout à fait divers et l'intérêt différent de l'emploi que trouvent les sacs de blé est représenté par les chiffres 10 (la conservation directe de la vie), 8 (le soin de la santé), 6 (le supplément de viande ajouté au repas), # (le plaisir procuré par l’eau-de-vie de grains) et 1 (l'agrément causé par les oiseaux).
Or, lorsque ce R voudra se défaire d’un seul de ces sacs de blé, — c’est l’économiste autrichien qui parle, — il choisira celui qu'il avait destiné à la pâture des perroquets. « Et c'est d’après cette utilité minime, — dit-il, les yeux toujours fixés sur son monde hypothétique, — qu'il évaluera donc rationnellement un sac pris à part dans sa provision de blé. Et cela est vrai, bien entendu, de chacun de ces sacs pris à part... (1}»
t)2Zoc, eut. p.160!
Mettons un peu à l'essai cette conclusion singulière : puisque {out sac pris à part a une valeur de pâture de perroquets, valeur exprimée par le chiffre 1, nous concluons, nous-mêmes, que cinq sacs semblables auront une valeur exprimée par le chiffre 5. (Nous nous plaçons pour cela au point de vue de M. Bühm, en supposant que les besoins humains puissent être représentés par des chiffres arithmétiques, de sorte que les valeurs d'usage s'appuyant sur les mêmes besoins puissent être multpliées, tout comme les grandeurs arithmétiques).
Cependant, l'essai réussit fort mal. Le premier sac tout seul a déja une valeur supérieure à celle des cinq sacs métaphysiques et équivalents de M. Bühm ensemble. Le premier sac de blé est nécessaire à la vie matérielle la plus élémentaire et il est représenté, quant à sa valeur, par le chiffre le plus élevé (10).
Nous avons affaire ici à un problème non moins obscur dans sa signification que celui de la « Trinité » des chrétiens, dans lequel trois personnes étant chacune en soi une divinité complète, ne sont pourtant, dans leur ensemble, qu’un seul dieu.
La solution, cependant, de l’énigme économique qui se dresse ici devant nous, sera bien facile, si nous voulons suivre un moment l'argumentation qui l'accompagne. La valeur de chaque sac de blé, prétend M. Bôühm, sera détermince par celle du sac qui sert à nourrir les perroquets. Pourquoi } «... parce que, si les sacs sont égaux l’un à l’autre, il sera don méme absolument égal, pour LÉ colon, de perdre le
sac À, ou le sac B — pourvu, seulement, qu'il reste encore, derrière le sac perdu, quatre autres sacs, pour satisfaire les besoins plus importants » (1).
Mais, tout bien considéré et vu surtout la restriction faite, il n'est donc pas exact que chaque sac de blé ait incontestablement une valeur d'usage pouvant être représentée par le chilfre 1 ; ceci n’est vrai que pour chaque sac arrivant le cinquème dans le rang. Et puisque, parmi cinq sacs de blé, un
(1) Loc. cit., p. 160.
bo THÉORIE DE LA VALEUR
seul peut arriver le cinquième, comme parmi les milliers de soldats d’une armée un seul porte réellement dans sa giberne le bâton de maréchal, il s'ensuit qu’un seul parmi les cinq sacs de blé aura en effet, pour le colon, une valeur de pàture de perroquets, valeur déterminée par « l'utilité lHimitative » (le Grenznutzen) du blé.
L’exactitude de cette conclusion est facile à démontrer par la pratique. Demandons simplement au colon en question deux sacs de blé à la fois et nous nous apercevrons bien qu'il les évaluera à des prix forts différents. Modifions un peu l’expérience : Essayons de démontrer au bonhomme que pour son propre usage 1] gagnera beaucoup à nous donner sans compensation deux de ses cinq sacs de blé ; en eflet, auparavant, Çluulité limitative » de son blé s'exprimait par le chiffre 1, tandis que pour chacun des trois sacs restants elle s’exprimerait par le chiffre 6. IL est permis de penser que la « casuistique » dont nous parle l’économiste M. Bôhm-Bawerk,— casuistique d’après laquelle la valeur du blé diminue de plus des deux liers par l'addition de deux nouveaux sacs, — sera sévèrement jugée par la vie pratique. Notons bien, en passant, qu’une telle théorie a été considérée, au seuil du xx° siècle, comme une théorie « scientifique » et comme la base de toute la science économique.
C'est ce qui se produit, lorsque la science perd contact avec la réalité et, partant de suppositions préétablies, se perd dans les abstractions.
