‹ Théorie de la valeurChapitre 48 sur 61 · D 'RAE · texte numérisé non relu

D 'RAE

Nous sommes parvenus maintenant à l'analyse de cette

dernière forme de la valeur, la valeur d'échange.

Au moment où nous pénétrons dans ce nouveau domaine, les richesses ont quitté la sphère de la production, où elles

ont été transformées et rendues propres à l'usage humain, soit pour se présenter déjà à la consommation immédiate, soit pour être proposées à un nouveau processus de production. En

tout cas elles n’ont pas encore pénétré dans la sphère de cette «

consommation immédiate ou bien productive. Ayant quitté la sphère de la production, les richesses sont aptes à représenter et de la valeur de production et de la valeur d'usage. Ces deux formes, cependant, sont encore à réaliser et c'est celte réalisation qui s’accomplit dans l'échange, — phase intermédiaire entre le processus de la production et celui de la consommation. C’est dans cette phase intermédiaire que les richesses se présentent à nous comme des marchandises. La nécessité de cette réalisation provient de la nature des richesses et de l’organisation sociale du travail. Sous

le système actuel de la division du travail, la valeur

d'usage que possèdent les richesses est généralement de la valeur d’usage pour d’autres personnes que le producteur immédiat ; si même le producteur se résout à produire à ses frais et à rendre les richesses propres à l'usage humain, c'est généralement à cause de la valeur d'usage que ses marchandises peuvent avoir pour d’autres que pour lui.

Dans la période précapitaliste de l'échange des richesses en nature, un producteur À se décidait à céder ses produits à l'aspirant consommateur B, sous la condition que celui-ci pourrait lui offrir en échange d’autres richesses ayant également pour lui, À, de la valeur d'usage immédiate. Peu importe de savoir, dans ce cas, si À et B étaient des individus ou des collectivités d'individus.

Avec le développement actuel du commerce et des moyens de communicalion, celte ancienne condition a perdu sa raison d'être et. au marché moderne, une seule question se pose : l'aspirant consommateur B peut-il offrir au producteur A une autre marchandise (de l'or ou de l'argent, par exemple) possédant pour ce dernier une valeur d'usage indirecte, en ce

Là

sens qu'il pourra, de son côté, l'échanger, au moment voulu, contre loule espèce d'articles de consommation ?

Dans la vie sociale moderne, le producteur et le consommateur se rencontrent donc en qualité de vendeur et acheteur soit d'articles de consommation directe, soit de matériaux destinés à une nouvelle production (consommation productive). Ordinairement se placent ensuite entre le producteur et le consommateur des intermédiaires, — courtiers, commerçcants, boutiquiers, etc., — qui s'offrent à faciliter les transactions de toutes sortes entre les deux parties.

Il faut cependant, avant tout, que les deux contractants, — producteur et consommateur, vendeur et acheteur, — puissent se rencontrer. S'ils ne se rencontrent pas et si, par suite, un article reste invendu, tant pis pour le producteur. Car, puisque son produit ne possède généralement de la valeur d'usage que pour d’autres personnes et n’a aucune valeur pour luimême, — 1l est évident que les frais de production (dépenses en travail ou en capital) seront d'ordinaire considérés par lui comme perdus. Même si un tel article invendu conserve quelque valeur pour l'usage personnel du producteur (valeur d'usage immédiate) cette valeur pourtant doit être considérée comme absolument séparée et de la valeur de produclion que ce même article représente pour lui et de la nouvelle

valeur que l’article aurait dû obtenir dans l'échange (valeur d'échange).

Le lieu où producteur et consommateur, — ou bien leurs représentants, — se rencontrent et où se font leurs transactions est le marché des marchandises.

Je comprends sous le nom de marché toute circonstance qui produit une telle rencontre et dans laquelle les marchandises passent des mains du vendeur dans celles de l'acheteur. J’en- . tends donc sous ce nom aussi bien les lieux et circonstances

dans lesquels certaines marchandises spéciales obtiennent des prix de monopole que tous ceux où les prix des marchandises offertes peuvent facilement être nivelés par ce qu'on appelle la concurrence plus ou moins libre.

