ÉCONOMIQUES
Tout ce dont nous avons besoin pour noire existence, tout ce qui peut salisfairo un besoin ou un désir humain peut être désigné sous le nom de richesse.
La science économique donne aussi aux choses qui peuvent satisfaire les besoins et les désirs humains le nom de biens.
\ous pouvons donc mcitre au nombre des richesses humaines les choses qui nous sont librement accessibles, — Pair que nous respirons, Peau des ruisseaux, des sources cl des rivières, le bois, les fruits ou le sol meme dans les pays déserts ou peu populeux, — aussi bien que celles dont nous ne pouvons nous servir, en Pélal actuel de la civilisation, qu’en nous appuyant sur un certain droit de propriété. Aous acquérons ce droit, soit par un achat, soit par notre propre travail, soit encore grâce au travail d’autrui, mais toujours d’une manière reconnue comme (( légale » ou du moins tolérée par la so-
I 4 theoiuk de la valeur
cieté actuelle. Les biens de la dernière espèce sont spécialement I objet des transactions entre *liirérents individus ou groupements d'individus et acejuièrent ainsi une certaine valeur spéciale [valeur irécharKje) dont nous aurons l\ examiner particulièrement la nature.
Dans la science économitjue on désigne communément la première espèce de richesses sous le nom de biens non-économifjueSy la deuxième sous celui de biens économiques.
Certaines écoles d’économistes pensent que la dilTérencc entre les deux catégories de richesses consiste en ceci, que l’acquisition des biens économiques coûte du travail, contrairement à celle des biens non-économiques (i).
11 est évident, que nous ne pouvons pas nous contenter de celte distinction entre les deux groupes de biens,
Kn eflet, les richesses de la première catégorie, tout comme les autres, ne nous parviennent jamais sans travail, ne lùt-ce que le travail nécessaire pour ouvrir une fencti‘e et respirer 1 air a pleins poumons, pour puiser de l’eau ou fendre du bois dans la forêt,
1) autres économistes ont cru que la dilférence consistait dans cette autre particularité, que les biens de la première catégorie existent toujours en plus grande quantité qu’il n’est nécessaire pour pourvoir à tous les besoins du genre humain, tandis que les biens économiques existent tout au plus en quantité strictement suffisante.
Celte explication ne nous paraît pasnon plus décisive, La notion de (( plus )) ou (( moins » ou de « strictement suffisant a au sujet de la proportion entre les richesses et les besoins généraux du genre humain est aussi vague et aussi élastique que la notion do « besoins)) elle-même. Il peut se faire que l’eau de l’aijueduc soit un bien économique, l’eau de la rivière ou l’eau des puits un bien non-économique ; mais ce n’est point d’ordinaire parce que l’eau potable canalisée se Irouve en quantité insullisanlc ou strictement limitée aux besoins éventuels,
(i) C’est encore l’opinion de Técolc marxiste de nos jours. Voir Karl Makx : « Une chose peut être une valeur d’usage sans ôtre une valeur. II sufüt pour cela quelle soit utile à riioinme sans quVlIe provienne de sou travail. » [Das Kapital, tome I, ch. i, Irad, fr. de M. J. Hoy, p.
TIIÉOUIE DE L.V VALEUR
tandis que l’eau non potable serait plus abondante qu’il n’est nécessaire. La pèche est libre en pleine mer, tandis qu’en eau douce elle est communément alTermce, mais, ne seraitil pas faux de croire que les hommes, pour établir cet usage, se sont inquiétés de savoir si la quantité de poisson pecbe surpasse ou non les besoins généraux, d’ailleurs bien variables ? Ou encore, pour prendre un exemple plus important, est-il bien certain que, dans nos pays civilisés, le sol propi’c a la culture lie suinsc pas à nous fournir les quantités de légumes etc., dont le genre liumain entier a besoin ? On pourrait lacilement prouver le contraire.
Toutes ces distinctions appartiennent à la période primitive de la science économique cl les explications de celle sorte noiis prouvent par trop que leurs auteurs se sont préoccupés d’établir la concordance de leurs définitions bien plus avec leur SYslème qu’avec la vie réelle.
En recberebant pourquoi ces ricliesscs sont librement accessibles à tous les hommes, tandis que d’antres se trouvent en possession exclusive de certaines personnes ou de certaines corporations, nous nous trouvons en réalité en présence de tout un complexus d’influences ; parmi elles nous rencontrerons, il est vrai, la quantité disponible des richesses et la masse de travail liumain qu’exige leur production ; mais nous aurons aussi à tenir compte d’autres taclcurs sociaux, fadeurs décisils parfois, qui ne trouvent leur explication que dans Tcnscmble de la civilisation humaine.
