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Lorsqu'on regarde de plus près la théorie utilitaire, — aussi bien dans l’école autrichienne que dans les écoles française et anglaise, — on aboutit, en définitive, à la théorie surannée de M l'offre et de la demande. Dans l’œuvre de M. Bühm-Bawerk, par exemple, nous lisons après l'exposition entière de la théorie du Grenznutzen : & Le prix du marché se fixe dans la même zone où l'offre et la demande s'équilibrent en quantité. » C'est bien, dit l’auteur, la théorie de l'offre et la demande, mais lorsqu'on « évite les erreurs et les méprises », qui s'attachent à cette formule, on peut très bien tomber d'accord avec elle. Il y a même (un cas très spécial », ajoute encore l’économiste autrichien, pour lequel « la deuxième formule de notre loi des prix est la plus exacte ». Bien que presque toujours la zone dans laquelle loffre et la demande s’égalent et la zone enfermée entre les évaluations des paires-limites, coïncident entièrement, 1l peut arriver cependant, dans certaines circonstances, que l'équilibre de l'offre et la demande ne se fasse pas dans la dernière zone tout entière, mais seulement dans une partie restreinte de celle-ci. Or, dans ce cas, le prix se fixe toujours dans cette zone plus étroite.
Et nous voilà renvoyés ainsi, par l’œuvre qui représente le
dues m'ont amené à l’opinion quelque peu nouvelle que la valeur dépend enièrement de l'utilité ». — « Les opinions courantes, dit-il, font du travail plutôt que de l'utilité l’origine de la valeur », mais M. Jevons s'oppose de prime abord à ces théories.
Le lecteur pourtant qui a eu la patience et la persévérance de lire tout ce livre, abondant en formules et en calculs sur la total utility, le final degree of ulilily et la ralio of exchange qui en est déduit, se trouvera à la page 164 (troisième édition) subitement placé devant la phrase suivante bien propre à l’étonner au premier abord : « Cependant, bien que le travail ne soit pas la cause de la valeur, dans nombre de cas, il en est la circonstance déterminante. » Îl sera frappé encore d’une stupéfaction complète en lisant à la page 186, le commencement du chapitre intitulé : Relation of the Theories of Labour and Exchange ; le passage est conçu comme il suit : « Ceci pourra servir à donner au lecteur de la confiance dans les théories précédentes lorsqu'il trouvera qu'elles mènent directement à la loi bien connue et formulée dans le langage ordinaire des économistes, à savoir : que la valeur est proportionnelle aux frais de production. »
Cela sonne comme une condamnation en forme prononcée par l’auteur sur ses propres théories ! Dans son œuvre, en eflet, Jevons oscille toujours entre « l’utilité », parfois remplacée par la « rareté » (scarcily), et le coût de la production, sans pouvoir formuler définitivement et calégoriquement ce qui détermine au marché la valeur et les prix.
plus haut développement de la doctrine utilitaire, à la théorie primitive de l'offre etde la demande si vague et si incertaine. Et cependant, après tout un siècle de développement de la science économique, on pouvait être éclairé sur le pouvoir de cette théorie ; elle ne nous explique qu'un phénomène : la valeur d'échange des denrées subit l'influence de leur valeur d'usage, lorsque celle-ci augmente où diminue avec le rapport existant au marché entre la quantité offerte et la quantitée démandée dé ces denrées, Mais l’offre et la demande sont incapables de nous fournir toutes les causes qui déterminent le niveau atteint au marché par la valeur objective et le prix.
Le manque de fondements, d’une base réelle, pour la valeur objective des biens, est ainsi le défaut essentiel de la théorie utilitaire, qui se caractérise ensuite par un renversement bizarre et naïf des rapports d’échange réels (1
Le marché aux marchandises moderne, — voilà le phénomène auquel les économistes ulililaristes n'ont pas donné assez d'attention dans la théorie de la valeur, — est le lieu où les évaluations subjectives d'acheteurs et de vendeurs se retournent en rapports objectifs et coercatifs de production et d'échange.