Dans notre examen général, nous parlerons donc d'un marché pour une marchandise telle que l'argent, dont la pro-

PEL NUL ee MARS EE CURTIS ET NA RER ENTIUR

duction et le commerce sont concentrés et monopolisés et" pour laquelle le marché de Londres règle le prix mondial ; le. même nom s’appliquera aux enchères du café au Havre, à New-York, à Londres, à Amsterdam, où à Hambourg, — marchés au sens capitaliste développé du mot. Enfin, nous M donnerons également le nom de « marché » aux plus modestes « transactions faites dans une petite ville de province sur les 16- M gumes, les œufs, le beurre et les menus objets, livrés aux consommateurs inimédiats (1).

Par nature, la valeur d'échange se présente à nous de prime abord comme distincte et séparée dans son origine et son caractère des deux autres formes de valeur que nous avons examinées jusqu'à présent ; cette nouvelle forme de valeur, malgré sa dépendance à l'égard des deux autres, exige une étude spéciale et une analyse toute particulière.

Tandis que les deux autres formes de la valeur exprimaient toujours un rapport des biens à un seul des deux groupes que nous distinguons incessamment dans le processus de la production et de la consommation, — la valeur d'échange se présente au contraire comme un rapport des biens aux deux parties, producteurs et consommateurs, en même temps.

La notion de la valeur d'échange des marchandises, considérée en dehors de la personne du producteur qui les rend propres à l'usage humain et des frais que celui-ci dépense à

(1) Nous prenons donc la notion de « marché » dans un sens un peu plus large que plusieurs économistes. Nous rejetons par exemple catégoriquement les deux conditions que Srancex Jevoxs pose à un marché : «... Il faut que. la concurrence y soit parfaitement libre, de sorte que chacun puisse y faire des échanges avec toute autre personne en vue même du moindre avantage apparent, I faut qu'il n’y ait pas de complots pour entasser et garder des provisions afin de constituer des taux d'échange anormaux, » (The Theory of Political Economy, ch. 1v, p. 86). Si nous voulons seulement considérer comme marchés les cas où règne sans conteste la « concurrence libre » et d’où sont exclus les « complots », nous serions enclins à nous demander sérieusement, si, dans notre temps moderne de monopoles et de coalitions, notre temps de « complots » de toutes sortes entre grands fabricants et commerçants, nous pourrions rencontrer quelque part de véritables marchés, Il nous semble que l’économiste a pour tâche de prendre le marché tel qu'il est, quitte à rechercher par une analyse spéciale quelle influence les oalitions et complots de toute espèce exercent sur les prix de ce marché.

leur production est une notion aussi absurde que celle de la valeur d'échange de ces mêmes marchandises considérée comme indépendante de la personne du consommateur et des services que celui-ci pourra tirer de leur usage.

Qui est-ce qui, en définitive, donne aux produits leur valeur d'échange ? À cette question une doctrine économique a répondu : c'est le producteur, celui qui les a créés par son travail, celui qui leur a donné leurs propriétés. Une autre doctrine, non moins autorisée, a répondu, au contraire : non, c'est le consommateur, celui qui, par sa demande, consacre leur utilité, celui qui décide de leur destination (1).

Il est évident que ces deux doctrines de science économique n'ont eu devant les yeux que la moitié de la vérité et que, en réalité, les deux groupes, producteur et consommateur, entrent en jeu l’un et l’autre dans la constitution de la valeur que les produits réalisent au marché.