La vérité qui s'impose à notre esprit, quand il s’agit de l'évaluation par rapport à l'usage, est évidemment la suivante : |
Différentes quantités égales d’un bien, se trouvant à la fois à la disposition d’un même consommateur, ont généralement pour lui des valeurs d’usage différentes.
IL'est donc inexact que la valeur d'usage personnelle d'un bien quelconque se détermine par « l'utilité de la dernière fraction infiniment petite » (the utility of the last increment de W. Stanley Jevons) ou par celle de « l'utilité minima » (le kleinste Nulzen de l’école autrichienne) s'appliquant à la quan- Uuté déterminée de ce bien qui est employée.
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PEN, PC VERT OR FD SR "Te
La valeur d'usage personnelle des quantités définies d’un bien quelconque se détermine, pour chacune d'elles en partieulier, par le plaisir ou l'avantage que le consommateur peut en tirer personnellement et elle varicra, ordinairement, à l'infini avec ces quantités.
Si la valeur d'usage personnelle, se basant sur la satisfaction des besoins et des désirs personnels et concrets, peut, d’une part, être infiniment grande, elle peut aussi diminuer jusqu'à zéro, c'est-à-dire jusqu’au point où elle cesse entitrement d'exister. Il se peut même qu’elle franchisse aussi ce point et que tous les besoins et désirs en question, ayant été entièrement salisfaits, le plaisir et l'avantage fassent place à l’aversion et au désavantage. Il se peut donc que la totalité disponible d’un bien ait depuis longtemps cessé de posséder une valeur d'usage, ou soit devenue même nuisible relativement à une espèce particulière de besoins et que, néanmoins, une petite quantité déterminée du mème bien, ou le bien entier considéré par rapport à d’autres besoins, possède encore une valeur d'usage personnelle plus ou: moins considérable. La complexité de l’action des besoins et désirs humains nous donne l'explication de ce phénomène.
L'eau de Stanley Jevons ayant perdu entièrement sa valeur d'usage par suite de sa trop grande affluence, peut causer même, en cas d'inondation, des malheurs considérables, malgré l'utilité essentielle et fort élevée possédée par une quantité déterminée de la même eau qui étanche la soif et salisfait ainsi un de nos besoins les plus essentiels.
Vu cette complexité de la vie sociale, la doctrine utilitaire, telle qu'elle nous est exposée par ses représentants, doit done, de prime abord, nous paraitre impuissante à nous offrir une base rationnelle pour une théorie générale de la valeur.
Une théorie qui fonde la valeur des biens sur « lutilité de la dernière fraction infiniment petite » (Jevons) ou « l'utilité du dernier exemplaire d’un bien » (Bühm-Bawerk) est déjà insoutenable pour la raison même que la division des richesses en « quantités » et « fractions », ou en exemplaires numérotés ne saurait être maintenue logiquement. On peut l'appliquer à l’eau, substance si chère à Jevons, ou bien
nn
l’on veut au bœuf et au blé, mais dire que la valeur d'une maison, d'un musée ou d’une fabrique est déterminée par celle de la dernière fraction de ces biens, c’est nous exposer une théorie rationnellement dénuée de sens (1).
La théorie utilitaire montre ici tellement son caractère de théorie abstraite, constituée en dchors de ja vie réelle, que l'impossibilité de la maintenir devient évidente dès qu'on veut l'ériger en théorie générale.
Cependant, supposons que plusieurs quantités égales de la méme richesse, — par exemple cinq sacs de blé, — soient en même temps à la disposition du même consommateur ; la présence seule des quantités qui servent à la satisfaction des besoins et des désirs les moins intenses, pourra faire que les autres quantités, malgré les besoins pressants auxquels elles pourvoient, ne paraissent pas estimées par le consommateur selon l'usage qu’elles auront pour lui en réalité. Ainsi la présence de plusieurs quantités égales du même bien étant en même temps à la disposition du même consommateur semblerait être cause que celui-ci n’estime pas les différentes quantités du bien {les différents sacs de blé ou parties d’un sac de blé par exemple) selon le plaisir ou l'avantage qu'il peut reürer directement de chacun d'eux, c'est-à-dire, d'après nous, par rapport à leur vraie valeur d'usage.