Le caractère essentiel de ces rapports objectifs ne consiste pas, comme le suppose par exemple M. Bôhm, dans le simple phénomène qu'au lieu de répondre immédiatement aux besoins subjectifs, 1ls répondent, à l'argent, comme intermédiaire ; au contraire, ce caractère consiste en ceci qu'à la place des besoins et désirs personnels de chaque consommateur en particulier, entrent en jeu les besoins et désirs généraux el sociaux qui correspondent à la collectivité de tous les consommateurs d’un article dans une contrée quelconque. Ces besoins et désirs expriment la demande effective et totale en
face de laquelle s'élève l'offre totale.
Les évaluations personnelles comime certaines pratiques du commerce : la ruse, la force de persuasion, la spéculation, etc.,
(1) Très caractéristique à ce point de vue est l'exposition que M. Bühm- Bawerk nous a donnée du marché au fer, compris d’après sa théorie, Voir Bôum-Bawerk, tome IE, ch. I, $ IT, pp. 236-248.
n'y tiennent place que dans les limites résultant des rapports objectifs que nous présente le marché.
Il. — La Théorie de la Valeur-de-Travail.
La théorie de la valeur-de-travail a mis, à bon droit, au premier plan, pour expliquer l’origine et la grandeur de la valeur objective (valeur d’ échanso)s la MAUR UOR du plus ou moins de travail exigé pour la production des richesses. À bon droit teen ce travail est considéré, par elle, d’abord comme une dépense de temps et de force qui, une fois employée à la production d’une certaine richesse, ne saurait être appliquée en mème temps à l'acquisition d'une autre; — en deuxième lieu, comme un sacrifice de liberté ; ce qui, tout ensemble, fait que l’homme envisage ce travail comme le coût nécessaire à la production des richesses qu'il désire. La théorie de la valeur-de-travail a donc fort bien marqué dans la civilisation humaine une tendance naturelle qui s'exprime essentiellement par l'échange des denrées, la tendance à estimer la valeur objective des biens, non pas d’après les besoins subjectifs qu'ils satisfont, mais d’ apr ès le coût de production qu'ils exigent.
Seulement, la théorie de 4 valeur-de-travail a trop négligé tout autre facteur que le travail notamment la différence qui existe entre les richesses au point de vue de l'utilité ; elle n’a donc pas assez remarqué l'influence exercée par la valeur d'usage, influence qui, agissant comme une deuxième tendance, modifie incessamment la valeur objective des richesses. En identifiant les moyens nécessaires pour obtenir les résultats finaux [les richesses propres à la consommation humaine) avec ces résultats mêmes, elle a tout simplement considéré la valeur d’échange des biens comme égale à leur coût de production, dans lequel on a fini par trouver le travail socialement nécessaire à leur production (ou à leur reproduction). Pour cette dernière analyse nous pensons particulièrement aux théories de Karl Marx.
Il est naturel que les théoriciens de la valeur-de-travail n'omettent pas entièrement dans leur exposé l'utilité et la valeur d'usage éventuelles des biens. Ils sont loin d'admettre que les biens auraient déjà une valeur pour la seule raison que leur production a coûté du travail humain et que leur reproduction en coûtera de même. Au contraire, cette théorie avance comme une condition sine qua non que les denrées, portées au marché, doivent avoir une valeur d'usage. « Enfin, dit Marx, aucun objet ne peut être une valeur s'il n’est une chose utile. S'il est inutile,le travail qu'il renferme est dépensé inutilement et conséquemment ne crée pas de valeur. (1) »
Rodbertus, de son côté, en exposant la théorie que les produits s’échangent au marché proportionnellement au travail qu'a coûté leur production, ne considère cette valeur d'échange que comme « la valeur d'échange naturelle et par conséquent juste » (wie der natürliche so auch der gerechte Tauschwerth), dont « la valeur d'échange réelle » peut différer, restant, tantôt au-dessus, tantôt au-dessous d’elle, mais en gravitant toujours vers ce point (2).