Notons bien ce que nous entendons sous le nom de valeur d'échange dont nous avons déjà défini la notion dès le début de ce livre. La valeur d'échange des marchandises est leur rapport entre elles relativement aux quantités dans lesquelles, au marché, elles sont considérées comme équivalentes et proporlionnellement auxquelles elles sont échangées. Lorsque nous voulons nous tenir à cette conception de la valeur d'échange des produits, il nous est impossible de faire abstraction, dans l'étude de l’origine et de la nature de cette valeur, soit des frais nécessaires à la production de ces produits (leur valeur de production), soit des services spéciaux qu'ils peuvent rendre dans la consommation (leur valeur d'usage). Au contraire, c'est par

(1) Voir par exemple Maczrop sur la théorie de Smith et de Ricardo : « Tous les deux s'adressent au travail du producteur comme conférant la valeur ; tandis qu'il est indubitablement certain que la Dewanre du consommateur est la seule origine et la seule cause de la valeur, Smith dit que c’est le travail appliqué par le producteur à un article qui lui donne de la valeur ; tandis qu'il est parfaitement certain que les choses n’ont pas de la valeur parce qu’on à appliqué du travail à leur production, mais qu’on a dépensé beaucoup de travail à les produire, parce que le public aime beaucoup à les avoir et attache un prix élevé à leur possession ; et'c’est ainsi qu’ils ont une haute valeur, » (The Elements of Economics, London, 1886,

t. II, 1°° partie, p. 26-27).

ces deux éléments que nous devons nous expliquer et l’ori- M gine et la quantité de la valeur d'échange.

Le rapport des marchandises entre elles devrait occasionner au marché autant d'équations que nous pouvons y placer de. fois deux marchandises l’une en face de l’autre. Sur un marché, où m marchandises sont représentées en quantités déterminées et où l’on pourrait donc exprimer la valeur d'échange de chacune d’entre elles dans son rapport à m-1 autres marchandises, il serait possible de formuler m (m-1) équations. Pour exprimer tous les rapports possibles, on devait les formuler toutes, tant que, dans une période primitive de la civilisation humaine, les hommes échangeaient encore leurs produits in nalura ; mais nous n’en avons plus besoin depuis

, . r . r , ; qu'une marchandise déterminée, — l'or ou l'argent ou autre monnaie, — est devenue marchandise numérare générale (1).

Ceci se fait régulièrement dans l'échange tel que le suppose la société capitaliste et les valeurs d'échange de toutes les autres marchandises s'expriment aujourd'hui régulièrement en cette marchandise particulière.

Au lieu des m (m-1) équations entre les marchandises de toutes les espèces qui peuvent se présenter sur un marché, placées chaque fois, par paires, l’une en face d’une autre, nous rencontrons maintenant m-1 prix, élant m-1 expressions différentes du rapport de valeur de chacune des marchandises à une d’entre elles qui est la marchandise numéraire.

Nous appelons donc prix d’une marchandise sa valeur d'échange exprimée dans la marchandise qui figure au marché

(1) Anam Suirm, dans son œuvre sur la Richesse des Nations (livre I,ch. 1v) a écrit quelques pages, qui n’ont pas perdu de leur intérêt, pour exposer comment des produits de différentes espèces (le bélail, le sel, le tabac, elc.) ont pu servir comme marchandise numéraire générale à différentes époques et chez différents peuples ; il a développé aussi l’origine de la monnaie mélallique (or, argent, cuivre) et le développement de son usage comme intermédiaire d’ échange. Nous ne nous arrèterons pas ici à un exposé hislorique semblable, maleré son utilité, car il relève d’une branche de science déjà bien vaste, Nous ne faisons remarquer qu'en passant les deux fonctions différentes que peut avoir cette marchandise intermédiaire; elle peut se présenter immédiatement comme une monnaie servant à acheter réellement les autres marchandises ; elle peut fonctionner seulement comme numéraire exprimant les rapports de valeur entre les marchandises, sans que celles-ci soient échangées en fait contre la marchandise-monnaie.

comme marchandise numeéraire générale, en autres termes sa valeur d'échange exprimée en monnaie ; naturellement, la marchandise numéraire, elle-même, ne peut donc pas avoir un prix.