Sans être aussi prompt à l’abstraction que M. Bühm-Bawerk qui estime tout le blé à la valeur de pâture de perroquels, valeur correspondant au dernier et moindre besoin, notre consommateur peut facilement se tromper sur l'intérêt qu'ont pour lui les différentes parties de sa richesse. Mais, c'est un problème psychologique que nous avons ici sous les yeux, problème que M. Bühm-Bawerk n'a pas vu. Il re-
(1) La manière la plus commode de trancher ce nœud philosophique est assurément celle de Walras, Il écrit avec candeur dans sa Théorie de la Monnaie : « Pour plus de simplicité, je supposerai ici que toutes les marchandises sont susceptibles de se consommer par quantités infiniment petites, comme cela à lieu pour les aliments par exemple. » (Léox Warras, Théorie de la Monnaie, D'ou k
Le fait que cette supposition ne se réalise pas même pour les aliments, es qu'une particularité d'importance secondaire dans cet exemple étonnant d’arbitraire,
pose sur la méprise du consommateur qui confond l'égalité matérielle des différentes quantités en question avec leur égalité par rapport à ses besoins et désirs. Nous avons affaire ici à la différence entre la valeur d'usage personnelle et l'opinion momentanée que le consommateur a sur cette valeur. En réalité, c'est une pure confusion qu'il ÿ a dans l'esprit de celui-ci et il évalue autre chose que ce qu'il croit évaluer. Il prétend estimer un objet au point de vue des services qu'il peut rendre et 1l exclut de cette évaluation certains services dont il usera en réalité.
Cela n’est pas d’ ailleurs la seule méprise que puisse faire le consommateur. Comme le dit l’ expression populaire : on doit avoir été malade pour connaître le prix de la santé ; — l’homme ne peut connaître qu'approximativement l’état de ses besoins et désirs d’une part et, d'autre part, les qualités intrinsèques des biens ; il ne peut donc pas avoir une connaissance absolue de l'intérêt qu'ont pour lui les biens qui satisfont entièrement ou partiellement ses besoins ou ses dé- SITS..
En critiquant, à ce dernier point de vue, les évaluations personnelles, nous quitterions le domaine de l’économie pour aborder celui de la psychologie et de la morale.
Ce cas, comme le précédent, met surtout en lumière l’instabilité des évaluations personnelles ; lorsqu'un consommateur veut exprimer la valeur d'usage de son bien sous la forme
d’une équation de celui-ci avec une quantité plus ou moins
grande d’autres biens, cette quantité peut varier suivant qu'il aura une notion plus ou moins exacte du plaisir ou de l’avan-
tage que son bien peut lui procurer. Cela nous éloigne d’au-
tant plus de chercher, dans les évaluations personnelles, la base d’une théorie générale de la valeur et ensuite de toute la science économique.
En continuant notre analyse nous sommes parvenus aux principes fondamentaux suivants :
La valeur d'usage personnelle d'un bien se détermine par le
plaisir ou l'avantage que le consommateur peut oblenir par
l'usage de ce bien ou dont il serail privé par sa perte. Différentes quantités égales d'un bien se trouvant à la fois à la
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disposition d’un même consommateur ont généralement pour lui des valeurs d'usages différentes.
La valeur d'usage personnelle de différentes quantités définies d'un bien se détermine, pour chacune d'elles en particulier, par le plaisir où l'avantage que le consommateur en peut tirer personnellement ; celle valeur variera communément, jusqu'à l'infini, avec la grandeur des quantités en question, a côlé des propriélés el qualités particulières du bien.
La nalure d’un bien ainsi que les circonstances dans lesquelles ilest à la disposition du consommaleur décident si la valeur d'usage personnelle d'une quantité déterminée augmente (dans la méme proportion ou non) en même lemps que la quantité, ou bien si la valeur diminue, au contraire, au fur et à mesure que la quantité augmente, de sorte qu'elle puisse se transformer, à un moment donné, en valeur négative.
[l est évident que la totalité de la valeur d’usage personnelle d’un bien peut augmenter encore avec sa quantité, tandis que chaque exemplaire séparé, ou chaque mètre, litre ou kilogramme, etc., du bien pourra déjà avoir commencé à dupuidet peu à peu en valeur. Ge phénomène se présentera, lorsque la valeur d’usage personnelle d’un bien augmente dans une autre proportion et une proportion moindre que la quantité disponible. Il est clair que ce phénomène ne se produit pas constamment et en toute occasion ; la valeur d'usage d’un bien peut, dans certains cas, augmenter longtemps encore en même proportion que sa quantité avant que commence la diminution successive de la valeur de chaque exemplaire (1). Que l’on apporte aux colons d’une contrée isolée du
(1). Cf. la thèse suivante telle qu’elle est formulée par les meilleurs représentants de la théorie utilitaire moderne : « Plus grande sera la quantité des biens disponibles d’une certaine espèce, plus petite deviendra, toutes les autres circonstances restant invariables, la valeur de chaque pièce en particulier et inversement. » (Bora loc. cit., p. 161). « Nous pouvons formuler cette loi générale que le degré d'utilité varie avec la quantité d’une marchandise et diminue, en débiéne lorsque cette quantité augmente, » (Jevons, loc. cit., p. 53). « C'est d’ailleurs une grandeur qui décroit à mesure que la quantité consommée croit. » (Wazras, Théorie de la Monnaie, p 30). L'auteur parle ici de « l'intensité du dernier besoin satisfait par une quantité de marchandise consommée. » Et ainsi de suite,
Comme règle générale cela est évidemment faux.
