DÉFINITIONS
J’appelle valeur (V usage d’une clioso la sign^ficaliou que celte chose peut avoir dans la consomnialion pour un homme quelconque ou Lien pour une collectivité d’hommes eu tant qu’elle peut satisfaire certains besoins ou désirs humains; en d’autres termes, c’est ce qui correspond, au point de vue du consommateur, à Futilité de cette chose ou, du moins, aux propriétés et qualités qui la font servir à Fusage des hommes.
J’appelle cette valeur ; valeur tViisage personnelle quand il est question de Futilité ou de Fusage d'une chose pour la personne d\m consommateur défini. Je l’appelle : valeur (Viisage sociale quand je vise Futilité ou Fusage que les choses ont pour les hommes en général.
Je distingue ensuite la valeur iViisage totale et rutilité totale d’une quantité quelconque de choses de la valeur iVusage et de rutilité d’une certaine fraction de celte quantité.
J’appelle valeur de production d’une richesse son rapport à d’autres richesses relativement au coût de leur production.
Je distingue entre la valeur de production subjective ou individuelle qui se base sur le coût de production personnel du producteur et la valeur de production objective ou sociale qui
est basée sur le coût socialement nécessaire à la production des richesses suivant le développement des forces productives.
La valeur de production est valenr-de~travail lorsque le coiit de production se réduit au coût de ; elle se distingue alors en valeur de (ravad subjective et objective.
Elle est valeur de production capitaliste pour des catégories de richesses telles et dans des conditions de production telles que les trais se réduisent pour le producteur non au coût de travail, mais à une dépense de capital.
.rappelle valeur d* échange d’une marchandise son rapport à (rautres marchandises relativement aux quantités dans lesquelles, au marché, elles sont considérées comme équivalentes et proportionnellement auxquelles elles sont échangées.
J appelle cette valeur : valeur d'échange subjective ou per^ sonnelle quand elle est déterminée par les évaluations personnelles d acheteurs et de vendeurs définis et valeur d'^échange objective ou sociale quand elle est déterminée par la valeur de production sociale d’une part et les besoins sociaux de Tautre.
ANALYSE DE LA NOTION DE « VALELll »
Le mot valeur, — comme l’onldéjii remarqué plusieurs éco- ^
nomistes, — exprime une idée do grandeur comparative et non Tîi
de grandeur absolue. 1 ÿ
Ce caractère de relativité est communément fort mal dé- j -
fini par la science économique. Les économistes l’ont indiqué pour démontrer l’impossibilité de mesurer d’une façon ■
absolue la valeur des choses ; mais ils se sont généralement contentés de faire observer qu’il en est de la valeur des choses comme de la pesanteur, la longueur, la surface ou la chaleur des objets; pour en parler il faut comparer un objet quelconque à un autre qui possède également une certaine j)esanteur, longueur, surface ou chaleur. Meme ceux qui ont poussé le plus loin l’analyse n’ont vu dans la valeur qu’un rapport entre dilférentes choses, comparées les unes aux autres relativement a une qualité qui leur est commune (i). ^
Pour les simples transactions entre les hommes, étant donnée surtout la confusion qui règne entre les diverses acceptions de l’idée de « valeur », cette conclusion paraissait sutfisammenl approfondie.
Lorsque nous exprimons dans la vie journalière la valeur ; ■
d’un objet <|uelconque en la comparant immédiatement ;i celle d’un autre objet, quand nous l’égalons par exemple y
à X onces d’or, ou N francs, la vérité de l’assertion mentionnée est évidente.
(i) Voir par exemple J. B. Say dans son : Cours complei d'économie politique pratique^ première partie, ch. ii : De ht valeur qu'ont les choses. Ses théories sur ce point ont fuit le tour do la science économique internationale.
THÉORIE DE L\ VALEUR
LY*quation ne saurait avoir un autre sens ([uc celui-ci : le rapport entre Tobjet susdit et une once d’or ou bien un franc (en ce qui concerne leur c< valeur » respective) est le nuMue que le rapport de X ; i ou de Y : i ». C’est donc une proportion pareille à celle que nous exprimons en disant quYm arbre quelconque a une longueur de cinq mètres ce (jui signifie simplement : au point de vue de la longueur, Tarbre est à un mètre ce que 5 est h i.
Cependant, il sullil d’approfondir un peu plus l’idée même de valeur, pour reconnaîlrc qu’elle n’est ni aussi simj)lc ni aussi claire que celle de longueur. D’abord le mot de valeur peut avoir plusieurs acceptions; ensuite, — et c’est ce que nous montrerons en premier lieu, — quel que soit le sens donné à ce mot, nous ne trouverons jamais une unité propre à exprimer la valeur des choses comme nous en avons pour la mesure des distances.