L'or, l'argent, etc., sont considérés eux-mêmes comme des marchandises pouvant se présenter au marché comme intermédiaires propres à effectuer l’échange d’une marchandise d’une espèce contre une marchandise d’une autre espèce ; il est évident que c’est seulement parce qu’ils représentent euxmême une valeur réelle et parce qu’ils peuvent maintenir ce caractère vis-à-vis de toute autre marchandise. Ceci saute immédiatement aux yeux au marché des métaux précieux.

Nous n'avons pas à faire usage pour le moment du service que la marchandise-monnaie nous rend comme numéraire et de son remplacement par des chèques, des warrants, etc. ; nous n'avons pas à nous occuper davantage ici de la distinction entre la vraie monnaie, la monnaie fiduciaire et la fausse monnaie ; ni de toutes les considérations qui s’attachent naturellement à l’émission de différentes sortes de monnaie comme papier-monnaie, monnaie d'appoint en cuivre ou argent, et ainsi de suite. Tout cela constitue le sujet de recherches spéciales.

Pour notre examen de la valeur d'échange des richesses il nous suffit de faire remarquer ici que, quelle que soit la forme sous laquelle au marché la marchandise-monnaie se présente à nos yeux, — ce n'est pas la quantité de la monnaie comme telle qui est d'importance pour producteurs et consommateurs, pour vendeur et acheteurs, mais c'est, en réalité, la quantité des articles prêts à la consommation que, des deux côtés, on peut se procurer en échange de la marchandise-monnaie. En définitive, ce sont donc des articles prêts à la consommation (immédiate ou productive) qui s'échangent entre eux dans la vie sociale : les produits de l’industrie s’échangent contre les produits de lagriculture et de lélevage, les produits d'un pays contre ceux d’un autre. La marchandise-monnaie dans ces échanges figure seulement comme intermédiaire.

La notion du prix, entendu comme valeur d'échange ex-

Des Ù er

primée en marchandise-monnaie, est au nombre de celles, fort peu nombreuses du reste, sur lesquelles les économistes des différentes écoles s'entendent plus ou moins (rt).

Une analyse plus précise nous fait voir que les deux notons de valeur d'échange et de prix ne se recouvrent pas, mais plutôt qu’elles se complètent : tandis que la valeur d'échange d’une marchandise exprime son aptitude à équivaloir au marché à une quantité déterminée d’autres marchandises (au nombre desquelles la monnaie, argent ou or), son prix, au contraire, est précisément celte quantité équivalente d'autres marchandises (de monnaie, argent ou or).

Les lois, pourtant, qui régissent la valeur d'échange et le prix, agissent parallèlement et coïncident même en géné-

ral (2).

(1) Dans l’école marxiste une grande obscurité entoure les notions de valeur et de prix ; 1l faut en chercher la cause dans la confusion déjà signalée entre les valeurs de production et d'échange. Que l’on voie, par exemple, la page dans le premier tome du Capital ch. IT, $ 1 (trad. franç., p. 43, col, 1) où Marx examine les motifs de « l'écart » et de la « différence quantitative » entre « le prix d’une marchandise et sa grandeur de valeur » (die Môglichkeit quantitativer Inkongruenz zwischen Preis und Werthgrüsse) et où il trouve que la possibilité de cette différence « git dans la forme prix ellemême. » [ faut rapprocher, cependant, des passages semblables où le « prix » et la « grandeur de valeur » sont opposés l’un à l’autre, certaines pages où l’auteur développe la loi économique qui régit les rapports quantitatifs de l'échange entre les produits et où il fait abstraction des circonstances extérieures qui viennent troubler la règle intime. Dans ce cas le prir n’est autre chose pour Marx que la valeur d'échange. C’est ainsi qu’il a formulé, par exemple, la définition suivante : « L'expression de valeur d'une marchandise en or : æ marchandise À — y marchandise monnaie, est sa forme monnaie ou son prix. » (Loc. cit., p. 39, col. 2). Cette dernière conception du prix revient chez Marx à maintes reprises,aussi dans le troisième tome du Capital où l’auteur nous fait remarquer par exemple (deuxième partie, ch. xxxvinr, trad, franç., p. 230) que le prix n’est que « la valeur exprimée en argent » Cf. ensuite ce que Marx dit dans la note 37 (trad. franç. page 70) du premier tome de son Capital sur la réduction des prix au «prix moyen » comme à « leur règle intime, » (zum Durchschnittspreis als ihrer inneren Regel). Gette « règle intime » est pour lui réalisé par le travail dans chaque marchandise, c’est-à-dire, — selon la doctrine marxiste, — par sa valeur. Cf. encore la page 42 (trad franç.) du mème tome où l’on trouve : « Le prix est le nom monétaire du travail réalisé dans la marchandise ».