Supposons ([lie l’eau de la mer et l’air almospbériipie soient aussi faciles à partager et a prendre en possession ([UC le sol ; il est évident qu’ils seraient aussi aptes (pic lui à être transformés en propriété privée et par conséquent à être vendus, achetés, ou même loués ; se réclamant de leurs « droits acrpiis » les propriétaires, dans un cas comme dans raulre, ne céderaient leurs possessions que contre une certaine compensation et ces possessions auraient donc ac([uis une « valeur d’échange » .
Pour prendre un autre exemple, le bétail est actuellement raii"é an nomlirc des biens économiques tandis que, depuis ([iicl([ues dizaines d années, 1 homme ne peut plus être
10 THEOIUE DE LA. VAI.EEH
acheté ou vendu (directement du moins et sauf exceptions). La cause de celle dilTércnce ne doit sans doute pas être cherchée dans une comparaison du travail exigé de part et d’autre par la production des bestiaux et des êtres humains ; pas davantage dans la cpiantité disponible de ces deux espèces d’êtres vivants. La cause en est dans le progrès général de la civilisation qui ne tolère plus l’esclavage ou, du moins, ne le tolère pas aussi franchement et aussi généralement qu’autrefois.
Dans le courant des siècles ce même progrès de la civilisation a, d’une part, soustrait beaucoup de richesses à la splièrc des biens économiques pour les ranger parmi les biens non économiques et librement accessibles. Un peut considérer les chemins, les rues, les canaux et les digues, les musées et les parcs publics comme soustraits déjà aux transactions régulières, bien que les éléments nécessaires à leur création et à leur maintien puissent appartenir encore à la deuxième catégorie de richesses que nous venons de distinguer et posséder même une grande valeur d’échange.
D’autre part, des richesses passent incessamment de la première catégorie dans la deuxième. Ce phénomène se rencontre journellement dans lespavs nouveaux et dans les colonies de nos états modernes. L’appropriation du sol en est un exemple, appropriation soit au nom du « droit du premier occupant a, soit au nom du « droit de conquête » ; ce sont deux formes de « droit » que nous ne voudrions défendre nullement comme telles, mais il faut constater cependant ([iie. même parmi les peuples les plus civilisés, elles sont encore reconnues et maintenues.
Le même pluhiomène se manifeste ensuite dans nos pays modernes où (réquemment les biens non-économiques passent au rang des biens économicpies pour la raison (pi’ils sont devenus plus rares et que leur acquisitition coûte par conséquent plus de travail qu’auparavant. C’est ce qui arrive pour le bois dans une contrée autrefois riche en forêts, transformées depuis en terres labourables, pour l’eau potable en temps de sécheresse, etc.
Les deux catégories de richesses dont nous venons de par-
TIÏÉOUIE DE LA VALEUR
1er se ressemblent en ceci qu’elles doivent toutes être capables de satisfaire un besoin ou désir Immain quelconque et être, pour cette cause, recherchées par l’homme ; en d autres termes, elles doivent posséder quelque « utilité » ou montiei du moins certaines qualités qui les rendent propres à no lie
usa^e.
Ce nest qvie grâce à ces propriélés qu elles peuvent entrer en rapport avec les hoinines et obtenir ainsi une valeur. Nous aurons spécialement à rechercher clans quelles circonstances cela arrive et de cpielles lormes de valeur il est c[uestioii. Pour l’existence de n’iinportc quelle l'orme de valeur, il faut cependant que ces rapports avec riiommc soient possibles. Lorsque des causes extérieures élcûgnent de lui les richesses, même les plus utiles et les plus recherchées, ccllos-
cl restent sans valeur pour l’homme (i).
L’existence d’une certaine utilité dans les choses ou, du moins, de quelques cjualilés qui les rendent propres a 1 usage est non moins nécessaire pour qu’elles possèdent delà valeur. Lorsque donc une cliosc.sous n’importe quelle inlluencc particulière, par exemple à la suite d une altération cpielcoiique, perd son aptitude à satislaire des besoins ou des désiis humains et devient, par conséquent, inutile, clic perd également, — mais celte lois [lar des causes intérieures, — sa valeur en tous les sens du mol. Dans ce dernier cas, la chose ne peut même plus être rangée parmi les richesses humaines et
est ravée du nombre des biens.
■ i) Von Thûnen riisait déjà avec raison au sujet du blé, dont rulilité est céiîéralemonl reconnue : a Conmic toute autre marcl»andise. le graiu de valeur s’il ne trouve pas de consommatcui-s. » (11. von Iiiuîïkn, Uer Isoltrle SiaaL tome I, traduit en français par J. Laverriére sous le litre : Jicche.'chessur l influence (/ue le prix des pratns, la richesse du sol et les impôts exercent sur les systèmes de culture Voir secl. I, S ^ b., trad. ir., p. 3i.)