Cependant, — et voilà le côté faible de la moderne théorie de la valeur-de-travail et son vrai défaut fondamental : — Ni Rodbertus, ni Marx, n'ont suffisamment tenu compte de la valeur d'usage et de l'utilité éventuelle des richesses humaines et n'ont reconnu cette deuxième tendance fondamentale, selon laquelle les biens peuvent être objectivement estimés comme égaux et traités en équivalents au marché des denrées, d’après un autre principe que celui qui se fonde sur le travail nécessaire à leur production. Tous deux ont refusé catégoriquement de tenir compte de cet autre principe.
« Economiquement, nous dit par exemple Rodbertus, tout produit qui nous parvient en qualité de richesse par le canal du travail, passe uniquement au compte du {ravail humain, et cela pour la raison qu'il est la seule dépense originale avec laquelle compte la société humaine. C'est pour cette raison que
(1) Kanc Marx, Das Kapital, tome I, trad. franç., p. 16, col. r. (2) Rooserrus, Zur Beleuchtung der socialen Frage, Berlin, 1895 ; tome I,
lx où le travail est plus secondé qu'ailleurs par la nature, le travail est seulement plus productif, considéré d’un point de vue économique; mais on ne saurait mettre une partie du produit de travail sur le compte des forces naturelles (1). »
Karl Marx n'est pas moins catégorique: en principe, il ne reconnaît, comme ayant de la valeur, que les biens quisont le produit du travail humain. « Une valeur d'usage, ou un article quelconque, n’a une valeur qu'autant que du travail humain est matérialisé en lui (2). » Aux purs dons de la nature (comme le sol, les prairies naturelles, les bois sauvages) 1l n'altribue pas la moindre valeur, si utiles et mème si nécessaires que soient ces richesses pour les hommes et si recherchées soient-elles à cause de leur rareté.
Dans le troisième tome du Capital, Marx part de cette proposition : « La cascade, comme la terre en général, comme toute force naturelle, n’a pas une valeur, parce qu'elle ne représente pas du travail matérialisé en elle ; et par suite elle n'a pas non plus un prix, car un prix n'est que la valeur exprimée en monnaie. Là où il n'y a pas de valeur, il n'ya, eo 1pso, rien à exprimer en monnaie. Le prix qu'on paie n'est ici autre chose que la rente capitalisée (3). »
Il'est évident que, par cette hypothèse, nous nous trouvons devant une erreur fondamentale qui met la moderne théorie de la valeur-de-travail en contradiction directe avec notre vie sociale réelle.
(1) Ropsertus, Zur Erklärung und Abhülfe der heuligen Credinoth des Grundbesil:es, 2° édition, tome Il, p. 174.
(2, Karz Marx, Das Kapital, trad. franç.,t. [, p. 15, col. 1..
(3) Karc Marx, Das Kapital, tome HIT, deuxième partie, ch. xxxvnr, texte originel, p. 188. Cf. de même loc. cit., ch. xxxvir, p. 173, où Marx veut voir «maintenir » le principe « que le prix des choses, qui, par elles-mêmes, n'ont pas une valeur, c’est à-dire qui ne sont pas le produit du travail, comme le sol, ou qui, du moins, ne sauraient être reproduites par le travail, comme les antiquités, les œuvres d’art de certains maîtres, etc., peut être déterminé par des combinaisons très accidentelles ». Les & combinaisons très accidentelles » dont Marx parle ici, caractérisent à merveille l'embarras accidentel dans lequel il devait se trouver à chaque instant par l'application conséquente de son hypothèse,
Que l’on compare de même Rodhertus : « Les biens fonds, au contraire, ne sont pas encore des produits, eux-mêmes, et n'ont point, par suite, une valeur d'eux-mêmes, quel qu’en soit le revenu. » (Credilnoth, 2° édition, tome I, p. 6.)