(2) « Mais les lois de l’un et de l’autre coïncident. Car, tandis que la loi des prix des marchandises nous explique qu’une marchandise obtient un certain prix et pourquoi elle l’obtient, la même loi nous explique aussi naturellement que cette marchandise est capable d’obtenir un certain prix et pourquoi elle en est capable, La loi des prix contient en elle la loi de la va-

Nous avons pourtant à faire à ce sujet quelques observations particulières, qui sont indispensables pour nous faire bien connaître la nature de la valeur d'échange et du prix.

Attendu que le prix d’une marchandise est l'expression de sa valeur d'échange en une marchandise spéciale, — la marchandise-monnaie, — tous les changements en valeur d'échange que subit la matière monnaie elle-même, indépendamment des diverses marchandises dont la valeur s'exprime en monnaie, touchent seulement le prix, mais non la valeur d'échange de ces autres marchandises, La valeur d'échange d’une marchandise restant invariable, il est donc possible que son prix augmente ou diminue en raison inverse de la valeur d'échange de la matière monnaie, de sorte que la même valeur d'échange peut s’exprimer à des moments différents en des prix différents.

Le phénomène que nous venons de constater résulte de ce que la valeur d'échange des marchandises s'exprime toujours sous la forme d’une comparaison de ces marchandises avec une marchandise déterminée qui est elle-même sujette à des altérations en ce qui concerne la constitution de sa valeur (valeur dans tous les sens du mot). Nous nous sommes arrêtés déjà en passant à ce fait, lorsque nous avons fait remarquer avec Rodbertus que l’expression de la valeur d’une marchandise en n argent ou n travail ne donne pas encore une déterminaltion exacte de cette valeur, à moins qu'on ne sache combien valent n argent ou n travail par rapport à toutes les autres marchandises. En s'appuyant sur ce fait, G. Knies fait observer que l'expression de la valeur des marchandises en or ou en argent est beaucoup moins fixe que par exemple l'expres-

leur d'échange, » (Büam-Bawenk, Xapital und Kapilalzins,tome IT, livre I, ch. 1, p. 139).

« On mesure les marchandises d’après le poids d'argent ou d’or donné pour les acquérir, et puisqu'on accepte ce poids d'argent ou d’or contre toutes les marchandises, il faut, les circonstances élant les mêmes, que la mesure des marchandises d’après le poids d'argent et d’or qu’elles représentent se rencontre précisément toujours avec la mesure de leur valeur, » (Rop= BERTUS, Zur Erkenntniss, p. 47).

sion de la longueur d’un objet en mètres, — mesure déterminée et fixée une fois pour toutes (1).

Pour nous qui avons déjà, au commencement de cet ou-. vrage, envisagé le caractère complexe de la valeur sous chacune de ses formes, il y a ici une raison de plus pour expliquer qu'il ne peut pas être question d’une mesure exacte de la valeur telle qu'il existe une mesure des longueurs ou des surfaces et qu'il s’agit toujours dans l'estimation de la valeur d'échange des marchandises, d’une simple indication.