drap pour confectionner des habits où des pierres pour leurs constructions ; l’on verra que la diminution de la valeur d'usage de chaque mètre de drap ou de chaque pierre com mence seulement après que les besoins les plus pressants d'habillement ou de construction ont été satisfaits: cette quantité nécessaire change avec chacun de ces biens et pour chaque cas spécial. Il se peut même qu’une quantité déterminée du bien importé soit une condition formelle et indispensable pour qu'un exemplaire de ce bien ait une valeur d'usage. Une seule pierre de construction ou deux, trois, dix pierres seront peut-ê être jetées de côté parle colon qui Re bâtir une maison. Supposons que quelques pierres soient absolument nécessaires pour achever la construction d'une maison, ces dernières pierres peuvent atteindre dans ce cas une valeur d'usage personnelle beaucoup plus grande que les précédentes. Îl en est ainsi précisément parce que ces dernières pierres, rendant possible la satisfaction d’un besoin essentiel, ont un intérêt particulièrement important. Il peut done, en effet, se présenter des circonstances dans lesquelles la valeur d'usage du seul exemplaire ou bien celle de chaque mètre, kilogramme, litre, etc., d’un bien augmente en raison directe de la quantité de ce bien et même dans une progression plus rapide.
Ici encore, ce sont la nature particulière et la destination spéciale des divers biens qui sont décisives. Si nous voulions apporter aux mêmes colons un fusil de chasse, de la poudre et du plomb, il pourrait arriver, soit qu'une lutte füt engagée pour l'acquisition de ce seul objet, soit que celui-ci atteignit, en qualité de « fusil de la colonie », une valeur d'usage particulière ; valeur plus élevée, assurément, qu'elle ne serait, si tous les colons, sans distinction, pouvaient se procurer une semblable arme de chasse.
Au fur et à mesure que l’on pénètre plus profondément dans les cas particuliers qui peuvent se présenter, nous voyons toujours plus clairement que les économistes utilitarisles modernes ont eu tort en voulant formuler une seule
loi générale et uniforme là précisément où la vie sociale si complexe montre au contraire des tendances diverses.
ft De.
L'exposition des principes généraux formulés plus haut nous montre quelle influence essentielle peut exercer sur la valeur d’usage personnelle la quantité disponible d'un bien et sa rareté par rapport à la quantité exigée.
Dans notre vie sociale, un tableau ou un autre objet d'art peut déjà obtenir une valeur d'usage considérable pour un amateur quelconque, par le seul fait qu'il est dù à la main d'un maître dont les œuvres sont rares et recherchées. C’est là un phénomène analogue à celui que nous venons de constater pour les colons qui, placés en dehors de la vie sociale, attribuaient à une arme à feu une valeur excessivement élevée parce que cette arme était la seule de son espèce. L'eau potable, qui, dans des circonstances normales, est considérée comme n'ayant pas de valeur et que l’on gaspille par suite en grandes quantités peut accidentellement, comme nous l'avons fait remarquer, obtenir une valeur d'usage presque infiniment grande, lorsque les hommes en ont seulement à leur disposition, pour la satisfaction de leurs besoins les plus pressants, une quantité excessivement limitée.
D'autre part, de grandes quantités d’un bien quelconque peuvent partiellement où entièrement perdre leur valeur d'usage dès que ce bien est à notre disposition en telle proportion que non seulement les premiers et les plus urgents mais aussi les moindres besoins des consommateurs sont satisfaits, sans que pourtant la demande épuise la provision. Les quantités superflues, comme nous avons fait remarquer déjà, peuvent même occasionnellement obtenir une valeur d'usage négative, c'est-à-dire qu'elles peuvent devenir désagréables et nuisibles aux hommes.