Les distances ou longueurs peuvent être mesurées dans le sens strict du mol ; leur grandeur, en clfet, s’exprime à l'aide d’une autre distance, d’une autre longueur, qui est prise comme unité de mesure. Cela se peut, puisque, — comme le lait très bien remarquer Uodbertus, — « une mesure n’est autre chose ([u’une paît concrète prise sur la grandeur mesurée meme à laquelle elle s’applique et proclamée unité n (i).
Or, c’est justement a cet égard qu’il existe une ditl'érence essentielle entre la valeur des objets et par cxcm])Ie leur Iongueur. Lu arbre a une certaine longueur indépendante de son milieu ; il a la meme longueur ici (|uc dans le centre de l'Afrique. 11 en est autrement de la valeur : le charbon enfoui dans le sol de l’Afrique ne saurait représenter une certaine valeur que lorsqu’il est mis en rap|>ort avec les hommes ; et sa valeur meme n’est pas autre chose qtie ce rapport.
Ce fait que la valeur des choses suppose toujours un rapport entre elles et un être humain quelconque ou le genre
(i ) Roi)ükhti:s*Ja<îktz>iw, Zur Erlxennlniss unxrer staalswirlhschaflliclien Znsiinde^ Neuhnmdenhiirg, p. 3'|. Rotîbcrlus a. pins soignensenient
qu'on ne l'a fait d’ordinaire, examiné la a valeur )* comme une notion coiuparalivc, seulement il n a pas sunUamincnt fait attention aux rapports e\is* tant entre les choses évaluées et l’homme qui évalue.
i'T.kj
Immain en général, se trouve bien superliciellement noté ça et là dans la science éconoini(jue ; mais, communément, on ne la pas snlTisainmenl mis en lumière dans l’analyse de l’idée de \alcur, cl c’est même là une des principales causes de la conl'usion de cetfcc idée.
Kn l' rance, par exemple, Condillac pose en 2)rincipe que notre besoin d’une chose, s' expriinanl ikms l’opinion personnelle (pie nous avons de sa rareté ou de son abondance, décide de sa valeur, - - l’utilité de cette chose restant la mémo (i). D’autre jiart, d après J. li. Sav, cette utilité ([ui fonde la ^aleur est une qualité essentielle aux choses mêmes : « C’est la faculté d’acheter, qui but (jue les choses sont des richesses ; or, cette lacullé, cette <|ualité qu’on appelle leur valeur, est dans l’objet qu’on évalue, indépendamment de l’objet qui sert à faire celte évaluation (3). n
L’une et l'antre conception de l’idée de valeur ont trouvé depuis, dans la science économique, leurs partisans qui, pins ou moins catégoriquement, ont mis au premier plan, les uns les propriétés et (jualités intrinsèques des choses, les autres les besoins humains et nos évaluations personnelles. Or, il est évident que les deux opinions contiennent chacune une part
fl) « Si la valeur des choses est fondée sur leur iilililé, leur plus ou moins de valeur est donc fondé, ruiililé restant la même, sur leur rareté ou sur leur abondance, ou plutôt sur l’opinion que nous avons de leur rareté cl de leur abondance » Cosd\u.\c, Le Commerce ei le Gcuternvmeni Kcparlie chap. 1, édit. Amst 1776, p. if|. j i »
« Car la valeur est moins dans la chose que dans rcstinie fiue nous en faisons, et celte estime est relative à notre he.soin : elle croît et diminue, comme noire besoin croit et diminue lui-méme, « {Ibidem, p. i5.) ’
(2) L’italique est de l’auleur : J B. Say, Cours comptât (économie politique pratuf ne, première partie, chap. 11. p. 87. Celte opinion-ci, cependant ne I a pas empêché de déclarer nellenient au commencement du* meme chapitre : « Lîi seconde circonslancc à remarquer relafivcmenl à la valeur des choses, est rimpiissibilité d’apprécier s;i ^M-andeur absolue. Elle n’est jamais que comparative » {loc. cit,, p. 34). Aussi le fait que Sav ciiercbe l’origine de la valeur dans les objets mêmes qu’on évalue ne rcmpèrbe-l-cllo pas davantage de désigner ailleurs <lans ses œuvres les besoins des hommes comme h cause des prix des chose.s. Voir par exemple son Traité d'économie politique
. ? ,P. ^ p.228 : « te qui nous ramèneà ce prin-
cipe déjà établi, que les frais de pioduclion ne sont pas la cause du prix des choses, mais que celle cause est dans les liosoins que les produits peuvent satisfaire. » * ^
6 THi:(»niE PE LA VALEUR
de la vérité, qui doit s’exprimer ainsi r la valeur que nous attribuons aux choses, provient de la collaboration de deux causes, d’une part de notre désir de les posséder, désir dépendant de plnsieiu’s facteurs subjectifs que nous aurons a analyser et parmi lesquels trouvera place notre opinion de la rareté ou de rabondance des choses et d’autre part des choses memes et de leurs qualités intrinsèques.