Nous faisons remarquer ensuite que pour le prix des marchandises il faut répéter l'observation que nous avons faite antérieurement à propos de la valeur d'échange comme de toute autre forme de valeur : le prix exprime toujours un rapport, — rapport double, comme nous le savons, — et non une quantité absolue. Le prix d’une marchandise exprime le rapport de cette marchandise à la marchandise-monnaie en même temps qu'un rapport de l’une et de l’autre à l'homme. Au commencement de ce chapitre nous avons déjà traité du ‘dernier de ces rapports en ce qui concerne la valeur d'échange dont le prix est l'expression en monnaie.

Par opposition à la valeur d'échange le prix est l'élément réel qui se présente dans l'échange à la surface des phénomènes du marché. Sous n'importe quelle forme, la valeur reste toujours une notion abstraite ; le prix, au contraire, prend une forme sensible et matérielle,

Lors de notre analyse de la valeur d'usage, nous avons reconnu comme unique fait réel l'expression de cette valeur dans une équation et la comparaison faite par une personne quelconque entre une quantité æ d’un bien et une quantité

(x) «... C’est pour cette raison que le « poids-étalon d'argent » (Geldgrundgewicht) employé à mesurer la valeur, par exemple 4 1/2 grammes d'argent, ou 1/4 gramme d’or, n'est pas à comparer au mètre-étalon, absolument assuré contre tout changement de longueur, qu’on emploie à mesurer les longueurs, etc., mais plutôt à un bâton long d’un mètre qui, par des circonstances quelconques, peut subir, dans une durée quelconque, des changements sensibles d'extension. Après cela on peut laisser encore à ce bâton le mème nom qu'auparavant — et de même employer encore la même quanlité d'argent (4 1/2 grammes) ou d'or (1/4 gramme) pour mesurer la valeur, — mais l’intermédiaire-mesure n’est pas resté exactement le même, »

(G. Knis, Das Geld, pp. 172-173).

y d’un autre bien {x francs et y litres de vin par exemple) estimées équivalentes. Cela devenait particulièrement manileste lorsque nous voulions examiner la différence entre les évaluations personnelles faites par plusieurs consommateurs et lorsque nous voyions une deuxième personne estimer par exemple æ francs équivalents à 2 y litres du même vin. Ce fait réel, cependant, supposait pour être éclairei une connaissance suflisante de la nature de la valeur d'usage.

Maintenant, nous nous trouvons en présence d'un phénomène analogue: la fixation des prix est au marché le fait réel par lequel se manifeste à nous la valeur d'échange des marchandises, comme résultat final des comparaisons et évaluations des acheteurs et des vendeurs. Mais ce fait réel resterait inexplicable si nous ne tentions pas de pénétrer plus profondément dans la nature de la valeur d'échange.

Dans notre définition de la valeur d'échange nous avons déjà distingué entre la valeur d'échange subjective ou personnelle qui est déterminée par les évaluations personnelles d’acheteurs et de vendeurs définis, et la valeur d'échange objective ou sociale, qui est déterminée par la valeur de production sociale d’une part et les besoins sociaux de l’autre.

Cette distinction est la conséquence logique de ce que nous avons dit à d’autres endroits dans ce livre sur la nature des besoins humains ct des frais de production ; à ces occasions nous avons distingué également entre les besoins individuels et les besoins généraux, de même qu'entre les frais de production personnels et les frais de production sociaux.

Nos besoins et nos désirs peuvent être considérés d’un point de vue personnel ou bien d'un point de vue général. Les besoins ct désirs de chaque consommateur en particulier se font valoir au marché, nous l’avons vu, dans la constitution de la totalité des besoins et désirs généraux de chaque marchandise.

Les deux notions, pourtant, diffèrent. Il se peut qu’un consommateur déterminé éprouve, füt-ce momentanément, un besoin très sensible d’un article quelconque, tandis qu'au marché le besoin général du mème article soit relativement faible. Le cas contraire peut se présenter aussi.