C'est à la clarté de ce phénomène que nous devons nous expliquer pourquoi l'on n'attribue pas généralement de la valeur d'usage à des petites quantités de certains biens non économiques, comme l'air et l’eau, malgré les besoins essentellement pressants que satisfont quelques portions de ces mêmes biens, qui ont ainsi, pour chacun de nous, une valeur d'usage très élevée. Pour les mêmes raisons, enfin, nous nous expliquons cet autre fait au sujet de certains
biens comme le bois, les pierres de construction, le fer, le blé, etc., qui pourvoient à des besoins humains essentiellement pressants, mais qui sont encore faciles à remplacer, sous les conditions actuelles du travail : il arrive ordinairement que de grandes quantités de ces biens soient évaluées par leurs teurs au-dessous des petites quantités de brjoux, perles ou pierres précieuses, quoique les besoins satisfaits par ces dernières richesses soient incontestablement moins urgents. Notons bien que le sens déterminé qui s'attache aux mots de besoin humain, fait particulièrement ressortir le contraste que nous venons d'indiquer et est bien propre même à nous faire refuser toute valeur à des biens tels que les perles et les pierres précieuses. Mais nous avons, d’autre part, à répéter une considération faite plus haut : la valeur d'usage personnelle est une forme de valeur très spéciale ne s’attachant pas exclusivement aux besoins des hommes, dans le sens strictement moral du mot, mais plutôt à des besoins ou simples désirs personnels, de sorte que ce n’est pas luttlité proprement dite des biens qui leur donne cette valeur d'usage, mais toutes les propriétés et qualités qui nous permettent de les employer à notre usage ou même à nos caprices.
Nous nous trouvons maintenant en présence d’un phéno- . mène particulier : certains biens comme les bijoux sont si rares que, quelle que soit l’utilité qu'on leur attribue, il est sûr que les consommateurs qui voudraient les posséder peuvent difficilement satisfaire leur désir. La rareté de ces biens devient dans ce cas une véritable qualité aux yeux de certains consommateurs, ceux qui désirent se distinguer de leurs semblables par des parures et des ornements ; elle leur fournit un moyen d'attirer l'attention, moyen fort commun parmi les peuples de civilisation primitive el variant avec les mœurs et les coutumes générales des hommes.
Nous avons fait un pas en avant dans la résolution du problème ; pourtant celui-ci n’est pas aussi simple qu'il nous paraît au premier abord. Bien que la rareté des bijoux et leur aptitude à servir de parures nous explique la raison pour laquelle leur valeur d'usage peut s'élever au-dessus de
celle des aliments les plus utiles ou des pierres de construclion, elle ne nous explique pas pourquoi celte valeur atteint précisément un niveau déterminé.
Nous ne pouvons done pas nous en tenir à constater ce fait général que des biens tels que les bijoux peuvent être estimés à une valeur d'usage plus élevée que celle d’articles de consommation qui satisfont incontestablement des besoins humains plus importants. Il nous faut rechercher pourquoi la valeur d’usage des premiers biens s'arrête à une hauteur déterminée et ne monte pas à un point plus élevé ou ne tombe pas, au contraire, à un point plus bas. Nous avons de même à analyser plus sérieusement la valeur d'usage de cette autre catégorie de biens dont nous avons parlé, comme le bois, les pierres de construction, le fer, le blé, etc. Par rapport à eux, nous ne pouvons pas davantage nous borner à constater ce simple fait que eur valeur d'usage est estimée plus haut que celle de Pair ou de Peau et moins haut que celle des perles et des pierres précieuses, En analysant de plus près la
nature de la valeur d'usage, nous avons à résoudre la question qui se pose ici: Pour quoi, à l'égard de ces quatre articles de consommation, avons-nous ele yeux quatre différentes expr essions de la même valeur, expressions dont la grandeur varie, 1l est vrai, avec la rareté des biens en question bots, pierres, etc., et les évaluations personnelles qui se basent làdessus, mais à- propos desquelles aussi les évaluations personnelles sont entraînées évidemment vers un niveau déterminé qui diffère généralement pour chaque espèce de ces biens.
Il est clair que, derrière les principes généraux qui déterminent la valeur d'usage personnelle, il se cache ici un autre principe. Nous apercevrons chez les consommateurs les plus divers, par rapport à la plupart des articles de consommation, une tendance à évaluer chaque espèce de biens en particulier à un certain niveau indépendant des fluctuations éventuelles de leur surabondance ou de leur rareté, ainsi que des besoins momentanés auxquels ils pourvoient ; de ce niveau les valeurs d'usage ne tendent à s'éloigner que dans des circonstances spéciales de surabondance ou de