Pour que la valeur d’un objet pût être mesurée dans le sens rigoureux du mot, il faudrait donc pouvoir l’appliquer sur une autre valeur, ce qui signifie toujours, en dernière analyse, sur un autre rapport d’un objet à un homme, à un groupe d’hommes, ou au genre humain en général, rapport toujours subjectivement évalué par un individu quelconque.
La dilïiculté de ce jnocessus est évidente. En réalité, les dilTérentcs quantités des choses sont bien comparées les unes aux autres relativement à leur valeur ; mais il n y a pas lieu, cependant, de parler d’une mesure de celle-ci au sens propre du mot, mesure au moyen d’une iiniié conventionnelle comme pour les distances, les surlaces, etc. De là celte remarque de Hodberlus qu’en réalité ce n’est pas une Mesure de la valeur, mais plutôt un Indicateur de la valeur que les hommes cherchent à se procurer (i).
(i) « On ne veut donc pas, à proprement parler, une mesure delà valeur, niais un indicateur de la valeur. Ce ipic Ton veut (la monnaie) est donc ab- Bülument comiwrablc au Thermomètre qui devrait être appelé plutôt Tliermoscope. De même que nous n’apprenons nulbunent par le ibernioniMrc la quantité de la chaleur même, mais seulement les variation-^ relatives de la dilatation du mercure, desquelles nous intèroiss les variations relatives de la chaleur ; ainsi nous n’apprenons pas jKir la monnaie la quantité de la valeur même, mais seulement les quantités relatives d'argent ou de travail, qui nous font connaitre la grandeur relative do la valeur. » (Rodueutus, Zar Erkenntniss, etc., note de la page è5).
La comparaison de rexpression do la valeur u celle de la chaleur par le thermomètre, n’appartient pas ;i Rodherlus ; nous la trouvons déjà chez J. B. Say et ensuite ehez P. J. Proiulhon, bien que ceux-ci n’aient pas une conception claire do la relalivllc de 1 idée do valeur. Aoir Je\n-Haptistb Say, Cours complet, preui. partie, oh. ii, p. 3/i“35 et P. J. Proudiion, Sys“ ième des Contradictions économiques, iomc I, édition i85o, p. 81-83. o L’argent est à la valeur, dit Proudhon, ce que le thermomètre est à la chaleur. ))
La notion de valeur nous paraît donc comparative en deux sens : premièrement, en ce qu’elle exprime un rapport des cltoscs entre elles ; deuxièmement, en ce qu elle exprime aussi un rapport entre les choses évaluées et rhomme. Nous pouvons choisir entre divers points de départ pour notre analyse de la valeur : examiner, par exemple, rutllilé des choses pour un homme quelconque, un groupe d hommes, ou bien pour le genre humain en entier; nous pouvons encore nous demander combien de travail ou de capital coûte la production des richesses, ou rechercher enfin dans quelles quantités elles s’éciumgent au marché les unes contre les autres. Quel que soit, cependant, notre point de vue, que nous parlions de valeur irusaye, de valeur de production ou de valeur d échange, la noi\oi\ de valeur présentera toujours le même caractère de relativité à un double chei.
En ce qui concerne le rapport des choses entre elles, cette nature relative saute immédiatement aux yeux pour la i*aleur dhisage et la valeur d^échange : la valeur, sous ces deux formes, s’exprime toujours par une comparaison directe entre les objets en question et la monnaie, l’or, l’argent ou d’autres « objets de valeur ».
La valeur d* usage des choses, — bien qu’elle soit déterminée en fin de compte par le plaisir ou l’avantage qu’elles procurent, ne s’exprime pourtant jamais en quantités de plaisir ou d’avantage. Nous disons bien, en langage iiguré, que l’acquisition d’un objet quelconque vaudrai! « la perte d un de nos membres » ou « tant d’années de notre vie a ; mais dans CCS locutions le mot « valoir » s’emploie en un sens <[ui le met déjà en dehors de la terminologie éconoini([ue et on peut ajouter sans doute qu’il n’est pas question ici d une mesure directe du plaisir ou de l’avantage.