La même distinction s'impose au sujet des frais de produc- 1 tion. Supposons qu’un producteur quelconque considère une quantité æ de la marchandise-monnaie comme équivalente aux y hectolitres de blé qu'il porte au marché en s'appuyant sur le » fait que la quantité æ de marchandise monnaie représente les frais de production personnels de ses y hectolitres de blé aug- . mentés du profit moyen usuel dans sa branche de production. Il n'est pas certain que, dans ce cas, son calcul soit pris au marché comme base générale des transactions sur le blé.Nous » savons au contraire que les différents frais de production personnels des divers producteurs se nivellent généralement au | marché en une valeur de production sociale et générale.

La différence que nous venons de signaler n’est pas négligeable ; mais il est certain que les évaluations personnelles du consommateur et du producteur peuvent toujours conserver au marché une certaine influence; ce fait se montre à nous avec d'autant plus de clarté que le nombre des acheteurs et des vendeurs est plus restreint. Du reste, la présence d’un nombre restreint d'acheteurs ou de vendeurs n'est pas un fait en désaccord avec les rapports capitalistes les plus développés et avec les conditions du marché tel qu’il se présente à nous dans les centres d'industrie et de commerce. Lorsque.à « la fin de cet ouvrage, nous étudierons le caractère des trusts et des cartels, nous verrons qu'il y a des articles de consommation générale, pour lesquels toute concurrence a cessé du côté des producteurs, représentés au marché, pour ainsi dire, par une seule personne. Parfois les évaluations personnelles et même l'arbitraire personnel peuvent exercer ici une influence prédominante. N'oublions pas que la rencontre la plus simple entre acheteur et vendeur compte encore pour nous, d’après notre définition, comme un marché.

Si nous tenons compte des considérations qui précèdent pour l'étude de la valeur d'échange, nous devons donc encore " analyser d’une part les influences personnelles et de l’autre les influences générales (locales, nationales, etc.). En d’autres « termes et pour nous en tenir à des formules antérieures, nous devrons distinguer entre la valeur d'échange subjective et la valeur d'échange objective.

Le terme de valeur d'échange, cependant, exprime toujours une certaine notion objective et ce que nous appelons la valeur d'échange des marchandises est toujours leur poids spécifique dans la balance de l’échange. Si la transformation des évaluations subjectives des acheteurs et des vendeurs en rapports objectifs et coercitifs d'échange ne se révèle pas toujours avec la même clarté, néanmoins la valeur d'échange ressort toujours d'une transaction entre deux parties, même au cas où deux personnes seulement se rencontrent au marché. Le pacte définitivement fait peut être influencé par l'une des parties plus que par l’autre, mais il conserve toujours son caractère de transaction, exprimant ainsi un nouveau rapport des richesses à l’homme qui les échange ; par opposition au rapport subjectif de ces richesses au producteur et au consommateur, le nouveau rapport porte toujours un caractère objectif.

= Nous pouvons donc considérer la valeur d'échange subjeclive comme une valeur objective jugée d'un point de vue personnel et la valeur d'échange objective comme une valeur objective jugée d'un point de vue général et social.

ous ne consacrerons pas un chapitre spécial à l'examen de la valeur d'échange subjective et de sa nature; cette valeur, en effet, se présente à nous moins comme une forme spéciale de la valeur d'échange, que comme une déviation personnelle hors de la valeur d'échange objective, effectuée d'un côté ou de l’autre, sous des influences subjectives. Puisque nous pouvons parler de ces influences subjectives aussi bien par rapport au producteur que par rapport au consommateur, nous pouvons distinguer, si nous voulons, une double valeur d'échange sihirétiee des marchandises.

Pour le producteur, celle valeur d'échange subjective tendra à coincider avec la valeur de production subjective de sa marchandise, À travers toutes les fluctuations du marché, il ne perdra pas de vue la nécessité d'obtenir un équivalent du travail que la production de la marchandise lui a coûté personnellement, ou bien des dépenses en capital qu'il a faites, augmentées du profit moyen qu'il espère obtenir. Nous ne pr étendons pas par là qu il négligera de connaitre le niveau

Page 1