La valeur de produclion laisse voir parfois d’une façon aussi évidente sou caractère de relativité. 11 en est ainsi lorsipie nous comparons directement les choses les unes aux autres par rapport au travail qu’exige leur productipa ou reproduction ; si nous allrihuons à deux objets une valeur égale parce qu’ils ont exigé chacun 1 000 heures de travail d’un ouvrier déterminé, la comparaison est encore manileste.
8 THÉOIUE DE LA VALEUR
Il en est aulrcment lorsque la valmir de production d’un objet est exprimée dircclemcnt en heures de travail et par exemple estimée équivalente à i ooo heures de travail (travail d’un ouvrier déterminé). Ici le caractère de relativité est plus ou moins ellacé et la valeur nous paraît, au premier aspect, être une grandeur absolue . En analysant de plus près, cependant, la matière de cette valeur, on voit aisément que la dernière équation nedilTère essentiellement de la première qu’en un point ; c’est (pi un second objet qui, dans la première, était expressément nommé, ne ligure qu’implicitement contenu dans la dernière.
Il en est ici de la valeur des choses comme de la force motrice quand elle s’exprime en kilogrammètrcs ou en chevaux-vapeur.
Lorsque nous parlons de i ooo kilogrammètrcs, nous entendons parler d’une force i ooo fois plus grande que la force exigée pour lever un kilogramme a la hauteur d un mètre. De même, lorsque nous estimons la valeur d'un objet é'^ale à i ooo heures de travail d’un ouvrier déterminé, nous la considérons simplement comme i ooo fois plus grande (juc celle qui peut être produite par le travail de ce môme ouvrier en une heure. Les objets ([ue cet ouvrier pourrait produire dans cette heure sont implicitement mis à l’arrièreplan ; ils n’ont pas plus d’importance ici que n’en a, pour la quantité de force motrice, la nature de la force capable d élever un kilogramme à la hauteur d un mètre,
La valeur de looo heures de travail n’est donc pas dans ce cas une valeur absolue, mais réside en toutes sortes de choses pouvant être produites dans i ooo heures de travail déterminées.
L’usage de la langue donne le plus souvent au mot valeur un sens absolu, mais c’est évidemment la pauvreté du vocabulaire ([ui nous fournit ici des expressions défectueuses et nous met dans l’impossibilité de faire toujours les distinctions nécessaires en termes propres et sans périphrases. Dans toutes les expressions de cette sorte on peut donc retrouver au fond le caractère comparatif de la notion de valeur, même
THEORIE DE L.i VALEUR
lorsque les objets qui ont servi de terme de comparaison ne sont pas mentionnes.
Nous prendrons encore comme exemple la mesure d’une force motrice pour tVlaircir une autre équivo([uc : Lorsqu’une force motrice est évaluée égale à i ooo kilogrammètrcs, on ne s’infjuiète pas de savoir si, en réalité, relforl s’opère ou non dans une direction verticale. 11 ne s’agit, dans cette expression, que d’une équation ou d’une évaluation ; i oookilograminètres est donc, tout bien considéré, non pas l’effort donné lui-meme, mais la forme d'expression de cet clfort. De meme, le nombre d’unités de durée et d'intensité de travail qu’exprime la valeur de production (valeur-de-travall), c’est-àdire la quantité de travail qu’une chose coûte lors de sa production est, tout bien considéré, non pas sa valeur-dctravail, mais seulement la forme d'expression de celle valeur ; c’est la forme sous laquelle la valeur de production, comme valeiir-de-travail, se manifesleà nos yeux.
Bien que la valeur de production s'incorpore dans les richesses humaines par le travail, elle n’est pas la quantité même de ce travail ; elle ne saurait s’identifier avec celle-ci, pas meme sous sa forme primitive de « valeur-de-travail » pure, lorsque les frais du producteur sont évalués immédiatement en travail et ne se réduisent pas encore à une dépense de capital. De même, la valeur d'usaqe des choses dépend bien de leur utilité ou, du moins, des qualités qui rendent leur emploi possible ; mais elle ne peut nullement sc confondre avec ces qualités mêmes, pas plus qu’elle ne sc confond avec le plaisir ou l’avantage procuré par les choses.
Il en est de même de la valeur d'échange. John Stuart Mill nous a donne la définition suivante de cette valeur : « Lors- (pi’on dit la valeur d’une chose, on entend la quantité de quelque autre chose ou des choses en général contre laquelle la première s’échange » (i). Cette définition doit être critiquée dès maintenant, parce que la valeur ne peut pas être identifiée avec une quantité d’objets, bien que celle-ci lui serve
(i) John Stuart Mill, Principles cf Polilical Economy, livre III, cb. vi, S I, I, tract, Ir. dcMM. Dussard cl Courcellc-Sencuil, Ed. i8Gi, t. 1, p. 535.
10 TIIÉOUTE DE LA. VALEUR
d’expression. Slanlov Jcvons a parraitemcnt raison en prtHcndant que celle définition de Mil! qui lait de la valeur a une chose » est aussi inexacte, philosopliiquemcnt parlant, que le serait la proposition : « Ascension verticale signifie la planète Mars, ou planètes en général, (i) »
Jcvons, lui-ménic, cependant, tout en comprenant avec raison la valeur comme une notion comparative, est tombé dans l’autre extrême. Dans sa théorie de l’échange, il admet bien que des substances comme l’or ou le fer peuvent avoir ccvUùnes qualités «qui en influencentla valeur», mais pour le reste, la valeur d’une substance n’exprime pour lui, comme
11 dit, que ; « le fait de son échange dans une certaine proportion contre une autre substance quelconque, » Aussi se laisse-t-il porter a déclarer textuellement : « Lorsqu’une tonne de fonte s’échange sur un marché contre une once d’or au titre, ni le fer ni l’or ne sont valeur ; aussi n’y a-t-il do valeur ni dans le fer ni dans l’or. La notion de valeur no comprend que le lait ou la circonstance que l’un s’échange contre l’autre. (3) »
Il faut remarquer, pourtant, que ce « fait » ou celte a circonstance » de l’échange, ont un fondement, et que non seulement l’or et le fer nous montrent certaines qualités « qui en inlluenccnt la valeur », mais que c’est sur ces qualités memes que la valeur repose, en ce sens que c’est simultanément à ces qualités que la valeur se maintient ou tombe. 11 est incontestable que la ^nleur d'échange no se réalise ([u’au moment de l’échange et que les circonstances de celui-ci peuvent inlluer directement sur la valeur. Mais il est non moins incontestable qu’une rigoureuse distinction doit être faite entre cette manifestation de la valeur cl la valeur elle-mômc.
J’ai insisté ici sur la dilTércncc entre la valeur et sa forme de manifestation parce que ces deux notions ont été trop souvent confondues par les économistes ; maintes fois certains d’entre eux ont cru avoir à fî\irc à deux formes de manifestation dilTérenlcs de la même valeur, lorsque, en réalité,
(t) W, Staslet Jevoxs, The Theory oj Political Economyj préface pour la deuxième édition, 1879, XL
(2) Loc. cit., chap. iv, 3* édition, 1888, p. 77-78.
THÉORIE DE LA VALEUR II
ils avaient devant eux deux formes de valeur dilTércntes.
Telle est roriginc de la fausse détermination que, par exemple, l’école classique de Smilh-llicardo et les doctrines modernes de Rodherlus et de Karl Marx qui en proviennent, nous ont donnée de la valeur d'échange des marchandises ; dans leur analyse ces économistes n’ont en vérité visé, comme nous le verrons encore, que la valeur de production.
D’autre part, la confusion de la valeur d'usage avec la valeur d'échange, — confusion si générale dans la science économique jusqu’à nos jours et que Ton peut observer plus ou moins chez tous les représentants de la théorie utilitaire de notre époque, — a pour cause une équivoque analogue.
C’est en vue d’éviter toutes ces confusions beaucoup trop regrettables que j’ai voulu apporter sur ce point les distinctions nécessaires, comme on a pu le remarquer déjà par les définitions qui ouvrent ce chapitre.
En distinguant trois formes diflérenles de la valeur, t'aleiir d'usage, X'alenr de production, valeur d'échange, ]e in'ècaric de toutes les théories courantes de la science économique, reprochant précisément aux principaux représentants de cette science d’avoir introduit sur ce point la confusion de notions la plus redoutable ; il m’a paru que cela m’engageait à rechercher dans le présent ouvrage la plus grande clarté d’exposition et le discernement le plus rigoureux possible des dilTércnle.s notions.
Dans le processus de la production sociale, le travail humain se montrera a nous comme l’élément créateur de la valeur de production ; c'est pour cette raison que souvent le travail humain a pu servir de base aux transactions entre les hommes, la valeur d'échange des richesses manifestant alors une tendance essentielle à coïncider avec la valeur de production fondée sur le travail humain dépensé.
Nous étudierons spécialement, en son lieu et place, le fait que, de son côté, la valeur d'usage des biens inllue aussi sur leur valeur d'échange, de sorte que celhî-ci se compose en définitive sous la double influence de la valeur d'usage et de la valeur de production.